L'opinion publique ne se modifie pas en un jour. C'est donc sans

aucune espérance dans le succès actuel que je m'adresse à l'Assemblée

nationale. Elle n'effacera pas cet article de la loi. Mais

j'accomplis un devoir, car je prévois (et puissé-je me tromper!) que

cet article couvrira notre malheureuse patrie de ruines et de débris.

Certes, je n'ai pas une foi telle dans ma propre infaillibilité que

je ne sache me défier de ma pensée, quand je la trouve en opposition

avec la pensée publique. Qu'il me soit donc permis de me mettre à

l'abri derrière des autorités qui ne sont pas à dédaigner.

Des députés-ministres! c'est bien là une importation anglaise. C'est

de l'Angleterre, ce berceau du gouvernement représentatif, que nous

est venue cette irrationnelle et monstrueuse alliance. Mais il faut

remarquer qu'en Angleterre le régime représentatif tout entier n'est

qu'un moyen ingénieux de mettre et maintenir la puissance aux mains

de quelques familles parlementaires. Dans l'esprit de la constitution

britannique, il eût été absurde de fermer aux députés l'accès du

pouvoir, puisque cette constitution a précisément pour but de le

leur livrer.--Et nous verrons bientôt cependant quelles conséquences

hideuses et terribles a eues, pour l'Angleterre même, cette déviation

aux plus simples indications du bon sens.

Mais, d'un autre côté, les fondateurs de la république américaine

ont sagement repoussé cet élément de troubles et de convulsions

politiques. Nos pères, en 89, avaient fait de même. Je ne viens donc

pas soutenir une pensée purement personnelle, une innovation sans

précédents et sans autorité.

Comme Washington, comme Franklin, comme les auteurs de

la constitution de 91, je ne puis m'empêcher de voir dans

l'_admissibilité des députés au ministère_ une cause toujours

agissante de trouble et d'instabilité. Je ne pense pas qu'il soit

possible d'imaginer une combinaison plus destructive de toute force,

de toute suite dans l'action du gouvernement, un oreiller plus

anguleux pour la tête des rois ou des présidents de républiques.

Rien au monde ne me semble plus propre à éveiller l'esprit de

parti, à alimenter les luttes factieuses, à corrompre toutes

les sources d'information et de publicité, à dénaturer l'action

de la Tribune et de la Presse, à égarer l'Opinion après l'avoir

passionnée, à dépopulariser le vrai pour populariser le faux, à

entraver l'administration, à fomenter les haines nationales, à

provoquer les guerres extérieures, à ruiner les finances publiques,

à user et déconsidérer les gouvernements, à décourager et pervertir

les gouvernés, à fausser, en un mot, tous les ressorts du régime

représentatif. Je ne connais aucune plaie sociale qui se puisse

comparer à celle-là, et je crois que si Dieu lui-même nous eût

envoyé, par un de ses anges, une constitution, il suffirait que

l'Assemblée nationale y intercalât cet article 79, pour que l'oeuvre

divine devînt le fléau de notre patrie.

C'est ce que je me propose de démontrer.

J'avertis que mon argumentation est un long syllogisme reposant sur

cette prémisse, tenue pour accordée: «LES HOMMES AIMENT LA PUISSANCE.

Ils l'adorent avec tant de fureur, que, pour la conquérir ou la

conserver, il n'est rien qu'ils ne sacrifient, même le repos et le

bonheur de leur pays.»

On ne contestera pas d'avance cette vérité d'observation universelle.

Mais quand, de conséquence en conséquence, j'aurai conduit le

lecteur à ma conclusion, savoir: Le ministère doit être fermé aux

représentants;--il se peut que, ne trouvant à rompre aucune maille

de mon raisonnement, il revienne sur le point de départ et me dise:

«_Nego majorem_, vous n'avez pas prouvé l'_attrait de la puissance_.»

Eh bien! je m'obstine à maintenir ma proposition dénuée de preuves!

Des preuves! Mais ouvrez donc au hasard les annales de l'humanité!

Consultez l'histoire ancienne ou moderne, sacrée ou profane,

demandez-vous d'où sont venues toutes ces guerres de races, de

classes, de nations, de familles! Vous obtiendrez toujours cette

réponse invariable: De la soif du pouvoir.

