Mais, messieurs, nous avons beau attaquer l'impôt, dire qu'il est

inégal, vexatoire, dispendieux, injuste, il y a une raison devant

laquelle tout le monde courbe la tête: c'est la nécessité. C'est

la nécessité qu'on invoque; c'est la nécessité qui vous engage à

porter à cette tribune des paroles pour justifier l'impôt; c'est

la nécessité, rien que la nécessité qui vous détermine. On craint

les embarras financiers, on craint les résultats d'une réforme (car

je puis bien l'appeler une réforme) qui aurait pour conséquence

immédiate de soustraire 100 millions au Trésor public: c'est donc de

la nécessité que je veux parler.

Messieurs, la nécessité, j'en conviens, elle existe, elle est

très-pressante. Oui, le bilan, non pas de la France, mais du

gouvernement français, peut se faire en bien peu de mots. Depuis

vingt ou vingt-cinq ans, les contribuables fournissent au Trésor

une somme qui, je crois, a doublé dans cet espace de temps. Les

gouvernements qui se sont succédé ont trouvé le moyen de dévorer la

somme première, l'excédant fourni par les contribuables; d'ajouter

une dette publique de 1 milliard ou de 2 milliards; d'arriver, à

l'entrée de l'année, avec un déficit de 5 à 600 millions; enfin de

commencer l'année prochaine avec un découvert assuré de 300 millions.

Voilà où nous en sommes. Je crois que cela vaut bien la peine de

se demander quelle est la cause de cet état de choses, et s'il est

bien prudent, en face de cette situation, de venir nous dire que, ce

qu'il y a de mieux à faire, c'est de rétablir tout juste les choses

comme elles étaient avant; c'est de ne rien changer ou presque rien,

ou d'une manière imperceptible, à notre système financier, soit du

côté des recettes, soit du côté des dépenses. Il me semble voir

un ingénieur, qui a lancé une locomotive et qui est arrivé à une

catastrophe, découvrir ensuite où est le vice, où est le défaut, et,

sans s'en préoccuper davantage, la remettre sur les mêmes rails, et

courir une seconde fois le même danger. (Approbation à gauche.)

Oui, la nécessité existe; mais elle est double. Il y a deux

nécessités.

Vous ne parlez que d'une nécessité, monsieur le ministre des

finances; mais je vous en signalerai une autre, et elle est

très-grave; je la crois même plus grave que celle dont vous parlez.

Cette nécessité est renfermée dans un seul mot: la révolution de

Février.

Il est intervenu, par suite des abus (car je puis appeler abus tout

ce qui a conduit nos finances à l'état où elles son maintenant),

il est intervenu un fait; ce fait, on l'a caractérisé quelquefois

en disant que c'était une surprise. Je ne crois pas que ce fût une

surprise. Il est possible que le fait extérieur soit le résultat d'un

accident qui aurait été arrêté.....

M. BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE. Retardé!

_Plusieurs autres membres à gauche._ Oui! oui! retardé.

M. BASTIAT. Mais les causes générales ne sont pas du tout fortuites.

C'est absolument comme si vous me disiez,--alors qu'une brise, en

passant, a fait tomber un fruit de son arbre,--que, si on avait pu

empêcher la brise de passer, le fruit ne serait pas tombé. Oui, mais

à une condition, c'est que le fruit n'eût pas été pourri et rongé.

(Approbation à gauche.) Ce fait est arrivé, ce fait a donné une

puissance politique à la masse entière de la population; c'est un

fait grave.

M. FOULD, _ministre des finances_. Pourquoi le gouvernement

provisoire n'a-t-il pas supprimé l'impôt des boissons?

M. BASTIAT. Il ne m'a pas consulté, il ne m'a pas soumis de projet

de loi, je n'ai pas été appelé à lui donner des conseils; mais nous

avons ici un projet, et en repoussant votre projet, il m'est bien

permis de vous dire sur quels motifs je me fonde. Je me fonde sur

celui-ci: il pèse sur votre tête, non pas une nécessité, mais deux;

la seconde nécessité, aussi impérieuse que la première, c'est de

faire justice à tous les citoyens. (Assentiment à gauche.)

Eh bien! je dis qu'après la révolution qui s'est faite, vous devez

vous préoccuper de l'état politique où est la France, et que cet état

politique est déplorable, permettez-moi le mot; je n'attribue pas

cela aux hommes qui gouvernent aujourd'hui, cela remonte haut.

