Et si l'on disait que j'épilogue sur le mot _forcer_, j'appellerais

l'attention de la commission sur l'importance qu'elle a donnée

elle-même à ce mot. (Bruit.)

_Un membre à gauche._ La droite n'accorde pas le silence. Quand on

dit de bonnes choses, on interrompt toujours. Racontez une histoire,

on vous écoutera.

M. FRÉDÉRIC BASTIAT. Dans le désir d'arriver, au moins sur le

papier, puisque c'est impossible en fait, à une certaine égalité, la

commission avait deux voies à prendre relativement aux expressions

_injustement_ et _abusivement_ que contient l'art. 414.

Il fallait évidemment ou supprimer, dans l'art. 414, ces mots

qui ouvraient une voie très-large à la défense des patrons, ou

l'introduire dans l'art. 415 pour ouvrir la même porte aux ouvriers.

La commission a préféré la suppression des mots _injustement_

et _abusivement_. Sur quoi s'est-elle fondée? Elle s'est fondée

précisément sur ce que, immédiatement après ces mots, venait le mot

_forcer_, et ce mot, souligné cinq fois dans une seule page de son

rapport, prouve qu'elle y attache une grande importance. Mais elle

s'en est exprimée très-catégoriquement; elle a dit:

«Quand un concert de mesures contraires aux lois a été établi

pour _forcer_ l'abaissement des salaires, il est impossible de le

justifier. Un tel fait est nécessairement _injuste_ et _abusif_;

car _forcer_ l'abaissement des salaires, c'est produire, par un

pacte aussi illicite que contraire à l'humanité, un abaissement de

salaires qui ne serait pas résulté des circonstances industrielles

et de la libre concurrence; d'où il suit que l'emploi de ces mots

_injustement_ et _abusivement_ choque le bon sens.»

Ainsi, comment a-t-on justifié l'élimination qu'on a faite des mots

_injustement_ et _abusivement_? On a dit: C'est un pléonasme; le mot

_forcer_ remplace tout cela.

Mais, messieurs, quand il s'est agi des ouvriers, on n'a plus mis

le mot _forcer_, et dès lors les ouvriers n'ont plus la même chance

de défense; on a mis seulement qu'ils ne pourraient _enchérir_

les salaires, non plus en _forcer injustement ou abusivement_

l'élévation, mais les _enchérir_ seulement. Il y a encore là, au

moins dans la rédaction, un vice, une inégalité qui vient s'enter sur

l'inégalité bien plus grave dont j'ai parlé tout à l'heure.

Tel est, messieurs, le système de la commission, système qui, selon

moi, est vicieux de tout point, vicieux théoriquement, et vicieux

pratiquement, système qui nous laisse dans une incertitude complète

sur ce que c'est que le délit. Est-ce la coalition, est-ce le

chômage, est-ce l'abus, est-ce la force? On n'en sait rien. Je défie

qui que ce soit, l'esprit le plus logique, de voir où commence et

où finit l'impunité. Vous me dites: «La coalition est un délit.

Cependant vous pouvez nommer une commission.»--Mais je ne suis pas

sûr de pouvoir nommer une commission et envoyer des délégués, quand

votre rapport est plein de considérations, desquelles il résulte que

la coalition est l'essence même du délit.

Je dis ensuite que, pratiquement, votre loi est pleine d'inégalités;

elle ne s'applique pas exactement et proportionnellement aux deux

partis dont vous voulez faire cesser l'antagonisme. Singulière

manière de faire cesser l'antagonisme entre deux partis, que de les

traiter d'une manière inégale!

Quant au système de M. Morin, je ne m'y arrêterai pas longtemps;

il est parfaitement clair, parfaitement lucide; il repose sur un

principe inébranlable et admis par tout le monde: liberté dans

l'usage et répression dans l'abus. Il n'y a pas d'intelligence

quelconque qui ne donne son adhésion à un pareil principe.

Demandez au premier venu, à qui vous voudrez, si la loi est injuste,

partiale lorsqu'elle se contente de réprimer l'intimidation, la

violence? Tout le monde vous dira: Ce sont là de vrais délits.

D'ailleurs, les lois sont faites pour les ignorants comme pour

les savants. Il faut que la définition d'un délit saisisse les

intelligences, il faut que la conscience y donne son assentiment;

il faut qu'en lisant la loi on dise: En effet, c'est un délit.

