succombe, North est mandé au palais. Mais les ambitions individuelles
sont arrivées à ce point, qu'il est impossible de mettre un terme à
la crise ministérielle. Elle dure deux mois. Message des Chambres,
pétitions des citoyens, embarras du roi, rien n'y fait. Les députés
candidats-ministres ne démordent pas de leurs exigences. Georges III
songe à jeter au vent une couronne si lourde, et je crois qu'on peut
faire remonter à cette époque l'origine de la cruelle maladie dont il
fut plus tard affligé. En vérité, il y avait bien de quoi perdre la
tête.
Enfin on s'accorde. Voilà Fox ministre, laissant North et Pitt dans
l'opposition. Nouvelle crise; nouvelles difficultés. Pitt triomphe
et, malgré la fureur de Fox, devenu chef d'une autre coalition,
parvient à se maintenir. Fox ne se contient plus et se répand en
grossières injures. «Compatissant comme je fais, lui répond Pitt,
à la situation de l'honorable préopinant, aux tortures de ses
espérances trompées, de ses illusions détruites, de son ambition
déçue, je déclare que je me croirais inexcusable, si les emportements
d'un esprit, succombant sous le poids de regrets dévorants, pouvaient
exciter en moi une autre émotion que celle de la pitié. Je proteste
qu'ils n'ont pas la puissance de provoquer mon courroux, pas même mon
mépris.»
Je m'arrête. En vérité, cette histoire n'aurait pas de fin. Si j'ai
cité des noms illustres, ce n'est certes pas pour le vain plaisir de
dénigrer de grandes renommées. J'ai pensé que ma démonstration en
aurait d'autant plus de force. Si une loi imprudente a pu abaisser à
ce point des hommes tels que les Pitt et les Fox, qu'a-t-elle produit
sur des âmes plus vulgaires,--des Walpole, des Burke, des North?
Ce qu'il faut remarquer surtout, c'est que l'Angleterre a été le
jouet et la victime de ces coalitions. L'une aboutit à une guerre
ruineuse; l'autre à une paix humiliante. Une troisième fait échouer
le plan de justice et de réparation conçu par Pitt en faveur de
l'Irlande. Que de souffrances et de honte ce plan n'eût-il pas
épargnées à l'Angleterre et à l'humanité!
Triste spectacle que celui de ces hommes d'État livrés à la honte de
contradictions perpétuelles! Chatham, dans l'opposition, enseigne
que le moindre symptôme de prospérité commerciale, en France, est
une calamité pour la Grande-Bretagne. Chatham, ministre, conclut là
paix avec la France, et professe que la prospérité d'un peuple est un
bienfait pour tous les autres. Nous sommes habitués à voir dans Fox
le défenseur des idées françaises. Il le fut sans doute, quant Pitt
nous faisait la guerre. Mais quand Pitt négociait le traité de 1786,
Fox disait: en propres termes que l'hostilité était l'état naturel,
la condition normale des relations des deux peuples.
Malheureusement ces variations, qui ne sont pour les coalitions que
des manoeuvres stratégiques, sont prises au sérieux par les peuples.
C'est ainsi qu'on les voit implorer tour à tour la paix ou la
guerre, au gré des chef momentanément populaires. C'est là le danger
sérieux des coalitions.
On pourra dire avec raison que, depuis quelques années, ces sortes
de manoeuvres sont si décriées en Angleterre, que les hommes d'État
n'osent plus s'y livrer. Qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est
que, par leurs effets désastreux, elles ont enfin ouvert les yeux
du peuple et formé son expérience? Je sais bien que l'homme est
naturellement progressif, qu'il finit toujours par être éclairé,
sinon par la prévoyance, du moins par l'expérience, et qu'une
institution vicieuse perd à la longue son efficacité pour le mal,
à force d'en faire. Est-ce une raison pour l'adopter? Il ne faut
pas croire, d'ailleurs, que l'Angleterre ait échappé depuis bien
longtemps à ce fléau. Nous l'avons vue de nos jours en éprouver les
cruels effets.
En 1824, l'état des finances étant désespéré, un habile ministre,
Huskisson, songea aune grande réforme, qui alors était fort
impopulaire. Huskisson dut se contenter de faire quelques expériences
pour préparer et éclairer l'opinion.