Cela posé, la loi n'agit-elle pas avec une bien aveugle imprudence,

quand elle offre la candidature du pouvoir aux hommes mêmes qu'elle

charge de contrôler, critiquer, accuser et juger ceux qui le

détiennent? Je ne me défie pas plus qu'un autre du coeur de tel ou

tel homme; mais je me défie du coeur humain, quand il est placé, par

une loi téméraire, entre le devoir et l'intérêt. Malgré les plus

éloquentes déclamations du monde sur la pureté et le désintéressement

de la magistrature, je n'aimerais pas à avoir mon petit pécule dans

un pays où le juge pourrait prononcer la confiscation à son profit.

De même, je plains le ministre qui a à se dire: «La nation m'oblige

à rendre compte à des hommes qui ont bonne envie de me remplacer,

et qui le peuvent pourvu qu'ils me trouvent en faute.» Allez donc

prouver votre innocence à de tels juges!

Mais ce n'est pas le ministre seulement qu'il faut plaindre; c'est

surtout la nation. Une lutte terrible va s'ouvrir, c'est elle qui

fera l'enjeu; et cet enjeu, c'est son repos, son bien-être, sa

moralité et jusqu'à la justesse de ses idées.

Les fonctions salariées auxquelles, par exception à l'article 28 de

la constitution, les membres de l'Assemblée nationale peuvent être

appelés pendant la durée de la législature, par le choix du pouvoir

exécutif, sont celles de MINISTRE.

Oh! il y a là un péril si grand, si palpable, que, si nous n'avions

à cet égard aucune expérience, si nous étions réduits à juger par un

_à priori_, par le simple bon sens, nous n'hésiterions pas une minute.

Je suppose que vous n'avez aucune notion du régime représentatif.

L'on vous transporte, nouvel Astolphe, dans la lune et l'on vous dit:

Parmi les nations qui peuplent ce monde, en voici une qui ne sait ce

que c'est que repos, calme, sécurité, paix, stabilité.--N'est-elle

pas gouvernée? demandez-vous.--Oh! il n'en est pas de plus gouvernée

dans l'univers, vous est-il répondu; et, pour en trouver une autre

aussi gouvernée que celle-là, vous parcourriez inutilement toutes

les planètes, excepté peut-être la terre. Le pouvoir y est immense,

horriblement lourd et dispendieux. Les cinq sixièmes des gens qui

reçoivent quelque éducation y sont fonctionnaires publics. Mais

enfin les gouvernés y ont conquis un droit précieux. Ils nomment

périodiquement des représentants qui font toutes les lois, tiennent

les cordons de la bourse et forcent le pouvoir, soit dans son action,

soit dans sa dépense, à se conformer à leur décision.--Oh! quel bel

ordre, quelle sage économie, doivent résulter de ce simple mécanisme!

dites-vous. Certainement ce peuple a dû trouver ou trouvera, à force

de tâtonner, le point précis où le gouvernement réalisera le plus

de bienfaits, aux moindres frais. Comment donc m'annoncez-vous que

tout est trouble et confusion sous un si merveilleux régime?--Il faut

que vous sachiez, répond votre cicerone, que si les habitants de la

lune, ou les Lunatiques, aiment prodigieusement à être gouvernés, il

y a une chose qu'ils aiment plus prodigieusement encore, c'est de

gouverner. Or, ils ont introduit dans leur admirable constitution un

petit article, perdu au milieu de beaucoup d'autres, et dont voici

le sens: «Les représentants joignent à la faculté de renverser les

ministres celle de les remplacer. En conséquence, s'il se forme,--au

sein du parlement,--des partis, des oppositions systématiques, des

coalitions, qui à force de bruit et de clameurs, à force de grossir

et de fausser toutes les questions, parviennent à dépopulariser

et faire succomber le ministère, sous les coups d'une majorité

convenablement préparée à cet effet, les meneurs de ces partis,

oppositions et coalitions seront MINISTRES _ipso facto_; et,

pendant que ces éléments hétérogènes se disputeront le pouvoir, les

ministres déchus, redevenus simples représentants, iront fomenter

des intrigues, des alliances, des oppositions et des coalitions

nouvelles.»--Par le grand Dieu du ciel! vous écriez-vous, puisqu'il

en est ainsi, je ne suis pas surpris que l'histoire de ce peuple ne

soit que l'histoire d'une affreuse et permanente convulsion!