Vous parlez du respect des lois; c'est là une partie constitutive

du respect des lois. Comment voulez-vous qu'on respecte une loi

inintelligente et inintelligible? Cela est impossible. (Approbation à

gauche.)

Ce qui se passe ici, messieurs, me semble tirer quelque importance

de l'analogie parfaite avec ce qui s'est passé dans un autre pays,

dont a parlé hier M. de Vatimesnil, l'Angleterre, qui a une si grande

expérience en matière de coalitions, de luttes, de difficultés de

cette nature. Je crois que cette expérience vaut la peine d'être

consultée et apportée à cette tribune.

On vous a parlé des nombreuses et formidables coalitions qui s'y sont

manifestées depuis l'abrogation de la loi ou des lois; mais on ne

vous a rien dit de celles qui avaient eu lieu auparavant. C'est ce

dont il fallait parler aussi; car, pour juger les deux systèmes, il

faut les comparer.

Avant 1824, l'Angleterre avait été désolée par des coalitions si

nombreuses, si terribles, si énergiques, qu'on avait opposé à ce

fléau trente-sept statuts dans un pays où, comme vous le savez,

l'antiquité fait, pour ainsi dire, partie de la loi, où l'on respecte

des lois même absurdes, uniquement parce qu'elles sont anciennes.

Il faut que ce pays ait été bien travaillé, bien tourmenté par le

mal pour qu'il se soit décidé à faire, coup sur coup, et dans un

court espace de temps, trente-sept statuts, tous plus énergiques

les uns que les autres. Eh bien! qu'est-il arrivé? On n'en est pas

venu à bout; le mal allait toujours s'aggravant. Un beau jour on

s'est dit: Nous avons essayé bien des systèmes, trente-sept statuts

ont été faits; essayons si nous pourrons réussir par un moyen bien

simple, la justice et la liberté.--Je voudrais que l'on appliquât ce

raisonnement dans bien des questions, et l'on trouverait que leur

solution n'est pas si difficile qu'on le pense; mais enfin, cette

fois, on a fait et appliqué ce raisonnement en Angleterre.

Donc, en 1824, une loi intervint sur la proposition de M. Hume,

proposition qui ressemblait tout à fait à celle de MM. Doutre,

Greppo, Benoît et Fond: c'était l'abrogation complète, totale, de ce

qui avait existé jusqu'alors. La justice, en Angleterre, se trouva

alors désarmée en face des coalitions, même contre la violence,

l'intimidation et les menaces, faits qui cependant viennent aggraver

la coalition. À ces faits-là on ne pouvait appliquer que les lois

relatives aux menaces, aux rixes accidentelles qui ont lieu dans

les rues; de sorte que, l'année d'après, en 1825, le ministre de la

justice vint demander une loi spéciale qui laisserait la liberté

complète aux coalitions, mais qui aggraverait la peine appliquée aux

violences ordinaires; le système de la loi de 1825 est là tout entier.

L'art. 3 porte: «Sera puni d'un emprisonnement et d'une amende,

etc..., quiconque par intimidation, menaces ou violences, aura...,

etc.»

Les mots _intimidation_, _menaces_ et _violences_ reviennent à chaque

phrase. Le mot coalition n'est pas même mentionné.

Et puis viennent deux autres articles extrêmement remarquables, que

l'on n'admettrait pas probablement en France, parce qu'ils sont

virtuellement renfermés dans cette maxime: Ce que la loi ne défend

pas est permis.

Il y est dit: «Ne seront pas passibles de cette peine ceux qui se

seront réunis, ceux qui se seront coalisés et auront cherché à

influer sur le taux des salaires, ceux qui seront entrés dans des

conventions verbales ou écrites, etc...»

Enfin, la liberté la plus large et la plus complète y est

expressément accordée.

Je dis qu'il y a de l'analogie dans la situation, car ce que vous

propose la commission, c'est l'ancien système anglais, celui des

statuts. La proposition de M. Doutre et de ses collègues, c'est la

proposition de M. Hume qui abolit tout, et qui ne laissait aucune

aggravation pour les violences qui étaient concertées, quoique l'on

ne puisse méconnaître que les violences méditées par un certain

nombre d'hommes offrent plus de dangers que la violence individuelle

commise dans la rue. Enfin la proposition de l'honorable M. Morin

répond parfaitement à celle qui a amené en Angleterre la loi

définitive de 1825.

