La renaissance de la littérature et des arts en Italie, la révolution

de 1688, en Angleterre, l'acte d'indépendance des États-Unis, ont

sans doute concouru à cet élan généreux qui, en 89, fit accomplir de

si grandes choses à nos pères. En tout cela, où voyons-nous la main

de la force brutale?

On dit: Le triomphe des armes françaises, au commencement de ce

siècle, a semé partout nos idées et laissé sur toute la surface de

l'Europe l'empreinte de notre politique.

Mais savons-nous, pouvons-nous savoir ce qui serait arrivé dans

une autre hypothèse? Si la France n'eût pas été attaquée, si la

révolution poussée à bout par la résistance n'eût pas glissé dans le

sang, si elle n'eût pas abouti au despotisme militaire, si, au lieu

de contrister, effrayer, et soulever l'Europe, elle lui eût montré le

sublime spectacle d'un grand peuple accomplissant paisiblement ses

destinées, d'institutions rationnelles et bienfaisantes, réalisant

le bonheur des citoyens; y a-t-il personne qui puisse affirmer qu'un

tel exemple n'eût pas excité, autour de nous, l'ardeur des opprimés

et affaibli les répugnances des oppresseurs? Y a-t-il personne qui

puisse dire que le triomphe de la démocratie, en Europe, ne serait

pas, à l'heure qu'il est, plus avancé? Qu'on calcule donc toute la

déperdition de temps, d'idées justes, de richesses, de force réelle

que ces grandes guerres ont coûtée à la démocratie, qu'on tienne

compte des doutes qu'elles ont jetés, pendant un quart de siècle, sur

le droit populaire et sur la vérité politique!

Et puis, comment se fait-il qu'il n'y ait pas assez d'impartialité,

au fond de notre conscience nationale, pour comprendre combien nos

prétentions à imposer une idée, par la force, blessent au coeur

nos frères du dehors? Quoi! nous, le peuple le plus susceptible de

l'Europe; nous, qui, avec raison, ne souffririons pas l'intervention

d'un régiment anglais, fût-ce pour venir ériger sur le sol de la

patrie la statue de la liberté, et nous enseigner la perfection

sociale elle-même; quand tous, jusqu'aux vieux débris de Coblentz,

nous sommes d'accord sur ce point qu'il faudrait nous unir pour

briser la main étrangère qui viendrait, armée, s'immiscer dans nos

tristes débats, c'est nous qui avons toujours sur les lèvres ce mot

irritant: prépondérance; et nous ne savons montrer la liberté à nos

frères, qu'une épée au poing tournée vers leur poitrine! Comment

en sommes-nous venus à nous imaginer que le coeur humain n'est pas

partout le même; qu'il n'a pas partout la même fierté, la même

horreur de la dépendance?

Mais enfin, cette Prépondérance illibérale que nous poursuivons avec

tant d'aveuglement et, selon moi, avec tant d'injustice, où est-elle,

et l'avons-nous jamais saisie? Je vois bien les efforts, mais je

ne vois pas les résultats. Je vois bien que nous avons, depuis

longtemps, une immense armée, une puissante marine, qui écrasent le

peuple, ruinent le travailleur, engendrent la désaffection, nous

poussent vers la banqueroute, nous menacent de calamités effroyables

sur lesquelles les yeux même de l'imagination tremblent de se fixer;

je vois tout cela, mais la prépondérance, je ne la vois nulle part,

et si nous pesons dans les destinées de l'Europe, ce n'est pas par la

force brutale, mais en dépit d'elle. Fiers de notre prodigieux état

militaire, nous avons eu un différend avec les États-Unis, et nous

avons cédé; nous avons eu des contestations au sujet de l'Égypte, et

nous avons cédé; nous avons, d'année en année, prodigué des promesses

à la Pologne, à l'Italie, et l'on n'en a pas tenu compte. Pourquoi?

parce que le déploiement de nos forces a provoqué un déploiement

semblable sur toute l'Europe; dès lors, nous n'avons plus pu douter

que la moindre lutte, à propos de la cause la plus futile, ne menaçât

de prendre les proportions d'une guerre universelle, et l'humanité

autant que la prudence ont fait une loi aux hommes d'État de décliner

une telle responsabilité.

