Deux mois avaient passé et à moins d’un aveuglement qui n’était pas le
fait de Jean, il était impossible de ne pas s’apercevoir du changement
effrayant survenu chez madame de Kerdren. Durant la première quinzaine
du voyage, le succès avait semblé devoir couronner l’effort si bravement
tenté, et le jeune officier avait touché deux fois à terre pour
télégraphier au docteur des bulletins où un cri de triomphe éclatait
allègrement.
La jeune femme toussait à peine, dormait bien, mangeait beaucoup, et
sans qu’elle reprît encore positivement de l’embonpoint, les vives
couleurs qui couvraient ses joues la rendait semblable à ce qu’elle
était dans son meilleur temps de santé. Puis brusquement, du jour au
lendemain, un changement s’était fait, et maintenant au lieu de gagner,
il était visible qu’elle perdait chaque jour un peu de forces.
Ce dépaysement violent, et ce milieu spécial dans lequel elle se
trouvait transportée avait agi sur elle fortement. Cet air vif avait
fouetté énergiquement son sang devenu faible et il lui avait redonné la
verdeur et la circulation active d’autrefois.
Puis une fois l’acclimatation faite, l’effet avait disparu avec la
nouveauté de la cause, et Alice était retombée comme précédemment, plus
lassée peut-être par la secousse que lui avait causée cette animation
factice.
Les premiers jours, la différence était peu sensible, et Jean ne s’en
inquiétait pas, ne voyant là qu’une fatigue passagère; mais au bout
d’une semaine, il comprit que le dépérissement des forces était
constant, que, régulièrement chaque jour, quelque chose disparaissait
qui ne revenait plus, et que la maladie avait repris son cours. Alors,
heure par heure, avec l’épouvantable angoisse d’un être impuissant en
face d’un malheur qu’il voit venir et qu’il sait fatal, il s’était mis à
suivre les progrès du mal, remarquant chaque geste et chaque respiration
qui différait un peu de celles de la veille, et pensant à ce qu’elle
serait le lendemain.
C’était une torture à nulle autre pareille, et dans les heures où il se
savait bien seul et bien à l’abri, il se laissait aller à des accès de
désespoir d’une intensité atroce. Qu’on se figure en effet ce que peut
ressentir un homme regardant l’être qu’il aime le mieux, placé en face
d’un danger mortel, sachant qu’il ne peut rien pour le secourir, et
condamné à suivre en spectateur quelque chose comme la crue d’une
inondation qui monte peu à peu jusqu’aux genoux, jusqu’à la taille,
jusqu’aux yeux enfin, finissant par couvrir entièrement la tête d’une
dernière vague.
Devant cette idée, il avait des révoltes affreuses et tout le sang des
Kerdren, avec leur devise de Bretons têtus: «Jamays ne lasche,»
bouillonnait dans ses veines à la pensée de son impuissance.
Depuis ces deux mois il avait essayé de tout, suivant à la lettre les
divers traitements que lui avait indiqués le docteur: la créosote,
l’iode, une alimentation spéciale, des pointes de feu qu’il posait
lui-même à la jeune femme. Elle s’était laissé faire avec une adorable
docilité, mais rien ne s’était manifesté ni en mieux ni en mal, et
l’affaiblissement s’était continué tout doucement avec son implacable
régularité.
Un jour c’était l’escalier qu’elle n’avait pu monter seule: ses pieds
lui semblaient de plomb et ses jambes si molles! D’un geste elle avait
appelé son mari, et il avait passé son bras vigoureux autour de sa
taille pour l’aider, ne voulant pas la porter afin de ne pas l’effrayer
et de se faire illusion à lui-même, mais la soutenant en réalité comme
si elle eût été dans ses bras.
Son souffle était devenu trop court aussi et sa voix trop faible pour
qu’elle pût continuer à chanter; elle s’était arrêté un soir et n’avait
plus repris.
