Maintenant il y a des personnes qui se préoccupent, et avec raison,

de la sécurité. Je m'en préoccupe aussi et autant que qui que ce

soit; c'est un bien aussi précieux que les deux autres; mais nous

sommes dans un pays habitué à être tellement gouverné qu'on ne peut

s'imaginer qu'il puisse y avoir un peu d'ordre et de sécurité avec

moins de réglementation. Je crois que c'est précisément dans cette

surabondance de gouvernement que se trouve la cause de presque tous

les troubles, les agitations, les révolutions dont nous sommes les

tristes témoins et quelquefois les victimes.

Voyons ce que cela implique.

La société se divise alors en deux parties: les exploitants et les

exploités. (Allons donc!--Longue interruption.)

_Une voix à droite._ Ce n'est pas une telle distinction qui peut

ramener la paix.

M. BASTIAT. Messieurs, il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque; je ne

fais aucune espèce d'allusion, ni à la propriété, ni au capital; je

parle seulement de 1,800 millions qui sont payés d'un côté et qui

sont reçus de l'autre. J'ai peut-être eu tort de dire _exploités_,

car, dans ces 1,800 millions, il y en a une partie considérable qui

va à des hommes qui rendent des services très-réels. Je retire donc

l'expression. (Rumeurs au pied de la tribune.)

M. LE PRÉSIDENT. Messieurs, gardez donc le silence; vous n'êtes là

qu'à la condition de garder le silence plus que tous les autres.

M. BASTIAT. Je veux faire observer que cet état de choses, cette

manière d'être, ces immenses dépenses du gouvernement doivent

toujours être justifiées ou expliquées de quelque façon; par

conséquent, cette prétention du gouvernement de tout faire, de tout

diriger, de tout gouverner, a dû faire naître naturellement une

pensée dangereuse dans le pays: cette population qui est au-dessous

attend tout du gouvernement, elle attend l'impossible de ce

gouvernement. (Très-bien! très-bien!)

Nous parlons des vignerons: j'ai vu des vignerons les jours de

grêle, les jours où ils sont ruinés; ils pleurent, mais ils ne se

plaignent pas du gouvernement; ils savent qu'entre la grêle et lui

n'existe aucune connexité. Mais lorsque vous induisez la population

à croire que tous les maux qui n'ont pas un caractère aussi abrupt

que la grêle, que tous les autres maux viennent du gouvernement,

que le gouvernement le laisse croire lui-même, puisqu'il ne reçoit

cette énorme contribution qu'à la condition de faire quelque bien

au peuple; il est évident que, lorsque les choses en sont là, vous

avez des révolutions perpétuelles dans le pays, parce qu'à raison du

système financier dont je parlais tout à l'heure, le bien que peut

faire le gouvernement n'est rien en comparaison du mal qu'il fait

lui-même par les contributions qu'il soutire.

Alors le peuple, au lieu d'être mieux, est plus mal, il souffre,

il s'en prend au gouvernement; et il ne manque pas d'hommes

dans l'opposition qui viennent et qui lui disent: Voyez-vous ce

gouvernement qui vous a promis ceci, promis cela..., qui devait

diminuer tous les impôts, vous combler de bienfaits; voyez-vous

ce gouvernement comme il tient ses promesses! Mettez-nous à sa

place, et vous verrez comme nous ferons autre chose! (Hilarité

générale.--Marques d'approbation.) Alors on renverse le gouvernement.

Et cependant les hommes qui arrivent au pouvoir se trouvent

précisément dans la même situation que ceux qui les ont précédés;

ils sont obligés de retirer peu à peu toutes leurs promesses; ils

disent à ceux qui les pressent de les réaliser: Le temps n'est pas

venu, mais comptez sur l'amélioration de la situation, comptez

sur les exportations, comptez sur une prospérité future. Mais,

comme, en réalité, ils ne font pas plus que leurs prédécesseurs,

on a plus de griefs contre eux, on finit par les renverser, et

l'on marche de révolution en révolution. Je ne crois pas qu'une

révolution soit possible là où le gouvernement n'a d'autres

relations avec les citoyens que de garantir à chacun sa sécurité,

sa liberté. (Très-bien! très-bien!) Pourquoi se révolte-t-on contre

un gouvernement? C'est parce qu'il manque à sa promesse. Avez-vous

jamais vu le peuple se révolter contre la magistrature, par exemple?

