de 1688, en Angleterre, l'acte d'indépendance des États-Unis, ont
sans doute concouru à cet élan généreux qui, en 89, fit accomplir de
si grandes choses à nos pères. En tout cela, où voyons-nous la main
de la force brutale?
On dit: Le triomphe des armes françaises, au commencement de ce
siècle, a semé partout nos idées et laissé sur toute la surface de
l'Europe l'empreinte de notre politique.
Mais savons-nous, pouvons-nous savoir ce qui serait arrivé dans
une autre hypothèse? Si la France n'eût pas été attaquée, si la
révolution poussée à bout par la résistance n'eût pas glissé dans le
sang, si elle n'eût pas abouti au despotisme militaire, si, au lieu
de contrister, effrayer, et soulever l'Europe, elle lui eût montré le
sublime spectacle d'un grand peuple accomplissant paisiblement ses
destinées, d'institutions rationnelles et bienfaisantes, réalisant
le bonheur des citoyens; y a-t-il personne qui puisse affirmer qu'un
tel exemple n'eût pas excité, autour de nous, l'ardeur des opprimés
et affaibli les répugnances des oppresseurs? Y a-t-il personne qui
puisse dire que le triomphe de la démocratie, en Europe, ne serait
pas, à l'heure qu'il est, plus avancé? Qu'on calcule donc toute la
déperdition de temps, d'idées justes, de richesses, de force réelle
que ces grandes guerres ont coûtée à la démocratie, qu'on tienne
compte des doutes qu'elles ont jetés, pendant un quart de siècle, sur
le droit populaire et sur la vérité politique!
Et puis, comment se fait-il qu'il n'y ait pas assez d'impartialité,
au fond de notre conscience nationale, pour comprendre combien nos
prétentions à imposer une idée, par la force, blessent au coeur
nos frères du dehors? Quoi! nous, le peuple le plus susceptible de
l'Europe; nous, qui, avec raison, ne souffririons pas l'intervention
d'un régiment anglais, fût-ce pour venir ériger sur le sol de la
patrie la statue de la liberté, et nous enseigner la perfection
sociale elle-même; quand tous, jusqu'aux vieux débris de Coblentz,
nous sommes d'accord sur ce point qu'il faudrait nous unir pour
briser la main étrangère qui viendrait, armée, s'immiscer dans nos
tristes débats, c'est nous qui avons toujours sur les lèvres ce mot
irritant: prépondérance; et nous ne savons montrer la liberté à nos
frères, qu'une épée au poing tournée vers leur poitrine! Comment
en sommes-nous venus à nous imaginer que le coeur humain n'est pas
partout le même; qu'il n'a pas partout la même fierté, la même
horreur de la dépendance?
Mais enfin, cette Prépondérance illibérale que nous poursuivons avec
tant d'aveuglement et, selon moi, avec tant d'injustice, où est-elle,
et l'avons-nous jamais saisie? Je vois bien les efforts, mais je
ne vois pas les résultats. Je vois bien que nous avons, depuis
longtemps, une immense armée, une puissante marine, qui écrasent le
peuple, ruinent le travailleur, engendrent la désaffection, nous
poussent vers la banqueroute, nous menacent de calamités effroyables
sur lesquelles les yeux même de l'imagination tremblent de se fixer;
je vois tout cela, mais la prépondérance, je ne la vois nulle part,
et si nous pesons dans les destinées de l'Europe, ce n'est pas par la
force brutale, mais en dépit d'elle. Fiers de notre prodigieux état
militaire, nous avons eu un différend avec les États-Unis, et nous
avons cédé; nous avons eu des contestations au sujet de l'Égypte, et
nous avons cédé; nous avons, d'année en année, prodigué des promesses
à la Pologne, à l'Italie, et l'on n'en a pas tenu compte. Pourquoi?
parce que le déploiement de nos forces a provoqué un déploiement
semblable sur toute l'Europe; dès lors, nous n'avons plus pu douter
que la moindre lutte, à propos de la cause la plus futile, ne menaçât
de prendre les proportions d'une guerre universelle, et l'humanité
autant que la prudence ont fait une loi aux hommes d'État de décliner
une telle responsabilité.
