Dans ces conversations avec son cousin, l’enseigne avait vite démêlé au
travers de son désespoir la résolution à laquelle il s’était arrêté, et
sans que Jean lui en eût dit un mot, il était certain qu’il ne se
laisserait point survivre à sa jeune femme.
Faire appel aux sentiments religieux de son cousin pour empêcher cette
folie, Yves comprenait bien que c’était chose inutile au milieu de la
crise morale qu’il subissait, et dont il ne lui avait pas fait mystère.
Il était certain que son accès de doute serait court, mais s’il allait
jusqu’à lui permettre d’accomplir un acte de désespoir, peu importait
qu’il n’eût duré que quelques jours. Le surveiller incessamment depuis
l’heure où il serait seul, il y comptait bien; mais il n’y a point de
surveillance qui n’ait ses moments de relâche forcée, et d’ailleurs il
connaissait trop l’inflexibilité et l’étrangeté du caractère de Jean
pour ne pas s’effrayer d’une lutte à soutenir avec lui. Ouvrir les yeux
à la jeune femme et profiter de son influence pendant qu’elle durait
encore était cruel et impossible, et le pauvre garçon s’attristait en
songeant à l’avenir qui se montrait si menaçant pour ceux qu’il aimait.
Un jour, épuisé par ses veilles incessantes, Jean avait fini par céder
aux prières d’Alice, et il était descendu se jeter sur un divan,
laissant auprès de sa femme Yves, qui lui avait proposé une lecture à
haute voix.
Celle-ci l’écouta d’abord avec attention, puis au bout d’un instant elle
lui fit signe de laisser son livre, et parlant très bas comme elle en
avait pris l’habitude depuis qu’elle était si faible:
--Yves, lui dit-elle, en l’invitant à se rapprocher, et en indiquant du
doigt la direction que son mari venait de prendre: Écoutez-moi bien, je
vous le confie. Ne le laissez pas trop seul quand je n’y serai plus, et
puisque vous êtes arrivé à temps pour me connaître un peu, parlez
quelquefois de moi avec lui; ce sera moins triste.
Elle s’arrêta haletante et si émue que ses mains tremblaient.
Interdit et bouleversé, le jeune enseigne se penchait vers elle prêt à
recueillir le plus léger signe; mais tellement saisi de ce que cette
prière avait d’inattendu et de la façon lucide dont Alice jugeait son
état, qu’il ne trouvait pas un mot à répondre.
--Vous le ferez? dit-elle d’un ton inquiet en rouvrant les yeux.
Et comme le jeune homme promettait chaleureusement son dévouement et son
affection et essayait en même temps de dire un mot d’espoir...
--Non, je sais bien que c’est la fin, reprit-elle tristement; mais je
n’ose pas lui en parler à lui, j’ai peur de le désoler; vous lui
répéterez tout ce que je ne peux pas dire. Ma tendresse... ma
reconnaissance...
Elle s’arrêta encore, et pendant qu’elle reprenait des forces, Yves, la
tête entre ses mains se mit à réfléchir. Il pensait à l’horrible
contrainte que subissait Jean, en cherchant à rester calme et à paraître
confiant, à la réserve que s’imposait la jeune femme dans la crainte de
provoquer le désespoir de son mari, et il se demandait si une communauté
de douleur ne serait pas préférable à ces chagrins subis en secret des
deux côtés. Cette confiance et cette résignation mélancoliques d’Alice
le remuaient profondément, et il lui semblait que du moment où la
clairvoyance était maintenant aussi grande chez l’un que chez l’autre,
pouvoir se parler jusqu’au bout à cœur ouvert serait une douceur plutôt
qu’une tristesse de plus, sans compter l’apaisement que l’influence de
la malade pourrait apporter dans le cœur révolté de son mari.
Il formula sa pensée avec une discrétion et une réserve extrêmes, et au
moment où il finissait, la tête pâle de Jean paraissait au-dessus de
l’escalier.
Yves s’éloigna au bout d’un instant sous un prétexte banal, et eux
restèrent seuls.
Alice était nerveuse et ses mains tourmentaient les franges de son châle
avec un geste inquiet. Ses yeux erraient par un mouvement incessant
autour d’elle, et sur ses lèvres entr’ouvertes, il semblait qu’on voyait
flotter une question qu’elle n’osait pas formuler. Son attitude frappa
bientôt son mari et il l’interrogea avec tendresse.
--Qu’avez-vous, lui demanda-t-il, désirez-vous quelque chose?
Elle hésita un peu; puis elle dit seulement:
--Sommes-nous bien loin des côtes en ce moment, Jean?
--Non, répondit-il très étonné, mais pourquoi? Est-ce que vous désirez
vous arrêter?
--Ce n’est pas cela; seulement, je pensais... je voudrais que vous
puissiez m’amener bientôt un prêtre, fit-elle avec douceur.
