Quant à la question extérieure, tout le monde comprend le danger de

ce travail incessant auquel se livrent les coalitions pour attiser

les haines nationales, irriter l'orgueil patriotique, persuader

au pays que l'étranger ne songe qu'à l'humilier et le pouvoir

exécutif qu'à le trahir. Qu'il me soit permis de dire que ce danger

est peut-être plus grand en France que partout ailleurs. Notre

civilisation nous fait une nécessité du travail. C'est notre moyen

d'existence et de progrès. Le travail se développe par la sécurité,

la liberté, l'ordre et la paix.

Malheureusement l'éducation universitaire est en contradiction

flagrante avec ces besoins de notre temps. En nous faisant vivre

pendant toute notre jeunesse de la vie des Spartiates et des Romains,

elle entretient dans nos âmes ce sentiment commun aux enfants et

aux barbares: l'admiration de la force brutale. La vue d'un beau

régiment, le bruit des fanfares, l'aspect de ces machines que les

hommes ont inventées pour se casser réciproquement les bras et les

jambes, les poses d'un tambour-major, tout cela nous met en extase.

Comme les barbares, nous croyons que _patriotisme_ signifie _haine

de l'étranger_. Dès que notre intelligence commence à poindre, on ne

l'entretient que des vertus militaires, de la grande politique des

Romains, de leur profonde diplomatie, de la force de leurs légions.

Nous apprenons la morale dans Tite-Live. Notre catéchisme, c'est

Quinte-Curce, et on offre à notre enthousiasme, comme l'idéal de la

civilisation, un peuple qui avait fondé ses moyens d'existence sur le

pillage méthodique du monde entier. Il est aisé de comprendre combien

les efforts des coalitions parlementaires, toujours dirigés dans

le sens de la guerre, nous trouvent bien disposés à les seconder.

Elles ne sauraient semer sur un champ mieux préparé. Aussi il a

tenu à bien peu de chose que, dans l'espace de quelques années,

elles ne nous aient mis aux prises avec l'Espagne, avec le Maroc,

avec la Turquie, avec la Russie, avec l'Autriche, et trois fois

avec l'Angleterre. Où en serait la France si de telles calamités

n'eussent pas été détournées, à grand'peine et presque malgré elle?

Louis-Philippe est tombé, mais rien ne m'empêchera de dire qu'il

a rendu au monde l'immense service de maintenir la paix. Que de

sueurs lui a coûtées ce succès digne des bénédictions des peuples?

Et pourquoi (c'est ici le coeur de ma thèse)? Parce qu'à un moment

donné la paix n'avait plus pour elle l'opinion publique. Et pourquoi

n'avait-elle pas pour elle l'opinion? Parce qu'elle ne convenait pas

aux journaux. Et pourquoi ne convenait-elle pas aux journaux? Parce

qu'elle était importune à tel député, candidat-ministre. Et pourquoi

enfin était-elle importune à ce député? Parce que les accusations

de faiblesse, de trahison, ont été, sont et seront toujours l'arme

favorite des députés qui, aspirant aux portefeuilles, ont besoin de

renverser ceux qui les tiennent.

L'autre point sur lequel les coalitions attaquent ordinairement le

ministère, c'est la corruption. À cet égard, pendant le dernier

régime, elles avaient beau jeu. Mais cette corruption même, les

coalitions n'en font-elles pas, pour ainsi dire, une fatalité?

Le pouvoir qu'on attaque sur un sujet où il a raison, comme,

par exemple, quand on veut le pousser à une guerre injuste, se

défend d'abord par la raison. Mais bientôt il s'aperçoit qu'elle

est impuissante et qu'elle vient se briser contre une opposition

systématique. Alors, quelle ressource lui reste? C'est de se créer à

tout prix une majorité compacte et d'opposer _parti pris_ à _parti

pris_. Ce fut l'arme défensive de Walpole, ç'a été celle de M.

Guizot. On ne m'accusera pas, j'espère de présenter ici l'apologie ou

la justification de la corruption. Mais je dis ceci: le coeur humain

étant donné, les coalitions la rendent fatale. Le contraire implique

contradiction, car si le ministère était honnête, il tomberait. Il

existe, donc il corrompt. Il n'y a jamais eu de cabinets un peu

stables que ceux qui se sont créé ainsi une majorité quand même:

Walpole, North, Villèle, Guizot.

Et maintenant que le lecteur veuille bien se représenter un pays où

les grandes réunions politiques, les Chambres, les corps électoraux

sont incessamment travaillés, d'un côté, par les manoeuvres de

l'opposition systématique, aidée du journalisme, semant la haine, le

mensonge et les idées belliqueuses; de l'autre, par les manoeuvres

ministérielles infiltrant la vénalité et la corruption jusqu'aux

dernières fibres du corps social! Et cela dure des siècles. Et cela

devient l'état permanent du régime représentatif. Faut-il s'étonner

si les honnêtes gens finissent par en désespérer? Il est vrai que

l'on voit de temps en temps les meneurs changer de rôle. Mais cette

circonstance ne fait que substituer aux derniers vestiges de la foi

un scepticisme universel et indélébile.