Elle a mission de rendre la justice et la rend; nul ne songe à lui

demander plus. (Très-bien!)

Persuadez-vous bien d'une chose, c'est que l'amour de l'ordre,

l'amour de la sécurité, l'amour de la tranquillité n'est un monopole

pour personne. Il existe, il est inhérent à la nature humaine.

Interrogez tous ces hommes mécontents, parmi lesquels il y a bien

quelques perturbateurs sans doute... Eh! mon Dieu, il y a toujours

des exceptions. Mais interrogez les hommes de toutes les classes,

ils vous diront tous combien, dans ce temps-ci, ils sont effrayés de

voir l'ordre compromis; ils aiment l'ordre, ils l'aiment au point

de lui faire de grands sacrifices, des sacrifices d'opinion et des

sacrifices de liberté; nous le voyons tous les jours. Eh bien! ce

sentiment serait assez fort pour maintenir la sécurité, surtout si

les opinions contraires n'étaient pas sans cesse alimentées par la

mauvaise constitution du gouvernement.

Je n'ajouterai qu'un mot relativement à la sécurité.

Je ne suis pas un profond jurisconsulte, mais je crois véritablement

que si le gouvernement était renfermé dans les limites dont je parle,

et que toute la force de son intelligence, de sa capacité fût dirigée

sur ce point-là: améliorer les conditions de sécurité des hommes, je

crois qu'on pourrait faire dans cette carrière des progrès immenses.

Je ne crois pas que l'art de réprimer les délits et les vices, de

moraliser et de réformer les prisonniers, ait fait encore tous les

progrès qu'il peut faire. Je dis et je répète que si le gouvernement

excitait moins de jalousies, d'un côté, moins de préjugés, d'un

autre côté, et que toutes ses forces pussent être dirigées vers

l'amélioration civile et pénale, la société aurait tout à y gagner.

Je m'arrête. J'ai une conviction si profonde que les idées que

j'apporte à cette tribune remplissent toutes les conditions d'un

programme gouvernemental, qu'elles concilient tellement la liberté,

la justice, les nécessités financières et le besoin de l'ordre et

tous les grands principes qui soutiennent les peuples et l'humanité;

j'ai cette conviction si bien arrêtée, que j'ai peine à croire qu'on

puisse taxer ce projet d'utopie. Et, au contraire, il me semble

véritablement que si Napoléon, par exemple, revenait dans ce monde

(Exclamations à droite) et qu'on lui dît: Voilà deux systèmes;

dans l'un, il s'agit de restreindre, de limiter les attributions

gouvernementales et par conséquent les impôts; dans l'autre, il

s'agit d'étendre indéfiniment les attributions gouvernementales et

par conséquent les impôts, et par suite il faut faire accepter à

la France les droits réunis,--j'ai la conviction et j'affirme que

Napoléon dirait que la véritable utopie est de ce dernier côté, car

il a été bien plus difficile d'établir les droits réunis, qu'il ne

le serait d'entrer dans le système que je viens de proclamer à cette

tribune.

Maintenant on me demandera pourquoi je refuse aujourd'hui et

sur-le-champ l'impôt, des boissons; je le dirai. Je viens d'exposer

le système, la théorie dans laquelle je voudrais que le gouvernement

entrât. Mais comme je n'ai jamais vu un gouvernement qui voulût

exécuter sur lui ce qu'il regarde comme une sorte de demi-suicide,

retrancher toutes les attributions qui ne lui sont pas essentielles,

je me vois obligé de le forcer, et je ne le puis qu'en lui refusant

les moyens de persévérer dans une voie funeste. C'est pour cela que

j'ai voté pour la réduction de l'impôt du sel; c'est pour cela que

j'ai voté pour la réforme postale; c'est pour cela que je voterai

contre l'impôt des boissons. (Assentiment à gauche.)

C'est ma conviction intime que la France, si elle a foi, si elle

a confiance en elle-même, si elle a la certitude qu'on ne viendra

pas l'attaquer, du moment qu'elle est décidée à ne pas attaquer les

autres, c'est ma conviction intime qu'il est facile de diminuer les

dépenses publiques dans une proportion énorme, et que, même avec la

suppression de l'impôt sur les boissons, il restera suffisamment,

non-seulement pour aligner les recettes avec les dépenses, mais

encore pour diminuer la dette publique. (Marques nombreuses

d'approbation.)