Son chant du cygne avait été l’_Adieu_ de Schubert, ces couplets
mélancoliques qui parlent de la mort. Elle n’y avait point fait
attention, mais Jean l’avait remarqué, et à côté de bien d’autres
souffrances, ces paroles s’étaient gravées dans son cœur.
Par un de ces aveuglements inouïs qui sont une dispensation de la
Providence et qui mettent sur les yeux des malades un bandeau si épais,
Alice était la seule à bord qui ne s’aperçût pas de son état. La chute
était si insensible qu’elle n’eût pu en mesurer la profondeur qu’en se
cherchant des points de repère dans le passé et elle n’y songeait pas.
La langueur qui l’envahissait semblait atteindre aussi son esprit, lui
enlevait le souvenir des jours précédents, et ne lui permettant point de
voir à quel point elle différait de la femme qui était montée, il y a
deux mois, sur le pont du yacht.
Le mot d’ordre était donné par Jean à l’équipage, et tous ces hommes,
qui adoraient madame de Kerdren et qui guettaient chaque matin
anxieusement son visage, ne paraissaient point se douter qu’elle fût
malade, et ne lui demandaient jamais de ses nouvelles quand elle leur
adressait affectueusement la parole en passant près d’eux.
Aussi l’aveuglement de la jeune femme était-il complet. Elle se sentait
fatiguée évidemment, mais elle mettait tout sur le compte d’une petite
crise d’anémie, et attendait patiemment que le fer et le vieux vin
eussent fait leur œuvre.
Une fois seulement elle fit allusion à ce qu’elle éprouvait. Son mari,
assis à côté d’elle, lui détaillait la côte de Tunisie dont ils
approchaient et la croyait toute occupée à suivre ses paroles.
--Savez-vous, lui dit-elle tout à coup, quel âge avait ma mère quand
elle est morte?...
Jean frissonna et sans avoir la force de répondre, il fit un signe
machinal avec ses épaules.
--Vingt-quatre ans à peine, reprit-elle gravement, n’est-ce pas
singulier que j’aie presque au même âge qu’elle une crise de maladie?
Elle parlait si tranquillement, que le jeune homme comprit à quelle
distance elle était de la vérité; et au bout d’un instant, voyant qu’il
se taisait toujours, elle reprit paisiblement un autre sujet.
Depuis leur départ les voyageurs s’étaient arrêtés à Syracuse, à
Athènes, à Constantinople, sur les côtes d’Asie Mineure et en Égypte. Au
début, Alice descendait et se promenait un peu, mais elle se contentait
maintenant d’une vue d’ensemble depuis le bateau, et à Tunis, Jean fut
seul à aller passer quelques heures à terre.
Deux nouvelles semaines s’étaient écoulées. La jeune femme ne quittait
plus maintenant sa chaise longue, et elle avait abandonné ses dernières
occupations.
Malgré tout son désir de ne rien changer à ses habitudes, il fallait
maintenant que son mari la portât dans ses bras comme une enfant, et
pendant qu’on la coiffait le matin, elle commençait à regarder
douloureusement dans la glace le terrible amaigrissement de sa figure.
Il semblait que ses yeux s’agrandissaient aux dépens de tout ce qui les
entourait, mettant sous les sourcils une intensité d’éclat et d’ardeur
presque effrayante.
Dès qu’elle s’étendait un peu, des étouffements la prenaient, et il
fallait l’asseoir comme dans un fauteuil à l’aide de plusieurs
oreillers. Quand cela se produisait, une expression étrange et nouvelle
passait sur son visage et elle regardait au loin la mer comme pour
demander à ces flots clairs la solution de l’énigme qui l’occupait. Un
jour elle avait aperçu deux larmes dans les yeux d’un matelot qui la
regardait de loin, et cette douleur naïve que rien n’expliquait avait
remué dans sa tête mille pensées confuses.