Est-ce qu'en France vous ne voyez pas une bureaucratie devenue

aristocratie dévorer le pays? L'industrie périt, le peuple souffre.

Je sais bien qu'il cherche le remède dans des utopies folles;

mais ce n'est pas une raison pour leur ouvrir la perte en laissant

subsister des injustices criantes, comme celles que je signale à

cette tribune.

Je crois qu'on ne se préoccupe pas assez de l'état de souffrance dans

lequel se trouve ce pays et des causes qui ont amené cet état de

souffrance. Ces causes sont dans ces 1,500 millions prélevés sur un

pays qui ne peut les payer.

Je vous supplie du faire une réflexion bien triviale, mais enfin je

la fais souvent. Je me demande ce que sont devenus mes amis d'enfance

et mes camarades de collége. Et savez-vous quelle est la réponse? Sur

vingt, il y en a quinze qui sont fonctionnaires; et je suis persuadé

que si vous faites le calcul, vous arriverez au même résultat. (Rires

approbatifs à gauche.)

M. BÉRARD. C'est là la cause des révolutions.

M. BASTIAT. Je me fais encore une autre question, c'est celle-ci:

En les prenant un à un, en bonne conscience, rendent-ils au pays des

services réels équivalant à ce que le pays leur paye? Et presque

toujours je suis forcé de répondre: Il n'en est pas ainsi.

N'est-il pas déplorable que cette masse énorme de travail,

d'intelligence, soit soustraite à la production réelle du pays

pour alimenter des fonctionnaires inutiles et presque toujours

nuisibles? Car, en fait de fonctionnaires publics, il n'y a pas

de neutralité: s'ils ne sont pas très-utiles, ils sont nuisibles;

s'ils ne maintiennent pas la liberté des citoyens, ils l'oppriment.

(Approbation à gauche.)

Je dis que cela crée au gouvernement une nécessité, une nécessité

immense. Quel est le plan qu'on nous propose? Je le dis franchement,

si le ministre était venu dire: Il faut maintenir l'impôt pendant

quelque temps; mais voici une réforme financière que je propose;

la voici dans son ensemble; seulement il faut une certaine période

pour qu'elle puisse aboutir, il faut quatre ou cinq ans, nous ne

pouvons pas tout faire à la fois; j'aurais compris cette nécessité,

et j'aurais pu y céder.

Mais il n'y a rien de cela; on nous dit: Rétablissons l'impôt des

boissons. Je ne sais même pas si l'on ne nous fait pas pressentir

qu'on rétablira l'impôt du sel et celui de la poste.

Quant à vos diminutions de dépenses, elles sont dérisoires: c'est

3 ou 4,000 soldats de plus ou de moins; mais c'est le même système

financier, qui me semble ne pouvoir plus tenir dans ce pays sans le

perdre. (Nouvelle approbation à gauche.)

Messieurs, il est impossible de traiter ce sujet sans le traiter à ce

point de vue. La France sera-t-elle perdue, dans un très-court espace

du temps? car j'oserai demander à M. le ministre des finances combien

de temps il croit pouvoir prolonger ce système. Ce n'est pas tout que

d'aboutir à la fin de l'année, en équilibrant tant bien que mal les

recettes et les dépenses; il faut savoir si cela peut continuer.

Mais, à ce point de vue, je suis obligé de traiter la question de

l'impôt en général. (Marques d'impatience à droite.)

_Voix nombreuses._ Parlez! parlez!

M. LE PRÉSIDENT. Vous êtes dans la question.

M. BASTIAT. Je crois, messieurs, que j'ai le droit de venir ici,

sous ma responsabilité, exprimer même des idées absurdes. D'autres

orateurs sont venus apporter ici leurs idées, et j'ose croire que

leurs idées n'étaient pas plus claires que les miennes. Vous les

avez écoutés avec patience; vous n'avez pas accueilli le plan de

liquidation générale de M. Proudhon, non plus que le phalanstère de

M. Considérant; mais vous les avez écoutés; vous avez été plus loin:

par l'organe de M. Thiers, vous avez dit que quiconque croyait avoir

une pensée utile était obligé de l'apporter à cette tribune. Eh bien!

lorsqu'on dit: Parlez! lorsqu'on jette une espèce de défi, il faut au

moins écouter. (Très-bien! très-bien!)

Messieurs, dans ces derniers temps, on s'est beaucoup préoccupé de la

question de l'impôt. L'impôt doit-il être direct ou indirect?

Tout à l'heure nous avons entendu faire l'éloge de l'impôt indirect.