Il y avait alors dans le parlement un jeune homme, profond
économiste, et qui comprit toute la grandeur, toute la portée de
cette réforme. Si, en sa qualité de député, l'accès du ministère lui
eût été interdit, il n'aurait eu rien de mieux à faire qu'à aider
Huskisson dans sa difficile entreprise. Mais, il y a aussi dans la
constitution anglaise un fatal article 79. Et sir Robert Peel, car
c'était lui, se dit: «Cette réforme est belle, c'est moi, moi seul
qui l'accomplirai.» Mais pour cela, il fallait être ministre. Pour
être ministre, il fallait renverser Huskisson; pour le renverser, il
fallait le dépopulariser; pour le dépopulariser, il fallait décrier
l'oeuvre qu'on admirait au fond du coeur. C'est à quoi sir Robert
s'attacha.
Huskisson mourut sans réaliser sa pensée. Les finances étaient
aux abois. Il fallut songer à un moyen héroïque. Russel proposa
un bill qui commençait et impliquait la réforme. Sir Robert ne
manqua pas d'y faire une opposition furieuse. Le bill échoua. Lord
John Russell conseilla au roi, tant la situation était grave, de
dissoudre le parlement et d'en appeler aux électeurs. Sir Robert
remplit l'Angleterre d'arguments protectionistes, contraires à
ses convictions, mais nécessaires à ses vues. Les vieux préjugés
l'emportèrent. La nouvelle chambre renversa Russell, et Peel entra au
ministère _avec la mission expresse de s'opposer à toute réforme_.
Vous voyez qu'il ne redoutait pas de prendre le chemin le plus long.
Mais sir Robert avait compté sur un auxiliaire qui ne tarda pas à
paraître: la détresse publique. La réforme ayant été retardée par
ses soins, les finances allaient naturellement de mal en pis. Tous
les budgets aboutissaient à des déficits effrayants. Les aliments
ne pouvant pénétrer dans la Grande-Bretagne, elle fut en proie à la
famine escortée, comme toujours, du crime, de la débauche, de la
maladie de la mortalité. La détresse! rien n'est plus propre à rendre
les peuples changeants. L'opinion, secondée par une ligue puissante,
réclama la liberté. Les choses étaient arrivées au point où sir
Robert les voulait; et alors; trahissant son passé, trahissant ses
commettants, trahissant son parti parlementaire, un beau jour, il se
proclame converti à l'économie politique et réalise lui-même cette
réforme, que, pour le malheur de l'Angleterre, il a retardée de dix
ans, dans le seul but d'en ravir la gloire à d'autres. Cette gloire,
il l'a conquise; mais l'abandon de tous ses amis et les reproches de
sa conscience la lui font payer chèrement.
Nous avons aussi notre _histoire constitutionnelle_, autrement
dit: l'histoire de la guerre aux portefeuilles, guerre qui agite
et souvent pervertit le pays tout entier. Je ne m'y arrêterai pas
longtemps; aussi bien, ce ne serait que la reproduction de ce qu'on
vient de lire, sauf le nom des personnages et quelques détails de
mise en scène.
Le point sur lequel je voudrais surtout attirer l'attention du
lecteur, ce n'est pas autant sur ce qu'il y a de déplorable dans les
manoeuvres des coalitions parlementaires que sur ce qu'il y a de plus
dangereux dans un de leurs effets, qui est celui-ci: populariser,
pour un temps, l'injustice et l'absurdité; dépopulariser la vérité
même.
Un jour, M. de Villèle s'aperçut que l'État avait du crédit et qu'il
pouvait emprunter à 4-1/2 pour cent. Nous avions alors une lourde
dette, dont l'intérêt nous coûtait 5 pour cent. M. de Villèle songea
à faire aux créanciers de l'État cette proposition: Soumettez-vous
à ne toucher désormais que l'intérêt tel qu'il prévaut aujourd'hui
dans toutes les transactions, ou bien reprenez votre capital; je suis
prêt à vous le rendre. Quoi de plus raisonnable, quoi de plus juste,
et combien de fois la France a-t-elle vainement réclamé depuis cette
mesure si simple?
Mais il y avait, à la Chambre, des députés qui voulaient être
ministres. Leur rôle naturel, en conséquence de ce désir, était de
trouver M. de Villèle en faute en tout et sur tout. Ils décrièrent
donc la _conversion_ avec tant de bruit et d'acharnement, que la
France n'en voulut à aucun prix. Il semblait que restituer quelques
millions aux contribuables, c'était leur arracher les entrailles.