Mais revenons de la lune, heureux si, comme Astolphe, nous en

rapportons une petite fiole de bon sens. Nous en ferons hommage à qui

de droit, lors de la troisième lecture de notre Loi électorale.

Je demande à insister encore sur mon _à priori_. Seulement nous

l'appliquerons à des faits existants qui se passent sous nos yeux.

Il y a en France quatre-vingts et quelques parlements au petit pied.

On les appelle conseils généraux. Les rapports de préfet à conseil

général ressemblent, à beaucoup d'égards, aux rapports de ministre

à Assemblée nationale. D'un côté, des mandataires du public qui

décident, en son nom, comment, dans quelle mesure, à quel prix il

entend être administré. De l'autre, un agent du pouvoir exécutif qui

étudie les mesures à prendre, les fait admettre, s'il peut, et, une

fois admises, pourvoit à leur exécution. Voilà une expérience qui

se renouvelle près de cent fois par an sous nos yeux, et que nous

apprend-elle? Certes, le coeur des conseillers généraux est pétri

du même limon que celui des représentants du peuple. Il en est peu

parmi eux qui ne désirassent autant devenir préfets qu'un député peut

souhaiter de devenir ministre. Mais cette idée ne leur vient pas même

à l'esprit, et la raison en est simple: la loi n'a pas fait du titre

de conseiller un marchepied vers les préfectures. Les hommes, quelque

ambitieux qu'il soient (et ils le sont presque tous), ne poursuivent

cependant, _per fas et nefas_, que ce qu'il est possible de saisir.

Devant l'impossibilité radicale, le désir s'éteint faute d'aliment.

On voit des enfants pleurer pour avoir la lune, mais, quand la raison

survient, ils n'y pensent plus. Ceci s'adresse à ceux qui me disent:

Croyez-vous donc extirper l'ambition du coeur de l'homme?--Non

certes, et je ne le désire même pas. Mais ce qui est très-possible,

c'est de détourner l'ambition d'une voie donnée en anéantissant

l'appât qu'on y avait imprudemment placé. Vous aurez beau élever des

mâts de cocagne, personne n'y montera s'il n'y a pas une proie au

bout.

Il est certain que, si une opposition systématique, une coalition

mi-blanche et mi-rouge se formait au sein du conseil général,

elle pourrait fort bien faire sauter le préfet, mais non mettre

les meneurs à sa place. Ce qui est certain aussi, l'expérience

le démontre, c'est qu'en conséquence de cette impossibilité, de

telles coalitions ne s'y forment pas. Le préfet propose ses plans,

le conseil les discute, les examine en eux-mêmes, en apprécie la

valeur propre au point de vue du bien général. Je veux bien que l'un

se laisse influencer par l'esprit de localité, un autre par son

intérêt personnel. La loi ne peut refaire le coeur humain, c'est aux

électeurs à y pourvoir. Mais il est bien positif qu'on ne repousse

pas systématiquement les propositions du préfet, uniquement pour lui

faire pièce, pour l'entraver, pour le faire tomber, s'emparer de sa

place. Cette guerre insensée, dont en définitive le pays ferait les

frais, cette guerre, si fréquente dans nos assemblées législatives

qu'elle en est l'histoire et la vie, ne s'est jamais vue dans les

assemblées départementales; mais voulez-vous l'y voir? Il y a un

moyen bien simple. Constituez ces petits parlements sur le patron

du grand; introduisez dans la loi de l'organisation des conseils

généraux un petit article ainsi conçu:

«Si une mesure bonne ou mauvaise, proposée par le préfet, est

repoussée, il sera destitué. Celui des membres du conseil qui aura

dirigé l'opposition sera nommé à sa place, et distribuera à ses

compagnons de fortune toutes les grandes fonctions du département,

recette générale, direction des contributions directes et indirectes,

etc.»