Eh bien! moi, c'est contre l'impôt indirect en général que je viens

m'élever.

Je crois qu'il y a une loi de l'impôt qui domine toute la question,

et que je renferme dans cette formule: L'inégalité de l'impôt est

en raison de sa masse. Je veux dire par là que plus un impôt est

léger, plus il est facile de le répartir équitablement; que plus,

au contraire, il est lourd, plus, malgré toute la bonne volonté

du législateur, il tend à se répartir inégalement, plus, comme

on pourrait le dire, il tend à devenir progressif au rebours,

c'est-à-dire à frapper les citoyens en raison inverse de leurs

facultés. Je crois que c'est une loi grave, inévitable; et ses

conséquences sont tellement importantes, que je vous demande la

permission de l'éclaircir.

Je suppose que la France fût gouvernée depuis longtemps par un

système qui est le mien, qui consisterait à ce que le gouvernement

maintînt chaque citoyen dans la limite de ses droits et de la

justice, et qu'il abandonnât le reste à la responsabilité de chacun.

Je suppose cela. Il est aisé de voir qu'alors la France pourrait être

gouvernée avec 200 ou 300 millions. Il est clair que si la France

était gouvernée avec 200 millions, il serait facile d'établir une

taxe unique et proportionnelle. (Bruit.)

Cette hypothèse que je fais, elle aura sa réalité; seulement, la

question est de savoir si elle l'aura en vertu de la prévoyance

du législateur ou en vertu d'éternelles convulsions politiques.

(Approbation à gauche.)

L'idée ne m'appartient pas; si elle m'appartenait, je m'en défierais;

mais nous voyons que tous les peuples du monde sont plus ou moins

heureux selon qu'ils se rapprochent ou s'écartent de la réalisation

de cette idée. Elle est réalisée d'une manière à peu près complète

aux États-Unis.

Dans le Massachusets, on ne connaît d'autre impôt que l'impôt direct,

unique et proportionnel; par conséquent, s'il en était ainsi, et

il est aisé de le comprendre, car je n'élucide que le principe,

rien ne serait plus facile que de demander aux citoyens une part

proportionnelle à leurs valeurs réalisées; ce serait si peu de chose

que nul ne serait intéressé à cacher, dans une grande proportion au

moins, sa fortune pour y échapper.

Voilà la première partie de mon axiome.

Mais si vous demandez aux citoyens, non pas 200 millions, mais 500,

600, 800 millions; alors, à mesure que vous augmentez l'impôt,

l'impôt direct vous échappe, et il est évident que vous arrivez à un

moment où un citoyen prendrait plutôt le fusil que de payer à l'État,

par exemple, la moitié de sa fortune.

_Un membre._ Comme dans l'Ardèche.

M. BASTIAT. Alors on ne vous payera pas. Que faut-il donc faire? Il

faut avoir recours aux impôts indirects; c'est ce qui a lieu partout

où l'on a voulu faire de grandes dépenses. Partout, dès que l'État

veut donner aux citoyens toutes sortes de bienfaits, l'instruction,

la religion, la moralité, on est obligé de donner à cet État des

taxes indirectes considérables.

Eh bien! je dis que lorsqu'on est dans cette voie l'on tombe dans

l'inégalité des impôts. L'inégalité provient toujours des taxes

indirectes elles-mêmes. La raison en est simple. Si la dépense était

restreinte dans certaines limites, on pourrait très-certainement

trouver certains impôts indirects qui blesseraient l'égalité, mais

qui ne blesseraient pas le sentiment de la justice, parce que ce

seraient des impôts somptuaires; mais lorsqu'on veut prélever

beaucoup d'argent, alors on émet un principe vrai, dans l'hypothèse

où je me place, en disant que le meilleur impôt est celui qui frappe

les objets de la consommation la plus générale. C'est un principe que

tous nos financiers et tous nos hommes d'État avouent. Et, en effet,

il est très-conséquent dans les gouvernements où il s'agit de prendre

le plus d'argent au peuple; mais alors vous arrivez à l'inégalité la

plus choquante.

Qu'est-ce que c'est qu'un objet dont la consommation est

très-générale? C'est un objet que le pauvre consomme dans la même

proportion que le riche; c'est un objet sur lequel l'ouvrier dépense

tout son salaire.