Ce bon M. Laffite, dominé par son expérience financière au point
d'oublier son rôle de _coalisé_, s'étant avisé de dire: «Après tout,
la conversion a du bon,» fut à l'instant considéré comme renégat,
et Paris n'en voulut plus pour député. Rendre impopulaire une juste
diminution des intérêts payés aux rentiers! Puisque les coalitions
ont fait ce tour de force, elles en feront bien d'autres.--Tant y a,
qu'à l'heure qu'il est, nous payons encore cette leçon, et, qui pis
est, nous ne paraissons pas disposés à en profiter.
Mais voici M. Molé au pouvoir. Deux hommes de talent sont entrés
à la Chambre sous l'empire de la charte nouvelle, qui a aussi son
article 79. Cet article a soufflé dans l'oreille de nos deux députés
ces mots séducteurs: «Si vous parvenez à faire périr M. Molé à force
d'impopularité, un de vous prendra sa place.» Et nos deux champions,
qui n'ont jamais pu s'entendre sur rien, s'entendent parfaitement
pour amasser sur la tête de M. Molé des flots d'impopularité.
Quel terrain vont-il choisir? Ce sera celui des questions
extérieures. C'est à peu près le seul où deux hommes d'opinions
politiques opposées puissent momentanément se rencontrer.
D'ailleurs, il est merveilleusement propre au but qu'on a en vue.
«Le ministère est lâche, traître, il humilie le drapeau français;
nous sommes, nous, les vrais patriotes, les défenseurs de l'honneur
national.» Quoi de mieux calculé pour abaisser son adversaire
et s'élever soi-même aux yeux d'une opinion publique qu'on sait
être si chatouilleuse en fait de point d'honneur? Il est vrai
que si on pousse trop loin, dans les masses, cette exaltation de
patriotisme, il en pourra résulter d'abord une échauffourée, ensuite
une conflagration universelle. Mais ce n'est là qu'une éventualité
secondaire aux yeux d'une coalition, l'essentiel est de saisir le
pouvoir.
À l'époque dont nous parlons, M. Molé avait trouvé la France engagée
par un traité qui portait textuellement, si je ne me trompe, cette
clause: «Quand les Autrichiens quitteront les Légations, les Français
quitteront Ancône.» Or, les Autrichiens ayant évacué les Légations,
les Français évacuèrent Ancône. Rien au monde de plus naturel et de
plus juste. À moins de prétendre que la gloire de la France consiste
à violer les traités, et que la parole lui a été donnée pour tromper
ceux avec qui elle traite, M. Molé avait mille fois raison.
C'est pourtant sur cette question que MM. Thiers et Guizot,
secondés par l'opinion égarée, parvinrent à le renverser. Et ce
fut à cette occasion que M. Thiers professa, sur la valeur des
engagements internationaux, cette fameuse doctrine qui en a fait
un homme impossible, car elle ne tendait à rien moins qu'à faire
de la France elle-même une nation impossible, au moins parmi les
peuples civilisés. Mais le propre des coalitions est de créer à
ceux qui y entrent des embarras et des obstacles futurs. La raison
en est simple. Pendant qu'on est de l'opposition systématique, on
affiche des principes sublimes, on étale un patriotisme farouche,
on se revêt d'un rigorisme outré. Quand vient l'heure du succès, on
entre au ministère; mais on est bien forcé de laisser tout ce bagage
déclamatoire à la porte, et l'on suit humblement la politique de son
prédécesseur. C'est ainsi que toute foi s'éteint dans la conscience
publique. Le peuple voit se perpétuer une politique qu'on lui a
enseigné à trouver pitoyable. Il se dit tristement: Les hommes qui
avaient gagné ma confiance par leurs beaux discours d'opposition ne
manquent jamais de la trahir quand ils sont ministres.--Heureux s'il
n'ajoute pas: Je m'adresserai dorénavant, non à des discoureurs, mais
à des hommes d'action.
Nous venons de voir MM. Thiers et Guizot diriger, au sein du
parlement, contre M. Molé, les batteries d'Ancône. Je pourrais
montrer maintenant d'autres coalitions battre M. Guizot en brèche
avec les batteries de Taïti, du Maroc, de Syrie. Mais vraiment
l'histoire en deviendrait fastidieuse. C'est toujours la même chose.