DISCOURS

SUR LA RÉPRESSION DES COALITIONS INDUSTRIELLES[78].

[Note 78: Les articles 413, 415 et 416 du Code pénal punissent, mais

d'une manière bien inégale, les coalitions des patrons et celles des

ouvriers. Une proposition d'abroger ces trois articles avait été

renvoyée par l'Assemblée législative à l'examen d'une commission,

qui ne la jugea pas admissible et pensa qu'il était indispensable de

maintenir les dispositions répressives, en les modifiant, toutefois,

pour les rendre impartiales.

Ce but, il est permis de le dire, ne fut pas atteint par les

modifications formulées. M. Morin, manufacturier et représentant de

la Drôme, persuadé que la seule base sur laquelle puisse s'établir le

bon accord entre les ouvriers et les patrons, c'est l'égalité devant

la loi, voulut amender les conclusions de la commission conformément

à ce principe. L'amendement qu'il présenta fut appuyé par Bastiat,

dans la séance du 17 novembre 1849.

(_Note de l'éditeur._)]

CITOYENS REPRÉSENTANTS,

Je viens appuyer l'amendement de mon honorable ami M. Morin; je ne

puis pas l'appuyer sans examiner aussi le projet de la commission.

Il est impossible de discuter l'amendement de M. Morin, sans entrer,

pour ainsi dire involontairement, dans la discussion générale, car

cela oblige à discuter aussi la proposition de la commission.

En effet, l'amendement de M. Morin n'est pas seulement une

modification à la proposition principale; il oppose un système à un

autre système, et pour se décider il faut bien comparer.

Citoyens, je n'apporte dans cette discussion aucun esprit de parti,

aucun préjugé de classe, je ne parlerai pas aux passions; mais

l'Assemblée voit que mes poumons ne peuvent lutter contre des orages

parlementaires; j'ai besoin de sa plus bienveillante attention.

Pour apprécier le système de la commission, permettez-moi de rappeler

quelques paroles de l'honorable rapporteur, M. de Vatimesnil. Il

disait: «Il y a un principe général dans les articles 44 et suivants

du Code pénal; ce principe général est celui-ci: La coalition,

soit entre patrons, soit entre ouvriers, constitue un délit, à

une condition, c'est qu'il y ait eu tentative ou commencement

d'exécution.» Cela est écrit dans la loi, et c'est ce qui répond tout

de suite à une observation présentée par l'honorable M. Morin. Il

vous a dit: «Les ouvriers ne pourront donc pas se réunir, venir chez

leur patron débattre honorablement avec lui (c'est l'expression dont

il s'est servi), débattre honorablement avec lui leurs salaires!»

«Pardonnez-moi, ils pourront se réunir, ajoute M. de Vatimesnil,

ils le pourront parfaitement, ils le pourront soit en venant tous,

soit en nommant des commissions, pour traiter avec leurs patrons;

pas de difficulté quant à cela; le délit, aux termes du Code, ne

commence que quand il y a eu tentative ou commencement d'exécution de

coalition, c'est-à-dire lorsque, après avoir débattu les conditions,

et malgré l'esprit de conciliation que les patrons, dans leur propre

intérêt, apportent toujours dans ces sortes d'affaires, on leur dit:

«Mais, après tout, comme vous ne nous donnez pas tout ce que nous

vous demandons, nous allons nous retirer, et nous allons, _par notre

influence, par des influences qui sont bien connues et qui tiennent

à l'identité d'intérêt et à la camaraderie_, nous allons déterminer

tous les autres ouvriers des autres ateliers à se mettre en chômage.»

Après cette lecture, je me demande où est le délit;--car dans cette

Assemblée, il ne peut y avoir, ce me semble, sur une pareille

question, ce qu'on appelle majorité ou minorité systématique. Ce que

nous voulons tous, c'est réprimer des délits; ce que nous cherchons

tous, c'est de ne pas introduire dans le Code pénal des délits

fictifs, imaginaires, pour avoir le plaisir de les punir.