Ainsi, un agent de change gagne 500 fr. par jour, un ouvrier

gagne 500 fr. par an; et la justice voudrait que les 500 fr. de

l'agent de change fournissent autant au Trésor que les 500 fr.

de l'ouvrier. Mais il n'en est pas ainsi; car l'agent de change

achètera des tentures, des bronzes, des objets de luxe avec son

argent, c'est-à-dire des objets de consommation restreinte qui ne

payent pas de taxe, tandis que l'ouvrier achète du vin, du sel, du

tabac, c'est-à-dire des objets de consommation générale, qui en sont

accablés. (Bruit et interruptions diverses.)

M. LACAZE. Si l'agent de change n'achetait pas ces objets, il ne

ferait pas vivre l'ouvrier.

M. BASTIAT. Est-ce que la suppression de l'impôt des boissons

empêcherait l'agent de change d'acheter des bronzes et des tentures?

Aucun financier ne me démentira. Dans le système des impôts

indirects, il n'y a de raisonnable, de vraiment raisonnable, dans ce

système que je n'approuve pas, que les impôts qui s'adressent aux

objets de la consommation la plus générale. Ainsi, vous commencez à

frapper l'air respirable par l'impôt des portes et fenêtres, puis le

sel, puis les boissons, puis le tabac, enfin ce qui est à la portée

de tout le monde.

Je dis que ce système ne peut tenir en présence du suffrage

universel. J'ajoute: bien aveugle, bien imprudent qui ne voit pas

aussi la nécessité de ce côté, et ne voit que la nécessité à laquelle

je faisais allusion tout à l'heure. (Vive approbation à gauche.)

Je fais un autre reproche à l'impôt indirect, c'est celui de créer

précisément ces nécessités dont on vous parle, ces nécessités

financières. Croyez-vous que, si l'on demandait la part contributive

de chaque citoyen sous la forme directe; si on lui envoyait un

bulletin de contribution portant, non-seulement le chiffre de ce

qu'il doit pour l'année, mais le détail de ses contributions; car

c'est facile à décomposer: tant pour la justice, tant pour la

police, tant pour l'Algérie, tant pour l'expédition de Rome, etc.;

croyez-vous pour cela que le pays ne serait pas bien gouverné[77]?

M. Charencey nous disait tout à l'heure qu'avec l'impôt indirect

le pays était sûr d'être bien gouverné. Eh bien, moi, je dis le

contraire. Avec tous ces impôts détournés, dus à la ruse, le peuple

souffre, murmure et s'en prend à tout: au capital, à la propriété, à

la monarchie, à la république, et c'est l'impôt qui est le coupable.

(C'est vrai! c'est vrai!)

[Note 77: On peut dire que c'est instinctivement que les

contribuables se récrient sur la pesanteur des impôts, car il en est

peu qui sachent au juste ce qu'il leur en coûte pour être gouvernés.

Nous connaissons bien notre quote-part dans la contribution foncière,

mais non ce que nous enlèvent les impôts de consommation.--J'ai

toujours pensé que rien ne serait plus favorable à l'avancement de

nos connaissances et de nos moeurs constitutionnelles qu'un système

de _comptabilité individuelle_, au moyen duquel chacun serait fixé

sur sa cotisation, sous le double rapport du _quantum_ et du _quarè_.

En attendant que M. le ministre des finances fasse distribuer

tous les ans à chacun de nous, avec le bulletin des contributions

directes, notre _compte courant au Trésor_, j'ai essayé d'en dresser

la formule, le budget de 1842 à la main.

Voici le compte de M. N..., propriétaire payant 500 fr. de

contributions directes, ce qui suppose un revenu de 2,400 à 2,600 fr.

au plus.

DOIT. Le Trésor public, son compte courant avec M. N.

_Sommes reçues de M. N. en 1843_:

Par contribution directe 500 fr. » c.

Enregistrement, timbre, domaine 504 17

Douanes et sels 158 »

Forêts et Pêches 30 10

Contributions indirectes 206 67

Postes 39 »

Produits universitaires 2 50

Produits divers 21 87

----------------

1,162 fr. 31 c.

AVOIR. _Sommes acquittées dans l'intérêt de M. N._:

Pour intérêts de la dette publique 353 fr. » c.

Liste civile 14 »

Distribution de la Justice 20 »

Religion 36 »

Diplomatie 8 »

Instruction publique 16 »

Dépenses secrètes 1 »

Télégraphes 1 »

Encouragements aux musiciens et danseuses 3 »

Indigents, malades, infirmes 1 10

Secours aux réfugiés 2 15

Encouragements à l'agriculture » 80

-- aux pêches maritimes 4 »

-- aux manufactures » 23

Haras 2 »

Bergeries » 63

Secours aux colons » 87

-- aux inondés et incendiés 1 90

Services départementaux 72 »

Préfets et sous-préfets 7 20

Routes, canaux, ponts et ports 52 60

Armée 364 »

Marine 114 »

Colonies 26 »

Recouvrement de l'impôt et

administration 150 »

----------------

1,251 fr. 48 c.