Deux ou trois députés, appartenant à des partis divers, souvent
opposés, quelquefois irréconciliables, se mettent en tête qu'ils
doivent être ministres, quoi qu'il puisse arriver. Ils calculent
que tous ces partis réunis peuvent faire une majorité ou en
approcher. Donc, ils se coalisent. Ils ne s'occupent pas de réformes
administratives ou financières sérieuses, pouvant réaliser le bien
public. Non, ils ne seraient pas d'accord là-dessus. D'ailleurs,
le rôle d'une coalition est d'attaquer violemment les hommes et
mollement les abus! Détruire les abus! mais ce serait amoindrir
l'héritage auquel elle aspire! Nos deux ou trois meneurs se campent
sur les questions extérieures. Ils se remplissent la bouche des mots:
Honneur national, patriotisme, grandeur de la France, prépondérance.
Ils entraînent les journaux, puis l'opinion; ils l'exaltent, la
passionnent, la surexcitent, tantôt au sujet du pacha d'Égypte,
tantôt à l'occasion du droit de visite, une autre fois à propos
d'un Pritchard. Ils nous conduisent jusqu'à la limite de la guerre.
L'Europe est dans l'anxiété. De toute part les armées grossissent et
les budgets avec elles. «Encore un effort! dit la coalition, il faut
que le ministère tombe ou que l'Europe soit en feu.» Le ministère
tombe en effet; mais les armées restent et les budgets aussi. Un
des heureux vainqueurs entre au pouvoir, les deux autres restent en
route, et s'en vont former, avec les ministres déchus, une coalition
nouvelle, qui passe par les mêmes intrigues pour aboutir aux mêmes
résultats. Que si l'on s'avise de dire au ministère de fraîche date:
Maintenant diminuez donc l'armée et le budget, il répond: Eh quoi! ne
voyez-vous pas combien les dangers de guerre renaissent fréquemment
en Europe?--Et le peuple dit: Il a raison.--Et la charge s'accroît,
à chaque crise ministérielle, jusqu'à ce que, devenue insupportable,
les périls factices du dehors sont remplacés par des périls réels
au dedans.--Et le ministre dit: Il faut bien armer la moitié de la
nation pour tenir l'autre moitié couchée en joue.--Et le peuplé,
ou du moins cette partie du peuple à qui il reste quelque chose à
perdre, dit: Il a raison.
Tel est le triste spectacle qu'offrent au monde la France et
l'Angleterre; si bien que beaucoup de gens sensés en sont venus à se
demander si le régime représentatif, quelque logique que la théorie
le montre, n'était pas par sa nature, une cruelle mystification. Cela
dépend. Sans l'article 79, il répond aux espérances qu'il avait fait
naître, comme le prouve l'exemple des États-Unis. Avec l'article
79, il n'est pour les peuples qu'un enchaînement d'illusions et de
déceptions.
Et comment en serait-il autrement? Les hommes ont rêvé de grandeur,
d'influence, de fortune et de gloire. Qui n'y rêve quelquefois? Tout
à coup le vent de l'élection les jette dans l'enceinte législative.
Si la constitution du pays leur disait: «Tu y entres représentant
et tu y resteras représentant,» quel intérêt auraient-ils, je le
demande, à tourmenter, entraver, déconsidérer et renverser le
pouvoir? Mais, loin de leur tenir ce langage, elle dit à l'un: «Le
ministre a besoin de grossir ses phalanges, et il dispose de hautes
positions politiques que je ne t'interdis pas;» à l'autre: «Tu as de
l'audace et du talent, voilà le banc des ministres; si tu parviens à
les en chasser, ta place y est marquée.»
Alors, et cela est infaillible, alors commencent ces tumultes
d'accusations furieuses, ces efforts inouïs pour mettre de son côté
la force d'une popularité éphémère, cet étalage fastueux de principes
irréalisables, quand on attaque, et de concessions abjectes, quand
on se défend. Ce n'est que piéges et contre-piéges, feintes et
contre-feintes, mines et contre-mines. La politique devient une
stratégie. Les opérations se poursuivent au dehors, dans les bureaux,
dans les commissions, dans les comités. Le moindre petit accident
parlementaire, une élection de questeur est un symptôme qui fait
palpiter les coeurs de crainte ou d'espérance; s'il s'agissait du
Code civil lui-même, on n'y prendrait pas tant d'intérêt. On voit se
liguer les éléments les plus hétérogènes, et se dissoudre les plus
naturelles alliances. Ici, l'esprit de parti forme une coalition.
