Se faisant d’avance une fête de se trouver enfin avec la bien-aimée,
qui, d’un regard, saura bien lui faire oublier tous les torts qu’elle a
eus, le 27 novembre Bonaparte arrive à Milan... Le palais est vide...
Joséphine est à Gênes où l’appelaient quelques distractions ignorées de
son mari! Les rôles n’ont pas changé depuis leurs fiançailles, le
programme réciproque s’exécute à merveille: l’un a vu dans le mariage
l’abandon de tout son être, la plus haute consécration de l’amour;
l’autre n’y a vu que la liberté de promener partout ses succès féminins
accrus du prestige de la gloire de son mari.
Le désespoir de Napoléon, en face de cet abandon, est immense; il va
nous le dépeindre dans la lettre qu’il écrit à Joséphine, sous le coup
de son émotion. Il va nous dire, mieux que nous ne saurions le faire, et
son affreuse déception, et son amertume profonde, et sa résignation
d’amant malheureux, mais encore passionné:
«J’arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j’ai tout
quitté pour te voir, te presser dans mes bras; ... tu n’y étais pas: tu
cours les villes avec des fêtes; tu t’éloignes de moi lorsque j’arrive,
tu ne te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l’a fait
aimer, l’inconstance te le rend indifférent.
«Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la
vie. Le malheur que j’éprouve est incalculable; j’avais le droit de n’y
pas compter.
«Je serai ici jusqu’au 9 dans la journée. Ne te dérange pas; cours les
plaisirs; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux
s’il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux.»
(Milan, 27 novembre 1796, 3 heures après midi.)
Cette désillusion à son arrivée à Milan produit sur Napoléon un effet
cruel; ce coup terrible a fait à son cœur une blessure par laquelle
s’échappent, dans la lettre du lendemain, les gémissements de son amour
exaspéré.
«Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gênes. Tu n’as pas
eu le temps de m’écrire, je le sens facilement. Environnée de plaisirs
et de jeux, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.
«... Mon intention n’est pas que tu déranges rien à tes calculs, ni aux
parties de plaisir qui te sont offertes; je n’en vaux pas la peine, et
le bonheur ou le malheur d’un homme que tu n’aimes pas n’a pas le droit
de t’intéresser.
«Pour moi, t’aimer seule, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse
te contrarier, voilà le destin et le but de ma vie.
«... Quand j’exige de toi un amour pareil au mien, j’ai tort: pourquoi
vouloir que la dentelle pèse autant que l’or? Quand je te sacrifie tous
mes désirs, toutes mes pensées, tous les instants de ma vie, j’obéis à
l’ascendant que tes charmes, ton caractère et toute ta personne ont su
prendre sur mon malheureux cœur. J’ai tort si la nature ne m’a pas donné
les attraits pour te captiver, mais ce que je mérite de la part de
Joséphine, ce sont des égards, de l’estime, car je t’aime à la fureur et
uniquement.
«Adieu, femme adorable, adieu, ma Joséphine!... Quand il sera constaté
qu’elle ne peut plus aimer, je renfermerai ma douleur profonde, et je me
contenterai de pouvoir lui être utile et bon à quelque chose. Je rouvre
ma lettre pour te donner un baiser... Ah! Joséphine!... Joséphine!...»
(Milan, 28 novembre 1796, 8 heures du soir.)
Pauvre amant affolé, qui ne peut croire à son malheur, qui résume son
désespoir dans cette exclamation déchirante!
Comment expliquer la froideur d’une femme pour son mari qui lui apporte,
en plus d’un amour ardent, les lauriers de Montenotte et d’Arcole?
Joséphine était légère et coquette; nous le savons. La légèreté peut
causer l’oubli momentané, non l’abandon du devoir; la coquetterie a
d’autres conséquences: entre tenter les autres et être tentée soi-même,
il n’y a pas loin.
Tous les jeunes officiers qui entouraient Joséphine «étaient, dit
Stendhal, fous d’enthousiasme et de bonheur, et admirablement disposés
pour faire tourner les têtes».
L’un d’eux, nommé Hippolyte Charles, sans trop d’avantages extérieurs,
petit et mince, très brun de peau, les cheveux noirs de jais, mais très
soigneux de sa personne, et très élégant avec ses beaux habits de
hussard chamarrés d’or, montra le plus grand empressement près de la
femme de son général en chef. Il était de l’espèce la plus dangereuse
pour la femme qui s’ennuie et qui est peu attachée à son mari. Charles
était ce qu’on appelle dans les salons _un garçon amusant_. Il
s’exprimait toujours en calembours, faisait le polichinelle en parlant.
