Tout absurde et odieuse qu'est cette coalition, elle réussit. Pitt

succombe, North est mandé au palais. Mais les ambitions individuelles

sont arrivées à ce point, qu'il est impossible de mettre un terme à

la crise ministérielle. Elle dure deux mois. Message des Chambres,

pétitions des citoyens, embarras du roi, rien n'y fait. Les députés

candidats-ministres ne démordent pas de leurs exigences. Georges III

songe à jeter au vent une couronne si lourde, et je crois qu'on peut

faire remonter à cette époque l'origine de la cruelle maladie dont il

fut plus tard affligé. En vérité, il y avait bien de quoi perdre la

tête.

Enfin on s'accorde. Voilà Fox ministre, laissant North et Pitt dans

l'opposition. Nouvelle crise; nouvelles difficultés. Pitt triomphe

et, malgré la fureur de Fox, devenu chef d'une autre coalition,

parvient à se maintenir. Fox ne se contient plus et se répand en

grossières injures. «Compatissant comme je fais, lui répond Pitt,

à la situation de l'honorable préopinant, aux tortures de ses

espérances trompées, de ses illusions détruites, de son ambition

déçue, je déclare que je me croirais inexcusable, si les emportements

d'un esprit, succombant sous le poids de regrets dévorants, pouvaient

exciter en moi une autre émotion que celle de la pitié. Je proteste

qu'ils n'ont pas la puissance de provoquer mon courroux, pas même mon

mépris.»

Je m'arrête. En vérité, cette histoire n'aurait pas de fin. Si j'ai

cité des noms illustres, ce n'est certes pas pour le vain plaisir de

dénigrer de grandes renommées. J'ai pensé que ma démonstration en

aurait d'autant plus de force. Si une loi imprudente a pu abaisser à

ce point des hommes tels que les Pitt et les Fox, qu'a-t-elle produit

sur des âmes plus vulgaires,--des Walpole, des Burke, des North?

Ce qu'il faut remarquer surtout, c'est que l'Angleterre a été le

jouet et la victime de ces coalitions. L'une aboutit à une guerre

ruineuse; l'autre à une paix humiliante. Une troisième fait échouer

le plan de justice et de réparation conçu par Pitt en faveur de

l'Irlande. Que de souffrances et de honte ce plan n'eût-il pas

épargnées à l'Angleterre et à l'humanité!

Triste spectacle que celui de ces hommes d'État livrés à la honte de

contradictions perpétuelles! Chatham, dans l'opposition, enseigne

que le moindre symptôme de prospérité commerciale, en France, est

une calamité pour la Grande-Bretagne. Chatham, ministre, conclut là

paix avec la France, et professe que la prospérité d'un peuple est un

bienfait pour tous les autres. Nous sommes habitués à voir dans Fox

le défenseur des idées françaises. Il le fut sans doute, quant Pitt

nous faisait la guerre. Mais quand Pitt négociait le traité de 1786,

Fox disait: en propres termes que l'hostilité était l'état naturel,

la condition normale des relations des deux peuples.

Malheureusement ces variations, qui ne sont pour les coalitions que

des manoeuvres stratégiques, sont prises au sérieux par les peuples.

C'est ainsi qu'on les voit implorer tour à tour la paix ou la

guerre, au gré des chef momentanément populaires. C'est là le danger

sérieux des coalitions.

On pourra dire avec raison que, depuis quelques années, ces sortes

de manoeuvres sont si décriées en Angleterre, que les hommes d'État

n'osent plus s'y livrer. Qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est

que, par leurs effets désastreux, elles ont enfin ouvert les yeux

du peuple et formé son expérience? Je sais bien que l'homme est

naturellement progressif, qu'il finit toujours par être éclairé,

sinon par la prévoyance, du moins par l'expérience, et qu'une

institution vicieuse perd à la longue son efficacité pour le mal,

à force d'en faire. Est-ce une raison pour l'adopter? Il ne faut

pas croire, d'ailleurs, que l'Angleterre ait échappé depuis bien

longtemps à ce fléau. Nous l'avons vue de nos jours en éprouver les

cruels effets.

En 1824, l'état des finances étant désespéré, un habile ministre,

Huskisson, songea aune grande réforme, qui alors était fort

impopulaire. Huskisson dut se contenter de faire quelques expériences

pour préparer et éclairer l'opinion.