L’altération de la figure de son mari la frappait aussi. Le désespoir
qui minait le jeune homme agissait violemment sur sa santé, et cette
horrible douleur, toujours supportée solitairement, qui remplissait
toutes les heures de sa nuit, et tous les instants où il se voyait sans
témoins, agissait sur son tempérament comme un dissolvant rapide.
Après s’être efforcé de se rattacher avec une foi touchante à tous les
brins d’herbe qui lui semblaient de force à soutenir son espérance, il
avait regardé la vérité en face, et compris que la durée de cette vie si
chère n’était plus qu’une question de jours, et qu’une solitude désolée
lui apparaissait à brève échéance.
Les projets les plus inouïs s’étaient alors succédé dans sa tête à la
pensée du moment où il se séparerait pour toujours de sa femme, et dans
la douleur sombre qui l’envahissait, touchant presque à la folie, l’idée
du suicide était maintenant à l’état fixe. Il se voyait prenant dans ses
bras Alice endormie de son dernier sommeil, la portant à la faveur de la
nuit dans le petit canot dont il se servait toujours, et une fois qu’il
serait descendu près d’elle et parti au large, hors de la portée du
bateau, entr’ouvrant le fond de la petite embarcation par quelque moyen
violent, et se laissant couler tout doucement avec sa pauvre morte
jusqu’à ce que la grande tombe des marins leur fût commune à tous deux.
Cette perspective seule l’empêchait de se désespérer, et il y pensait
souvent avec une ardeur sauvage et presque joyeuse.
Pourtant la faiblesse d’Alice et son état de souffrance devenaient si
grands qu’ils nécessitaient la présence constante d’un médecin, pouvant
tenter chaque jour, non plus de la guérir, mais au moins de la soulager;
et à cet effet Jean faisait gouverner sur Alexandrie.
Au lieu de continuer sa route vers le Maroc, le yacht avait été ramené
sur la côte égyptienne, où la température était plus favorable à la
jeune femme; et cela facilitait à Jean la recherche qu’il souhaitait.
Depuis longtemps, il s’était fait envoyer par son docteur de Paris les
adresses de plusieurs médecins, résidant dans les ports qu’il pouvait
rencontrer, et il s’agissait maintenant pour lui de décider un de
ceux-là à s’embarquer à son bord pour un temps illimité.
La négociation réussit plus vite et mieux qu’il n’eut osé l’espérer. Un
jeune interne des hôpitaux de Paris, poussé par le désir de se faire une
clientèle, était venu se fixer à Alexandrie où il végétait tristement
depuis un an, rongé qu’il était par les fièvres du pays, et incapable
maintenant de poursuivre son but. L’idée d’être rapatrié après un voyage
qui lui promettait du repos et des appointements forts beaux lui agréa
comme on pense, et le lendemain il s’installait sur le _Kerdren_.
Alice avait appris son arrivée sans témoigner aucune émotion. Soit que
la lumière se fût faite dans son esprit et que son courage la défendît
de toute plainte; soit qu’elle ne vît rien d’alarmant dans cette
nouvelle, elle n’en témoigna qu’une reconnaissance affectueuse.
En même temps que le docteur, un nouvel hôte était arrivé à bord;
c’était un jeune enseigne, Yves Kernevel, cousin de Jean à un degré fort
éloigné et qui se trouvait amené là par un concours de circonstance que
voici:
La première personne que le comte de Kerdren avait aperçue en débarquant
à Alexandrie était son jeune parent.
Celui-ci l’avait accueilli les mains tendues avec une cordialité
sympathique et grave, et il s’était aussitôt chargé de le guider dans la
ville. Puis dès que Jean et le docteur avaient eu conclu leur engagement
réciproque, l’enseigne avait emmené son cousin chez lui, et lui avait
dit avec une extrême simplicité à peu près ceci:
«Depuis tes lettres qui étaient venues m’apporter aux Canaries, d’abord
la nouvelle de ton mariage, ensuite l’histoire de ton bonheur parfait,
il hésita un peu avant de prononcer ces derniers mots, j’étais sans
nouvelles de toi, et ma première action en rentrant en France a été de
m’informer.»