Je me demande où est le délit. Est-il dans la coalition,--dans le

chômage,--dans l'influence à laquelle on fait allusion? On dit:

C'est la coalition elle-même qui constitue le délit. J'avoue que je

ne puis admettre cette doctrine, parce que le mot _coalition_ est

synonyme d'association; c'est la même étymologie, le même sens. La

coalition, abstraction faite du but qu'elle se propose, des moyens

qu'elle emploie, ne peut être considérée comme un délit, et M. le

rapporteur le sent lui-même; car répondant à M. Morin, qui demandait

si les ouvriers pouvaient débattre avec les patrons les salaires,

l'honorable M. de Vatimesnil disait: «Ils le pourront certainement;

ils pourront se présenter isolément ou tous ensemble, _nommer des

commissions_.» Or, pour nommer des commissions, il faut certainement

s'entendre, se concerter, s'associer; il faut faire une coalition.

À strictement parler, ce n'est donc pas dans le fait même de la

coalition qu'est le délit.

Cependant on voudrait l'y mettre, et l'on dit: «Il faut qu'il y ait

un commencement d'exécution.» Mais le commencement d'exécution d'une

action innocente peut-il rendre cette action coupable? Je ne le

crois pas. Si une action est mauvaise en elle-même, il est certain

que la loi ne peut l'atteindre qu'autant qu'il y a un commencement

d'exécution. Je dirai même: C'est le commencement d'exécution qui

fait l'existence de l'action. Votre langage, au contraire, revient

à celui-ci: «Le regard est un délit, mais il ne devient un délit

que lorsqu'on commence à regarder.» M. de Vatimesnil reconnaît

lui-même qu'on ne peut pas aller rechercher la pensée d'une action

coupable. Or, quand l'action est innocente en elle-même, et qu'elle

se manifeste par des faits innocents, il est évident que cela

n'incrimine pas et ne peut jamais changer sa nature.

Maintenant, qu'est-ce que l'on entend par ces mots «commencement

d'exécution?»

Une coalition peut se manifester, peut commencer à être exécutée

de mille manières différentes. Mais non, on ne s'occupe pas de

ces mille manières, on se concentre sur le chômage. En ce cas, si

c'est le chômage qui est nécessairement le commencement d'exécution

de la coalition, dites donc que le chômage est, par lui-même, un

délit; punissez donc le chômage; dites que le chômage sera puni; que

quiconque aura refusé de travailler au taux qui ne lui convient pas

sera puni. Alors votre loi sera sincère.

Mais y a-t-il une conscience qui puisse admettre que le chômage, en

lui-même, indépendamment des moyens qu'on emploie, est un délit?

Est-ce qu'un homme n'a pas le droit de refuser de vendre son travail

à un taux qui ne lui convient pas?

On me répondra: Tout cela est vrai quand il s'agit d'un homme isolé,

mais cela n'est pas vrai quand il s'agit d'hommes qui sont associés

entre eux.

Mais, messieurs, une action qui est innocente en soi n'est pas

criminelle parce qu'elle se multiplie par un certain nombre d'hommes.

Lorsqu'une action est mauvaise en elle-même, je conçois que, si cette

action est faite par un certain nombre d'individus, on puisse dire

qu'il y a aggravation; mais quand elle est innocente en elle-même,

elle ne peut pas devenir coupable parce qu'elle est le fait d'un

grand nombre d'individus. Je ne conçois donc pas comment on peut

dire que le chômage est coupable. Si un homme a le droit de dire à

un autre: «Je ne veux pas travailler à telle ou telle condition,»

deux ou trois mille hommes ont le même droit; ils ont le droit de

se retirer. C'est là un droit naturel, qui doit être aussi un droit

légal.

Cependant on a besoin de jeter un vernis de culpabilité sur le

chômage, et alors comment s'y prend-on? On glisse entre parenthèse

ces mots: «Comme vous ne nous donnez pas ce que nous vous demandons,

nous allons nous retirer; nous allons, _par des influences qui

sont bien connues_ et qui tiennent à l'identité d'intérêt, à la

camaraderie...»

Voilà donc le délit; ce sont _les influences bien connues_, ce sont

les violences; les intimidations; c'est là qu'est le délit; c'est là

que vous devez frapper. Eh bien, c'est là que frappe l'amendement de

l'honorable M. Morin. Comment lui refuseriez-vous vos suffrages?

