Après une convalescence assez longue, Napoléon fut de retour à Auxonne
en janvier 1791. Il n’y revenait pas seul. Il amenait avec lui son frère
Louis, âgé de treize ans. Dans le but d’alléger le terrible fardeau de
sa mère, restée veuve, sans fortune, avec huit enfants, Napoléon avait
insisté pour qu’on lui donnât Louis.
Il s’agissait maintenant de vivre à deux sur la très maigre solde de
lieutenant en second: neuf cent vingt livres par an, soit, par mois,
quatre-vingt-treize livres et quatre deniers, ce qui représente en notre
monnaie actuelle quatre-vingt-douze francs quinze centimes.
C’était donc avec trois francs cinq centimes par jour que les deux
frères devaient se loger, s’habiller, se nourrir, et que, de plus, il
fallait pourvoir à l’éducation de Louis, dont Napoléon se trouvait être
le précepteur.
Ce budget restreint força Napoléon à vivre non dans l’économie, ce ne
serait pas assez dire, mais dans la pauvreté.
A la caserne, pavillon sud, escalier 1, au nº 16, deux pièces contiguës,
l’une ayant pour tous meubles un mauvais lit sans rideaux, une table
placée dans l’embrasure d’une fenêtre, des livres, des paperasses, une
malle, une vieille caisse en bois et deux chaises; c’était la chambre du
futur empereur. A côté, c’était la chambre, plus dénudée encore, si
c’est possible, où celui qui devait être roi de Hollande couchait sur un
mauvais matelas. Voilà pour le logement.
On était obligé à la même parcimonie pour la nourriture. «Bonaparte, dit
M. de Coston, mettait lui-même le pot-au-feu dont son frère et lui se
contentaient philosophiquement.» «Il préparait de ses mains leur frugal
repas,» dit de son côté M. de Ségur, qui ajoute: «Il brossait lui-même
ses habits.»
Le souvenir de ces moments de disette ne sortit jamais de la mémoire de
Napoléon, qui, vingt ans plus tard, ayant eu à se plaindre de Louis, dit
à Caulaincourt: «Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de
lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations! Savez-vous comment
j’y parvenais? C’était en ne mettant jamais les pieds ni dans un café ni
dans le monde; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits
moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps propres.»
C’est en se reportant à ces jours où la dignité le disputait à la
misère, que l’Empereur put dire à un fonctionnaire qui arguait de ses
charges de famille pour se plaindre de l’insuffisance d’une solde de
mille francs par mois: «Je connais tout cela, moi, monsieur... Quand
j’avais l’honneur d’être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec,
mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté... En public, je ne
faisais pas tache sur mes camarades.»
A Auxonne, on voit Napoléon s’occuper minutieusement des plus infimes
détails de son petit ménage. On a trouvé, écrits de sa propre main, sur
le livre d’un sieur Biotte, tailleur, les comptes suivants:
Doit M. Bonaparte:
Fait culotte drap 2 livres.
« 2 caleçons 1 » 4 sous
« 1 anglaise bleue 4 »
« bordure 1 »
Sur un autre feuillet:
Fait culotte 4 livres.
« 2 caleçons 1 »
Un rabais de quatre sous avait été obtenu sur la façon des deux derniers
caleçons!
Le temps qui n’était pas pris par le service était employé à donner des
leçons à Louis et à lui faire répéter son catéchisme en vue de sa
première communion, qu’il fit devant l’abbé Morelet.
Le reste des heures de loisir était consacré aux travaux littéraires que
Napoléon poursuivait par goût, et probablement aussi avec
l’arrière-pensée d’y trouver un bénéfice pécuniaire.
C’est avec une grande résignation, même avec un certain enjouement que
Napoléon supportait cet état de dénuement. Un jour, il dit à M. Joly,
qui était venu le voir: «Vous n’avez sans doute pas encore entendu la
messe ce matin? Eh bien, si vous voulez, je puis vous la dire.» Et de la
caisse où ils sont en dépôt dans sa chambre, il sort, en riant, les
ornements sacerdotaux de l’aumônier du régiment.
Nous croyons sans peine, avec M. de Ségur, que la considération dont
jouissait Bonaparte s’accrut encore des soins qu’il avait pour son
frère. On le recevait avec empressement quand, à de très rares
occasions, par devoir et par convenance, il allait chez M. de Gassendi,
alors capitaine du régiment; chez Naudin, commissaire des guerres; chez
M. Chabert, dont la belle-fille, Mlle Pillet, déplorait la rareté des
visites du jeune lieutenant. On prétend que Mme Naudin le voyait, avec
infiniment de plaisir aussi, venir chez son mari.
Il ne dut pas s’arrêter longtemps à ces frivolités, car c’est parmi des
notes écrites à Auxonne que se trouve, dans un _Dialogue sur l’amour_,
la boutade suivante: «Je crois l’amour nuisible à la société, au bonheur
individuel des hommes. Enfin, je crois que l’amour fait plus de mal que
de bien.»
Cette disposition des sentiments n’est pas très surprenante chez un
jeune homme préoccupé par tant de soucis matériels: il fallait vivre
avant d’aimer. Par des lettres très passionnées, écrites plus tard, on
verra que Napoléon n’a pas toujours pratiqué l’aphorisme morose du
lieutenant d’artillerie, et que son cœur attristé n’attendait qu’une
occasion pour chanter le bonheur des amoureux.
Parmi les personnes connues à Auxonne qui reçurent les faveurs de
l’Empereur, il convient de citer son premier protecteur, le général du
Teil, que nous retrouverons à Valence, à Toulon, et dont les héritiers
figurent pour cent mille francs dans le testament de Sainte-Hélène; M.
Marescot, alors lieutenant, qui devint général, et M. de Gassendi,
général de division, sénateur, conseiller d’État, chef de la division de
l’artillerie et du génie au ministère de la guerre; M. Naudin, qui fut
nommé inspecteur aux revues, et devint ensuite intendant général de
l’hôtel des Invalides.