Là, la souterraine habileté ministérielle en fait échouer une autre.
S'agit-il d'une loi d'où dépend le bien-être du peuple, mais qui
n'implique pas la _question de confiance_, la salle est déserte.
En revanche, tout événement que le temps amène, portât-il dans
ses flancs une conflagration générale, est toujours le bienvenu,
s'il présente un terrain où se puissent appuyer les échelles
d'assaut. Ancône, Taïti, Maroc, Syrie, Pritchard, droit de visite,
fortifications, tout est bon, pourvu que la coalition y trouve la
force qui renversera le cabinet. Alors, nous sommes saturés de ces
lamentations dont la forme est stéréotypée: «Au dedans la France
est souffrante, etc., etc.; au dehors la France est humiliée, etc.,
etc. Est-ce vrai? est-ce faux? On ne s'en met pas en peine. Cette
mesure nous brouillera-t-elle avec l'Europe? Nous forcera-t-elle à
tenir éternellement cinq cent mille hommes sur pied? Arrêtera-t-elle
la marche de la civilisation? Créera-t-elle des obstacles à toute
administration future? Ce n'est pas ce dont il s'agit. Au fond, une
seule chose intéresse: la chute ou le triomphe d'un nom propre.
Et ne croyez pas que cette perversité politique n'envahisse au
sein du parlement que les âmes vulgaires, les coeurs dévorés
d'une ambition de bas étage, les prosaïques amants de places bien
rémunérées. Non, elle s'attaque encore et surtout aux âmes d'élite,
aux nobles coeurs, aux intelligences puissantes. Pour dompter
de tels hommes, il suffit que l'art. 79 éveille au fond de leur
conscience, au lieu de cette pensée triviale: _Tu réaliseras tes
rêves de fortune_, cette autre pensée bien autrement dominatrice:
_Tu réaliseras tes rêves de bien public_. Lord Chatham avait donné
des preuves d'un grand désintéressement; M. Guizot n'a jamais été
accusé d'adorer le veau d'or. On a vu ces deux hommes dans les
coalitions, et qu'y faisaient-ils? Tout ce que peut suggérer la soif
du pouvoir et pis peut-être que ne pourrait suggérer la soif des
richesses. Afficher des sentiments qu'ils n'avaient pas; se parer
d'un patriotisme farouche qu'ils n'approuvaient pas; susciter des
embarras au gouvernement de leur pays, faire échouer les négociations
les plus importantes, pousser le journalisme et l'esprit public dans
les voies les plus périlleuses, créer à leur propre ministère futur
les difficultés de tels précédents, se préparer d'avance de honteuses
palinodies: voilà ce qu'ils faisaient. Et pourquoi? Parce que le
démon tentateur, caché sous la forme d'un article 79, avait murmuré à
leur oreille ces mots dont, depuis l'origine, il sait la séduction:
«_Eritis sicut dii_; renversez tout sur votre passage, mais arrivez
au pouvoir et vous serez la providence des peuples.» Et le député,
succombant, prononce des discours, expose des doctrines, se livre à
des actes que sa conscience réprouve. Il se dit: «Il le faut bien
pour me frayer la route. Que je parvienne enfin au ministère, je
saurai bien reprendre ma pensée réelle et mes vrais principes.»
Il est donc bien peu de députés que la perspective du ministère
ne fasse dévier de cette ligne de rectitude, où leurs commettants
avaient le droit de les voir marcher. Encore, si la guerre des
portefeuilles, ce fléau que le fabuliste aurait pu faire entrer
dans sa triste énumération entre la peste et la famine, si,
dis-je, la guerre aux portefeuilles se renfermait dans l'enceinte
du palais national! Mais le champ de bataille s'élargit peu à peu
jusqu'aux frontières, et par delà les frontières du pays. Les
masses belligérantes sont partout; les chefs seuls sont dans la
Chambre. Ils savent que, pour arriver au corps de la place, il faut
commencer par emporter les ouvrages extérieurs, le journalisme, la
popularité, l'opinion, les majorités électorales. Il est donc fatal
que toutes ces forces, à mesure qu'elles s'enrôlent pour ou contre
la coalition, s'imprègnent et s'imbibent des passions qui s'agitent
dans le parlement. Le journalisme, d'un bout à l'autre de la France,
ne discute plus, il plaide. Il plaide chaque loi, chaque mesure, non
point en ce qu'elles ont de bon ou de mauvais, mais au seul point
de vue de l'assistance qu'elles peuvent prêter momentanément à tel
ou tel champion. La presse ministérielle n'a plus qu'une devise: _E
sempre bene_; et la presse opposante, comme la vieille femme de la
satire, laisse lire sur son jupon ce mot: _Argumentabor_.