Entre le _doit_ 1,162 fr. 31 c. et l'_avoir_ 1,251 fr. 48 c., la

différence est 89, 17.--Ce solde signifie que le Trésor a dépensé

pour compte de M. N., 89 fr. 17 c. de plus qu'il n'a reçu de lui.

Mais que M. N. se rassure. MM. Rothschild et consorts ont bien voulu

faire l'avance de cette somme, et il suffira à M. N. d'en servir

l'intérêt à perpétuité; c'est-à-dire de payer dorénavant 4 à 5 fr. de

plus par an.

(_Ébauche inédite datée de 1843._)]

Voilà pourquoi le gouvernement, trouvant toujours des facilités, a

tant augmenté les dépenses. Quand s'est-il arrêté? quand a-t-il dit:

Nous avons un excédant de recettes, nous allons dégréver? Jamais il

n'a fait cela. Quand on a de trop, on trouve à l'employer; c'est

ainsi que le nombre des fonctionnaires est monté à un chiffre énorme.

On nous accuse d'être malthusiens; oui, je suis malthusien en ce qui

concerne les fonctionnaires publics. Je sais bien qu'ils ont suivi

parfaitement cette grande loi, que les populations se mettent au

niveau des moyens de subsistance. Vous avez donné 800 millions, les

fonctionnaires publics ont dévoré 800 millions; vous leur donneriez

2 milliards, il y aurait des fonctionnaires pour dévorer ces 2

milliards. (Approbation sur plusieurs bancs.)

Un changement dans un système financier en entraîne nécessairement

un correspondant dans le système politique; car un pays ne peut

pas suivre la même politique, lorsque la population lui donne 2

milliards, que lorsqu'elle ne lui donne que 200 ou 300 millions.

Et ici, vous me trouverez peut-être profondément en désaccord avec

un grand nombre de membres qui siégent de ce côté (la gauche). La

conséquence forcée, pour tout homme sérieux, de la théorie financière

que je développe ici, est évidemment celle-ci: que, puisqu'on ne veut

pas donner beaucoup à l'État, il faut savoir ne pas lui demander

beaucoup. (Assentiment.)

Il est évident que si vous vous mettez dans la tête, ce qui est

une profonde illusion, que la société a deux facteurs: d'un côté,

les hommes qui la composent, et, de l'autre, un être fictif qu'on

appelle l'État, le gouvernement, auquel vous supposez une moralité à

toute épreuve, une religion, un crédit, la facilité de répandre des

bienfaits, de faire de l'assistance; il est bien évident qu'alors

vous vous placez dans la position ridicule d'hommes qui disent:

Donnez-nous sans nous rien prendre,--ou qui disent: Restez dans le

système funeste où nous sommes à présent engagés.

Il faut savoir renoncer à ces idées; il faut savoir être hommes, et

se dire: Nous avons la responsabilité de notre existence, et nous la

supporterons. (Très-bien! très-bien!)

Encore aujourd'hui, je reçois une pétition d'habitants de mon pays,

où des vignerons disent: Nous ne demandons rien de tout cela au

gouvernement; qu'il nous laisse libres, qu'il nous laisse agir,

travailler; voilà tout ce que nous lui demandons; qu'il protège notre

liberté et notre sécurité.

Eh bien, je crois que c'est là une leçon, émanée de pauvres

vignerons, qui devrait être écoutée dans les plus grandes villes.

(Très-bien!)

Le système de politique intérieure dans lequel ce système financier

nous forcerait d'entrer, c'est évidemment le système de la liberté,

car, remarquez-le, la liberté est incompatible avec les grands

impôts, quoi qu'on en dise.

J'ai lu un mot d'un homme d'État très-célèbre, M. Guizot, le voici:

«La liberté est un bien trop précieux pour qu'un peuple la marchande.»

Eh bien, quand j'ai lu cette sentence il y a longtemps, je me suis

dit: «Si jamais cet homme gouverne le pays, il perdra non-seulement

les finances, mais la liberté de la France.»

Et, en effet, je vous prie de remarquer, comme je le disais tout à

l'heure, que les fonctions publiques ne sont jamais neutres; si elles

ne sont pas indispensables, elles sont nuisibles.