Mais on nous rapporte une autre suite de raisonnements et on dit ceci:

«La coalition porte les deux caractères qui peuvent la faire classer

dans le nombre des délits; la coalition est blâmable en elle, et

ensuite elle produit des conséquences funestes, funestes pour

l'ouvrier, funestes pour le patron, funestes pour la société tout

entière.»

D'abord, que la coalition soit blâmable, c'est précisément le point

sur lequel on n'est pas d'accord, _quod erat demonstrandum_, c'est

ce qu'il faut prouver; elle est blâmable selon le but qu'elle se

propose et surtout selon les moyens qu'elle emploie. Si la coalition

se borne à la force d'inertie, à la passiveté, si les ouvriers se

sont concertés, se sont entendus et qu'ils disent: Nous ne voulons

pas vendre notre marchandise, qui est du travail, à tel prix, nous

en voulons tel autre, et si vous refusez, nous allons rentrer dans

nos foyers ou chercher de l'ouvrage ailleurs,--il me semble qu'il est

impossible de dire que ce soit là une action blâmable.

Mais vous prétendez qu'elle est funeste. Ici, malgré tout le respect

que je professe pour le talent de M. le rapporteur, je crois qu'il

est entré dans un ordre de raisonnements au moins fort confus. Il

dit: Le chômage est nuisible au patron, car c'est une chose fâcheuse

pour le patron qu'un ou plusieurs ouvriers se retirent. Cela nuit à

son industrie, de manière que l'ouvrier porte atteinte à la liberté

du patron, et par suite à l'art. 13 de la Constitution.

En vérité, c'est là un renversement complet d'idées.

Quoi! je suis en face d'un patron, nous débattons le prix, celui

qu'il m'offre ne me convient pas, je ne commets aucune violence,

je me retire,--et vous dites que c'est moi qui porte atteinte à

la liberté du patron, parce que je nuis à son industrie! Faites

attention que ce que vous proclamez n'est pas autre chose que

l'esclavage. Car qu'est-ce qu'un esclave, si ce n'est l'homme forcé,

par la loi, de travailler à des conditions qu'il repousse? (_À

gauche._ Très-bien!)

Vous demandez que la loi intervienne parce que c'est moi qui viole

la propriété du patron; ne voyez-vous pas, au contraire, que c'est

le patron qui viole la mienne? S'il fait intervenir la loi pour que

sa volonté me soit imposée, où est la liberté, où est l'égalité? (_À

gauche._ Très-bien!)

Ne dites pas que je tronque votre raisonnement, car il est tout

entier dans le rapport et dans votre discours.

Vous dites ensuite que les ouvriers, quand ils se coalisent, se font

du tort à eux-mêmes, et vous partez de là pour dire que la loi doit

empêcher le chômage. Je suis d'accord avec vous que, dans la plupart

des cas, les ouvriers se nuisent à eux-mêmes. Mais c'est précisément

pour cela que je voudrais qu'ils fussent libres, parce que la liberté

leur apprendrait qu'ils se nuisent à eux-mêmes; et vous, vous en

tirez cette conséquence, qu'il faut que la loi intervienne et les

attache à l'atelier.

Mais vous faites entrer la loi dans une voie bien large et bien

dangereuse.

Tous les jours, vous accusez les socialistes de vouloir faire

intervenir la loi en toutes choses, de vouloir effacer la

responsabilité personnelle.

Tous les jours, vous vous plaignez de ce que, partout où il y a un

mal, une souffrance, une douleur, l'homme invoque sans cesse la loi

et l'État.

Quant à moi, je ne veux pas que, parce qu'un homme chôme et que par

cela même il dévore une partie de ses économies, la loi puisse lui

dire: «Tu travailleras dans cet atelier, quoiqu'on ne t'accorde pas

le prix que tu demandes.» Je n'admets pas cette théorie.

Enfin vous dites qu'il nuit à la société tout entière.