Ce qu'il y a de remarquable et de bien instructif, c'est que le

peuple qui a poussé le plus loin cette politique prétentieuse et

tracassière, qui nous y a entraînés par son exemple, et nous en a

fait peut-être une dure nécessité, le peuple anglais, en a recueilli

les mêmes déceptions. Nul plus que lui n'a manifesté la prétention

de se faire le régulateur exclusif de l'Équilibre européen, et cet

équilibre a été dix fois compromis sans qu'il ait bougé.--Il s'était

arrogé le monopole des colonies; et nous avons pris Alger et les

Marquises, sans qu'il ait bougé. Il est vrai qu'en ceci il pourrait

être soupçonné de nous avoir vus, avec une mauvaise humeur apparente

et une joie secrète, nous attacher aux pieds deux boulets.--Il se

disait propriétaire de l'Orégon, patron du Texas; et les États-Unis

ont pris l'Orégon, le Texas, et une partie du Mexique par-dessus le

marché, sans qu'il ait bougé.--Tout cela nous prouve que, si l'esprit

des gouvernants est à la guerre, l'esprit des gouvernés est à la

paix; et, quant à moi, je ne vois pas pourquoi nous aurions fait une

révolution démocratique, si ce n'est pour faire triompher l'esprit de

la démocratie, de cette démocratie laborieuse qui paye bien les frais

d'un appareil militaire, mais qui n'en peut jamais rien retirer que

ruine, dangers et oppression.

Je crois donc que le moment est venu où tout le génie de la

révolution française doit se résumer, se manifester et se glorifier

solennellement, par un de ces actes de grandeur, de loyauté, de

progrès, de foi en lui-même et de confiance en sa force, tel que le

soleil n'en a jamais éclairé. Je crois que le moment est venu où

la France doit déclarer résolûment qu'elle voit la Solidarité des

peuples dans l'enchaînement de leurs intérêts et la communication

de leurs idées, et non dans l'interposition de la force brutale. Et

pour donner à cette déclaration un poids irrésistible,--car qu'est-ce

qu'un manifeste, quelque éloquent qu'il soit?--je crois que le moment

est venu pour elle de dissoudre cette force brutale elle-même.

Si notre chère et glorieuse patrie prenait en Europe l'initiative de

cette révolution, quelles en seraient les conséquences?

D'abord, pour rentrer dans mon sujet, voilà, d'un seul coup, nos

finances alignées. Voilà la première partie de ma réforme devenue

immédiatement exécutoire: voilà les impôts adoucis; voilà le travail,

la confiance, le bien-être, le crédit, la consommation pénétrant dans

les masses; voilà la République aimée, admirée, consolidée de tout

ce que donnent de forces aux institutions les sympathies populaires;

voilà le fantôme menaçant de la banqueroute effacé des imaginations;

voilà les commotions politiques reléguées dans l'histoire du passé;

voilà enfin la France heureuse et glorieuse entre toutes les nations,

faisant rayonner autour d'elle l'irrésistible empire de l'exemple.

Non-seulement la réalisation de l'oeuvre démocratique enflammerait

les coeurs, au dehors, à la vue de ce spectacle, mais il la rendrait

certainement plus facile. Ailleurs, comme chez nous, on éprouve la

difficulté de faire aimer des révolutions qui se traduisent en taxes

nouvelles. Ailleurs, comme chez nous, on éprouve le besoin de sortir

de ce cercle. Notre attitude menaçante est, pour les gouvernements

étrangers, une raison ou un prétexte toujours debout pour extraire

du sein du peuple de l'argent et des soldats. Combien l'oeuvre de la

régénération ne serait-elle pas facilitée sur toute l'Europe, si elle

s'y pouvait accomplir sous l'influence de ces réformes contributives,

qui, au fond, sont des questions de sympathie et d'antipathie, des

questions de vie où de mort pour les institutions nouvelles!

À cela, qu'objecte-t-on?

La _dignité_ nationale. J'ai déjà indiqué la réponse. Est-ce au

profit de leur dignité que la France et l'Angleterre, après s'être

écrasées de taxes pour développer de grandes forces, ont toujours

refusé de faire ce qu'elles avaient annoncé? Il y a, dans cette

manière de comprendre la dignité nationale, une trace de notre

éducation romaine. À l'époque où les peuples vivaient de pillage,

il leur importait d'inspirer au loin de la terreur par l'aspect d'un

grand appareil militaire. En est-il de même pour ceux qui fondent

leurs progrès sur le travail?--On reproche au peuple américain de

manquer de dignité. Si cela est, ce n'est pas au moins dans sa

politique extérieure, à laquelle une pensée traditionnelle de paix et

de non-intervention donne un caractère si imposant de justice et de

grandeur.