Il y avait alors dans le parlement un jeune homme, profond

économiste, et qui comprit toute la grandeur, toute la portée de

cette réforme. Si, en sa qualité de député, l'accès du ministère lui

eût été interdit, il n'aurait eu rien de mieux à faire qu'à aider

Huskisson dans sa difficile entreprise. Mais, il y a aussi dans la

constitution anglaise un fatal article 79. Et sir Robert Peel, car

c'était lui, se dit: «Cette réforme est belle, c'est moi, moi seul

qui l'accomplirai.» Mais pour cela, il fallait être ministre. Pour

être ministre, il fallait renverser Huskisson; pour le renverser, il

fallait le dépopulariser; pour le dépopulariser, il fallait décrier

l'oeuvre qu'on admirait au fond du coeur. C'est à quoi sir Robert

s'attacha.

Huskisson mourut sans réaliser sa pensée. Les finances étaient

aux abois. Il fallut songer à un moyen héroïque. Russel proposa

un bill qui commençait et impliquait la réforme. Sir Robert ne

manqua pas d'y faire une opposition furieuse. Le bill échoua. Lord

John Russell conseilla au roi, tant la situation était grave, de

dissoudre le parlement et d'en appeler aux électeurs. Sir Robert

remplit l'Angleterre d'arguments protectionistes, contraires à

ses convictions, mais nécessaires à ses vues. Les vieux préjugés

l'emportèrent. La nouvelle chambre renversa Russell, et Peel entra au

ministère _avec la mission expresse de s'opposer à toute réforme_.

Vous voyez qu'il ne redoutait pas de prendre le chemin le plus long.

Mais sir Robert avait compté sur un auxiliaire qui ne tarda pas à

paraître: la détresse publique. La réforme ayant été retardée par

ses soins, les finances allaient naturellement de mal en pis. Tous

les budgets aboutissaient à des déficits effrayants. Les aliments

ne pouvant pénétrer dans la Grande-Bretagne, elle fut en proie à la

famine escortée, comme toujours, du crime, de la débauche, de la

maladie de la mortalité. La détresse! rien n'est plus propre à rendre

les peuples changeants. L'opinion, secondée par une ligue puissante,

réclama la liberté. Les choses étaient arrivées au point où sir

Robert les voulait; et alors; trahissant son passé, trahissant ses

commettants, trahissant son parti parlementaire, un beau jour, il se

proclame converti à l'économie politique et réalise lui-même cette

réforme, que, pour le malheur de l'Angleterre, il a retardée de dix

ans, dans le seul but d'en ravir la gloire à d'autres. Cette gloire,

il l'a conquise; mais l'abandon de tous ses amis et les reproches de

sa conscience la lui font payer chèrement.

Nous avons aussi notre _histoire constitutionnelle_, autrement

dit: l'histoire de la guerre aux portefeuilles, guerre qui agite

et souvent pervertit le pays tout entier. Je ne m'y arrêterai pas

longtemps; aussi bien, ce ne serait que la reproduction de ce qu'on

vient de lire, sauf le nom des personnages et quelques détails de

mise en scène.

Le point sur lequel je voudrais surtout attirer l'attention du

lecteur, ce n'est pas autant sur ce qu'il y a de déplorable dans les

manoeuvres des coalitions parlementaires que sur ce qu'il y a de plus

dangereux dans un de leurs effets, qui est celui-ci: populariser,

pour un temps, l'injustice et l'absurdité; dépopulariser la vérité

même.

Un jour, M. de Villèle s'aperçut que l'État avait du crédit et qu'il

pouvait emprunter à 4-1/2 pour cent. Nous avions alors une lourde

dette, dont l'intérêt nous coûtait 5 pour cent. M. de Villèle songea

à faire aux créanciers de l'État cette proposition: Soumettez-vous

à ne toucher désormais que l'intérêt tel qu'il prévaut aujourd'hui

dans toutes les transactions, ou bien reprenez votre capital; je suis

prêt à vous le rendre. Quoi de plus raisonnable, quoi de plus juste,

et combien de fois la France a-t-elle vainement réclamé depuis cette

mesure si simple?

Mais il y avait, à la Chambre, des députés qui voulaient être

ministres. Leur rôle naturel, en conséquence de ce désir, était de

trouver M. de Villèle en faute en tout et sur tout. Ils décrièrent

donc la _conversion_ avec tant de bruit et d'acharnement, que la

France n'en voulut à aucun prix. Il semblait que restituer quelques

millions aux contribuables, c'était leur arracher les entrailles.

