Bonaparte fut nommé commandant en chef de l’armée d’Italie, le 23
février, et le mariage fut fixé au 9 mars 1796, veille d’un _décadi_.
Par-devant M. Leclercq, officier de l’état civil du deuxième
arrondissement, le mariage civil eut lieu à dix heures du soir. Napoléon
dut réveiller le pauvre maire qui s’était endormi. Sur les papiers
fournis, Joséphine, par une coquetterie bien naturelle, s’était rajeunie
de quatre ans; Bonaparte, de son côté, par une attention délicate pour
sa femme, s’était vieilli d’un an. Les témoins furent, pour Joséphine,
Barras et Tallien, et pour Napoléon, Le Marois, son aide de camp, et
Calmelet, homme de loi.
Après les signatures sur les registres, les époux se rendirent à leur
hôtel, 6, rue Chantereine, où ils se trouvèrent seuls. Les enfants de
Joséphine, Eugène et Hortense, avaient été, quelques jours auparavant,
envoyés en pension à Saint-Germain.
«Le commandement en chef de l’armée d’Italie fut la dot donnée à
Joséphine par Barras», telle est la phrase consacrée chez la plupart des
historiens!
La chose, pour être piquante, n’est pas véritable. Outre qu’il
paraîtrait monstrueux de voir, en quelque temps que ce soit, un homme
disposer avec une pareille légèreté d’un commandement dont relèvent des
intérêts aussi graves, aussi sacrés, les faits eux-mêmes démentent
hautement cette assertion.
D’abord, Barras, s’il était en position d’accorder bien des faveurs, ne
disposait nullement du commandement de l’armée d’Italie. Le titulaire ne
pouvait être nommé qu’avec l’assentiment de la majorité des membres du
Directoire, composé alors de Carnot, Barras, La Réveillère-Lépeaux,
Rewbell et Letourneur.
Nous avons, sur ce point, un témoignage décisif. Dans ses mémoires,
hostiles à Napoléon, dans leur ensemble, La Réveillère-Lépeaux écrit:
«On a dit que son mariage avec la veuve Beauharnais avait été une
condition sans laquelle il n’aurait point obtenu un commandement qui
faisait l’objet de ses vœux les plus ardents: cela n’est pas!... Ce que
je puis affirmer, c’est que dans le choix que fit le Directoire, il ne
fut influencé ni par Barras, ni par personne...»
Comment Bonaparte fut-il donc proposé pour ce commandement? Par la
logique même des choses et des événements. Nous avons dit que le 19
janvier, le jeune général avait remis un plan d’invasion du Piémont. Ce
plan fut envoyé au général en chef Schérer, qui le lut, et immédiatement
le renvoya au Directoire, en déclarant que ce plan de campagne était
l’œuvre d’un fou, et que celui qui l’avait conçu devait venir
l’exécuter.
Le Directoire, bien embarrassé, tint conseil, et Carnot proposa de
nommer Bonaparte en remplacement de Schérer: «C’est moi-même, dit Carnot
en 1799, qui ai proposé Bonaparte pour le commandement de l’armée
d’Italie.» Letourneur penchait pour Bernadotte, Rewbell pour
Championnet, tandis que La Réveillère-Lépeaux, Carnot et Barras se
prononcèrent pour Bonaparte. Et voilà comment l’impéritie de Schérer
amena celui qui avait conçu le plan de campagne de l’armée d’Italie, à
l’exécuter.
En réalité, Napoléon ne dut son commandement, ni à son mariage, ni à
Barras, mais à «la compétence reconnue de Carnot dans les affaires
militaires, qui apprécia la valeur du plan rédigé par Napoléon et
influença la majorité du Directoire».
Deux jours après son mariage, le 11 mars 1796, Napoléon part en poste
avec Junot, son aide de camp, et Chauvet, l’ordonnateur des guerres,
pour le quartier général de l’armée d’Italie. Il s’arrache des bras de
la femme qu’il a tant désirée, pour commencer cette carrière de prodiges
militaires ininterrompus pendant près de vingt ans.
Selon la parole de Bossuet: «Semblable dans ses sauts hardis et dans sa
légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s’avance
que par vives et impétueuses saillies, et n’est arrêté ni par montagnes
ni par précipices», et pour mettre un terme à sa course vertigineuse sur
la route de la gloire, il faudra la coalition formidable de l’Europe
entière, soutenue par les plus viles trahisons.
Ce commandement suprême qu’il emporte avec lui, vers l’Italie, ne
sortira plus de ses mains. Général en chef, consul ou empereur,
désormais, sur un champ plus ou moins vaste, il ne cessera d’avoir la
même situation, d’être investi de la même suprématie.
Sur l’âme d’un tel homme, poussé à ce sommet par la force des événements
et capable de profiter de cette élévation par la puissance de ses
aptitudes, quels seront et quels ont été les effets d’une naissance
obscure, d’une éducation besogneuse, d’une vie jusque-là hérissée de
tourments et de déceptions?
Certes, le souverain aurait pu oublier son origine, ses devoirs de
famille, sa connaissance personnelle des amertumes des humbles. Il
aurait pu, s’enivrant de sa propre gloire, croire que le monde, créé
pour lui, s’arrêtait à lui. Beaucoup l’ont jugé ainsi, guidés soit par
leurs intérêts, soit par leurs passions, soit par leur légèreté.
D’autres, sur la foi de leur propre admiration, l’ont exalté à l’égal
des dieux, dans l’espoir d’étouffer la voix de la calomnie.
Il faut pour dégager la vérité présenter Napoléon, comme s’il s’agissait
d’un simple particulier, sous les divers aspects où l’homme se révèle
dans ses rapports avec la société.
C’est l’étude que nous allons entreprendre, en nous flattant de prouver
que, devenu _chef_, sous quelque appellation que ce soit, avec quelque
somme de pouvoir que ce soit, il a toujours conservé la même tendresse
pour les siens, la même gratitude pour les services rendus, le même
dévouement pour ses amis, le même esprit du devoir, le même respect de
la moralité, et par-dessus tout la même ardeur au travail.
En un mot, nous espérons établir, d’une manière évidente, qu’à ses
débuts comme au faîte des grandeurs humaines, son caractère est demeuré
ce que l’avaient fait sa naissance et son éducation. C’est l’âme du
_roi-parvenu_, en pleine civilisation moderne, qui va se montrer à nous.