Joséphine était-elle la maîtresse de Barras? Quelques-uns de nos
contemporains l’assurent. Leur science, à cet égard, est aussi
rétrospective que catégorique. Cependant, Joséphine ne figurait chez
Barras qu’à titre d’amie de Mme Tallien. Celle-ci se serait-elle complu
à ne pas garder pour elle seule les bonnes grâces du directeur
omnipotent? Même n’aurait-elle pas fait un éclat pour essayer de mettre
fin à une indigne trahison? La présomption contraire semble avoir au
moins autant de valeur que des affirmations apportées sans témoignages
sérieux, mais dont le but évident est de trouver une origine scandaleuse
à l’élévation de Napoléon.
Que Joséphine, avant d’épouser Bonaparte, ait tenu à s’assurer près de
Barras, soit par elle-même, soit par l’entremise de Mme Tallien, que son
futur époux obtiendrait les faveurs du Directoire; qu’elle ait même
indiqué comme convenant à son fiancé le commandement de l’armée
d’Italie, quoi de surprenant? quoi de plus naturel de la part d’une
femme sur le point de contracter un mariage de raison où elle voyait sa
convenance personnelle, à l’exclusion de toute impulsion de son cœur?
Car il faut bien le dire, c’est sans le moindre sentiment d’amour que
Joséphine a épousé Napoléon, ainsi qu’elle le confesse elle-même dans
cette lettre à l’une de ses amies: «Vous avez vu chez moi le général
Bonaparte. Eh bien! c’est lui qui veut servir de père aux orphelins
d’Alexandre de Beauharnais, d’époux à sa veuve! L’aimez-vous?
allez-vous me demander. Mais... non.--Vous avez donc pour lui de
l’éloignement?--Non, mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me
déplaît, et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout, en fait de
religion.»
Ah! si l’un des futurs époux intrigue avec ardeur pour le commandement
en Italie, ce n’est pas Napoléon, ce n’est pas même à son instigation
que se font les démarches; lisez la suite de la lettre de Joséphine:
«Barras assure que si j’épouse le général, il lui fera obtenir le
commandement en chef de l’armée d’Italie. Hier, Bonaparte, en me parlant
de cette faveur qui fait déjà murmurer ses frères d’armes, quoiqu’elle
ne soit pas accordée: «Croient-ils, me disait-il, que j’aie besoin de
protection pour parvenir? Ils seront tous trop heureux que je veuille
leur accorder la mienne. Mon épée est à mon côté, et avec elle j’irai
loin.»
Cette superbe assurance inquiète Joséphine; elle flotte entre sa
«tiédeur» pour Bonaparte et l’avenir brillant qu’elle peut rêver; son
indécision se traduit ainsi à la fin de sa lettre: «Je ne sais, mais
quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire
croire possible tout ce que cet homme singulier me mettrait dans la tête
de faire; et avec son imagination, qui peut calculer ce qu’il
entreprendrait?»
Certes, le regard séduisant de la belle créole eût été plus que
suffisant pour subjuguer le cœur du jeune général; il est néanmoins
permis de supposer que l’amie de Mme Tallien était experte en l’art de
la coquetterie, et qu’elle laissait voir à son fiancé autre chose que la
froideur raisonnée, si naturellement exprimée à son amie. On en peut
juger par ces lignes de Napoléon écrites au cours des fiançailles: «Je
me réveille plein de toi. Ton portrait et l’enivrante soirée d’hier
n’ont point laissé de repos à mes sens: douce et incomparable Joséphine,
quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur! vous fâchez-vous, vous
vois-je triste, êtes-vous inquiète, mon âme est brisée de douleur, et il
n’est point de repos pour votre ami; mais en est-il donc davantage pour
moi lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise
sur vos lèvres, sur votre cœur une flamme qui me brûle? Ah! c’est cette
nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n’est pas vous. Tu
pars à midi, je te verrai dans trois heures. En attendant, _mio dolce
amor_, un million de baisers, mais ne m’en donne pas, car ils brûlent
mon sang.»