Ce qu'il y a de remarquable et de bien instructif, c'est que le
peuple qui a poussé le plus loin cette politique prétentieuse et
tracassière, qui nous y a entraînés par son exemple, et nous en a
fait peut-être une dure nécessité, le peuple anglais, en a recueilli
les mêmes déceptions. Nul plus que lui n'a manifesté la prétention
de se faire le régulateur exclusif de l'Équilibre européen, et cet
équilibre a été dix fois compromis sans qu'il ait bougé.--Il s'était
arrogé le monopole des colonies; et nous avons pris Alger et les
Marquises, sans qu'il ait bougé. Il est vrai qu'en ceci il pourrait
être soupçonné de nous avoir vus, avec une mauvaise humeur apparente
et une joie secrète, nous attacher aux pieds deux boulets.--Il se
disait propriétaire de l'Orégon, patron du Texas; et les États-Unis
ont pris l'Orégon, le Texas, et une partie du Mexique par-dessus le
marché, sans qu'il ait bougé.--Tout cela nous prouve que, si l'esprit
des gouvernants est à la guerre, l'esprit des gouvernés est à la
paix; et, quant à moi, je ne vois pas pourquoi nous aurions fait une
révolution démocratique, si ce n'est pour faire triompher l'esprit de
la démocratie, de cette démocratie laborieuse qui paye bien les frais
d'un appareil militaire, mais qui n'en peut jamais rien retirer que
ruine, dangers et oppression.
Je crois donc que le moment est venu où tout le génie de la
révolution française doit se résumer, se manifester et se glorifier
solennellement, par un de ces actes de grandeur, de loyauté, de
progrès, de foi en lui-même et de confiance en sa force, tel que le
soleil n'en a jamais éclairé. Je crois que le moment est venu où
la France doit déclarer résolûment qu'elle voit la Solidarité des
peuples dans l'enchaînement de leurs intérêts et la communication
de leurs idées, et non dans l'interposition de la force brutale. Et
pour donner à cette déclaration un poids irrésistible,--car qu'est-ce
qu'un manifeste, quelque éloquent qu'il soit?--je crois que le moment
est venu pour elle de dissoudre cette force brutale elle-même.
Si notre chère et glorieuse patrie prenait en Europe l'initiative de
cette révolution, quelles en seraient les conséquences?
D'abord, pour rentrer dans mon sujet, voilà, d'un seul coup, nos
finances alignées. Voilà la première partie de ma réforme devenue
immédiatement exécutoire: voilà les impôts adoucis; voilà le travail,
la confiance, le bien-être, le crédit, la consommation pénétrant dans
les masses; voilà la République aimée, admirée, consolidée de tout
ce que donnent de forces aux institutions les sympathies populaires;
voilà le fantôme menaçant de la banqueroute effacé des imaginations;
voilà les commotions politiques reléguées dans l'histoire du passé;
voilà enfin la France heureuse et glorieuse entre toutes les nations,
faisant rayonner autour d'elle l'irrésistible empire de l'exemple.
Non-seulement la réalisation de l'oeuvre démocratique enflammerait
les coeurs, au dehors, à la vue de ce spectacle, mais il la rendrait
certainement plus facile. Ailleurs, comme chez nous, on éprouve la
difficulté de faire aimer des révolutions qui se traduisent en taxes
nouvelles. Ailleurs, comme chez nous, on éprouve le besoin de sortir
de ce cercle. Notre attitude menaçante est, pour les gouvernements
étrangers, une raison ou un prétexte toujours debout pour extraire
du sein du peuple de l'argent et des soldats. Combien l'oeuvre de la
régénération ne serait-elle pas facilitée sur toute l'Europe, si elle
s'y pouvait accomplir sous l'influence de ces réformes contributives,
qui, au fond, sont des questions de sympathie et d'antipathie, des
questions de vie où de mort pour les institutions nouvelles!
À cela, qu'objecte-t-on?