Et comme le jeune officier tressaillait violemment à cette parole.
--Voulez-vous, mon ami, continua-t-elle avec un calme soudain, que nous
parlions un peu tous deux à cœur ouvert?
Et tout simplement, avec une élévation et un courage touchant elle se
mit à lui dire les pensées qui l’occupaient, parlant de sa mort
prochaine si doucement qu’il l’écoutait avec stupeur se demandant s’il
la comprenait bien, et si la séparation à laquelle elle faisait allusion
était bien le brisement définitif.
Cependant, à mesure qu’elle avançait, l’agitation reparaissait, et il
lui fallait faire effort pour continuer.
--J’ai tant à dire, tant à dire! murmurait-elle de temps en temps.
Et elle passait la main sur son front avec angoisse, comme pour
rassembler ses idées éparses.
--Il y a longtemps que je voulais vous remercier, reprit-elle ensuite.
Vous m’avez faite profondément heureuse, tandis que moi, je n’ai su
apporter dans votre vie qu’un trouble affreux, et c’est si triste de
vous laisser maintenant... J’ai tant de peine à m’en aller!
Des larmes perlèrent au bord de ses cils et elle s’arrêta vaincue par
l’émotion, pendant que son mari, oubliant tout à coup la réserve qu’il
s’imposait depuis quelques mois, et emporté malgré lui par la
souffrance, se laissait aller à lui dire tout ce que la passion et le
désespoir peuvent inspirer à un homme.
Au début il l’avait écoutée saisi par l’imprévue de ses paroles, et
n’osant point interrompre cette pauvre voix si faible: mais éprouvant au
dedans de lui un déchirement comme il n’en avait pas encore ressenti.
Certes, il savait bien que la jeune femme était perdue, et il n’y avait
pas d’instant où cette idée ne se présentât cruellement à sa pensée;
mais l’entendre ainsi se condamner elle-même, il lui semblait que
c’était le dernier coup. Aussi, oubliant toutes ses résolutions de
prudence, il se laissa aller à son désespoir avec une impétuosité sans
mesure, montrant l’intensité de sa souffrance tout entière et protestant
qu’il ne la subirait pas, avec des éclats de passion désespérée.
Il accusait le ciel, il défiait la mort, il jurait que si on enlevait de
sa vie ce qui en était l’essence même, il ne continuerait point de
vivre.
--Mon pauvre ami, disait la jeune femme avec désolation, vous
blasphémez!
Et il lui répondait d’une voix sombre:
--Je ne sais pas si je blasphème, mais je sais que je souffre une
douleur si insupportable que je ne veux pas l’endurer toujours!
--Vous retournerez à Kerdren, reprenait-elle.
--Kerdren sans vous! Kerdren, où vous avez ressenti les premières
atteintes de votre mal! mais je le hais Kerdren!!...
--Vous reprendrez la mer, alors, vous naviguerez toujours!...
--La mer! la mer maintenant!
Et il recommençait à exhaler sa douleur, épanchant son désespoir qui
passait devant les yeux d’Alice épouvantée, comme un fleuve puissant et
terrible.
Elle ne connaissait point encore la trempe de ce caractère passionné et
ardent, forgé tout d’un bloc, sur un type qui n’était plus de ce siècle;
et elle n’avait point prévu qu’il prendrait la souffrance avec cette
révolte.
Il s’aperçut enfin du mal qu’il faisait à sa femme, s’arrêta brusquement
en voyant sa pâleur et lui offrit de redescendre dans sa chambre.
Au moment où il la posait sur son lit, elle lui fit incliner la tête
avec ses deux bras qu’elle avait laissés autour de son cou, et tout bas,
avec une émotion dans laquelle on entendait passer les battements de son
cœur, elle lui dit:
--Au moins, Jean, jurez-moi que jamais vous ne vous...
Le docteur entra au même instant, croyant à une syncope de sa malade, et
le jeune officier en profita pour s’écarter imperceptiblement. Il avait
compris ce qu’Alice allait lui demander, et ne voulait point faire une
promesse semblable même à elle.
Toute la nuit, la jeune femme resta plongée dans une somnolence agitée
et inquiète d’où elle sortait par brusques sursauts, et Jean qui demeura
à son chevet jusqu’au matin eut le temps de se désespérer cent fois, en
pensant à l’imprudent oubli de lui-même qui avait causé tout ce trouble.
Dès la veille, on avait gouverné vers la terre selon le désir de madame
Kerdren, et au soleil levant Yves fit mouiller en face d’un petit
village de la côte africaine où il pensait devoir trouver un
missionnaire, ou tout au moins des indications qui lui en signaleraient
un à quelques lieues de là.
De bonne heure, Alice s’était fait monter sur le pont; la vue de la
terre et les toits pointus des paillottes qu’on apercevait sur la rive
l’amusaient, et le mouvement des petits bateaux attiré par leur arrivée
et qui naviguaient auteur d’eux lui semblait gai.