Je le demande, parmi mes neuf cents collègues, y en a-t-il un seul

qui osât voter une pareille disposition? Ne croirait-il pas faire

au pays le présent le plus funeste? Pourrait-on mieux choisir, si

l'on était décidé à le voir agoniser sous l'étreinte des factions?

N'est-il pas certain que ce seul article bouleverserait complétement

l'esprit des conseils généraux? N'est-il pas certain que ces cent

enceintes, où règnent aujourd'hui le calme, l'indépendance et

l'impartialité, seraient converties en autant d'arènes de luttes et

de brigues? N'est-il pas clair que chaque proposition préfectorale,

au lieu d'être envisagée en elle-même et dans ses rapports avec

le bien public, deviendrait le champ de bataille d'un conflit de

personnes? que chacun n'y chercherait autre chose que des chances

pour son parti? Maintenant, admettons qu'il y a des journaux dans

le département; les parties belligérantes ne feront-elles pas tous

leurs efforts pour les attacher à leur fortune? La polémique de ces

journaux ne s'empreindra-t-elle pas des passions qui agitent le

conseil? Toutes les questions n'arriveront-elles pas altérées et

faussées devant le public? Viennent les élections; comment ce public

égaré ou circonvenu pourra-t-il être bon juge? Ne voyez-vous pas,

d'ailleurs, que la corruption et l'intrigue, surexcitées par l'ardeur

du combat, ne connaîtront plus de bornes?

Ces périls vous frappent; ils vous effrayent. Représentants du

peuple, vous vous laisseriez brûler la main droite plutôt que de

voter, pour les conseils généraux, une organisation aussi absurde

et aussi anarchique. Et cependant, qu'allez-vous faire? Vous allez

déposer, dans la constitution de l'Assemblée nationale, ce fléau

destructeur, cet effroyable dissolvant, que vous repoussez avec

horreur des assemblées départementales. Par l'article 79, vous allez

proclamer bien haut que ce poison, dont vous préservez les veines,

vous en saturez le coeur du corps social.

Vous dites: C'est bien différent. Les attributions des conseils

généraux sont très-limitées. Leurs discussions n'ont pas une grande

importance; la politique en est bannie; ils ne donnent pas des lois

au pays, et puis la préfecture n'est pas un objet de convoitise bien

séduisant.

Est-ce que vous ne comprenez pas que chacune de vos prétendues

objections met à ma portée autant d'_à fortiori_ aussi clairs que le

jour? Quoi! la lutte sera-t-elle moins acharnée, infligera-t-elle au

pays de moindres maux, parce que l'arène est plus vaste, le théâtre

plus élevé, le champ de bataille plus étendu, l'aliment des passions

plus excitant, le prix du combat plus convoité, les questions qui

servent de machines de guerre plus brûlantes, plus difficiles, et

partant plus propres à égarer le sentiment et le jugement de la

multitude? S'il est fâcheux que l'esprit public se trompe quand il

s'agit d'un chemin vicinal, n'est-il pas mille fois plus malheureux

qu'il s'égare quand il est question de paix ou de guerre, d'équilibre

ou de banqueroute, d'ordre public ou d'anarchie?

Je dis que l'article 79, qu'il s'applique aux conseils généraux ou

aux assemblées nationales, c'est le _désordre savamment organisé_ sur

le même modèle; dans le premier cas sur une petite échelle, dans le

second sur une échelle immense.

Mais coupons un peu, par un appel à l'expérience, la monotonie des

raisonnements.

En Angleterre, c'est toujours parmi les membres du parlement que le

roi choisit ses ministres.

Je ne sais si, dans ce pays, le principe de la séparation des

fonctions est stipulé au moins sur le papier. Ce qu'il y a de

certain, c'est que l'ombre même de ce principe ne se révèle pas dans

les faits. Toute la puissance exécutive, législative, judiciaire

et spirituelle réside dans une classe à son profit, la classe

oligarchique. Si elle rencontre un frein, c'est dans l'opinion, et ce

frein est bien récent. Aussi le peuple anglais n'a pas été jusqu'ici

gouverné, mais exploité; ainsi que l'attestent deux milliards de

taxes et vingt-deux milliards de dettes. Si depuis quelque temps ses

finances sont mieux administrées, l'Angleterre n'en doit pas rendre

grâces à la confusion des pouvoirs, mais à l'opinion qui, même privée

de moyens constitutionnels, exerce une grande influence, et à cette

prudence vulgaire des exploiteurs, qui les a décidés à s'arrêter au

moment où ils allaient s'engloutir, avec la nation tout entière, dans

le gouffre ouvert par leur rapacité.