Quand le journalisme est ainsi décidé à tromper le public et à
se tromper lui-même, il peut accomplir en ce genre des miracles
surprenants. Rappelons-nous le _droit de visite_. Pendant je ne
sais combien d'années ce traité s'exécutait sans que personne en
prît souci. Mais une coalition ayant eu besoin d'un expédient
stratégique, elle déterra ce malencontreux traité, et en fit la base
de ses opérations. Bientôt, aidée du journalisme, elle parvint à
faire croire à tous les Français qu'il ne renfermait qu'une clause
ainsi conçue: «Les navires de guerre anglais auront le droit de
visiter les navires du commerce français.» Il n'est pas besoin de
dire l'explosion de patriotisme que devait faire éclater une telle
hypothèse. Ce fut au point qu'on ne comprend pas encore comment une
guerre universelle put être évitée. Je me rappelle m'être trouvé
à cette époque dans un cercle nombreux où l'on fulminait contre
l'odieux traité. Quelqu'un s'avisa de dire: _Qui de vous l'a lu?_ Il
fut heureux pour lui que les auditeurs ne trouvassent pas de pierres
sous leur main, il aurait été infailliblement lapidé.
Au reste, l'enrôlement des journaux dans la guerre de portefeuilles
et le rôle qu'ils y jouent ont été dévoilés par l'un d'eux en termes
qui méritent d'être reproduits ici (_Presse_ du 17 novembre 1845):
«M. Petetin décrit la presse telle qu'il la comprend, comme
il se plaît à la rêver. De bonne foi, croit-il que lorsque
le _Constitutionnel_, le _Siècle_, etc., s'attaquent à M.
Guizot, que lorsqu'à son tour le _Journal des Débats_ s'en
prend à M. Thiers, ces feuilles combattent uniquement pour
l'idée pure, pour la vérité, provoquées par le besoin intérieur
de la conscience? Définir ainsi la presse, c'est la peindre
telle qu'on l'imagine, ce n'est pas la peindre telle qu'elle
est. Il ne nous en coûte aucunement de le déclarer, car si
nous sommes journaliste, nous le sommes moins par vocation
que par circonstance. Nous voyons tous les jours la presse au
service des passions humaines, des _ambitions rivales_, des
_combinaisons ministérielles_, des _intrigues parlementaires_,
des calculs politiques les plus divers, les plus opposés, les
moins nobles; nous la voyons s'y associer étroitement. Mais
nous la voyons rarement au service des idées; et quand, par
hasard, il arrive à un journal de s'emparer d'une idée, _ce
n'est jamais pour elle-même, c'est toujours comme instrument
de défense ou d'attaque_ MINISTÉRIELLE. Celui qui écrit ces
lignes parle ici avec expérience. Toutes les fois qu'il a
essayé de faire sortir le journalisme de l'ornière des partis
pour le faire entrer dans le champ des idées et des réformes,
dans la voie des saines applications de la science économique à
l'administration publique, il s'est trouvé tout seul, et il a dû
reconnaître qu'_en dehors du cercle étroit tracé par les lettres
assemblées de quatre ou cinq noms propres_, il n'y avait pas de
discussion possible, il n'y avait pas de politique.
En vérité, je ne sais plus à quelle démonstration recourir si le
lecteur n'est pas scandalisé, épouvanté d'un si effroyable aveu!
Enfin, comme le mal, parti du parlement, envahit le journalisme; par
le journalisme il envahit l'opinion publique tout entière. Comment
le public ne serait-il pas égaré, quand, jour après jour, la TRIBUNE
et la PRESSE s'appliquent à ne laisse arriver jusqu'à lui que de
fausses lueurs, de faux jugements, de fausses citations et de fausses
assertions?
Nous avons vu que le terrain sur lequel se livre ordinairement la
bataille ministérielle, c'est la question extérieure d'abord, ensuite
la corruption parlementaire et électorale.