Depuis le moment où Jean avait laissé le missionnaire auprès de sa
femme, la révélation si inattendue qu’Alice venait de recevoir avait
fait son chemin dans son esprit. L’impression particulière que lui avait
fait éprouver à elle aussi ce digne prêtre dont la simplicité touchait
parfois à la grandeur, lui expliquait mieux le revirement subit de la
pensée de son mari, et en outre de la tranquillité que cette résolution
lui causait, si peu égoïste qu’elle fût, la pensée de cette vie qui
devait être murée à tout jamais après elle lui semblait un adoucissement
à la peine horrible avec laquelle elle se séparait de cet être si
ardemment aimé.
La première elle se mit à lui en parler quand il redescendit, et comme
malgré elle, deux larmes coulaient sur ses joues en s’occupant de cet
avenir où elle n’avait plus de place:
--Ma chérie, lui dit Jean avec douceur, est-ce que ce projet vous
peine?...
--Moi? s’écria-t-elle, oh mon Dieu, vous ne savez pas lire tout
l’égoïsme de ma pensée!
Elle baissa la voix et ajouta:
--Rien ne me serait plus doux, puisqu’il faut vraiment que je vous
quitte. Qu’y a-t-il en effet sur terre qui soit plus près des morts que
les prêtres?... Quand vous prierez, il me semblera qu’un peu de vos
paroles sont pour moi; et si je vous vois consolé...
--Ne prononcez point ce mot-là, dit-il en l’interrompant et en se
raidissant tout à coup; nous parlons de vivre et d’accepter; c’est tout.
--Savez-vous, lui dit-elle un peu plus tard, quel serait mon désir
suprême? Je voudrais vous broder moi-même la première étole que vous
porterez!... Oh! si j’en pouvais avoir le temps!... Le pensez-vous,
Jean?
C’était plus que n’en pouvait supporter le pauvre garçon qui s’enfuit
dans son bureau où il demeura la tête entre ses mains, jusqu’à ce qu’il
eût repris la force de parler.
Quand il rentra dans la chambre d’Alice, le sol était embarrassé
d’étoffes qui formaient un monceau près du canapé, et entre ses mains
elle tenait de la soie blanche qu’elle retournait en tous sens.
Presque à chacune des stations faites par le _Kerdren_, Jean lui avait
acheté des bibelots, des bijoux ou des étoffes de soie qu’il trouvait
originales, et c’était ce qu’elle venait de faire sortir de ses
armoires. Dans cette soie blanche, unie, elle avait fait tailler par sa
femme de chambre une étole, et maintenant elle y appliquait elle-même de
grosses fleurs.
Il semblait que l’énergie de sa volonté lui eût rendu soudain ses forces
d’autrefois et elle tirait l’aiguille d’un mouvement presque vif.
--Voyez, dit-elle à son mari quand la Bretonne fut sortie...
L’aimerez-vous?
Il regarda pour lui complaire et détourna la tête sentant que son
courage allait encore faiblir.
--Cela me rendra si heureuse de penser que vous l’aurez! fit-elle à
demi-voix...
Dans une autre étoffe, une espèce de drap d’argent à fleurs, elle avait
fait découper de grand lis et maintenant elle les appliquait, les
groupant et les mêlant avec le goût qui lui était naturel, et fixant les
bords par de la soie et un imperceptible cordonnet d’argent.
A partir de ce jour-là, Alice ne se donna pas une minute de repos. Elle
se levait plus matin et se faisait aussitôt monter sur le pont, avec ce
qu’il lui fallait pour travailler.
Elle parlait sans effort et sans trop d’amertume et il semblait que la
douleur de la séparation fût diminuée pour elle par ce souvenir qu’elle
laissait comme un lien entre elle et Jean.
Elle faisait très rarement allusion à sa mort, et on aurait pu la croire
reprise de ses illusions d’autrefois quoiqu’il n’en fût rien en réalité.
Tout en travaillant elle levait les yeux sur son mari, lui souriant avec
son adorable façon, regardant la mer qu’elle aimait plus de jour en
jour, et reprenait son aiguille.
C’était quelque chose de terrible que ce qui se passait sur ce bateau
perdu entre le ciel et l’eau. Cette jeune femme si chèrement aimé qui
agonisait là, jour par jour, sous les yeux de son mari, qui se sentait
mourir et qui, malgré tout son courage, disait des mots d’un si poignant
regret; et à côté d’elle cet homme uniquement occupé à la suivre dans
chacun de ses mouvements, et se demandant tous les soirs si le lendemain
il la verrait encore sourire; cela donnait froid au cœur.
La fin de la jeune femme semblait devoir être paisible, les vives
douleurs et les étouffements des premiers temps avaient presque disparu,
et quand son mari lui avait offert de rentrer en Bretagne:
--Oh! non, je vous prie, avait-elle dit, je suis si bien ici!
Malgré lui, Jean se laissait presque reprendre à l’espoir que lui
causait ce mieux tristement significatif pour le docteur, qui voyait là
seulement la fin de la lutte, et il ne pouvait s’empêcher de dire à
Alice ce qu’il pensait.
--Alors, dit-elle en soulevant l’ouvrage qui ne quittait pas ses mains,
ce sera pour la messe d’actions de grâce?
Dans son désir de tout voir en mieux, il s’irritait de ce qui donnait à
sa femme l’air plus malade, et un soir où il lui parlait de sa mine:
--C’est ce noir qui vous pâlit, dit-il en désignant avec mécontentement
l’étoffe de sa robe flottante. Quand donc quitterez-vous le deuil?...
--Il n’y a pas un an, répliqua machinalement la jeune femme, sans
remarquer plus que lui ce que la demande et la réponse avaient de
singulièrement pénible.