Dans un pays où toutes les branches du gouvernement ne sont que

les parties d'une même exploitation, au profit des familles

parlementaires, il n'est pas surprenant que les ministères soient

ouverts aux membres du parlement. Ce qui serait surprenant, c'est

qu'il n'en fût pas ainsi, et ce qui l'est bien davantage encore,

c'est que cette bizarre organisation soit imitée par un peuple qui a

la prétention de se gouverner lui-même, et, qui plus est, de se bien

gouverner.

Quoi qu'il en soit, qu'a-t-elle produit en Angleterre même?

On n'attend pas sans doute que je fasse ici l'histoire des coalitions

qui ont agité l'Angleterre. Ce serait entreprendre son histoire

constitutionnelle tout entière. Mais je ne puis me dispenser d'en

rappeler quelques traits.

Walpole est ministre: une coalition se forme. Elle est dirigée

par Pulteney et Carteret pour les _wighs dissidents_ (ceux que

Walpole n'a pu placer), par Windham pour les torys qui, soupçonnés

de jacobitisme, sont condamnés au stérile honneur de servir

d'auxiliaires à toutes les oppositions.

C'est dans cette coalition que le premier des Pitt (depuis lors

Chatham) commence sa brillante carrière.

L'esprit jacobite, encore vivace, pouvant fournir à la France

l'occasion d'une puissante diversion en cas d'hostilité, la politique

de Walpole est à la paix. Donc, la coalition sera à la guerre.

«Mettre fin au système de corruption qui asservit le parlement aux

volontés du ministère, remplacer dans les rapports extérieurs, par

une politique _plus fière_, plus digne, la politique _timide_ et

exclusivement pacifique de Walpole,» tel est le double but que se

propose la coalition. Je laisse à penser ce qu'on y dit de la France.

On ne joue pas impunément avec le sentiment patriotique d'un peuple

qui sent sa force. La coalition parle tant et si haut aux Anglais de

leur humiliation, qu'ils finissent par y croire. Ils appellent la

guerre à grands cris. Elle éclate à l'occasion d'un _droit de visite_.

Autant que ses adversaires Walpole aimait le pouvoir. Plutôt que de

s'en dessaisir, il prétend conduire les opérations. Il présente un

bill de subsides, la coalition le repousse. Elle a voulu la guerre,

et refuse les moyens de la faire. Voici son calcul: la guerre faite

sans ressources suffisantes sera désastreuse; alors nous dirons:

«C'est la faute du ministre qui l'a faite à contre-coeur.»--Quand une

coalition met dans un des plateaux de la balance l'honneur du pays,

et dans l'autre son propre succès, ce n'est pas l'honneur du pays qui

l'emporte.

Cette combinaison réussit. La guerre fut malheureuse et Walpole

tomba. L'opposition, moins Pitt, entre aux affaires; mais, composée

d'éléments hétérogènes, elle ne peut s'entendre. Pendant cette lutte

intestine, l'Angleterre est toujours battue. Une nouvelle coalition

se forme. Pitt en est l'âme. Il se tourne contre Carteret. Avec lui,

il voulait la guerre; contre lui, il veut la paix. Il le traite

de _ministre exécrable_, _traître_, lui reprochant un subside aux

troupes hanovriennes. Quelques années après, on retrouve ces deux

hommes fort bons amis, assis côte à côte dans le même conseil. Pitt

dit de Carteret: «Je m'enorgueillis de déclarer que je dois à son

patronage, à son amitié, à ses leçons tout ce que je suis.»

