IV

Arrivé à Valence le 5 novembre 1785, Napoléon reçut dans cette ville le

meilleur accueil du frère de son compagnon de route, Gabriel des Mazis,

qui était capitaine au régiment de la Fère. Si Napoléon eut à se louer,

en ce jour, des frères des Mazis, ceux-ci s’aperçurent plus tard qu’ils

n’avaient pas obligé un ingrat.

Les deux des Mazis émigrèrent sous la Révolution. Parvenu au pouvoir,

Napoléon s’occupa d’eux, leur écrivit de revenir en France afin d’y

reprendre du service. Ils refusèrent d’abord, sous le prétexte qu’ils ne

voulaient pas combattre les partisans du Roi, et ne se décidèrent à

rentrer qu’en 1806 pour occuper des emplois civils. Gabriel fut nommé

administrateur de la loterie, et Alexandre eut la place d’administrateur

du mobilier de l’Empire.

Bonaparte fut logé à Valence chez une vieille demoiselle, Mlle Bou, qui

tenait un café avec un billard; la façade de la maison formait l’angle

de la Grand’Rue et de celle du Croissant.

C’est ici que se présente pour la première fois un des côtés les plus

visibles du caractère de Napoléon: l’attachement à ses habitudes. Logé,

comme nous l’avons vu, par ordre, chez Mlle Bou, il s’y fixe

définitivement dans une chambre au premier sur le devant, à côté du

billard, voisinage bruyant que Bonaparte n’aurait certainement pas

choisi, s’il n’y avait été conduit par le hasard du billet de logement.

Mais une fois là, il y reste, et il y restera tout le temps que durera

son séjour à Valence. Bien mieux, repasse-t-il à Valence en 1786, se

rendant en Corse, c’est chez Mlle Bou qu’il descend directement.

Revient-il à Valence, tenir garnison, en mai 1791, c’est encore chez

Mlle Bou qu’il reprend sa chambre et s’installe avec son frère Louis,

qu’il amenait d’Auxonne. Enfin, en 1792, traversant Valence avec sa sœur

Elisa, il a écrit d’avance à la même Mlle Bou.

C’est en vain que nous avons cherché la justification du fait énoncé par

M. Iung en ces termes: «Bonaparte n’a jamais cherché à se lier avec les

officiers de l’armée.» Cette recherche n’était-elle pas superflue, du

reste, puisque le même auteur dit lui-même plus loin qu’à Valence,

Napoléon était en rapports suivis avec les deux des Mazis et Damoiseau,

ses anciens condisciples de l’École militaire? Nous avons vu sa conduite

envers les deux premiers; le troisième fut plus tard astronome au Bureau

des longitudes. Ses autres amis, dit toujours M. Iung, étaient les

lieutenants Lariboisière et Sorbier, devenus tous deux inspecteurs

généraux d’artillerie sous l’Empire; Mallet, le frère de l’auteur de la

conspiration célèbre, et Mabille, plus tard déserteur, mais qui, grâce

au souvenir bienveillant de Napoléon, put rentrer en France, et obtenir

même un emploi dans l’administration des Postes.

Si nous ajoutons que Napoléon prenait ses repas à la pension des

lieutenants, chez Géry, hôtel des Trois-Pigeons, rue Pérollerie, qu’il

prit part à la fête et au bal donnés par les officiers à l’occasion de

la Sainte-Barbe; si nous disons enfin qu’il a toujours conservé les

meilleures relations avec M. Masson d’Autumne, son premier capitaine,

chez qui nous le verrons en visite en 1790, au château près d’Auxonne

que ce capitaine habita après s’être retiré du service, jusqu’au jour où

le premier Consul le nomma conservateur de la bibliothèque de l’École

d’application récemment établie à Metz; que Napoléon a eu les mêmes

relations cordiales avec son lieutenant en premier, M. de Courcy, qu’il

ne manqua jamais d’aller voir à chacun de ses passages à Valence; si

nous ajoutons qu’en 1814, retrouvant M. de Bussy, son ancien collègue du

régiment de la Fère, comme maire du petit village de Corbeny, il lui

fait l’accueil le plus cordial, le nomme d’emblée colonel et le met au

nombre de ses aides de camp, nous aurons prouvé, pensons-nous, que le

lieutenant Bonaparte avait avec ses collègues les rapports qu’ont

d’habitude les officiers entre eux, et nous aurons vu la sollicitude du

premier Consul et de l’Empereur s’affirmer à l’égard des officiers de

Valence comme envers ses connaissances de Brienne.

Pendant que M. Iung reproche à Napoléon de trop fréquenter l’élément

civil, d’autre part, M. Taine lui reproche de se montrer, envers ces

mêmes civils, «dépaysé, hostile». Ces assertions qui ne peuvent être

exactes toutes deux, ne le sont, dans l’espèce, ni l’une ni l’autre; la

vérité, toujours simple, est que le lieutenant Bonaparte eut, avec le

civil comme avec le militaire, les mêmes relations que ses camarades, ni

plus ni moins.

Napoléon fut, à Valence, ce qu’ont été, dans toutes les garnisons, les

lieutenants de dix-sept ans, frais émoulus de l’école, apportant le

désir de paraître l’homme que l’on est en réalité par le grade, sans

l’être encore par l’âge. Nous le voyons aimable, enjoué, recherché de

tout le monde dans le salon de Mme du Colombier; on dit même qu’il

faisait un doigt de cour à Mlle Caroline du Colombier.