Il faut finir. Je terminerai par une considération de la plus haute

importance.

L'Assemblée nationale a fait une constitution. Nous devons la

respecter profondément. C'est l'ancre de salut de nos destinées.

Ce n'est pourtant pas une raison pour fermer les yeux aux dangers

qu'à titre d'oeuvre humaine elle peut présenter, si surtout nous

nous proposons pour but, dans cet examen consciencieux, d'éloigner

de toutes les institutions accessoires ce qui serait de nature à

développer un germe funeste.

Tout le monde est d'accord, je crois, sur ce point que le danger de

notre constitution est de mettre en présence deux pouvoirs qui sont

ou peuvent se croire rivaux et égaux, parce qu'ils se prévalent tous

deux du suffrage universel d'où ils émanent. Déjà la possibilité d'un

conflit insoluble alarme beaucoup d'esprits et a donné naissance à

deux théories bien tranchées. Les uns prétendent que la révolution

de Février, dirigée contre l'ancien pouvoir exécutif, n'a pu vouloir

amoindrir la prépondérance du pouvoir législatif. Le président du

conseil a soutenu, au contraire, que si autrefois le ministère devait

reculer devant les majorités, il n'en était pas de même aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit, tous les amis sincères de la sécurité, de la

stabilité, doivent désirer ardemment que l'occasion même de ce

conflit de pouvoirs ne naisse pas, et que le danger, s'il existe,

reste à l'état latent.

S'il en est ainsi, irons-nous déposer de gaieté de coeur, dans la

loi électorale, une cause évidente de crises ministérielles factices?

En présence de l'énorme difficulté constitutionnelle qui nous frappe

et nous épouvante, organiserons-nous, avant de nous séparer, les

luttes parlementaires, comme pour multiplier à plaisir les chances du

conflit?

Qu'on songe donc à ceci: ce qu'on appelait autrefois _crises

ministérielles_ s'appellera désormais _conflit de pouvoirs_, et

en prendra les gigantesques proportions. Nous l'avons déjà vu,

quoique la constitution ait à peine deux mois d'existence, et sans

l'admirable modération de l'Assemblée nationale, nous serions

maintenant en pleine tempête révolutionnaire.

Certes, voilà un motif puissant pour que nous évitions de créer

des causes factices de _crises ministérielles_. Sous la monarchie

représentative, elles ont fait beaucoup de mal; mais enfin, il y

avait une solution. Le roi pouvait dissoudre la Chambre et en appeler

au pays. Si le pays condamnait l'opposition, cela résultait de la

majorité nouvelle, et l'harmonie des pouvoirs était rétablie. S'il

condamnait le ministère, cela résultait encore de la majorité, et le

roi ne pouvait se refuser à céder.

Maintenant la question ne se pose plus entre l'opposition et le

ministère. Elle se pose entre le pouvoir législatif et le pouvoir

exécutif, tous deux ayant un mandat d'une durée déterminée,

c'est-à-dire qu'elle se pose entre deux manifestations du suffrage

universel.

Encore une fois, je ne recherche pas ici qui doit céder, je me borne

à dire: Acceptons l'épreuve, si elle nous arrive naturellement; mais

ne commettons pas l'imprudence de la faire naître artificiellement

plusieurs fois par année.

Or, je le demande, en m'appuyant sur les leçons du passé, déclarer

que les représentants peuvent aspirer aux portefeuilles, n'est-ce

pas fomenter les coalitions, multiplier les crises ministérielles,

ou, pour mieux dire, les conflits de pouvoirs? Je livre cette

réflexion à mes collègues.

Maintenant j'aborde deux objections.

On dit: Vous voyez bien des choses dans l'admissibilité des

députés au ministère. À vous entendre, il semble que, sans elle,

la république serait un paradis. En leur fermant la porte du

pouvoir, croyez-vous donc éteindre toutes les passions! N'avez-vous

pas déclaré vous-même qu'en Angleterre les coalitions deviennent

impossibles à force d'être impopulaires, et n'a-t-on pas vu Peel et

Russell se prêter réciproquement un loyal concours.

Cet argument revient à ceci: De ce qu'il y aura toujours de mauvaises

passions concluons qu'il faut mettre dans la loi un aliment à la plus

mauvaise de toutes.--Qu'avec le temps et à force de faire du mal les

coalitions s'usent, je le crois. Il n'y a pas de fléau dont on n'en

puisse dire autant, et c'est un singulier motif pour en mettre le

germe dans nos lois. Des guerres inutiles, des impôts accablants,

fruit des coalitions, ont appris à l'Angleterre à les mépriser. Je

ne dis pas qu'au bout de deux ou trois siècles, au prix des mêmes

calamités, nous ne puissions apprendre la même leçon. La question est

de savoir s'il vaut mieux repousser une mauvaise loi, ou l'adopter

sur ce fondement que l'excès du mal qui en sortira provoquera, dans

cent ans, une réaction vers le bien.