_Chacun chez soi, chacun pour soi_, c'est la politique de l'Égoïsme;

voilà ce qu'on dira.--Terrible objection, si elle avait le sens

commun.--Oui, chacun chez soi, _en fait de force brutale_; mais

que les rayons de la force morale, intellectuelle et industrielle,

émanés de chaque centre national, se croisent librement et dégagent,

par leur contact, la lumière et la fraternité au profit de la race

humaine. Il est bien étrange qu'on nous accuse d'Égoïsme, nous qui

prenons toujours parti pour l'Expansion, contre la Restriction.

Notre principe est celui-ci: «Le moins de contact possible entre

les gouvernements; le plus de contact possible entre les peuples.»

Pourquoi? Parce que le contact des gouvernements compromet la Paix,

tandis que le contact des peuples la garantit.

_Sécurité extérieure._ Oui, il y a là, j'en conviens, une question

préjudicielle à résoudre. Sommes-nous ou ne sommes-nous pas menacés

d'invasion? Il y en a qui croient sincèrement au danger. Les rois,

disent-ils, sont trop intéressés à éteindre en France le foyer

révolutionnaire, pour ne pas l'inonder de leurs soldats, si elle

désarmait. Ceux qui pensent ainsi ont raison de demander le maintien

de nos forces. Mais qu'ils acceptent les conséquences. Si nous

maintenons nos forces, nous ne pouvons diminuer sérieusement nos

dépenses, nous ne devons pas adoucir les impôts, c'est même notre

devoir de les aggraver, puisque les budgets se règlent chaque année

en déficit. Si nous aggravons nos impôts, il est une chose dont

nous ne sommes pas sûrs, c'est d'accroître nos recettes; mais il en

est une autre sur laquelle il n'y a pas de doute possible, c'est

que nous engendrerons dans ce pays-ci la désaffection, la haine, la

résistance, et nous n'aurons acquis la sécurité au dehors qu'aux

dépens de la sécurité au dedans.

Pour moi, je n'hésiterai pas à voter le désarmement, parce que je ne

crois pas aux invasions. D'où nous viendraient-elles? De l'Espagne?

de l'Italie? de la Prusse? de l'Autriche? c'est impossible. Restent

l'Angleterre et la Russie. L'Angleterre! elle a déjà fait cette

expérience, et vingt-deux milliards de dettes, dont les travailleurs

payent encore l'intérêt, sont une leçon qui ne peut être perdue. La

Russie! Mais c'est une chimère. Le contact avec la France n'est pas

ce qu'elle cherche, mais ce qu'elle évite. Et si l'empereur Nicolas

s'avisait de nous envoyer deux cent mille Moscovites, je crois

sincèrement que ce que nous aurions de mieux à faire, ce serait de

les bien accueillir, de leur faire goûter la douceur de nos vins,

de leur montrer nos rues, nos magasins, nos musées, le bonheur du

peuple, la douceur et l'égalité de nos lois pénales, après quoi

nous leur dirions: Reprenez, le plus tôt possible, le chemin de vos

steppes et allez dire à vos frères ce que vous avez vu.

_Protection au commerce._ Ne faut-il pas, dit-on, une puissante

marine pour ouvrir des voies nouvelles à notre commerce et commander

les marchés lointains?--Vraiment les façons du gouvernement envers

le commerce sont étranges. Il commence par l'entraver, le gêner, le

restreindre, l'étouffer, et cela, à gros frais. Puis, s'il en échappe

quelque parcelle, le voilà qui s'éprend d'une tendre sollicitude

pour ces bribes qui ont réussi à passer au travers des mailles de

la douane. Je veux protéger les négociants, dit-il, et pour cela

j'arracherai 150 millions au public, afin de couvrir les mers de

vaisseaux et de canons.--Mais, d'abord, les quatre-vingt-dix-neuf

centièmes du commerce français se font avec des pays où notre

pavillon n'a jamais paru ni ne paraîtra. Est-ce que nous avons des

stations en Angleterre, aux États-Unis, en Belgique, en Espagne, dans

le Zollverein, en Russie? C'est donc de Mayotte et de Nossibé qu'il

s'agit; c'est-à-dire qu'on nous prend, par l'impôt, plus de francs

qu'il ne nous rentrera de centimes par ce commerce.

