III

Joséphine, au palais Serbelloni, avait retrouvé une partie des plaisirs

frivoles abandonnés avec tant de regret à Paris. Il s’était formé autour

d’elle une cour de jeunes et brillants officiers dont les compliments

flattaient sa coquetterie. C’est dans ce milieu, où elle se livrait aux

amusements de son goût, que venaient l’importuner les prières de son

mari.

Après avoir encore prétexté des malaises et même des maladies, il lui

fallut cependant céder et rejoindre Bonaparte.

A Brescia, la réunion des deux époux fut troublée par la rentrée en

campagne de Wurmser, qui venait au secours de Mantoue. Joséphine dut

retourner seule à Milan, non sans courir quelques dangers.

A partir de ce moment, l’indifférence de Joséphine s’accentue, et

Napoléon commence à la comprendre.

Cependant, sa lettre du 31 août, de Brescia, nous montre encore la même

fougue juvénile dans son amour: «Je pars à l’instant pour Vérone.

J’avais espéré recevoir une lettre de toi; cela me met dans une

inquiétude affreuse. Tu étais un peu malade, lors de mon départ; je t’en

prie, ne me laisse pas dans une pareille inquiétude... comment peux-tu

oublier celui qui t’aime avec tant de chaleur? Trois jours sans lettres

de toi; je t’ai cependant écrit plusieurs fois. L’absence est horrible,

les nuits sont longues, ennuyeuses et fades; la journée est monotone.

«... Pense à moi, vis pour moi, sois souvent avec ton bien-aimé et crois

qu’il n’est pour lui qu’un seul malheur qui l’effraye, ce serait de

n’être plus aimé de sa Joséphine.» Le surlendemain, toujours sans

nouvelles, il écrit: «Point de lettres de toi, cela m’inquiète vraiment;

l’on m’assure cependant que tu te portes bien et que même tu as été te

promener au lac de Côme. J’attends tous les jours avec impatience le

courrier où tu m’apprendras de tes nouvelles; tu sais combien elles me

sont chères...» A-t-on assez parlé de l’emportement du caractère de

Napoléon vis-à-vis de sa femme? Et pourtant, en dépit de la froideur de

cette dernière, quelle persévérance ne met-il pas dans son illusion!

Quelques jours plus tard, l’informant de ses succès: «L’ennemi a perdu,

ma chère amie, dix-huit mille hommes prisonniers, le reste tué ou

blessé. Wurmser n’a plus d’autre ressource que de se jeter dans Mantoue.

«Jamais nous n’avons eu de succès aussi constants et aussi grands:

l’Italie, le Frioul, le Tyrol sont assurés à la République...»

Lisez la conclusion de ce bulletin de victoires: «Sous peu de jours,

nous nous verrons; c’est la plus douce récompense de mes labeurs et de

mes peines.

«Mille baisers ardents et bien amoureux.»

L’humble attitude du jeune héros mettant un amas de trophées aux pieds

de Joséphine, ne suffisait pas à celle-ci pour lui inspirer, ne disons

pas de l’amour, mais du moins quelques ménagements. Témoin ces plaintes

du 17 septembre: «Je t’écris, ma bonne amie, bien souvent, et toi, peu.

Tu es une méchante et une laide, bien laide, autant que tu es légère.

Cela est perfide, tromper un pauvre mari, un tendre amant. Doit-il

perdre ses droits parce qu’il est loin, chargé de besogne, de fatigue et

de peine? Sans sa Joséphine, sans l’assurance de son amour, que lui

reste-t-il sur la terre? Qu’y ferait-il?

«Nous avons eu hier une affaire très sanglante, l’ennemi a perdu

beaucoup de monde et a été complètement battu. Nous lui avons pris le

faubourg de Mantoue.

«Adieu, adorable Joséphine; une de ces nuits, les portes s’ouvriront

avec fracas: comme un jaloux, et me voilà dans tes bras.»

Cette lettre vaut qu’on s’y arrête. L’idée qu’il peut être trompé

traverse l’esprit de Napoléon; mais, avec l’espèce de candeur

particulière aux amants aveuglés, il est tenté de se croire presque

fautif et semble s’excuser de la «besogne qui le retient au loin».

Dès à présent, par son indolence, par sa légèreté, nous allons voir

Joséphine démolir pierre à pierre l’autel que son époux lui avait élevé

dans son cœur. C’est surtout entre le 17 octobre et le 28 novembre 1796

qu’elle prélude à la ruine de cet amour par de tels écarts de conduite

qu’ils auraient sans doute poussé aux dernières extrémités n’importe

quel mari obligé de constater l’anéantissement brutal de tous ses rêves

de bonheur.

Quoique empreintes encore du plus vif attachement, les lettres se

ressentiront du doute qui est entré dans l’âme de Bonaparte.

«J’ai reçu tes lettres, écrit-il, je les ai pressées contre mon cœur et

mes lèvres, et la douleur de l’absence, cent milles d’éloignement, ont

disparu... Tes lettres sont froides comme cinquante ans, elles

ressemblent à quinze ans de mariage. On y voit l’amitié et les

sentiments de cet hiver de la vie. Fi! Joséphine! C’est bien méchant,

bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me rendre

bien à plaindre? Ne plus m’aimer? Eh! c’est déjà fait. Me haïr? Eh bien!

je le souhaite; tout avilit, hors la haine; mais l’indifférence au pouls

de marbre, à l’œil fixe, à la démarche monotone! Mille, mille baisers

bien tendres, comme mon cœur.» (Modène, 17 octobre 1796.)

«Je ne t’aime plus du tout, au contraire, je te déteste. Tu es une

vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m’écris pas du

tout, tu n’aimes pas ton mari; tu sais le plaisir que tes lettres lui

font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasard!

«Que faites-vous donc toute la journée, madame? Quelle affaire si

importante vous ôte le temps d’écrire à votre bien bon amant?

«... Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant qui absorbe tous vos

instants, tyrannise vos journées et vous empêche de vous occuper de

votre mari? Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit, les portes

enfoncées, et me voilà!

«... J’espère qu’avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te

couvrirai d’un million de baisers brûlants comme sous l’équateur.»

(Vérone, 13 novembre 1796.)

A cette lecture, on se demande de quoi il faut le plus s’étonner: ou de

l’indifférence persistante de Joséphine, ou de la constance inébranlable

de Napoléon.

«J’espère bientôt être dans tes bras. Je t’aime à la fureur... Tout va

bien. Wurmser a été battu sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que

l’amour de Joséphine pour être heureux.» (Vérone, 24 novembre 1796.)

N’est-il pas curieux de voir combien ses faits d’armes, sa gloire

personnelle tiennent peu de place dans ses épîtres, qui semblent émaner

d’un mari quelconque épris de sa femme, et non du héros qui remplit

l’Europe du bruit étourdissant de ses triomphes?

Napoléon intime · 第 33 / 111 题