On dit encore: Interdire le ministère aux députés, c'est priver le

pays de tous les grands talents qui se révèlent dans l'Assemblée

nationale.

Je dis, moi, que c'est au contraire retenir les grands talents

au service du bien général. Montrer à un homme de génie qui est

représentant la perspective du pouvoir, c'est l'entraîner à faire

cent fois plus de mal, comme membre d'une coalition, qu'il ne fera

jamais de bien comme membre d'un cabinet. C'est tourner son génie

même contre le repos public.

Ne nous faisons-nous pas d'ailleurs illusion, quand nous nous

imaginons que tous les grands talents sont à la Chambre? Croit-on

qu'il n'y a pas, dans toute l'armée, de quoi faire un bon ministre

de la Guerre; dans toute la magistrature, de quoi fournir un bon

ministre de la Justice?

S'il y a des hommes de génie à la Chambre, qu'ils y restent.

Ils exerceront une bonne influence sur les majorités et sur les

ministères, d'autant qu'ils n'auront plus intérêt à en exercer une

mauvaise.

Au reste, l'objection, eût-elle quelque valeur, elle s'efface

devant les dangers incommensurablement supérieurs des coalitions,

conséquences fatales de l'article que je combats. Espérons-nous

trouver une solution qui n'ait aucun inconvénient? De deux maux,

sachons choisir le moindre. C'est une singulière logique, à l'usage

de tous les sophistes, que celle-ci: Votre proposition a un _petit_

inconvénient; la mienne en a d'énormes. Donc, il faut repousser la

vôtre, à cause du _petit_ inconvénient qui y est attaché.

Résumons cette trop longue et en même temps trop courte dissertation.

La question des incompatibilités parlementaires, c'est le coeur même

de la Constitution. Nous n'en avons remué aucune, depuis un an, qu'il

importe autant de bien résoudre.

La solution conforme à la justice, à l'utilité générale me semble

résider dans deux principes clairs, simples, incontestables.

1º Pour arriver à l'Assemblée nationale, pas d'exclusion, mais

seulement des précautions à l'égard des fonctionnaires publics.

2º Pour passer de la représentation aux places, exclusion absolue.

En d'autres termes:

Tout électeur est éligible.

Tout représentant doit rester représentant.

Tout cela se trouve dans l'amendement que j'ai formulé en ces termes:

1. Le fonctionnaire public, nommé représentant, sans perdre ses

droits et ses titres, ne pourra être promu ni destitué; il ne pourra

exercer ses fonctions ni en percevoir le traitement pendant toute la

durée de son mandat.

2. Un représentant ne peut accepter aucune fonction publique, et

notamment celle de MINISTRE.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

DU CINQUIÈME VOLUME.

SPOLIATION ET LOI. 1

GUERRE AUX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE. 16

CAPITAL ET RENTE. 23

MAUDIT ARGENT. 64

GRATUITÉ DU CRÉDIT.--PREMIÈRE LETTRE.--F. C. Chevé, l'un

des rédacteurs de la _Voix du Peuple_, à Frédéric Bastiat. 94

DEUXIÈME LETTRE.--F. Bastiat au rédacteur de la _Voix du

Peuple_. 111

TROISIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat. 120

QUATRIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon. 133

CINQUIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat. 146

SIXIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon. 156

SEPTIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat. 168

HUITIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon. 191

NEUVIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat. 205

DIXIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon. 225

ONZIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat. 238

DOUZIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon. 272

TREIZIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat. 290

QUATORZIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon. 312

CE QU'ON VOIT ET CE QU'ON NE VOIT PAS. 336

I. La vitre cassée. 337

II. Le licenciement. 340

III. L'impôt. 343

IV. Théâtres. Beaux-arts. 347

V. Travaux publics. 353

VI. Les intermédiaires. 356

VII. Restriction. 363

VIII. Les machines. 368

IX. Crédit. 375

X. L'Algérie. 379

XI. Épargne et Luxe. 383

XII. Droit au travail, droit au profit. 390

ABONDANCE. 393

BALANCE DU COMMERCE. 402

PAIX ET LIBERTÉ OU LE BUDGET RÉPUBLICAIN. 407

DISCOURS SUR L'IMPÔT DES BOISSONS. 468

DISCOURS SUR LA RÉPRESSION DES COALITIONS INDUSTRIELLES. 494

RÉFLEXIONS SUR L'AMENDEMENT DE M. MORTIMER-TERNAUX.--Aux

Démocrates. 513

INCOMPATIBILITÉS PARLEMENTAIRES. 518

FIN DE LA TABLE.

CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 42 / 42 段