La soirée qui a précédé cette lettre n’a pas dû se passer auprès d’un
bloc de marbre! Et si Joséphine dissimulait à Napoléon ses sentiments
réels, c’est qu’elle voyait un intérêt très positif à l’épouser, tandis
que Bonaparte, lui, était vraiment épris. Cet amour si violent, si
impétueux, il le conservera longtemps. Nous retrouverons la même fougue,
la même exaltation chez le général au faîte de la gloire et de la
renommée. Donc, aucun calcul de son côté, mais la passion dans toute son
intensité, dans toute sa sincérité. Il lui faudra des années pour
apercevoir qu’il n’a été qu’un moyen dans la pensée de Joséphine, et non
l’unique but; et le jour où celle-ci, voyant le monde entier aux pieds
de son époux, l’aimera comme il aurait voulu toujours être aimé, le
charme aura été depuis longtemps rompu par des orages domestiques qui
auraient emporté l’amour de plus d’un mari.
Selon toute apparence, ce fut après le déjeuner du septidi 7 brumaire,
auquel il avait été convié par la lettre de Joséphine, soit en novembre
1795, que Napoléon commença à faire sa cour à Mme de Beauharnais.
Joséphine demeurait alors rue de l’Université, presque en face de la rue
de Poitiers, avec sa tante Fanny de Beauharnais, celle dont le poète
Lebrun a dit:
Fanny, belle et poète, a deux petits travers:
Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
Les occupations de sa charge et les travaux nécessités par l’élaboration
d’un plan d’attaque destiné à l’armée d’Italie, plan qui lui était
demandé par le Directoire, ne permettaient sans doute pas à Napoléon de
voir souvent Joséphine, car ce ne fut qu’en janvier 1796 que la demande
en mariage fut faite et agréée. C’est alors que Joséphine et sa tante
vinrent habiter le petit hôtel du numéro 6 de la rue Chantereine, acheté
par Napoléon, au prix de cinquante mille quatre cents francs, et
moyennant un acompte de six mille quatre cents francs versés à la femme
de Talma, Julie Carreau, propriétaire de la maison.
L’acte notarié prouve irréfutablement que la maison de la rue
Chantereine n’a jamais appartenu à Joséphine, bien qu’elle y habitât
avant son mariage.
Ce ne serait donc pas, comme on l’a dit aussi (que n’a-t-on pas dit?),
l’attrait de partager une vie confortable et luxueuse qui avait guidé
Bonaparte dans son mariage.
Le projet d’union fut bientôt publié, et Napoléon, tout heureux de sa
conquête, faisait des visites avec sa fiancée. Celle-ci, toujours
hésitante, entra un jour, sous un prétexte quelconque, chez son notaire
Maître Raguideau, pour lui demander un dernier avis, et pria son futur
époux de l’attendre dans l’antichambre. Le conseil du notaire, rapporte
Bourrienne, ne fut pas de nature à rompre l’irrésolution de Joséphine:
«Eh quoi, disait l’homme de loi, épouser un général qui n’avait que la
cape et l’épée! Possesseur tout au plus d’une bicoque! Un petit général
sans nom, sans avenir! au-dessous de tous les grands généraux de la
République! Mieux vaudrait épouser un fournisseur!»
Épouser un fournisseur, le conseil était pratique; mais les fournisseurs
étaient peut-être moins inflammables que le jeune général de cape et
d’épée, ainsi que le qualifiait Maître Raguideau, précurseur autorisé de
M. Taine et de Stendhal, qui ont italianisé l’expression du notaire en
appliquant à Bonaparte l’épithète de _condottiere_.
Napoléon, par une porte entr’ouverte, entendit cette conversation
désobligeante; il se contint et jamais n’en dit mot. Il se vengea, huit
ans plus tard, la veille du sacre, en faisant venir aux Tuileries le
bonhomme Raguideau, à qui il donna une place au premier rang à
Notre-Dame pour la cérémonie du couronnement, afin de lui permettre de
bien voir jusqu’où le petit général sans avenir avait pu conduire sa
cliente.