Chaque historien, selon son programme d’apologiste ou de détracteur, a
présenté Napoléon dans cette école de Brienne, soit comme un prodige,
annonçant un génie universel, soit comme un enfant sournois et
volontaire, présageant un despote sanguinaire.
Des deux côtés, c’est beaucoup chercher dans un enfant qui n’a pas
encore dix ans. Nous inclinons à penser avec Chateaubriand «que c’était
un petit garçon ni plus ni moins distingué que ses émules». Se méfiant
de lui-même dans l’usage d’une langue apprise en trois mois à Autun,
arrivant d’une contrée française depuis dix ans seulement, contrée qui a
toujours eu (elle l’a encore) une renommée particulière pour ses mœurs,
ce petit garçon a dû, naturellement, paraître étrange à ses camarades,
et se montrer réservé à l’égard de ceux-ci qu’il savait lui être
supérieurs comme fortune et comme rang. «A Brienne, dit un jour
l’Empereur à Caulaincourt, en 1811, j’étais le plus pauvre de mes
camarades... eux avaient de l’argent en poche; moi, je n’en eus jamais.
J’étais fier, je mettais tous mes soins à ce que personne ne s’en
aperçût... Je ne savais ni rire ni m’amuser comme les autres... L’élève
Bonaparte était bien noté, et il n’était pas aimé.»
Napoléon ainsi dépaysé, forcément solitaire, eut à supporter les
railleries des élèves. On l’appelait Corse, on lui donnait le sobriquet
de _la Paille-au-nez_, variante de la prononciation corse de son prénom
_Napolioné_. Que l’enfant se soit aigri, ce n’est pas douteux. Qu’il ait
riposté par quelques horions, c’est infiniment probable. Mais l’écolier
s’est montré pareil aux autres enfants dès qu’il a trouvé un camarade
lui témoignant quelque sympathie. «Oh! toi, dit-il à Bourrienne, tu ne
te moques jamais de moi, tu m’aimes.»
Dans quel sens a-t-il prononcé la phrase: «Je ferai à tes Français tout
le mal que je pourrai?» Cette phrase a été relevée récemment par un très
éminent philosophe, M. Taine, qui en a fait presque la base d’un
programme au moins bien prématuré. Bourrienne lui-même, qui, à l’époque
où il écrit ses Mémoires, a des raisons personnelles pour ne pas vanter
la douceur de Napoléon, se borne cependant à placer cette phrase au
moment où le jeune Corse «est aigri par les moqueries des élèves».
Voudrait-on y voir qu’il ne se considérait pas lui-même comme Français?
Non, c’est une simple boutade d’enfant: on s’obstine à l’appeler Corse,
il appelle les autres Français.
Au milieu des vexations qu’il endurait, il demeurait studieux, avait
d’excellentes notes, surtout en mathématiques.
En dehors des études, ses préoccupations sont toutes pour ses parents.
Il voudrait aider à établir la nombreuse famille qui est à Ajaccio. En
1783, on hésitait entre Metz et Brienne, pour placer Joseph, qui ne
voulait plus de l’état ecclésiastique. Napoléon, qui a treize ans à
peine, écrit à son père: «Joseph peut venir ici, parce que le père
Patrault, mon maître de mathématiques que vous connaissez, ne partira
point. En conséquence, monsieur le principal m’a chargé de vous assurer
qu’il sera très bien reçu ici, et qu’en toute sûreté il peut venir. Le
père Patrault est un excellent professeur de mathématiques, il m’a
assuré particulièrement qu’il s’en chargerait avec plaisir, et si mon
frère veut travailler, nous pourrons aller ensemble à l’examen
d’artillerie...»
Chez quel enfant de cet âge trouverait-on de plus louables sentiments de
dévouement filial et fraternel?
On paraît toujours oublier que Napoléon est resté cinq ans et demi à
Brienne (avril 1779 à septembre 1784). Après les premiers froissements
avec ses camarades, il a dû s’accoutumer et prendre part à l’existence
commune. Le séjour de Brienne, si loin qu’on suive l’Empereur dans sa
carrière, n’est pas un souvenir amer, ce n’est pas un lieu
d’humiliations dont on n’aime pas à se rappeler. Au contraire.
