Cependant, sa nouvelle position lui impose des devoirs mondains; tout
empanaché de son nouveau grade et du prestige de la victoire du 13
vendémiaire, il fait une entrée triomphale dans les salons où naguère,
humble et petit, remarquable seulement par son air besogneux, il venait
s’efforcer de plaire aux commensaux et commensales de ses protecteurs.
La représentation officielle l’obligeait, en raison des fonctions dont
il était investi, à paraître souvent chez les membres du gouvernement.
Parfois, il dînait chez La Réveillère-Lépeaux, et «le citoyen directeur
et sa dame, rapporte Besnard, ne parlaient qu’avec l’enthousiasme le
plus vif de leur petit général, car c’est ainsi qu’ils le désignaient».
Plus souvent, il allait le soir chez Barras dont le salon était des plus
brillants et des plus fréquentés.
Napoléon s’éloignait des tables où l’on jouait des sommes considérables.
Il se tenait près du cercle des dames, dont Mme Tallien était la reine,
par sa beauté et par l’influence qu’elle tenait de sa liaison peu
dissimulée avec Barras.
C’est auprès de Mme Tallien que Bonaparte retrouva Joséphine de
Beauharnais et «qu’il en devint amoureux, dans toute l’étendue du mot,
dans toute la force de sa plus grande acception», dit Marmont, témoin
oculaire, qui ajoute: «C’était, selon l’apparence, sa première passion,
et il la ressentit avec toute l’énergie de son caractère. Il avait
vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu’elle eût perdu toute sa
fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire.»
Joséphine n’était pas aussi défraîchie que le dit le sévère Marmont.
Sans avoir la beauté prime-sautière de Mme Tallien, il était très facile
à Mme de Beauharnais d’éveiller des sentiments amoureux surtout dans le
cœur d’un jeune homme qui, jusque-là, n’avait pas aimé.
Joséphine était d’une taille moyenne parfaitement proportionnée. Tous
ses mouvements avaient une souplesse nonchalante s’accentuant avec
naturel en des poses négligées qui donnaient à toute sa personne une
sorte d’exotique langueur. Son teint mat, où transparaissait l’éclat des
minces feuilles d’ivoire, prenait une douce animation sous les reflets
veloutés de grands yeux bleu foncé, aux longs cils légèrement relevés.
Les cheveux, d’un châtain douteux, d’une sorte de nuance fulgurante,
s’échappaient en spirales pressées d’un réseau fermé par une plaque
d’or, et leurs boucles folles venaient encore ajouter au charme
indéfinissable d’une physionomie dont la mobilité était excessive, mais
toujours attrayante.
Sa toilette contribuait à compléter l’aspect vaporeux de toute sa
personne; sa robe était de mousseline de l’Inde, et son ampleur exagérée
traçait autour de son corps des sillons nuageux. Le corsage drapé à gros
plis sur la poitrine était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion
émaillées de noir. Les manches étaient courtes, froncées, sur des bras
nus fort beaux, ornés au poignet de deux petites agrafes en or.
Fidèles à leur programme qui consiste à trouver des mobiles inavouables
à tous les actes comme à tous les sentiments de Napoléon, ses
détracteurs n’ont pas manqué de dire que l’amour de Bonaparte pour
Joséphine avait un but unique: obtenir le commandement en chef de
l’armée d’Italie.
Il est permis de juger la chose infiniment plus simple, et de penser
qu’à cette époque, par un phénomène assez fréquent chez les jeunes gens,
Napoléon avait en quelque sorte la monomanie du mariage.
Se marier était chez lui, depuis 1794, une idée fixe dont le premier
indice apparut dans cette exclamation à Bourrienne: «Est-il heureux, ce
coquin de Joseph!» bientôt suivie de son insistance à vouloir épouser
Désirée Clary. Quels avantages chimériques pouvait-il donc retirer d’un
mariage avec la fille d’un marchand de savon? Objectera-t-on qu’au
moment où il désirait cette union, sa position n’était pas brillante?
Nous en conviendrons volontiers, tout en faisant remarquer qu’il était
déjà au Comité de Salut public, foyer de toutes les intrigues. Mais
quelles pouvaient bien être ses visées ambitieuses lorsque, général en
chef de l’armée de Paris, il demandait, par exemple, la main de Mme
Permon, restée veuve avec deux enfants?
Refusé par Mlle Clary, éconduit par Mme Permon, il épouse la première
femme engageante qui daigne l’agréer. Au surplus, que de chances
n’avait-il pas d’être écouté de Mme de Beauharnais, qui, malgré son
veuvage et ses deux enfants, s’adonnait tout entière aux frivolités de
l’existence la plus mondaine, et, tentée par tous les plaisirs,
n’hésitait pas à compromettre sa dignité dans une intimité publique avec
Mme Tallien, et par la fréquentation des salons de Barras, où l’on
coudoyait tout le monde dans la mêlée de tous les mondes!
A la vérité, une femme bien élevée, se complaisant en ce genre de vie,
avait besoin, pour assurer sa contenance, de s’appuyer au bras d’un
homme d’avenir. Il est évident que son choix, à elle, était des mieux
combinés en se portant sur le hardi soldat qu’un éclatant succès venait
de faire le premier général et le sauveur de la République.
A tous événements, ne voulait-elle pas être désormais à l’abri de cette
situation de femme isolée dans des temps troublés, situation où elle
s’était vue dans la nécessité d’écrire, en 1794, à un membre obscur du
Comité de sûreté générale: «Mon ménage est un ménage républicain; avant
la Révolution, mes enfants n’étaient pas distingués des sans-culottes,
et j’espère qu’ils seront dignes de la République. Je t’écris avec
franchise en sans-culotte montagnarde...»
Aussi, ayant jeté les yeux sur Bonaparte, Joséphine ne voulut pas perdre
de temps. Lisez plutôt ce billet du 28 octobre 1795, qu’elle adresse à
Bonaparte:
«Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime; vous l’avez tout à
fait délaissée; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement
attachée.
«Venez demain, septidi, déjeuner avec moi; j’ai besoin de vous voir et
de causer avec vous sur vos intérêts.
«Bonsoir, mon ami; je vous embrasse.
«Veuve BEAUHARNAIS.
«Ce 6 brumaire.»
De ces quelques lignes, il résulte assez clairement que Napoléon
n’importunait guère Joséphine de ses visites dans le but d’obtenir sa
protection, et qu’au contraire c’était Mme de Beauharnais qui, en
parlant des intérêts de Bonaparte, cherchait à l’attirer chez elle.
La lettre précédente, les rencontres antérieures de Bonaparte avec
Joséphine infirment péremptoirement la légende poétique des premières
relations de Napoléon avec la veuve Beauharnais, relations qu’on a voulu
dater d’une scène dramatique où Eugène, tout éploré, serait venu
réclamer le sabre de son père, lors du désarmement des sections, après
vendémiaire. A cet égard, une preuve de plus nous est donnée par un ami
de Joséphine, J.-C. Bailleul, qui dit: «Je n’ai point entendu parler de
cette anecdote dans le temps, et le mariage était fait quand on en
apprit la nouvelle...»