Maintenant on vous dit: Depuis 1825, l'Angleterre ne se trouve pas

bien de ce système.--Elle ne s'en trouve pas bien! Mais je trouve,

moi, que vous vous prononcez sur cette question sans l'avoir assez

approfondie. J'ai parcouru l'Angleterre plusieurs fois, j'ai

interrogé sur cette question un grand nombre de manufacturiers. Eh

bien, je puis affirmer que jamais je n'ai rencontré une personne

qui ne s'en applaudît et qui ne fût très-satisfaite de ce que

l'Angleterre, en cette circonstance, a osé regarder la liberté

en face. Et c'est peut-être à cause de cela que, plus tard, dans

beaucoup d'autres questions, elle a osé encore regarder la liberté en

face.

Vous citez la coalition de 1832, qui, en effet, fut une coalition

formidable; mais il faut bien prendre garde et ne pas présenter les

faits isolément. Cette année-là, il y avait disette, le blé valait

95 schellings le quarter; il y avait famine, et cette famine a duré

plusieurs années...

M. DE VATIMESNIL, _rapporteur_. J'ai cité la coalition de 1842.

M. BASTIAT. Il y a eu une famine en 1832 et une autre plus forte en

1842.

M. LE RAPPORTEUR. J'ai parlé de la coalition de 1842.

M. BASTIAT. Mon argumentation s'applique avec plus de force encore

à l'année 1842. Dans ces temps de disette, qu'arrive-t-il? C'est

que les revenus de presque toute la population servent à acheter

les objets nécessaires à leur subsistance. On n'achète pas d'objets

manufacturés, les ateliers chôment, on est obligé de renvoyer

beaucoup d'ouvriers; il y a concurrence de bras, et les salaires

baissent.

Eh bien, lorsque, dans les salaires, une grande baisse se manifeste,

et que cela se combine avec une famine épouvantable, il n'est pas

étonnant que, dans un pays de liberté complète, des coalitions se

forment.

C'est ce qui a lieu en Angleterre. Est-ce qu'on a changé de loi pour

cela? Pas du tout.

On a vu les causes de ces coalitions, mais on les a bravées. On a

puni les menaces, les violences, partout où elles se manifestaient,

mais on n'a pas fait autre chose.

On vous a présenté un tableau effrayant de ces associations, et on a

dit qu'elles tendaient à devenir politiques.

Messieurs, à l'époque dont je parle, il s'agitait une grande question

en Angleterre, et cette question était envenimée encore par les

circonstances, par la disette; il y avait lutte entre la population

industrielle et les propriétaires, c'est-à-dire l'aristocratie qui

voulait vendre le blé le plus cher possible, et qui, pour cela,

prohibait les blés étrangers. Qu'est-il arrivé? Ces unions, qu'on

appelait hier plaisamment _trade-unions_, ces unions, qui jouissaient

de la liberté de coalition, voyant que tous les efforts faits par

leur coalition n'étaient pas parvenus à faire élever le taux des

salaires...

_Une voix._ C'est ce qui est mauvais.

M. BASTIAT. Vous dites que c'est un mal; je dis, au contraire, que

c'est un grand bien. Les ouvriers se sont aperçus que le taux des

salaires ne dépendait pas des patrons, mais d'autres lois sociales,

et ils se dirent: «Pourquoi nos salaires ne se sont-ils pas élevés?

La raison en est simple: c'est parce qu'il nous est défendu de

travailler pour l'étranger, ou du moins de recevoir en payement

du blé étranger. C'est donc à tort que nous nous en prenons à nos

patrons; il faut nous en prendre à cette classe aristocratique

qui non-seulement possède le sol, mais encore qui fait la loi, et

nous n'aurons d'influence sur les salaires que lorsque nous aurons

reconquis nos droits politiques.»

_À gauche._ Très-bien! très-bien!

M. BASTIAT. En vérité, messieurs, trouver quelque chose

d'extraordinaire dans cette conduite si simple et si naturelle

des ouvriers anglais, c'est presque apporter à cette tribune

une protestation contre le suffrage universel en France. (Nouvel

assentiment à gauche.)