Pour mieux assurer ses succès, il suit les cours de danse du professeur

Dautel. Ce Dautel devint percepteur sous la Révolution. Tombé dans la

misère à la fin de 1808, il écrit à l’Empereur: «Sire, celui qui vous a

fait faire le premier pas dans le monde se recommande à votre

générosité.--_Signé_: Dautel, ancien maître de danse à Valence.» Le 15

décembre, il reçut l’avis de sa nomination à une place de contrôleur

dans l’administration des droits réunis.

Napoléon se montra aussi très aimable envers une jolie jeune fille, Mlle

Mion-Desplaces, originaire de Corse, où elle avait encore des parents;

on le voyait souvent danser avec elle. Il fréquentait également chez

l’abbé de Saint-Ruff, chez Mlles de Saint-Germain et Laurencin, chez

l’abbé Marboz, chez Roux de Montaignière, chez des Aynards, chez de

Bressieux, chez Béranger, chez les frères Blachette et chez Mlles

Dupont, à Étoile, toutes personnes dont il conserva un bon souvenir et

qu’il se plut à protéger lors de son arrivée aux grandes affaires.

En particulier, il faut citer l’aîné des Blachette, qui devint payeur

général à l’armée; Marboz, conseiller de préfecture; Mésangère, qui fit

sa carrière en Hollande avec le roi Louis, dont il devint chambellan et

grand trésorier; Mlle de Saint-Germain, qui fut la femme de Montalivet,

le ministre de l’Empire.

Nous pouvons dire qu’ici, comme à Brienne, jamais aucun de ceux qui

l’ont connu ne fit en vain appel à sa mémoire. Les amitiés contractées

en ces jours de jeunesse ont laissé dans son esprit un charmant souvenir

dont il aime à parler quand l’occasion s’en présente, comme, par

exemple, quand il écrit, en 1804, à Mlle du Colombier, devenue Mme

Bressieux:

«Je saisirai la première circonstance pour être utile à votre frère. Je

vois, par votre lettre, que vous demeurez près de Lyon; j’ai donc des

reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j’y étais, car

j’aurai toujours un grand plaisir à vous voir. Soyez persuadée du désir

que j’ai de vous être agréable.»

Plus tard, Mme Bressieux était nommée dame d’honneur de Madame Mère, et

son mari recevait une place d’administrateur général des forêts.

Cependant, à Valence, Napoléon ne se laissa pas tout entier absorber par

les plaisirs mondains, il s’occupa d’une _Histoire de la Corse_, dont il

envoya les deux premiers chapitres à l’abbé Raynal, sous la

recommandation de l’abbé de Saint-Ruff et de Mme du Colombier. Après

avoir lu son travail, Raynal engagea vivement le jeune auteur à

poursuivre son œuvre.

V

Napoléon passa un mois à Lyon, où la force armée avait été appelée en

prévision de troubles graves. Il se rendit avec son régiment à Douai,

d’où il partit en congé pour Ajaccio le 1er février 1787.

Passant à Valence, il débarque chez Mlle Bou, et revoit toutes ses

connaissances. Puis il s’arrête à Marseille, où il s’entretient avec

l’abbé Raynal de son _Histoire de la Corse_.

Grâce à une prolongation de congé, il ne quitta la Corse que pour

rejoindre son régiment à Auxonne où il arriva le 1er mai 1788.

Dans cette nouvelle garnison, il ne se montrera plus l’officier mondain

de Valence, recherchant les réceptions et les plaisirs. Le séjour

d’Ajaccio a gravé dans son cœur une empreinte de tristesse profonde:

n’a-t-il pas laissé sa mère et tous les siens dans une gêne proche de la

misère?

Logé rue Vauban, chez M. Lombard, professeur de mathématiques, dont il

suivait les leçons, il ne quittait le travail que pour aller prendre un

repas frugal dans la famille Aumont, qui demeurait dans la maison en

face. Encore fallait-il que ces bonnes gens l’appelassent à l’heure du

dîner qu’il oubliait régulièrement.

Aussitôt après, il regagnait sa chambre et reprenait son travail. On se

le rappelle vivant chétivement, aux dépens de sa santé, ne se

nourrissant guère que de lait, mais sans dettes, sans reproches,

soutenant sa pauvreté avec gaieté, avec noblesse, et se distinguant par

l’amour du travail. Hors des cours, il en expliquait les leçons à ceux

qui ne les avaient pas comprises.

La vie de Napoléon est résumée dans ce fragment de lettre qu’il écrit à

sa mère: «Je n’ai d’autres ressources ici que de travailler. Je ne

m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma

maladie; cela est incroyable. Je me couche à dix heures, et je me lève à

quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour, à trois

heures.» Et craignant d’affliger la pauvre mère déjà si éprouvée, il se

hâte d’ajouter: «Cela fait très bien à la santé.»

Ses inquiétudes constantes pour les siens, ses excès de travail et de

privations le rendirent anémique et fiévreux au point que le chirurgien

du régiment, M. Bienvalot, était loin d’être rassuré sur son état.

La maladie et le désir de revoir les siens le poussèrent bientôt à

demander un congé de semestre, qu’il obtint le 1er septembre 1789.

Napoléon intime · 第 15 / 111 题