La _dignité_ nationale. J'ai déjà indiqué la réponse. Est-ce au
profit de leur dignité que la France et l'Angleterre, après s'être
écrasées de taxes pour développer de grandes forces, ont toujours
refusé de faire ce qu'elles avaient annoncé? Il y a, dans cette
manière de comprendre la dignité nationale, une trace de notre
éducation romaine. À l'époque où les peuples vivaient de pillage,
il leur importait d'inspirer au loin de la terreur par l'aspect d'un
grand appareil militaire. En est-il de même pour ceux qui fondent
leurs progrès sur le travail?--On reproche au peuple américain de
manquer de dignité. Si cela est, ce n'est pas au moins dans sa
politique extérieure, à laquelle une pensée traditionnelle de paix et
de non-intervention donne un caractère si imposant de justice et de
grandeur.
_Chacun chez soi, chacun pour soi_, c'est la politique de l'Égoïsme;
voilà ce qu'on dira.--Terrible objection, si elle avait le sens
commun.--Oui, chacun chez soi, _en fait de force brutale_; mais
que les rayons de la force morale, intellectuelle et industrielle,
émanés de chaque centre national, se croisent librement et dégagent,
par leur contact, la lumière et la fraternité au profit de la race
humaine. Il est bien étrange qu'on nous accuse d'Égoïsme, nous qui
prenons toujours parti pour l'Expansion, contre la Restriction.
Notre principe est celui-ci: «Le moins de contact possible entre
les gouvernements; le plus de contact possible entre les peuples.»
Pourquoi? Parce que le contact des gouvernements compromet la Paix,
tandis que le contact des peuples la garantit.
_Sécurité extérieure._ Oui, il y a là, j'en conviens, une question
préjudicielle à résoudre. Sommes-nous ou ne sommes-nous pas menacés
d'invasion? Il y en a qui croient sincèrement au danger. Les rois,
disent-ils, sont trop intéressés à éteindre en France le foyer
révolutionnaire, pour ne pas l'inonder de leurs soldats, si elle
désarmait. Ceux qui pensent ainsi ont raison de demander le maintien
de nos forces. Mais qu'ils acceptent les conséquences. Si nous
maintenons nos forces, nous ne pouvons diminuer sérieusement nos
dépenses, nous ne devons pas adoucir les impôts, c'est même notre
devoir de les aggraver, puisque les budgets se règlent chaque année
en déficit. Si nous aggravons nos impôts, il est une chose dont
nous ne sommes pas sûrs, c'est d'accroître nos recettes; mais il en
est une autre sur laquelle il n'y a pas de doute possible, c'est
que nous engendrerons dans ce pays-ci la désaffection, la haine, la
résistance, et nous n'aurons acquis la sécurité au dehors qu'aux
dépens de la sécurité au dedans.
Pour moi, je n'hésiterai pas à voter le désarmement, parce que je ne
crois pas aux invasions. D'où nous viendraient-elles? De l'Espagne?
de l'Italie? de la Prusse? de l'Autriche? c'est impossible. Restent
l'Angleterre et la Russie. L'Angleterre! elle a déjà fait cette
expérience, et vingt-deux milliards de dettes, dont les travailleurs
payent encore l'intérêt, sont une leçon qui ne peut être perdue. La
Russie! Mais c'est une chimère. Le contact avec la France n'est pas
ce qu'elle cherche, mais ce qu'elle évite. Et si l'empereur Nicolas
s'avisait de nous envoyer deux cent mille Moscovites, je crois
sincèrement que ce que nous aurions de mieux à faire, ce serait de
les bien accueillir, de leur faire goûter la douceur de nos vins,
de leur montrer nos rues, nos magasins, nos musées, le bonheur du
peuple, la douceur et l'égalité de nos lois pénales, après quoi
nous leur dirions: Reprenez, le plus tôt possible, le chemin de vos
steppes et allez dire à vos frères ce que vous avez vu.