Ni elle ni Jean n’avaient fait la moindre allusion à ce qui avait été
dit la veille entre eux, mais elle le suivait du regard dans chacun de
ses mouvements et mettait dans ses yeux une expression de prière si
triste et si tendre que par instant le jeune homme se sentait vaincu.
Pourtant il descendit à terre dans le milieu de la matinée, sans avoir
prononcé un mot qui eût trait aux choses du soir précédent et plus
farouche que jamais dans sa souffrance, en pensant à la mission qu’il
allait accomplir.
Il ne rentra à bord que bien après l’heure du déjeuner, et il annonça en
termes assez brefs que sa recherche avait été couronné de succès, et
qu’un missionnaire français établi dans ce village, qu’il catéchisait à
lui seul, viendrait voir madame de Kerdren dans l’après-midi.
Soit que la marche lui eût détendu les nerfs, soit que la satisfaction
d’avoir pu rencontrer tout de suite ce que sa femme désirait l’eût rendu
heureux, il paraissait plus calme que le matin.
Le silence n’était interrompu que par le bruit des vagues déferlant
contre le yacht, et cette attente troublait si fort la jeune femme, que
les battements de son cœur commençaient à lui couper la respiration.
Elle sentit que son mari se penchait sur elle, et tout d’un coup, avec
cette confiance et cette simplicité d’enfant qui la rendaient si
attachante:
--Jean, aidez-moi! dit-elle en lui tendant ses deux mains avec le geste
de quelqu’un qui cherche un appui.
--Ma pauvre aimée, répondit le jeune homme en se laissant glisser à
genoux à côté du canapé; pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, et ne
craignez plus rien. Vous m’avez deviné hier. Pendant quelques jours,
j’ai oublié tout ce que j’avais su depuis l’enfance: l’honneur, le
courage, la religion, la dignité de mon nom enfin, et j’ai peut-être été
le premier Kerdren qui ait reculé devant la souffrance! Mais ce vertige
est passé, je vous le jure! et tout ce que votre douce voix elle-même
aurait été impuissante à me faire entendre, il y a quelques heures, je
viens de le rapprendre d’un pauvre missionnaire modeste, timide sans
grande éloquence et d’un esprit naïf.
Il s’arrêta un instant, puis d’une voix si grave qu’une étrange émotion
remua le cœur de la jeune femme:
--Si ma vie devient jamais solitaire, chère bien-aimée, reprit-il,
n’ayez plus peur et ne cherchez plus comment la remplir. Je ne m’en irai
ni à Kerdren ni sur mer; j’entrerai au séminaire, et quand je serai
prêtre, je m’approcherai des souffrants et des cœurs broyés, et si je
peux rendre une fois à l’un d’eux le bien qu’on m’a fait aujourd’hui, le
fardeau de l’existence me semblera moins lourd!...
--Prêtre! répéta machinalement Alice. Vous prêtre! Et elle se tut,
regardant avec un indicible étonnement la belle tête penchée vers elle
et les yeux pleins de tendresse qui l’observaient. Sa surprise était
presque de la frayeur et elle éprouvait l’impression que son mari ne lui
parlait plus dans son bon sens.
Cette résolution subite, si complètement étrangère au caractère de Jean,
cette vie dont il parlait et qui était l’opposé de tout ce que pouvait
lui inspirer ses instincts, ses habitudes et ses goûts, lui paraissait
sonner faux comme une invraisemblance.
--Mais que vous a-t-il dit enfin, ce missionnaire! demanda-t-elle au
bout d’un instant, cherchant à se donner des preuves matérielles de ce
qu’elle entendait, comme on le fait quand on croit rêver.
Il le lui répéta aussitôt, décrivant avec la puissance d’éloquence qu’il
trouvait toujours dans ses émotions, l’impression que lui avait produite
ce modeste vieillard.
Le prêtre qui s’était trouvé si heureusement placé sur le chemin de Jean
était comme l’avait dit celui-ci un homme simple, sans grande facilité
de parole, et rendu timide par son grand isolement; mais il y avait une
conviction et une foi si profonde dans son cœur, et sans dureté, sans
menaces emphatiques, il possédait à un tel degré, l’art de ramener à la
juste notions des devoirs et des obligations de la vie, qu’il était
impossible de ne pas en être frappé.
Comme le curé d’Ars, qui émotionnait tous ces auditeurs, rien qu’en leur
disant: «Mes enfants, aimez-vous!... Aimez-vous!... je vous en prie!...»
tant il mettait d’onction et de tendresse paternelle dans ces simples
paroles le missionnaire rappelait en quelques mots avec tant de
profondeur la loi de la souffrance humaine, son inévitable rencontre et
sa grandeur quand on en considère la fin, qu’il entraînait à
l’acceptation de la douleur quoi qu’on eût.