III

Le 1er septembre 1784, Napoléon fut nommé à une place d’élève du Roi à

l’École militaire de Paris. Le 17 octobre, il part pour Paris, où il est

rendu le 19.

Celui qui arrive à Paris ne se présente pas en conquérant du monde. «Il

avait bien l’air d’un nouveau débarqué, il bayait aux corneilles,

regardant de tous côtés, et bien de la tournure de ceux que les filous

dévalisent sur la mine.» C’est ainsi que le dépeint Démétrius Comnène,

son compatriote corse, qui l’a rencontré au sortir du coche.

Cette mine provinciale et piteuse n’a rien de bien étonnant chez un

jeune homme de quinze ans qui a le sentiment de sa pauvreté, et qui

vient, lui, boursier, se mêler à la vie bruyante et dispendieuse des

riches élèves de l’École militaire.

S’il n’avait senti la misère qui opprimait les siens à Ajaccio, Napoléon

aurait pu partager dans une certaine mesure le luxe et les plaisirs de

ses condisciples, il aurait pu souscrire aussi aux banquets somptueux

que les élèves offraient aux professeurs. Pour suivre le train

aristocratique de l’École, il n’avait qu’à s’endetter comme le faisaient

probablement la plupart de ses camarades. Mais une volonté inflexible le

maintenait dans le devoir rigide, et quand M. Permon le voyant triste

offrait de lui prêter de l’argent, Napoléon devenait rouge, et refusait

en disant: «Ma mère n’a déjà que trop de charges, je ne dois pas les

augmenter par des dépenses, surtout quand elles me sont imposées par la

folie stupide de mes camarades.»

«Tous ces soucis ont gâté mes jeunes années, disait-il lui-même en 1811;

ils ont influé sur mon humeur, ils m’ont rendu grave avant l’âge...»

Son séjour à l’École fut encore attristé par la mort de son père, décédé

à Montpellier à l’âge de trente-neuf ans, le 24 février 1785. Instruit

de cette nouvelle, Napoléon écrit à sa mère:

«Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances l’exigent. Nous

redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et heureux si nous

pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de l’inestimable

perte d’un époux chéri. Je termine, ma chère mère, ma douleur me

l’ordonne, en vous priant de calmer la vôtre...»

Son âme déborde de chagrin. Il écrit à son grand-oncle, l’archidiacre

Lucien: «Nous avons perdu en lui un père, et Dieu sait quel était ce

père, sa tendresse, son attachement pour nous. Hélas! tout nous

désignait en lui le soutien de la jeunesse!... Mais l’Etre suprême ne

l’a pas ainsi permis. Sa volonté est immuable, lui seul peut nous

consoler...»

Son séjour à l’École militaire n’offre rien de particulier au point de

vue des études. Il travaille dans la bonne moyenne et passe ses examens

de sortie, malgré l’hostilité de son professeur d’allemand, Bauer, qui

le jugeait indigne de concourir, attendu que «l’élève Bonaparte n’était

qu’une bête».

Ce pronostic ne devait pas être ratifié ni plus tard ni même à ce

moment, car Napoléon sortit avec le nº 42 sur cinquante-huit élèves

promus.

Ainsi que de Brienne, il a conservé de l’École militaire la plus grande

estime pour ses professeurs; nous citerons, entre autres, Monge, dont la

vie est connue; M. de l’Éguille, professeur d’histoire, que Napoléon se

plaisait à recevoir à Malmaison; M. Domairon, professeur de

belles-lettres, qui fut appelé aux Tuileries en 1802 pour être le

précepteur de Jérôme, et le brigadier Valfort, directeur des études, qui

dut à une heureuse rencontre de voir ses dernières années comblées des

bienfaits reconnaissants du premier Consul, son ancien élève.

Le 1er septembre 1785, fut signé le décret qui nommait Bonaparte

lieutenant en second à la compagnie de bombardiers du régiment de la

Fère, en garnison à Valence.

En attendant l’ordre du départ, tout joyeux, comme peut l’être un

sous-lieutenant de seize ans, il endosse son uniforme, dont l’élégance

est exclue, car sa position de fortune lui impose la stricte ordonnance.

«Il avait des bottes d’une dimension si singulièrement grande, que ses

jambes, fort grêles, disparaissaient entièrement.» Fier de sa nouvelle

tenue, il va chez ses amis Permon. En le voyant, les deux enfants,

Cécile et Laure (cette dernière fut plus tard la duchesse d’Abrantès),

ne peuvent s’empêcher d’éclater de rire, et le surnomment en sa présence

le _Chat botté_! Il ne se fâcha pas, paraît-il, car, selon l’une des

petites espiègles, le lieutenant leur apporta, à quelques jours de là,

une calèche avec un chat botté, et le conte de Perrault.

Ses loisirs, durant son séjour à l’École militaire, avaient été partagés

entre les visites fréquentes qu’il faisait à sa sœur Elisa, pensionnaire

à Saint-Cyr, et à la famille Permon, jadis amie des Bonaparte à Ajaccio.

Napoléon habita souvent chez les Permon une chambre qui avait valu à la

maison du quai Conti la plaque commémorative aujourd’hui disparue de la

façade de cet immeuble.

Au commencement d’octobre 1785, Napoléon, ayant reçu son brevet de

lieutenant en second, quitta Paris accompagné de son fidèle _binôme_ de

l’École militaire, Alexandre des Mazis, nommé, comme lui, lieutenant au

régiment de la Fère en garnison à Valence.

A son passage à Lyon, Bonaparte vit un ami de sa famille, M. Barlet, qui

avait été secrétaire du gouverneur de la Corse. M. Barlet remit à

Napoléon une lettre de recommandation pour l’abbé de Saint-Ruff à

Valence, et une petite somme d’argent que les deux jeunes gens

s’empressèrent de dépenser, sans réfléchir qu’ils avaient encore un long

trajet à faire; aussi furent-ils forcés de continuer leur voyage à pied.

Napoléon intime · 第 14 / 111 题