Ce bon M. Laffite, dominé par son expérience financière au point

d'oublier son rôle de _coalisé_, s'étant avisé de dire: «Après tout,

la conversion a du bon,» fut à l'instant considéré comme renégat,

et Paris n'en voulut plus pour député. Rendre impopulaire une juste

diminution des intérêts payés aux rentiers! Puisque les coalitions

ont fait ce tour de force, elles en feront bien d'autres.--Tant y a,

qu'à l'heure qu'il est, nous payons encore cette leçon, et, qui pis

est, nous ne paraissons pas disposés à en profiter.

Mais voici M. Molé au pouvoir. Deux hommes de talent sont entrés

à la Chambre sous l'empire de la charte nouvelle, qui a aussi son

article 79. Cet article a soufflé dans l'oreille de nos deux députés

ces mots séducteurs: «Si vous parvenez à faire périr M. Molé à force

d'impopularité, un de vous prendra sa place.» Et nos deux champions,

qui n'ont jamais pu s'entendre sur rien, s'entendent parfaitement

pour amasser sur la tête de M. Molé des flots d'impopularité.

Quel terrain vont-il choisir? Ce sera celui des questions

extérieures. C'est à peu près le seul où deux hommes d'opinions

politiques opposées puissent momentanément se rencontrer.

D'ailleurs, il est merveilleusement propre au but qu'on a en vue.

«Le ministère est lâche, traître, il humilie le drapeau français;

nous sommes, nous, les vrais patriotes, les défenseurs de l'honneur

national.» Quoi de mieux calculé pour abaisser son adversaire

et s'élever soi-même aux yeux d'une opinion publique qu'on sait

être si chatouilleuse en fait de point d'honneur? Il est vrai

que si on pousse trop loin, dans les masses, cette exaltation de

patriotisme, il en pourra résulter d'abord une échauffourée, ensuite

une conflagration universelle. Mais ce n'est là qu'une éventualité

secondaire aux yeux d'une coalition, l'essentiel est de saisir le

pouvoir.

À l'époque dont nous parlons, M. Molé avait trouvé la France engagée

par un traité qui portait textuellement, si je ne me trompe, cette

clause: «Quand les Autrichiens quitteront les Légations, les Français

quitteront Ancône.» Or, les Autrichiens ayant évacué les Légations,

les Français évacuèrent Ancône. Rien au monde de plus naturel et de

plus juste. À moins de prétendre que la gloire de la France consiste

à violer les traités, et que la parole lui a été donnée pour tromper

ceux avec qui elle traite, M. Molé avait mille fois raison.

C'est pourtant sur cette question que MM. Thiers et Guizot,

secondés par l'opinion égarée, parvinrent à le renverser. Et ce

fut à cette occasion que M. Thiers professa, sur la valeur des

engagements internationaux, cette fameuse doctrine qui en a fait

un homme impossible, car elle ne tendait à rien moins qu'à faire

de la France elle-même une nation impossible, au moins parmi les

peuples civilisés. Mais le propre des coalitions est de créer à

ceux qui y entrent des embarras et des obstacles futurs. La raison

en est simple. Pendant qu'on est de l'opposition systématique, on

affiche des principes sublimes, on étale un patriotisme farouche,

on se revêt d'un rigorisme outré. Quand vient l'heure du succès, on

entre au ministère; mais on est bien forcé de laisser tout ce bagage

déclamatoire à la porte, et l'on suit humblement la politique de son

prédécesseur. C'est ainsi que toute foi s'éteint dans la conscience

publique. Le peuple voit se perpétuer une politique qu'on lui a

enseigné à trouver pitoyable. Il se dit tristement: Les hommes qui

avaient gagné ma confiance par leurs beaux discours d'opposition ne

manquent jamais de la trahir quand ils sont ministres.--Heureux s'il

n'ajoute pas: Je m'adresserai dorénavant, non à des discoureurs, mais

à des hommes d'action.

Nous venons de voir MM. Thiers et Guizot diriger, au sein du

parlement, contre M. Molé, les batteries d'Ancône. Je pourrais

montrer maintenant d'autres coalitions battre M. Guizot en brèche

avec les batteries de Taïti, du Maroc, de Syrie. Mais vraiment

l'histoire en deviendrait fastidieuse. C'est toujours la même chose.

