II

Cependant, malgré tous les faux-fuyants dont elle usait, devant la

menace de l’arrivée de son mari, devant la crainte de voir Junot, venu

en France pour apporter des drapeaux, repartir pour l’Italie où il

raconterait la vérité à Bonaparte, Joséphine, qui n’était point

enceinte, se décida à se mettre en route avec Junot et Murat, le 24 juin

1796. «Son chagrin fut extrême quand elle vit qu’il n’y avait plus moyen

de reculer. Pauvre femme! dit Arnault, elle fondait en larmes, elle

sanglotait comme si elle allait au supplice.»

Marmont a été envoyé au-devant d’elle jusqu’à Turin. A son arrivée à

Milan, elle est installée au palais Serbelloni. Avec quelle effusion de

tendresse, avec quels transports de passion Napoléon accueille sa femme

tant aimée, tant désirée!

«Une fois à Milan, dit Marmont, le général Bonaparte fut très heureux,

car alors il ne vivait que pour elle; pendant longtemps, il en a été de

même; jamais amour plus pur, plus vrai, plus exclusif, n’a possédé le

cœur d’un homme!»

Ces instants de bonheur furent courts pour celui que ses soldats

venaient de nommer caporal (à Lodi, le 10 mai 1796), car, dès les

premiers jours de juillet, Napoléon est de nouveau en campagne. Il a

laissé Joséphine à Milan.

Le temps qu’il vient de passer près de sa femme n’a pas refroidi

l’ardeur passionnée de Napoléon; au contraire, son amour semble grandir

chaque jour. Le 6 juillet, il écrit à sa femme: «J’ai battu l’ennemi.

Kilmaine t’enverra la copie de la relation. Je suis mort de fatigue. Je

te prie de te rendre tout de suite à Vérone; j’ai besoin de toi, car je

crois que je vais être bien malade. Je te donne mille baisers. Je suis

au lit.» Le 11, il la rassure, en l’initiant brièvement aux grandes et

petites impressions qu’il ressent: «A peine parti de Roverbella, j’ai su

que l’ennemi se présentait à Vérone. Masséna faisait des dispositions

qui ont été très heureuses. Nous avons fait six cents prisonniers et

nous avons pris trois pièces de canon. Le général Brune a eu sept balles

dans ses habits sans avoir été touché par aucune, c’est jouer de

bonheur. Je te donne mille baisers. Je me porte très bien. Nous n’avons

eu que dix hommes tués et cent blessés.»

A mesure que la séparation se prolonge, les lettres se multiplient:

«Je reçois ta lettre, mon adorable amie, écrit-il de Marmirolo le 17

juillet; elle a rempli mon cœur de joie...

«Sans cesse je repasse dans ma mémoire tes baisers, tes larmes, ton

aimable jalousie; et les charmes de l’incomparable Joséphine allument

sans cesse une flamme vive et brûlante dans mon cœur et dans mes sens...

Je croyais t’aimer il y a quelques jours; mais depuis que je t’aime, je

sens que je t’aime mille fois plus encore. Depuis que je te connais, je

t’adore tous les jours davantage... Crois bien qu’il n’est plus en mon

pouvoir d’avoir une pensée qui ne soit à toi et une idée qui ne te soit

pas soumise. Repose-toi bien. Rétablis vite ta santé. Viens me

rejoindre; et au moins qu’avant de mourir, nous puissions dire: «Nous

fûmes heureux tant de jours!»

«Millions de baisers et même à Fortuné (chien de Joséphine) en dépit de

sa méchanceté.»

Lettre du lendemain, 18:

«... Je suis fort inquiet de savoir comment tu te portes, ce que tu

fais. J’ai été dans le village de Virgile, sur les bords du lac, au

clair argentin de la lune, et pas un instant sans songer à Joséphine!...

J’ai perdu ma tabatière; je te prie de m’en choisir une, un peu plate,

et d’y faire écrire quelque chose de joli dessus, avec tes cheveux.

«Mille baisers aussi brûlants que tu es froide.»