Cependant la nouvelle coalition amène une crise ministérielle. Les

frères Pelham sont ministres. Quatrième coalition formée par Pulteney

et Carteret. Ils renversent les Pelham. Mais ils sont renversés

eux-mêmes au bout de trois jours. Pendant que le parlement est en

proie à ces intrigues, la guerre continue, et le Prétendant, qui

a mis l'occasion à profit, fait des progrès en Écosse. Mais cette

considération n'arrête pas les ambitions personnelles.

Pitt conquiert enfin une position officielle assez modeste. Il se

fait _gouvernemental_ pendant quelques jours. Il approuve tout ce

qu'il a blâmé, entre autres le subside aux Hanovriens. Il blâme

tout ce qu'il a approuvé, entre autres la résistance au _droit de

visite_, invoqué par les Espagnols, et qui lui a servi de prétexte

pour fomenter la guerre, guerre qui n'avait été elle-même qu'un

prétexte pour renverser Walpole. «L'expérience m'a mûri, dit-il;

j'ai maintenant acquis la conviction que l'Espagne est dans son

droit.»--Enfin, la paix se conclut par le traité d'Aix-la-Chapelle,

qui replace toutes choses comme elle étaient avant et ne mentionne

même pas le droit de visite, qui a mis l'Europe en feu.

Survient une cinquième coalition contre Pitt. Elle n'aboutit pas.

Puis une sixième qui présente un caractère particulier; elle est

dirigée par une moitié du cabinet contre l'autre. Pitt et Fox sont

bien ministres, mais l'un et l'autre veut être premier ministre.

Ils s'unissent, sauf à se combattre bientôt. En effet, Fox s'élève,

Pitt tombe, et il n'a rien de plus pressé que d'aller fomenter

une septième coalition. Enfin, les circonstances aidant (ces

circonstances sont la ruine et l'abaissement de l'Angleterre), Pitt

arrive au but de ses efforts. Il est premier ministre de fait. Il

aura quatre ans devant lui pour s'immortaliser, car _John Bull_

commence à être révolté de toutes ces luttes.

Au bout de quatre ans, Pitt tombe victime d'intrigues parlementaires.

Ses adversaires ont d'autant plus facilement raison de lui, qu'ils

lui jettent sans cesse à la face ses anciens discours. Ici commence

une interminable série de crises ministérielles. C'est au point que

Pitt, ayant ressaisi un moment le pouvoir au milieu de ces péripéties

et croyant faire trop d'honneur au grand Frédéric, en lui proposant

une alliance, celui-ci lui fit cette réponse accablante: «Il est bien

difficile d'entrer dans un concert de quelque portée avec un pays

qui, par l'effet de changements continuels d'administration, n'offre

aucune garantie de persistance et de stabilité.»

Mais laissons le vieux Chatham user ses derniers jours dans ces

tristes combats. Voici une génération nouvelle, d'autres hommes

portant les mêmes noms, un autre Pitt, un autre Fox, qui, pour

l'éloquence et le génie, ne le cédent en rien à leurs devanciers.

Mais la loi est restée la même. _Les députés peuvent devenir

ministres._ Aussi nous allons retrouver les mêmes coalitions, les

mêmes désastres, la même immoralité.

Lord North est chef du cabinet. L'opposition présente un faisceau de

noms illustres: Burke, Fox, Pitt, Sheridan, Erskine, etc.

Chatham avait rencontré, à son début, un ministère pacifique, et

naturellement il demandait la guerre. Le second Pitt entre au

parlement pendant la guerre; son rôle est de réclamer la paix.

North résistait au fils, comme Walpole avait résisté au père.

L'opposition arriva à la plus extrême violence. Fox alla jusqu'à

demander la tête de North.

Celui-ci tombe, un nouveau ministère est composé. Burke, Fox,

Sheridan y entrent; Pitt n'y est pas compris. Quatre mois après,

nouveau remaniement, qui fit entrer Pitt dans l'administration et en

fit sortir Sheridan, Fox et Burke. Avec qui pense-t-on que Fox va se

coaliser? avec ce même North! Étrange spectacle! Fox voulut d'abord

la paix parce que le ministère était belliqueux. Maintenant il veut

la guerre parce que le ministère est pacifique. On le voit, guerre ou

paix sont de la pure stratégie parlementaire.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 40 / 42 段