Il résulte de là que les ouvriers anglais ont appris une grande

leçon par la liberté; ils ont appris qu'il ne dépendait pas de leurs

patrons d'élever ou d'abaisser le taux des salaires; et aujourd'hui

l'Angleterre vient de traverser deux ou trois années très-difficiles

par suite de la pourriture des pommes de terre, du manque de récolte,

de la manie des chemins de fer, et par suite aussi des révolutions

qui ont désolé l'Europe et fermé les débouchés à ses produits

industriels; jamais elle n'avait passé par des crises semblables.

Cependant il n'y a pas eu un fait de coalition répréhensible et pas

un seul fait de violence; les ouvriers y ont renoncé par suite de

leur expérience; c'est là un exemple à apporter et à méditer dans

notre pays. (Approbation à gauche.)

Enfin il y a une considération qui me frappe et qui est plus

importante que tout cela. Vous voulez le respect des lois, et vous

avez bien raison; mais il ne faut pas oblitérer le sens de la justice

chez les hommes.

Voilà deux systèmes en présence, celui de la commission et celui de

M. Morin.

Figurez-vous qu'alternativement, en vertu de l'un et de l'autre

système, on traduise des ouvriers en justice. Eh bien! voilà des

ouvriers traduits en justice en vertu de la loi actuelle sur les

coalitions; ils ne savent même pas ce qu'on leur demande; ils

ont cru qu'ils avaient le droit, jusqu'à un certain point, de se

coaliser, de se concerter, et vous le reconnaissez vous-mêmes dans

une certaine mesure. Ils disent: Nous avons mangé notre pécule, nous

sommes ruinés; ce n'est pas notre faute, c'est celle de la société

qui nous tourmente, de patrons qui nous vexent, de la justice qui

nous poursuit. Ils se présentent devant les tribunaux l'irritation

dans le coeur, ils se posent en victimes, et non-seulement ils

résistent, mais ceux qui ne sont pas poursuivis sympathisent avec

eux; la jeunesse, toujours si ardente, les publicistes se mettent de

leur côté. Croyez-vous que ce soit là une position bien belle, bien

favorable pour la justice du pays?

Au contraire, poursuivez des ouvriers en vertu du système de M.

Morin; qu'ils soient traduits devant la justice; que le procureur

de la République dise: Nous ne vous poursuivons pas parce que vous

vous êtes coalisés, vous étiez parfaitement libres. Vous avez demandé

une augmentation de salaires, nous n'avons rien dit; vous vous êtes

concertés, nous n'avons rien dit; vous avez voulu le chômage, nous

n'avons rien dit; vous avez cherché à agir par la persuasion sur vos

camarades, nous n'avons rien dit. Mais vous avez employé les armes,

la violence, la menace; nous vous avons traduits devant les tribunaux.

L'ouvrier que vous poursuivrez ainsi courbera la tête, parce qu'il

aura le sentiment de son tort, et qu'il reconnaîtra que la justice de

son pays a été impartiale et juste. (Très-bien!)

Je terminerai, messieurs, par une autre considération, et c'est

celle-ci:

Selon moi, il y a une foule de questions agitées maintenant parmi

les classes ouvrières, et au sujet desquelles, dans mon opinion

très-intime et très-profonde, les ouvriers s'égarent; et j'appelle

votre attention sur ce point: toujours lorsqu'une révolution éclate

dans un pays où il y a plusieurs classes échelonnées, superposées et

où la première classe s'était attribué certains priviléges, c'est la

seconde qui arrive; elle avait invoqué naturellement le sentiment

du droit et de la justice pour se faire aider par les autres. La

révolution se fait; la seconde classe arrive. Elle ne tarde pas

le plus souvent à se constituer aussi des priviléges. Ainsi de la

troisième, ainsi de la quatrième. Tout cela est odieux, mais c'est

toujours possible, tant qu'il y a en bas une classe qui peut faire

les frais de ces priviléges qu'on se dispute.