Moins il est payé de retour par sa femme, plus il insiste. Le

surlendemain, 19, il écrit:

«Il y a deux jours que je suis sans lettre de toi. Voilà trente fois

aujourd’hui que je me suis fait cette observation: tu sens que cela est

bien triste... J’ai reçu un courrier de Paris. Il y avait deux lettres

pour toi; je les ai lues. Cependant, bien que cette action me paraisse

toute simple et que tu m’en aies donné la permission, l’autre jour, je

crains bien que cela ne te fâche, et cela m’afflige bien. J’aurais voulu

les recacheter: fi! ce serait une horreur. Si je suis coupable, je te

demande grâce... Je voudrais que tu me donnasses permission entière de

lire tes lettres: avec cela il n’y aurait plus de remords, ni de

crainte... Je fais appeler le courrier; il me dit qu’il est passé chez

toi, et que tu lui as dit que tu n’avais rien à lui ordonner. Fi!

méchante, laide, cruelle, tyranne, petit joli monstre! Tu te ris de mes

menaces et de mes sottises! Ah! si je pouvais, tu sais bien, t’enfermer

dans mon cœur, je t’y mettrais en prison.

«Apprends-moi que tu es gaie, bien portante et bien triste.»

Deux jours après, nouvelle lettre, de Castiglione:

«... Je partirai cette nuit pour Peschiera, pour Vérone, et, de là,

j’irai à Mantoue, et peut-être à Milan, recevoir un baiser, puisque tu

m’assures qu’ils ne sont pas glacés: j’espère que tu seras parfaitement

rétablie alors, et que tu pourras m’accompagner à mon quartier général

pour ne plus me quitter. N’es-tu pas l’âme de ma vie et le sentiment de

mon cœur?

«... Adieu, belle et bonne, toute nonpareille, toute divine; mille

baisers nouveaux.»

Le lendemain:

«... Je suis désespéré que tu puisses croire, ma bonne amie, que mon

cœur puisse s’ouvrir à d’autres qu’à toi; il t’appartient par droit de

conquête, et cette conquête sera solide et éternelle. Je ne sais

pourquoi tu me parles de madame Te... dont je me soucie fort peu, ainsi

que des femmes de Brescia. Quant à tes lettres qu’il te fâche que

j’ouvre, celle-ci sera la dernière; ta lettre n’était pas arrivée...

«Voyage à petites journées et pendant le frais afin de ne pas te

fatiguer... je viendrai à ta rencontre le 7, le plus loin possible.»

Mettez en regard de ces lettres celles que Bonaparte écrivait à

Joséphine, au cours des fiançailles, quand il disait: «Ne me donne pas

de baisers, car ils brûlent mon sang.» N’est-ce pas toujours le même

homme, se donnant sans restriction?

Aujourd’hui qu’il n’a plus besoin de personne pour réussir, qu’il est le

chef acclamé de l’armée et des peuples d’Italie, y a-t-il une

différence, au moral, entre le fiancé intéressé que l’on a dit, et le

mari exempt de calculs que l’on voit? S’il y en a une, elle est tout à

l’avantage de Bonaparte, car le mari, éperdument amoureux, tient plus

que le fiancé n’a promis; il tient même trop, au gré de Joséphine qui

oppose une réserve glaciale aux démonstrations ardentes de Napoléon.

Ainsi que cela se passe chez les amants violemment épris, tout est pour

lui sujet à inquiétudes. Serait-elle jalouse? Il la rassure. Aurait-il

manqué d’égards envers la bien-aimée? Il promet de ne plus ouvrir ses

lettres. N’aurait-il pas assez de soins pour elle? Il prodigue ses

prévenances et son empressement. Et cette crainte de ne pas la voir

arriver? Avec quelles précautions il précise les plus petits détails,

afin d’éviter un retard quelconque.

Sa pensée tourmentée se fait lyrique ou soumise pour arriver à son

unique but: plaire à sa femme!

Napoléon intime · 第 32 / 111 题