Et puis, qu'est-ce qui commande les débouchés? Une seule chose: _le

bon marché_. Envoyez où vous voudrez des produits qui coûtent cinq

sous de plus que les similaires anglais ou suisses, les vaisseaux et

les canons ne vous les feront pas vendre. Envoyez-y des produits qui

coûtent cinq sous de moins, vous n'aurez pas besoin pour les vendre

de canons et de vaisseaux. Ne sait-on pas que la Suisse, qui n'a pas

une barque, si ce n'est sur ses lacs, a chassé de Gibraltar même

certains tissus anglais, malgré la garde qui veille à la porte? Si

donc c'est le _bon marché_ qui est le vrai protecteur du commerce,

comment notre gouvernement s'y prend-il pour le réaliser? D'abord,

il hausse par ses tarifs le prix des matières premières, de tous les

instruments de travail, de tous les objets de consommation; ensuite,

par voie de compensation, il nous accable d'impôts sous prétexte

d'envoyer sa marine à la quête des débouchés. C'est de la barbarie,

de la barbarie la plus barbare, et le temps n'est pas loin où l'on

dira: Ces Français du XIXe siècle avaient de singuliers systèmes

commerciaux, mais ils auraient dû au moins s'abstenir de se croire au

_siècle des lumières_.

_Équilibre européen._ Il nous faut une armée pour veiller à

l'équilibre européen.--Autant en disent les Anglais--et l'équilibre

devient ce que le fait le vent des révolutions. Le sujet est trop

vaste pour que je l'aborde ici. Je ne dirai qu'un mot. Méfions-nous

de la métaphore, disait Paul-Louis, et il avait bien raison. La voilà

qui se présente à nous, par trois fois, sous forme de balances.

Nous avons d'abord la _Balance des puissances européennes_--ensuite

la _Balance des pouvoirs_--puis enfin la _Balance du commerce_. Pour

énumérer les maux qui sont sortis de ces prétendues _balances_, il

faudrait des volumes et je ne fais qu'une brochure.

_Sécurité intérieure._ Le pire ennemi de la logique, après la

métaphore, c'est le cercle vicieux. Or, ici nous en rencontrons

un vicieux au superlatif. «Écrasons le contribuable pour avoir

une grande armée, puis ayons une grande armée pour contenir le

contribuable.» N'est-ce pas là que nous en sommes? Quelle sécurité

intérieure peut on attendre d'un système financier qui a pour effet

la désaffection générale, et pour résultat la banqueroute et ses

suites politiques? Je crois, moi, que si on laissait respirer les

travailleurs, s'ils avaient la conscience qu'on fait pour eux tout

ce qu'on peut faire, les perturbateurs du repos public n'auraient à

leur disposition que bien peu d'éléments de trouble. Certes, la garde

nationale, la police et la gendarmerie suffiraient à les contenir.

Mais enfin il faut tenir compte des frayeurs particulières à l'époque

où nous vivons. Elles sont bien naturelles et bien justifiées.

Transigeons avec elles et accordons-leur deux cent mille hommes,

jusqu'à des temps meilleurs. On voit que l'esprit de système ne me

rend ni absolu ni entêté.

Récapitulons maintenant.

Nous avons ainsi formulé notre programme.

DIMINUER LES IMPÔTS.--DIMINUER LES DÉPENSES DANS UNE PLUS FORTE

PROPORTION.

Programme qui aboutit forcément à l'équilibre, non par le chemin de

la détresse, mais par celui de la prospérité générale.

Nous avons proposé, dans la première partie de cet écrit, un

dégrèvement de taxes diverses impliquant une perte de revenu de cent

millions, comparativement au budget présenté par le cabinet.

Notre programme sera donc rempli, si nous faisons résulter des

considérations précédentes une diminution de dépenses supérieure à

cent millions.