Le très vif intérêt que Joséphine portait au jeune officier de hussards
n’était ignoré de personne à l’armée d’Italie, et, quand éclatèrent ce
que M. de Ségur a appelé «les mécontentements jaloux» de Napoléon, on ne
s’étonna pas de voir Charles, alors aide de camp du général Leclerc,
«renvoyé de l’armée d’Italie par ordre du général en chef». «Pendant ses
premières campagnes d’Italie, dit Sismondi, il éloigna de son quartier
général plusieurs des amants de Joséphine.»
Joséphine, à son retour de Gênes, n’eut pas de peine à attendrir
Napoléon. «Renfermant sa douleur profonde», selon sa propre expression,
il pardonnera, il ne demande même qu’à pardonner, ainsi le veut son état
passionnel. Mais ses illusions sont détruites; à la place d’une tendre
affection, il a trouvé le vide dans le cœur de sa femme.
Napoléon garda donc pour lui ses chagrins domestiques, et se plut, comme
la plupart des maris amoureux et trompés, à se faire à lui-même des
sophismes qui flattaient son désir secret de ne pas quitter Joséphine.
Il ne voulut rien approfondir dans la crainte d’en savoir trop, et mit
sur le compte d’une légèreté sans conséquence les manquements graves
dont sa femme venait de se rendre coupable.
Qu’en évitant un scandale il ait eu, pour une part, le souci de
l’opinion publique toujours prête, en pareille occurrence, à se moquer
du mari; qu’il ait redouté le ridicule de divulguer ses infortunes
conjugales à l’Europe qui attendait par chaque courrier un nouveau
bulletin de victoire; qu’il se soit dit qu’un éclat nuirait à la
considération dont il avait besoin à cette époque, vis-à-vis des
ambassadeurs et des cardinaux avec qui il avait des rapports
journaliers, tout cela est possible. Mais le calcul de l’intérêt
personnel, si rarement étranger aux résolutions les moins réfléchies,
a-t-il joué, à cette heure, un rôle prépondérant dans l’esprit de
Napoléon?
A cette question, comment ne pas répondre non, quand on verra Napoléon
s’appliquer aussitôt à transformer son amour en un attachement loyal et
paisible que rien, dans la suite, n’a pu jamais altérer, pas même le
divorce; quand on le verra s’efforcer de rendre heureuse la femme qui ne
l’aime pas, et supporter patiemment, dans ce but, les petites
humiliations résultant de cette fausse situation où chaque jour amène
une nouvelle capitulation du mari?
Lui, dont la parole est sans réplique pour des milliers d’hommes; lui,
dont un geste suffit pour jeter sur un point quelconque toute une armée,
il dira à Arnault, en désignant le petit chien de Joséphine, grimpé sur
un canapé: «Vous voyez bien ce monsieur-là, c’est mon rival. Il était en
possession du lit de madame quand je l’épousai. Je voulus l’en faire
sortir: prétention inutile; on me déclara qu’il fallait me résoudre à
coucher ailleurs ou consentir au partage. Cela me contrariait assez,
mais c’était à prendre ou à laisser. Je me résignai. Le favori fut moins
accommodant que moi. J’en porte la preuve à cette jambe.» N’est-ce pas à
sa première nuit de noces que Napoléon faisait allusion en écrivant à
Joséphine trois mois après leur mariage: «Millions de baisers et même à
Fortuné, en dépit de sa méchanceté.»
Et quand Fortuné (c’était le nom du bienheureux caniche) aura disparu,
il sera, malgré la défense expresse de Napoléon, remplacé par un carlin.
Ainsi, l’homme qui dictait des lois à l’Europe ne pouvait pas, chez lui,
mettre un chien à la porte. De même il n’osait pas, on l’a vu,
décacheter une lettre de sa femme!
C’est qu’en dictant des lois à l’Europe, Napoléon accomplissait son
devoir de général envers la patrie, envers ses armées, et qu’en
recherchant la paix de son ménage il accomplissait son devoir d’époux,
du moins comme le lui faisaient comprendre son penchant pour sa femme et
la force de l’habitude: vertus éminemment bourgeoises.