Mais il est arrivé ceci, qu'à la révolution de Février, c'est

la nation tout entière, le peuple tout entier, dans toutes les

profondeurs de ses masses, qui est arrivé, ou qui peut arriver, par

l'élection, par le suffrage universel, à se gouverner lui-même. Et

alors, par un esprit d'imitation que je déplore, mais qui me semble

assez naturel, il a pensé qu'il pourrait guérir ses souffrances en

se constituant aussi des priviléges, car je regarde le _droit au

crédit_, le _droit au travail_ et bien d'autres prétentions, comme de

véritables priviléges. (Mouvement.)

Et en effet, messieurs, ils pourraient lui être accordés, si

au-dessous de lui, ou à sa portée, il y avait une autre classe encore

plus nombreuse, trois cents millions de Chinois, par exemple, qui

pussent en faire les frais. (Rires d'assentiment.) Or cela n'existe

pas; c'est pourquoi chacun des priviléges, les hommes du peuple se

les payeraient les uns aux autres, sans profit possible pour eux, au

moyen d'un appareil compliqué et en subissant, au contraire, toute la

déperdition causée par l'appareil.

Eh bien! l'Assemblée législative pourra être appelée à lutter contre

ces prétentions, qu'il ne faut pas traiter trop légèrement, parce

que, malgré tout, elles sont sincères. Vous serez obligés de lutter.

Comment lutteriez-vous avec avantage si vous refoulez la classe

ouvrière lorsqu'elle ne demande rien que de raisonnable; lorsqu'elle

demande purement et simplement justice et liberté? Je crois que vous

acquerrez une grande force en donnant ici une preuve d'impartialité;

vous serez mieux écoutés, vous serez regardés comme le tuteur de

toutes les classes et particulièrement de cette classe, si vous

vous montrez complétement impartial et juste envers elle. (Vive

approbation à gauche.)

En résumé, je repousse le projet de la commission, parce qu'il n'est

qu'un Expédient, et que le caractère de tout expédient, c'est la

faiblesse et l'injustice. J'appuie la proposition de M. Morin, parce

qu'elle se fonde sur un Principe; et il n'y a que les principes

qui aient la puissance de satisfaire les esprits, d'entraîner les

coeurs, et de se mettre à l'unisson des consciences. On nous a dit:

Voulez-vous donc proclamer la liberté par un amour platonique de

la liberté? Pour ce qui me regarde, je réponds: Oui. La liberté

peut réserver aux nations quelques épreuves, mais elle seule les

éclaire, les élève et les moralise. Hors de la liberté, il n'y a

qu'Oppression, et, sachez-le bien, amis de l'ordre, le temps n'est

plus, s'il a jamais existé, où l'on puisse fonder sur l'Oppression

l'union des classes, le respect des lois, la sécurité des intérêts et

la tranquillité des peuples.

RÉFLEXIONS

SUR L'AMENDEMENT DE M. MORTIMER-TERNAUX[79].

[Note 79: À l'Assemblée législative, dans la séance du 1er avril

1850, pendant la discussion du budget de l'instruction publique,

M. Mortimer-Ternaux, représentant du peuple, proposa, par voie

d'amendement, une diminution de 300,000 francs sur la dépense des

lycées et des colléges, établissements fréquentés par les enfants de

la classe moyenne.

Sur cette question, les représentants de l'extrême gauche votèrent

avec l'extrême droite. L'amendement mis aux voix fut rejeté par une

faible majorité.

Dès le lendemain, Bastiat publia, sur ce vote, dans une feuille

quotidienne, l'opinion que nous reproduisons.

(_Note de l'éditeur._)]

Aux Démocrates.

Non, je ne me trompe pas; je sens battre dans ma poitrine un coeur

démocratique. Comment donc se fait-il que je me trouve si souvent

en opposition avec ces hommes qui se proclament les représentants

exclusifs de la Démocratie?

Il faut pourtant s'entendre. Ce mot a-t-il deux significations

opposées?

Il me semble, à moi, qu'il y a un enchaînement entre cette aspiration

qui pousse tous les hommes vers leur perfectionnement matériel,

intellectuel et moral, et les facultés dont ils ont été doués pouf

réaliser cette aspiration.

Dès lors, je voudrais que chaque homme eût, sous sa responsabilité,

la libre disposition, administration et contrôle de sa propre

personne, de ses actes, de sa famille, de ses transactions, de ses

associations, de son intelligence, de ses facultés, de son travail,

de son capital et de sa propriété.