Il n'y a pas de doute qu'il nuit à la société; mais c'est le même

raisonnement; un homme juge qu'en cessant de travailler il obtiendra

un meilleur taux de salaire dans huit ou dix jours; sans doute c'est

une déperdition de travail pour la société, mais que voulez-vous

faire? Voulez-vous que la loi remédie à tout? C'est impossible; il

faudrait alors dire qu'un marchand qui attend, pour vendre son café,

son sucre, de meilleurs temps, nuit à la société; il faudrait donc

invoquer toujours la loi, toujours l'État!

On avait fait contre le projet de la commission une objection qu'il

me semble qu'on a traitée bien légèrement, trop légèrement, car

elle est fort-sérieuse. On avait dit: De quoi s'agit-il? Il y a des

patrons d'un côté, des ouvriers de l'autre; il s'agit de règlement de

salaires. Évidemment, ce qu'il faut désirer, le salaire se réglant

par le jeu naturel de l'offre et de la demande, c'est que la demande

et l'offre soient aussi libres, ou, si vous voulez, aussi contraintes

l'une que l'autre. Pour cela, il n'y a que deux moyens: il faut, ou

laisser les coalitions parfaitement libres, ou les supprimer tout à

fait.

On vous objecte,--et vous avouez--qu'il est tout à fait impossible

à votre loi de tenir la balance équitable; que les coalitions

d'ouvriers, se faisant toujours sur une très grande échelle et en

plein jour, sont bien plus faciles à saisir que les coalitions de

patrons.

Vous avouez la difficulté; mais vous ajoutez aussitôt: La loi ne

s'arrête pas à ces détails.--Je réponds qu'elle doit s'y arrêter. Si

la loi ne peut réprimer un prétendu délit qu'en commettant envers

toute une classe de citoyens la plus criante et la plus énorme des

injustices, elle doit s'arrêter. Il y a mille cas analogues où la loi

s'arrête.

Vous avouez vous-même que, sous l'empire de votre législation,

l'offre et la demande ne sont plus à deux de jeu, puisque la

coalition des patrons ne peut pas être saisie; et c'est évident:

deux, trois patrons, déjeunent ensemble, font une coalition, personne

n'en sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu'elle

se fait au grand jour.

Puisque les uns échappent à votre loi, et que les autres n'y

échappent pas, elle a pour résultat nécessaire de peser sur l'offre

et de ne pas peser sur la demande, d'altérer, au moins en tant

qu'elle agit, le taux naturel des salaires, et cela d'une manière

systématique et permanente. C'est ce que je ne puis pas approuver.

Je dis que, puisque vous ne pouvez pas faire une loi également

applicable à tous les intérêts qui sont en présence, puisque vous ne

pouvez leur donner l'égalité, laissez-leur la liberté, qui comprend

en même temps l'égalité.

Mais si l'égalité n'a pas pu être atteinte comme résultat dans le

projet de la commission, l'est-elle au moins sur le papier? Oui,

je crois que la commission, et j'en suis certain, a fait de grands

efforts pour atteindre au moins l'égalité apparente. Cependant elle

n'y a pas encore réussi, et, pour s'en convaincre, il suffit de

comparer l'art. 414 à l'art. 415, celui qui concerne les patrons

à celui qui concerne les ouvriers. Le premier est excessivement

simple; on ne peut s'y tromper; la justice quand elle poursuivra,--le

délinquant quand il se défendra,--sauront parfaitement à quoi s'en

tenir.

«Sera punie... 1º toute coalition entre ceux qui font travailler les

ouvriers, tendant à _forcer_ l'abaissement des salaires, s'il y a eu

tentative ou commencement d'exécution.»

J'appelle votre attention sur le mot _forcer_, qui ouvre une grande

latitude à la défense des patrons: il est vrai, diront-ils, que

nous nous sommes réunis deux ou trois; nous avons pris des mesures

pour produire la baisse des salaires mais nous n'avons pas essayé

de _forcer_.--C'est un mot très-important qui ne se trouve pas dans

l'article suivant.

En effet, l'article suivant est extrêmement élastique; il ne comprend

pas un seul fait, il en comprend un très-grand nombre.

«Toute coalition d'ouvriers pour faire cesser en même temps les

travaux, pour interdire le travail dans les ateliers, pour empêcher

de s'y rendre avant ou après certaines heures, et, en général, pour

suspendre, empêcher, enchérir les travaux (il n'y a pas _forcer_),

s'il y a tentative ou commencement d'exécution, etc.»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 37 / 42 段