Toute sa vie, il rechercha les témoins de ses jeunes années: en première
ligne il faut placer son ami Bourrienne, qui fut le secrétaire intime de
l’Empereur. Nous aurons souvent à reparler de cet ami de la première
heure. Puis vient Lauriston, son condisciple, devenu général et dernier
ambassadeur de Napoléon à Saint-Pétersbourg. Les Frères Minimes de
l’Ordre de Saint-Benoît furent les professeurs de Napoléon: le Père
Louis était le principal de l’école; son élève, devenu lieutenant
d’artillerie, lui enverra en 1786, avec prière de donner un avis, son
histoire de la Corse. Le sous-principal, le Père Dupuis, retiré à Laon,
en 1789, était encore le conseil de Napoléon, et vous retrouverez Dupuis
bibliothécaire à Malmaison. «Le premier Consul le visitait souvent, et
il avait pour lui toutes les attentions et tous les égards imaginables.»
A la nouvelle de la mort de son vieux maître, en 1807, l’Empereur écrit
d’Osterode à l’Impératrice: «... Parle-moi de la mort de ce pauvre
Dupuis; fais dire à son frère que je veux lui faire du bien...»
Le Père Charles, l’aumônier, qui fit faire à l’enfant sa première
communion, ne fut jamais oublié. En 1790, Napoléon, lieutenant
d’artillerie à Auxonne, ne manque pas, chaque fois qu’il va à Dôle, de
visiter le Père Charles. Plus tard, traversant cette dernière ville, en
allant prendre le commandement de l’armée d’Italie, le général Bonaparte
croirait manquer à son devoir s’il ne faisait appeler au relais le digne
prêtre pour lui serrer la main.
Le Père Berton a été nommé par le premier Consul recteur de l’École des
arts à Compiègne. Napoléon retrouve-t-il en Italie un ancien condisciple
du nom de Bouquet, il lui donne l’emploi de commissaire des guerres.
Ceux qui ont vu de ses lettres n’apprendront pas sans étonnement que
Napoléon eut à Brienne un professeur d’écriture; aussi, quand le vieux
Dupré, c’était son nom, vint un jour à Saint-Cloud rappeler à l’Empereur
«qu’il a eu le bonheur de lui donner pendant quinze mois des leçons
d’écriture à Brienne», Napoléon ne peut s’empêcher de répondre en riant
au pauvre interloqué: «Le beau f... élève que vous avez fait là! je vous
en fais mon compliment.» Après quelques paroles bienveillantes, Dupré se
retira et reçut quelques jours après le brevet d’une pension de 1 200
francs.
Le Père Patrault, son professeur de mathématiques, vécut avec Napoléon
en 1795, et devint un de ses secrétaires à l’armée d’Italie. Les
concierges mêmes de Brienne, Hauté et sa femme, sont plus tard
concierges de Malmaison, où ils finissent leurs jours.
Ces témoins du séjour à Brienne, recherchés à toutes les époques de sa
carrière par le lieutenant, par le général, par le premier Consul et par
l’Empereur, toujours accueillis avec un sourire aimable, réfutent, mieux
qu’on ne saurait le faire, les histoires sauvages de Brienne. Napoléon
n’a cependant rien oublié de cette époque: il se rappelle même que Mme
de Montesson lui a posé sur le front la première couronne d’écolier; il
la fit appeler aux Tuileries et lui fit restituer ses biens confisqués.
Cette esquisse des faits relatifs à Brienne a laissé intact le caractère
de l’enfant, fidèle aux conseils de sa mère, n’oubliant jamais les
soucis de la nombreuse famille laissée à Ajaccio, appliqué à ses études,
estimé de ses chefs, et chose plus rare, les estimant.
Après lui avoir fait passer ses examens, le 15 septembre 1783, M. le
chevalier de Kéralio, maréchal de camp et sous-inspecteur des écoles
royales militaires de France, crut pouvoir résumer les notes de Napoléon
par ces mots: «Ce sera un excellent marin. Mérite de passer à l’école de
Paris.»
Napoléon ne fut pas accepté pour la marine; les places y étaient peu
nombreuses, et elles étaient très recherchées par des élèves puissamment
recommandés. Il fut donc maintenu à l’école, mais le devoir familial lui
commandait de sortir de Brienne pour céder la bourse dont il était
titulaire à son frère Lucien (deux frères ne pouvaient être boursiers en
même temps).
Alors, Napoléon, renonçant avec regret à la marine, écrivit à son père
de demander pour lui l’artillerie ou le génie.