Deux ou trois députés, appartenant à des partis divers, souvent

opposés, quelquefois irréconciliables, se mettent en tête qu'ils

doivent être ministres, quoi qu'il puisse arriver. Ils calculent

que tous ces partis réunis peuvent faire une majorité ou en

approcher. Donc, ils se coalisent. Ils ne s'occupent pas de réformes

administratives ou financières sérieuses, pouvant réaliser le bien

public. Non, ils ne seraient pas d'accord là-dessus. D'ailleurs,

le rôle d'une coalition est d'attaquer violemment les hommes et

mollement les abus! Détruire les abus! mais ce serait amoindrir

l'héritage auquel elle aspire! Nos deux ou trois meneurs se campent

sur les questions extérieures. Ils se remplissent la bouche des mots:

Honneur national, patriotisme, grandeur de la France, prépondérance.

Ils entraînent les journaux, puis l'opinion; ils l'exaltent, la

passionnent, la surexcitent, tantôt au sujet du pacha d'Égypte,

tantôt à l'occasion du droit de visite, une autre fois à propos

d'un Pritchard. Ils nous conduisent jusqu'à la limite de la guerre.

L'Europe est dans l'anxiété. De toute part les armées grossissent et

les budgets avec elles. «Encore un effort! dit la coalition, il faut

que le ministère tombe ou que l'Europe soit en feu.» Le ministère

tombe en effet; mais les armées restent et les budgets aussi. Un

des heureux vainqueurs entre au pouvoir, les deux autres restent en

route, et s'en vont former, avec les ministres déchus, une coalition

nouvelle, qui passe par les mêmes intrigues pour aboutir aux mêmes

résultats. Que si l'on s'avise de dire au ministère de fraîche date:

Maintenant diminuez donc l'armée et le budget, il répond: Eh quoi! ne

voyez-vous pas combien les dangers de guerre renaissent fréquemment

en Europe?--Et le peuple dit: Il a raison.--Et la charge s'accroît,

à chaque crise ministérielle, jusqu'à ce que, devenue insupportable,

les périls factices du dehors sont remplacés par des périls réels

au dedans.--Et le ministre dit: Il faut bien armer la moitié de la

nation pour tenir l'autre moitié couchée en joue.--Et le peuplé,

ou du moins cette partie du peuple à qui il reste quelque chose à

perdre, dit: Il a raison.

Tel est le triste spectacle qu'offrent au monde la France et

l'Angleterre; si bien que beaucoup de gens sensés en sont venus à se

demander si le régime représentatif, quelque logique que la théorie

le montre, n'était pas par sa nature, une cruelle mystification. Cela

dépend. Sans l'article 79, il répond aux espérances qu'il avait fait

naître, comme le prouve l'exemple des États-Unis. Avec l'article

79, il n'est pour les peuples qu'un enchaînement d'illusions et de

déceptions.

Et comment en serait-il autrement? Les hommes ont rêvé de grandeur,

d'influence, de fortune et de gloire. Qui n'y rêve quelquefois? Tout

à coup le vent de l'élection les jette dans l'enceinte législative.

Si la constitution du pays leur disait: «Tu y entres représentant

et tu y resteras représentant,» quel intérêt auraient-ils, je le

demande, à tourmenter, entraver, déconsidérer et renverser le

pouvoir? Mais, loin de leur tenir ce langage, elle dit à l'un: «Le

ministre a besoin de grossir ses phalanges, et il dispose de hautes

positions politiques que je ne t'interdis pas;» à l'autre: «Tu as de

l'audace et du talent, voilà le banc des ministres; si tu parviens à

les en chasser, ta place y est marquée.»

Alors, et cela est infaillible, alors commencent ces tumultes

d'accusations furieuses, ces efforts inouïs pour mettre de son côté

la force d'une popularité éphémère, cet étalage fastueux de principes

irréalisables, quand on attaque, et de concessions abjectes, quand

on se défend. Ce n'est que piéges et contre-piéges, feintes et

contre-feintes, mines et contre-mines. La politique devient une

stratégie. Les opérations se poursuivent au dehors, dans les bureaux,

dans les commissions, dans les comités. Le moindre petit accident

parlementaire, une élection de questeur est un symptôme qui fait

palpiter les coeurs de crainte ou d'espérance; s'il s'agissait du

Code civil lui-même, on n'y prendrait pas tant d'intérêt. On voit se

liguer les éléments les plus hétérogènes, et se dissoudre les plus

naturelles alliances. Ici, l'esprit de parti forme une coalition.