Or, indépendamment des retranchements qu'il serait possible d'opérer

sur plusieurs services, si seulement on avait un peu de foi dans

la liberté, retranchements que je ne demanderas par respect pour

l'opinion publique égarée, nous avons les _item_ suivants:

1º _Frais de perception._ Dès l'instant que les impôts indirects

sont adoucis, le stimulant à la fraude est émoussé. Il faut moins

d'entraves, moins de formalités gênantes, moins de surveillance

inquisitoriale, en un mot, moins d'employés. Ce qu'on peut faire, à

cet égard, dans le seul service de la douane est énorme.--Posons 10

millions.

2º _Frais de justice criminelle._ Il n'y a pas, dans tout l'univers

matériel, deux faits qui soient entre eux dans une connexité plus

intime que la _misère_ et le _crime_. Si donc, la mise à exécution

de notre plan a pour effet nécessaire d'accroître le bien-être et le

travail du peuple, il n'est pas possible que les frais de poursuite,

de répression et de châtiment n'en soient diminués.--_Mémoire._

3º _Assistance._ Il en faut dire autant de l'assistance, qui doit

décroître en raison de l'accroissement du bien-être.--_Mémoire._

4º _Affaires étrangères._--La politique de non-intervention, celle

que nos pères avaient acclamée en 89, celle que Lamartine eût

inaugurée sans la pression de circonstances plus fortes que lui,

celle que Cavaignac eût été fier de réaliser, cette politique

entraîne la suppression de toutes les ambassades. C'est peu au

point de vue financier. C'est beaucoup au point de vue politique et

moral.--_Mémoire._

5º _Armée._ Nous avons concédé 200,000 hommes aux exigences du

moment. C'est 200 millions. Ajoutons-en 50 pour cas imprévus,

retraites, traitements de disponibilité, etc. Comparativement au

budget officiel, l'économie est de 100 millions.

6º _Marine._ On demande 130 millions. Accordons-en 80 et rendons-en

50 aux contribuables. Le commerce ne s'en portera que mieux.

7º _Travaux publics._ Je ne suis pas grand partisan, je l'avoue,

d'économies qui ont pour résultat le sommeil ou la mort de capitaux

engagés. Cependant, il faut s'incliner devant la nécessité. On nous

demande 194 millions. Retranchons-en 30.

Nous obtenons ainsi, sans trop d'efforts, en chiffres ronds, 200

millions d'économies sur les dépenses,--contre cent millions sur les

recettes. Donc nous sommes sur le chemin de l'équilibre, et ma tâche

est remplie.

Mais celle du cabinet et de l'Assemblée nationale commence. Et ici je

dirai, en terminant, ma pensée tout entière.

Je crois que le plan proposé, ou tout autre fondé sur les mêmes

principes, peut seul sauver la République, le pays, la société.

Ce plan est lié dans toutes ses parties. Si vous n'en prenez que

la première,--diminuer l'impôt,--vous allez aux révolutions par

la banqueroute; si vous n'en prenez que la seconde,--diminuer la

dépense,--vous allez aux révolutions par la misère. En l'adoptant

dans son ensemble, vous évitez tout à la fois la banqueroute, la

misère, les révolutions, et vous faites, par-dessus le marché, le

bien du peuple. Il forme donc un système complet, qui doit triompher

ou succomber tout entier.

Or, je crains qu'un plan unitaire et méthodique ne puisse jaillir de

neuf cents cervelles. Il en peut bien sortir neuf cents projets qui

se heurtent, mais non un qui triomphe.

Malgré le bon vouloir de l'Assemblée nationale, l'occasion est donc

manquée et le pays perdu, si le cabinet ne s'empare vigoureusement

de l'initiative.

Mais cette initiative, le cabinet la repousse. Il a présenté son

budget, qui ne fait rien pour le contribuable et aboutit à un déficit

effrayant. Puis il a dit: «Je n'ai pas à émettre des vues d'ensemble,

je discuterai les détails quand le moment sera venu.» En d'autres

termes: je livre au hasard, ou plutôt à des chances aussi effroyables

que certaines, les destinées de la France.

Et cela, pourquoi? Le cabinet est composé pourtant d'hommes capables,

patriotes, financiers. Il est douteux qu'aucun autre ministère eût pu

mieux accomplir l'oeuvre du salut commun.

Il ne l'essaye même pas. Et pourquoi? Parce qu'il est entré aux

affaires avec une _Idée préconçue_. _Idée préconçue!_ que j'aurais dû

le placer, comme fléau de tout raisonnement et de toute conduite, par

delà la métaphore et le cercle vicieux!