V
L’existence menée par Napoléon, entre la prise de Mantoue et la paix de
Campo-Formio, soit à Montebello, soit à Passeriano, était
essentiellement familiale. Il vivait alors entouré de sa mère, de ses
sœurs Elisa et Pauline, de ses frères Joseph et Louis, et d’Eugène, fils
de Joséphine, âgé de quinze ans, dont il avait fait son aide de camp.
Écoutons les témoins oculaires. «... Dans l’intérieur, avec son
état-major, dit Marmont, il y avait de sa part une grande aisance, une
bonhomie allant jusqu’à une douce familiarité. Il aimait à plaisanter,
et ses plaisanteries n’avaient jamais rien d’amer, elles étaient gaies
et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos jeux, et son
exemple a plus d’une fois entraîné les graves plénipotentiaires
autrichiens à en faire partie. Son travail était facile, ses heures
n’étaient point réglées, et il était toujours abordable au milieu du
repas.»
«Après le dîner, dit Arnault, on passait au salon; il dirigeait lui-même
les amusements. La conversation venait-elle à languir, il racontait une
de ces histoires dramatiques et fantastiques qu’il affectionnait.»
A Montebello, il maria sa sœur Pauline avec le général Leclerc. Celui-ci
était fils d’un marchand de farine. Quelques mois auparavant avait eu
lieu le mariage d’Elisa Bonaparte avec Bacciochi, officier subalterne.
On peut inférer de ces mariages qu’à ce moment Napoléon ne rêvait pas
encore des trônes pour les membres de sa famille.
Maintenant, lui fera-t-on, avec Miot de Mélito, un reproche de ne se
montrer nullement embarrassé ou confus des excès d’honneur qu’il se
faisait rendre en public, et de les recevoir comme s’il y eût été
habitué de tout temps? Trouvera-t-on mauvais qu’il ait apporté dans
l’exercice de ses fonctions une autorité qui imposait à tout le monde,
une attitude et un regard «qui forçaient chacun à obéir»?
Mais n’avait-il donc pas à représenter un grand pays? N’était-il pas la
personnification vivante de nos armes triomphantes? N’était-il pas le
conquérant devant qui s’inclinaient un pape, l’Empereur et les rois? Ne
devait-il pas faire sentir à tous le poids de la main qui, après avoir
tracé le chemin de la victoire, signait les traités de paix?
Certes, nous ne nions pas qu’il n’y eût chez lui, à cette époque,
l’orgueil légitime né de ses succès et de son bonheur militaires, car
nous comprendrons volontiers avec Walter Scott, qui n’était pas de ses
amis, que «tous les honneurs qui lui étaient acquis, excepté ceux d’une
tête couronnée, avaient tout le charme de la nouveauté pour l’homme qui,
deux ou trois ans auparavant, languissait obscur».
Donc, nous admettons et nous croyons véritable et humaine cette dualité
du caractère de Napoléon, d’une part: autoritaire, inflexible dans le
commandement, altier, réservé dans ses rapports publics; de l’autre,
aimable, enjoué et cordial alors qu’il a dépouillé la fonction dont il
doit faire respecter le prestige. Cette dernière attitude est bien celle
de l’homme qui, né loin des grandeurs, se livre chez lui aux joies
tranquilles entrevues dans son enfance.
Il n’en subsiste pas moins qu’après l’incident du voyage de Gênes, le
désenchantement avait meurtri l’âme de Bonaparte. Aux lettres brûlantes
de Vérone, se succèdent, mais combien attiédies! celles d’Ancône ou de
Tolentino, pendant la ratification du traité avec les plénipotentiaires
du Pape.
Ces lettres sont comme la dernière lueur d’un feu qui, allant en
s’éteignant, laisse encore échapper de-ci, de-là, quelques rares
étincelles. Pour ranimer ce feu, il faudrait sans doute peu de chose.
Mais Joséphine a laissé graduellement se refroidir la passion de
Napoléon. Trop sûre d’elle-même, croyant pouvoir, au gré de son caprice,
jouer avec l’amour de son mari, elle continue à suivre ses penchants
légers avec une parfaite insouciance.
Ainsi s’écoulèrent les jours qui virent s’achever la merveilleuse
campagne d’Italie, que termina la ratification du 30 novembre 1797,
signée par Bonaparte à Rastadt, où il s’était rendu seul.
Il retrouva Joséphine à Paris, le 5 décembre. Elle put jouir alors, dans
son milieu préféré, de toutes les satisfactions de vanité que lui valait
la gloire d’un époux excitant partout un enthousiasme qu’elle était la
seule à ne point partager.