Je dis qu'il y a incompatibilité radicale entre un impôt exagéré et

la liberté.

Le maximum de l'impôt, c'est la servitude; car l'esclave est l'homme

à qui l'on prend tout, même la liberté de ses bras et de ses

facultés. (Très-bien!)

Eh bien, est-ce que si l'État ne payait pas à nos dépens un culte,

par exemple, nous n'aurions pas la liberté des cultes? Est-ce que si

l'État ne payait pas à nos dépens l'université, nous n'aurions pas la

liberté de l'instruction publique? Est-ce que si l'État ne payait pas

à nos dépens une bureaucratie très-nombreuse, nous n'aurions pas la

liberté communale et départementale? Est-ce que si l'État ne payait

pas à nos dépens des douaniers, nous n'aurions pas la liberté du

commerce? (Très-bien! très-bien!--Mouvement prolongé.)

Car qu'est-ce qui manque le plus aux hommes de ce pays-ci? Un peu de

confiance en eux-mêmes, le sentiment de leur responsabilité. Il n'est

pas bien étonnant qu'ils l'aient perdu, on les a habitués à le perdre

à force de les gouverner. Ce pays est trop gouverné, voilà le mal.

Le remède est qu'il apprenne à se gouverner lui-même, qu'il apprenne

à faire la distinction entre les attributions essentielles de l'État

et celles qu'il a usurpées, à nos frais, sur l'activité privée.

Tout le problème est là.

Quant à moi, je dis: Le nombre des choses qui rentrent dans les

attributions essentielles du gouvernement est très-limité: faire

régner l'ordre, la sécurité, maintenir chacun dans la justice,

c'est-à-dire réprimer les délits et les crimes, et exécuter quelques

grands travaux d'utilité publique, d'utilité nationale, voilà, je

crois, quelles sont ses attributions essentielles; et nous n'aurons

de repos, nous n'aurons de finances, nous n'aurons abattu l'hydre

des révolutions que lorsque nous serons rentrés, par des voies

progressives, si vous voulez, dans ce système vers lequel nous devons

nous diriger. (Très-bien!)

La seconde condition de ce système, c'est qu'il faut vouloir

sincèrement la paix; car il est évident que non-seulement la

guerre, mais même l'esprit de guerre, les tendances belliqueuses

sont incompatibles avec un pareil système. Je sais bien que le mot

_paix_ fait quelquefois circuler le sourire de l'ironie sur ces

bancs; mais, véritablement, je ne crois pas que des hommes sérieux

puissent accueillir ce mot avec ironie. Comment! l'expérience ne nous

apprendra-t-elle jamais rien?

Depuis 1815, par exemple, nous entretenons des armées nombreuses,

des armées énormes; et je puis dire que ce sont précisément ces

grandes forces militaires qui nous ont entraînés malgré nous dans

des affaires, dans des guerres dont nous ne nous serions pas mêlés

assurément, si nous n'avions pas eu ces grandes forces derrière

nous. Nous n'aurions pas eu la guerre d'Espagne, en 1823; nous

n'aurions pas eu, l'année dernière, l'expédition de Rome; nous

aurions laissé le pape et les Romains s'arranger entre eux, si notre

appareil militaire eût été restreint à des proportions plus modestes.

(Mouvements divers.)

_Une voix à droite._ Et en juin, vous n'avez pas été fâché d'avoir

l'armée!

M. BASTIAT. Vous me répondez par le mois de juin. Moi, je vous dis

que si vous n'aviez pas eu ces grosses armées, vous n'auriez pas eu

le mois de juin. (Hilarité prolongée à droite.--Longue agitation.)

_Une voix à droite._ C'est comme si vous disiez qu'il n'y aurait pas

de voleurs s'il n'y avait pas de gendarmes.

M. BÉRARD. Mais ce sont les fonctionnaires publics des ateliers

nationaux qui ont fait le mois de juin.

M. BASTIAT. Je raisonne dans l'hypothèse où la France aurait été

bien gouvernée, presque idéalement gouvernée, et alors il m'est bien

permis de croire que nous n'aurions pas eu les funestes journées

de juin, comme nous n'aurions pas eu le 24 février 1848, 1830, ni

peut-être 1814.

Quoi qu'il en soit, la liberté et la paix, voilà les deux colonnes du

système que je développe ici. Et remarquez bien que je ne le présente

pas seulement comme bon en lui-même, mais comme commandé par la

nécessité la plus impérieuse.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 36 / 42 段