Et comme il murmurait à demi-voix:
--J’aurais tant voulu vous voir quitter le deuil!
--C’est bien facile, dit-elle avec douceur, et je ne crois pas que mon
pauvre père s’en attriste.
Le lendemain, grâce à l’activité de sa femme de chambre elle put mettre
un vêtement clair dont la singularité allait bien à sa beauté toujours
délicieuse. C’était une laine souple d’un blanc de neige achetée à
Constantinople, et sur laquelle couraient quelques fleurs d’argent et
d’or d’une délicatesse exquise.
Ce jour-là, Alice posa le dernier lis sur son étole et elle montra tant
de joie de sa réussite que sa voix résonnait sous la tente, presque avec
la gaieté des anciens jours, quoique le son en fût doux et voilé comme
le chant d’une harpe entendue d’un peu loin.
En se voyant si près de finir, elle s’accorda quelques loisirs,
remettant au lendemain d’attacher la tresse du bord, et par une
fantaisie qu’elle avait rarement, elle demanda à dîner sur le pont. La
veille au soir la mer avait été phosphorescente, et elle avait trouvé si
admirable ses flots éblouissants, que le _Kerdren_ fendait comme un
oiseau, en faisant jaillir des milliers d’étincelles qu’elle espérait
les revoir encore, et craignait qu’on ne lui permît plus de revenir si
elle était rentrée avant la nuit.
On était à la fin de février, et le crépuscule très court des pays
chauds faisait que presque sans transition on passait du jour à la nuit.
La main dans la main de Jean, Alice regardait avec extase et lui
montrait du doigt ce qu’elle admirait.
Un très léger souffle d’air passa sur le pont, le soleil disparut
entièrement et tout à coup la jeune femme se mit à frissonner. Jean, qui
la regardait, s’en aperçut et il la vit en même temps pâlir si
violemment qu’il se leva, pris de peur...
--J’ai froid, dit-elle en lui serrant la main.
Une expression de souffrance passa sur sa figure, et elle murmura plus
bas et très vite:
--C’est si triste... si triste!...
Puis ses yeux reprirent leur expression accoutumée, et appelant du geste
le médecin qui se tenait à quelques pas, parlant à Yves d’un ton
significatif:
--Merci, docteur, dit-elle en lui tendant la main.
Quand elle se tourna près du jeune enseigne, son agitation reprit.
--Les eaux de France... Sommes-nous dans les eaux de France? lui
demanda-t-elle avec émotion. Je voudrais les revoir...
Il lui répondit affirmativement en lui nommant Tunis, et baisa la petite
main qu’elle lui tendait; puis il s’écarta pour la laisser tout à son
mari, avertissant les matelots qui s’arrêtèrent dans leurs occupations
suivant de loin avec un respect pieux cette scène cruelle.
La lune éclairait toute la mer maintenant, et le bruit des vagues
accompagnaient les mots de tendresse d’Alice et les phrases de regret
qu’elle laissait échapper par intervalles avec une douceur déchirante et
auxquelles Jean agenouillé près d’elle et ployé dans une douleur sans
nom, répondait seulement en répétant:
--Ma bien-aimée! Ma bien-aimée!
Avec un léger effort, elle se pencha et attirant l’étole qui était
restée sur ses genoux:
--Souvenez-vous! dit-elle...
Puis elle soupira plus vite, et ce fut tout.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’était par Nice que Jean avait tenu à rentrer en France, se rappelant
sa première rencontre avec sa femme dans cette ville où il ramenait
maintenant son cercueil.
La tente sous laquelle la jeune femme était restée si longtemps assise
était convertie en chapelle ardente et des matelots en grande tenue
veillaient sur le pont autour de madame de Kerdren. Le pavillon en berne
était voilé de crêpe, et les ornements d’argent du cercueil
disparaissaient sous les fleurs.
Il était grand matin quand le yacht mouilla dans le port, et la voiture
des pompes funèbre était presque seule sur le quai.
Cependant une animation inusitée se devinait partout, on voyait des
fleurs aux maisons, et les promeneurs les plus matineux sortaient avec
un air de fête. Dans les cours, des bandes de travailleurs affairés
finissaient de garnir des voitures, et les cris des marchandes de
bouquets commençaient à se faire entendre.
Ni Jean ni son cousin n’avaient songé qu’on était arrivé au temps du
carnaval, et par une coïncidence navrante, la jeune morte rentrait à
Nice le jour de la bataille des fleurs juste un peu plus d’un an après
la soirée où elle avait rencontré Jean chez madame de Sémiane.
Malgré toute la hâte apportée aux derniers préparatifs, neuf heures
sonnaient au moment où le cercueil de madame de Kerdren, porté par douze
matelots, montaient du canot jusqu’au quai.
Sur le velours noir brodé d’étoiles, on n’avait pas encore remis les
couronnes, et au moment où les porteurs arrivaient devant le char, deux
jeunes femmes élégantes et joyeuses, qui passaient là, s’arrêtèrent avec
respect.
--Que c’est triste d’enterrer ses morts un jour de carnaval! murmura
l’une d’elles.
Et brusquement, d’un mouvement spontané, sans voir les deux officiers en
grande tenue qui suivaient, elle s’avança et posa sur le cercueil la
botte de lilas blanc qui remplissait ses bras, tout en faisant son signe
de croix.
Sa compagne mit à côté les violettes qu’elle tenait; puis, saisies tout
à coup, prêtes à s’excuser, elles reculèrent en voyant les jeunes gens.
Jamais elles n’oublièrent le salut grave et ému des deux marins, et
l’expression qu’il y avait dans les yeux de Jean, pendant qu’il
regardait la part qu’une pitié sympathique faisait à sa femme dans la
fête du jour!