Là, la souterraine habileté ministérielle en fait échouer une autre.

S'agit-il d'une loi d'où dépend le bien-être du peuple, mais qui

n'implique pas la _question de confiance_, la salle est déserte.

En revanche, tout événement que le temps amène, portât-il dans

ses flancs une conflagration générale, est toujours le bienvenu,

s'il présente un terrain où se puissent appuyer les échelles

d'assaut. Ancône, Taïti, Maroc, Syrie, Pritchard, droit de visite,

fortifications, tout est bon, pourvu que la coalition y trouve la

force qui renversera le cabinet. Alors, nous sommes saturés de ces

lamentations dont la forme est stéréotypée: «Au dedans la France

est souffrante, etc., etc.; au dehors la France est humiliée, etc.,

etc. Est-ce vrai? est-ce faux? On ne s'en met pas en peine. Cette

mesure nous brouillera-t-elle avec l'Europe? Nous forcera-t-elle à

tenir éternellement cinq cent mille hommes sur pied? Arrêtera-t-elle

la marche de la civilisation? Créera-t-elle des obstacles à toute

administration future? Ce n'est pas ce dont il s'agit. Au fond, une

seule chose intéresse: la chute ou le triomphe d'un nom propre.

Et ne croyez pas que cette perversité politique n'envahisse au

sein du parlement que les âmes vulgaires, les coeurs dévorés

d'une ambition de bas étage, les prosaïques amants de places bien

rémunérées. Non, elle s'attaque encore et surtout aux âmes d'élite,

aux nobles coeurs, aux intelligences puissantes. Pour dompter

de tels hommes, il suffit que l'art. 79 éveille au fond de leur

conscience, au lieu de cette pensée triviale: _Tu réaliseras tes

rêves de fortune_, cette autre pensée bien autrement dominatrice:

_Tu réaliseras tes rêves de bien public_. Lord Chatham avait donné

des preuves d'un grand désintéressement; M. Guizot n'a jamais été

accusé d'adorer le veau d'or. On a vu ces deux hommes dans les

coalitions, et qu'y faisaient-ils? Tout ce que peut suggérer la soif

du pouvoir et pis peut-être que ne pourrait suggérer la soif des

richesses. Afficher des sentiments qu'ils n'avaient pas; se parer

d'un patriotisme farouche qu'ils n'approuvaient pas; susciter des

embarras au gouvernement de leur pays, faire échouer les négociations

les plus importantes, pousser le journalisme et l'esprit public dans

les voies les plus périlleuses, créer à leur propre ministère futur

les difficultés de tels précédents, se préparer d'avance de honteuses

palinodies: voilà ce qu'ils faisaient. Et pourquoi? Parce que le

démon tentateur, caché sous la forme d'un article 79, avait murmuré à

leur oreille ces mots dont, depuis l'origine, il sait la séduction:

«_Eritis sicut dii_; renversez tout sur votre passage, mais arrivez

au pouvoir et vous serez la providence des peuples.» Et le député,

succombant, prononce des discours, expose des doctrines, se livre à

des actes que sa conscience réprouve. Il se dit: «Il le faut bien

pour me frayer la route. Que je parvienne enfin au ministère, je

saurai bien reprendre ma pensée réelle et mes vrais principes.»

Il est donc bien peu de députés que la perspective du ministère

ne fasse dévier de cette ligne de rectitude, où leurs commettants

avaient le droit de les voir marcher. Encore, si la guerre des

portefeuilles, ce fléau que le fabuliste aurait pu faire entrer

dans sa triste énumération entre la peste et la famine, si,

dis-je, la guerre aux portefeuilles se renfermait dans l'enceinte

du palais national! Mais le champ de bataille s'élargit peu à peu

jusqu'aux frontières, et par delà les frontières du pays. Les

masses belligérantes sont partout; les chefs seuls sont dans la

Chambre. Ils savent que, pour arriver au corps de la place, il faut

commencer par emporter les ouvrages extérieurs, le journalisme, la

popularité, l'opinion, les majorités électorales. Il est donc fatal

que toutes ces forces, à mesure qu'elles s'enrôlent pour ou contre

la coalition, s'imprègnent et s'imbibent des passions qui s'agitent

dans le parlement. Le journalisme, d'un bout à l'autre de la France,

ne discute plus, il plaide. Il plaide chaque loi, chaque mesure, non

point en ce qu'elles ont de bon ou de mauvais, mais au seul point

de vue de l'assistance qu'elles peuvent prêter momentanément à tel

ou tel champion. La presse ministérielle n'a plus qu'une devise: _E

sempre bene_; et la presse opposante, comme la vieille femme de la

satire, laisse lire sur son jupon ce mot: _Argumentabor_.