Il s’arrêta un instant, comme s’il cherchait ses paroles; puis avec une
brusquerie affectueuse sous laquelle on devinait l’attendrissement, il
reprit en serrant la main de Jean:
--J’ai obtenu un congé d’un semestre, je suis reparti aussitôt pour
gagner l’un des ports d’où je savais pouvoir te rejoindre, et me voici
tout à toi pour tout le temps que tu voudras!
Et comme le comte de Kerdren faisait un mouvement d’interrogation
hautaine:
Je sais tout, lui dit tristement le jeune enseigne! laisse-moi ne plus
te quitter, je t’en prie. Je me ferai petit, et ne gênerai point votre
intimité; mais peut-être aimeras-tu pouvoir dire parfois à quelqu’un ce
qui t’étouffe.
--Quoi tout? demanda Jean impérieusement sans lui répondre. Qu’elle se
meurt...?
Yves baissa la tête sans prononcer un mot, et un silence d’une minute
passa sur les deux hommes.
--Merci, dit enfin Jean, je te ferai chercher ce soir, il faut que je la
prépare.
L’enseigne le laissa partir seul. Il avait trop bien vu deux larmes
monter dans les yeux fiers de son cousin pour l’accompagner, fût-ce d’un
pas.
L’aspect du bord changea un peu avec la présence de ses deux nouveaux
habitants, et une détente morale se produisit.
Mus par le même sentiment de délicatesse, le docteur et Yves avaient
insisté pour prendre leurs repas seuls, et ils s’écartaient, sur le
pont, du coin occupé par la jeune femme, sans exagération mais avec une
réserve extrême. Seulement de temps en temps ils venaient s’asseoir et
causer, appelés par Jean ou par Alice, et ils apportaient un peu de vie
auprès de la malade.
La douleur concentrée du jeune comte et la faiblesse croissante de
madame de Kerdren les rendait muets parfois, et une intervention
étrangère moins directement intéressée à la souffrance de ces deux êtres
leur faisait du bien.
Le docteur parlait de son année de malheur à Alexandrie, et des
originalités de ce pays; et le jeune enseigne décrivait avec son parler
humoristique les deux années qu’il venait de passer sur mer.
La jeune femme s’était sentie attachée tout de suite par cet aimable
garçon sous la jeunesse duquel on devinait des qualités si solides de
cœur et d’esprit: et lui, ressentait de son côté une affection de frère
aîné, attendrie et protectrice pour cette délicieuse créature, dont le
charme profond, toute changée qu’elle fût, séduisait encore à première
vue.
Comme l’avait prévu l’enseigne, Jean trouvait une consolation plus
grande qu’il ne l’aurait cru lui-même à pouvoir épancher un peu
l’horrible douleur qui lui étreignait le cœur et à parler de son bonheur
passé, si court mais si vif, à d’autres qu’à ses souvenirs.
Dès les premiers jours, il s’était remis entièrement du soin du
commandement sur son parent, et cela le soulageait d’avoir maintenant
toutes ses minutes à donner en pâture à son désespoir pendant la nuit,
et pendant le jour, au soin de la malade si aimée, près de laquelle il
s’ingéniait avec des raffinements de tendresse et d’adoration qui
augmentaient toujours.
Les prescriptions du docteur avaient apporté à Alice une grande facilité
de respiration, ce qui lui permettait de causer davantage; et il y avait
des heures où Jean assis à côté d’elle croyait en fermant les yeux
qu’ils étaient encore tous les deux sous les ombrages de Kerdren,
édifiant de doux projets d’avenir; illusion qui durait jusqu’à ce qu’un
accès de cette toux qui laissait Alice si épuisée vînt le réveiller
brusquement de son rêve.