C'est de cette manière qu'aux États-Unis on entend la liberté, la

démocratie. Chaque citoyen veille avec un soin jaloux à rester maître

de lui-même. C'est par là que le pauvre espère sortir de la pauvreté;

c'est par là que le riche espère conserver la richesse.

Et, en effet, nous voyons qu'en très-peu de temps ce régime a fait

parvenir les Américains à un degré d'énergie, de sécurité, de

richesse et d'égalité dont les annales du genre humain n'offrent

aucun autre exemple.

Cependant, là, comme partout, il y a des hommes qui ne se feraient

pas scrupule de porter atteinte, pour leur avantage personnel, à la

liberté et à la propriété de leurs concitoyens.

C'est pourquoi la LOI intervient, sous la sanction de la Force

commune, pour prévenir et réprimer ce penchant désordonné.

Chacun concourt, en proportion de sa fortune, au maintien de cette

Force. Ce n'est pas là, comme on l'a dit, _sacrifier une partie de

sa liberté pour conserver l'autre_. C'est, au contraire, le moyen le

plus simple, le plus juste, le plus efficace et le plus économique de

garantir la liberté de tous.

Et un des problèmes les plus difficiles de la politique, c'est de

mettre les dépositaires de cette Force commune hors d'état de faire

eux-mêmes ce qu'ils sont chargés d'empêcher.

Les Démocrates français, à ce qu'il paraît, voient les choses sous un

jour tout différent.

Sans doute, comme les Démocrates américains, ils condamnent,

repoussent et flétrissent la Spoliation que les citoyens seraient

tentés d'exercer de leur chef, les uns à l'égard des autres,--toute

atteinte portée à la propriété, au travail, à la liberté par un

individu au préjudice d'un autre individu.

Mais cette Spoliation, qu'ils repoussent entre individus, ils la

regardent comme un moyen d'égalisation; et en conséquence ils la

confient à la _Loi_, à la _Force commune_, que je croyais instituées

pour l'empêcher.

Ainsi, pendant que les Démocrates américains, après avoir chargé

la Force commune de châtier la Spoliation individuelle, sont

très-préoccupés de la crainte que cette Force ne devienne elle-même

spoliatrice, faire de cette Force un instrument de Spoliation, paraît

être le fond même et l'âme du système des Démocrates français.

À ce système, ils donnent les grands noms d'organisation,

association, fraternité, solidarité. Par là, ils ôtent tout scrupule

aux appétits les plus brutaux.

«Pierre est pauvre, Mondor est riche; ne sont-ils pas frères? ne

sont-ils pas solidaires? ne faut-il pas les associer, les organiser?

Donc, qu'ils partagent, et tout sera pour le mieux. Il est vrai

que Pierre ne doit pas prendre à Mondor, ce serait inique. Mais

nous ferons des Lois, nous créerons des Forces qui se chargeront de

l'opération. Ainsi la résistance de Mondor deviendra factieuse, et la

conscience de Pierre pourra être tranquille.»

Dans le cours de cette législature, il s'est présenté des occasions

où la Spoliation se montre sous un aspect spécialement hideux. C'est

celle que la Loi met en oeuvre au profit du riche et au détriment du

pauvre.

Eh bien! même dans ce cas, on voit la Montagne battre des mains. Ne

serait-ce pas qu'elle veut, avant tout, s'assurer le principe? Une

fois qu'avec l'appui de la majorité, la Spoliation légale du pauvre

au profit du riche sera systématisée, comment repousser la Spoliation

légale du riche au profit du pauvre?

Malheureux pays, où les Forces sacrées qui devaient être instituées

pour maintenir chacun dans son droit sont détournées à accomplir

elles-mêmes la violation des droits!

Nous avons vu hier à l'Assemblée législative une scène de cette

abominable et funeste comédie, qu'on pourrait bien appeler, la

_comédie des dupes_.

Voici de quoi il s'agissait:

Tous les ans, 300,000 enfants arrivent à l'âge de 12 ans. Sur ces

300,000 enfants, 10,000 peut-être entrent dans les colléges et lycées

de l'État. Leurs parents sont-ils tous riches? Je n'en sais rien.

Mais ce qu'on peut affirmer de la manière la plus certaine, c'est

qu'ils sont les plus riches de la nation.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 38 / 42 段