Quand le journalisme est ainsi décidé à tromper le public et à

se tromper lui-même, il peut accomplir en ce genre des miracles

surprenants. Rappelons-nous le _droit de visite_. Pendant je ne

sais combien d'années ce traité s'exécutait sans que personne en

prît souci. Mais une coalition ayant eu besoin d'un expédient

stratégique, elle déterra ce malencontreux traité, et en fit la base

de ses opérations. Bientôt, aidée du journalisme, elle parvint à

faire croire à tous les Français qu'il ne renfermait qu'une clause

ainsi conçue: «Les navires de guerre anglais auront le droit de

visiter les navires du commerce français.» Il n'est pas besoin de

dire l'explosion de patriotisme que devait faire éclater une telle

hypothèse. Ce fut au point qu'on ne comprend pas encore comment une

guerre universelle put être évitée. Je me rappelle m'être trouvé

à cette époque dans un cercle nombreux où l'on fulminait contre

l'odieux traité. Quelqu'un s'avisa de dire: _Qui de vous l'a lu?_ Il

fut heureux pour lui que les auditeurs ne trouvassent pas de pierres

sous leur main, il aurait été infailliblement lapidé.

Au reste, l'enrôlement des journaux dans la guerre de portefeuilles

et le rôle qu'ils y jouent ont été dévoilés par l'un d'eux en termes

qui méritent d'être reproduits ici (_Presse_ du 17 novembre 1845):

«M. Petetin décrit la presse telle qu'il la comprend, comme

il se plaît à la rêver. De bonne foi, croit-il que lorsque

le _Constitutionnel_, le _Siècle_, etc., s'attaquent à M.

Guizot, que lorsqu'à son tour le _Journal des Débats_ s'en

prend à M. Thiers, ces feuilles combattent uniquement pour

l'idée pure, pour la vérité, provoquées par le besoin intérieur

de la conscience? Définir ainsi la presse, c'est la peindre

telle qu'on l'imagine, ce n'est pas la peindre telle qu'elle

est. Il ne nous en coûte aucunement de le déclarer, car si

nous sommes journaliste, nous le sommes moins par vocation

que par circonstance. Nous voyons tous les jours la presse au

service des passions humaines, des _ambitions rivales_, des

_combinaisons ministérielles_, des _intrigues parlementaires_,

des calculs politiques les plus divers, les plus opposés, les

moins nobles; nous la voyons s'y associer étroitement. Mais

nous la voyons rarement au service des idées; et quand, par

hasard, il arrive à un journal de s'emparer d'une idée, _ce

n'est jamais pour elle-même, c'est toujours comme instrument

de défense ou d'attaque_ MINISTÉRIELLE. Celui qui écrit ces

lignes parle ici avec expérience. Toutes les fois qu'il a

essayé de faire sortir le journalisme de l'ornière des partis

pour le faire entrer dans le champ des idées et des réformes,

dans la voie des saines applications de la science économique à

l'administration publique, il s'est trouvé tout seul, et il a dû

reconnaître qu'_en dehors du cercle étroit tracé par les lettres

assemblées de quatre ou cinq noms propres_, il n'y avait pas de

discussion possible, il n'y avait pas de politique.

En vérité, je ne sais plus à quelle démonstration recourir si le

lecteur n'est pas scandalisé, épouvanté d'un si effroyable aveu!

Enfin, comme le mal, parti du parlement, envahit le journalisme; par

le journalisme il envahit l'opinion publique tout entière. Comment

le public ne serait-il pas égaré, quand, jour après jour, la TRIBUNE

et la PRESSE s'appliquent à ne laisse arriver jusqu'à lui que de

fausses lueurs, de faux jugements, de fausses citations et de fausses

assertions?

Nous avons vu que le terrain sur lequel se livre ordinairement la

bataille ministérielle, c'est la question extérieure d'abord, ensuite

la corruption parlementaire et électorale.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 41 / 42 段