Le ministère s'est dit: «Il n'y a rien à faire avec cette Assemblée,

je n'y aurais pas la majorité!»

Je n'examine pas ici toutes les funestes conséquences de cette idée

préconçue.

Quand on croit qu'une assemblée est un obstacle, on est bien près de

vouloir la dissoudre.

Quand on veut la dissoudre, on est bien près de travailler, sinon de

manoeuvrer dans ce sens.

Ainsi de grands efforts se sont faits pour réaliser le mal, au moment

où il était si urgent de les consacrer à faire du bien.

Le temps et les forces se sont usés dans un conflit déplorable. Et,

je le dis la main sur la conscience, dans ce conflit, je crois que le

cabinet avait tort.

Car enfin, pour régler son action ou plutôt son inertie sur cette

donnée: Je n'aurai pas la majorité; il fallait du moins proposer

quelque chose d'utile, et attendre un refus de concours.

Le président de la République avait tracé une voie plus sage quand

il avait dit, le jour de son installation: «Je n'ai aucune raison de

croire que je ne serai pas d'accord avec l'Assemblée nationale.»

Sur quoi donc s'est fondé le cabinet pour poser d'avance, dans l'idée

contraire, le point de départ de sa politique? Sur ce que l'Assemblée

nationale avait montré de la sympathie pour la candidature du général

Cavaignac.

Mais le cabinet n'a donc pas compris qu'il y a une chose que

l'Assemblée met cent fois et mille fois au-dessus du général

Cavaignac! C'est la volonté du peuple, exprimée par le suffrage

universel, en vertu d'une constitution qu'elle-même avait formulée.

Et moi, je dis que, pour témoigner de son respect pour la volonté du

peuple et la constitution, nos deux ancres de salut, elle eût été

peut-être plus facile avec Bonaparte qu'avec Cavaignac lui-même.

Oui, si le ministère, au lieu de débuter par élever le conflit, fût

venu dire à l'Assemblée: «L'élection du 20 décembre ferme la période

agitée de notre révolution. Maintenant, occupons-nous de concert du

bien du peuple, de réformes administratives et financières.» Je le

dis avec certitude, l'Assemblée l'aurait suivi avec passion, car elle

a la passion du bien et ne peut en avoir d'autre.

Maintenant l'occasion est perdue, et si nous ne la faisons renaître,

malheur à nos finances, malheur au pays, pendant des siècles.

Eh bien! je crois que, si chacun oublie ses griefs et comprime ses

rancunes, la France peut encore être sauvée.

Ministres de la République, ne dites pas: Nous agirons plus tard.

Nous chercherons des réformes avec une autre Assemblée.--Ne dites pas

cela, car la France est sur le bord d'un gouffre. Elle n'a pas le

temps de vous attendre.

Un ministère inerte par système! Mais cela ne s'est jamais vu. Et

quel temps choisissez-vous pour nous donner ce spectacle? Il est vrai

que le pays ruiné, blessé, meurtri, ne s'en prend pas à vous de ses

souffrances. Toutes ses préventions sont tournées contre l'Assemblée

nationale; c'est assurément une circonstance aussi commode que

rare pour un cabinet. Mais ne savez-vous pas que toute prévention

fausse est éphémère? Si, par une initiative vigoureuse, vous aviez

mis l'Assemblée en demeure et qu'elle eût refusé de vous suivre,

vous seriez justifiés et le pays aurait raison. Mais vous ne l'avez

pas fait. Il ne se peut pas que, tôt ou tard, il n'ouvre les yeux,

et si vous persistez à ne rien proposer, à ne rien essayer, à ne

rien diriger; si, par suite, la situation de nos finances devient

irréparable, la Prévention du moment pourra bien vous absoudre,

l'Histoire ne vous absoudra pas.

Il est maintenant décidé que l'Assemblée nationale fera le budget.

Mais est-ce qu'une assemblée de neuf cents membres, abandonnée à

elle-même, peut accomplir une oeuvre si compliquée et qui exige tant

de concordance entre toutes ses parties? Du tumulte parlementaire il

peut bien sortir des tâtonnements, des velléités, des aspirations: il

ne peut sortir un plan de finances.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 34 / 42 段