_Protection au commerce._ Ne faut-il pas, dit-on, une puissante
marine pour ouvrir des voies nouvelles à notre commerce et commander
les marchés lointains?--Vraiment les façons du gouvernement envers
le commerce sont étranges. Il commence par l'entraver, le gêner, le
restreindre, l'étouffer, et cela, à gros frais. Puis, s'il en échappe
quelque parcelle, le voilà qui s'éprend d'une tendre sollicitude
pour ces bribes qui ont réussi à passer au travers des mailles de
la douane. Je veux protéger les négociants, dit-il, et pour cela
j'arracherai 150 millions au public, afin de couvrir les mers de
vaisseaux et de canons.--Mais, d'abord, les quatre-vingt-dix-neuf
centièmes du commerce français se font avec des pays où notre
pavillon n'a jamais paru ni ne paraîtra. Est-ce que nous avons des
stations en Angleterre, aux États-Unis, en Belgique, en Espagne, dans
le Zollverein, en Russie? C'est donc de Mayotte et de Nossibé qu'il
s'agit; c'est-à-dire qu'on nous prend, par l'impôt, plus de francs
qu'il ne nous rentrera de centimes par ce commerce.
Et puis, qu'est-ce qui commande les débouchés? Une seule chose: _le
bon marché_. Envoyez où vous voudrez des produits qui coûtent cinq
sous de plus que les similaires anglais ou suisses, les vaisseaux et
les canons ne vous les feront pas vendre. Envoyez-y des produits qui
coûtent cinq sous de moins, vous n'aurez pas besoin pour les vendre
de canons et de vaisseaux. Ne sait-on pas que la Suisse, qui n'a pas
une barque, si ce n'est sur ses lacs, a chassé de Gibraltar même
certains tissus anglais, malgré la garde qui veille à la porte? Si
donc c'est le _bon marché_ qui est le vrai protecteur du commerce,
comment notre gouvernement s'y prend-il pour le réaliser? D'abord,
il hausse par ses tarifs le prix des matières premières, de tous les
instruments de travail, de tous les objets de consommation; ensuite,
par voie de compensation, il nous accable d'impôts sous prétexte
d'envoyer sa marine à la quête des débouchés. C'est de la barbarie,
de la barbarie la plus barbare, et le temps n'est pas loin où l'on
dira: Ces Français du XIXe siècle avaient de singuliers systèmes
commerciaux, mais ils auraient dû au moins s'abstenir de se croire au
_siècle des lumières_.
_Équilibre européen._ Il nous faut une armée pour veiller à
l'équilibre européen.--Autant en disent les Anglais--et l'équilibre
devient ce que le fait le vent des révolutions. Le sujet est trop
vaste pour que je l'aborde ici. Je ne dirai qu'un mot. Méfions-nous
de la métaphore, disait Paul-Louis, et il avait bien raison. La voilà
qui se présente à nous, par trois fois, sous forme de balances.
Nous avons d'abord la _Balance des puissances européennes_--ensuite
la _Balance des pouvoirs_--puis enfin la _Balance du commerce_. Pour
énumérer les maux qui sont sortis de ces prétendues _balances_, il
faudrait des volumes et je ne fais qu'une brochure.
_Sécurité intérieure._ Le pire ennemi de la logique, après la
métaphore, c'est le cercle vicieux. Or, ici nous en rencontrons
un vicieux au superlatif. «Écrasons le contribuable pour avoir
une grande armée, puis ayons une grande armée pour contenir le
contribuable.» N'est-ce pas là que nous en sommes? Quelle sécurité
intérieure peut on attendre d'un système financier qui a pour effet
la désaffection générale, et pour résultat la banqueroute et ses
suites politiques? Je crois, moi, que si on laissait respirer les
travailleurs, s'ils avaient la conscience qu'on fait pour eux tout
ce qu'on peut faire, les perturbateurs du repos public n'auraient à
leur disposition que bien peu d'éléments de trouble. Certes, la garde
nationale, la police et la gendarmerie suffiraient à les contenir.
Mais enfin il faut tenir compte des frayeurs particulières à l'époque
où nous vivons. Elles sont bien naturelles et bien justifiées.
Transigeons avec elles et accordons-leur deux cent mille hommes,
jusqu'à des temps meilleurs. On voit que l'esprit de système ne me
rend ni absolu ni entêté.
Récapitulons maintenant.
Nous avons ainsi formulé notre programme.
DIMINUER LES IMPÔTS.--DIMINUER LES DÉPENSES DANS UNE PLUS FORTE
PROPORTION.
Programme qui aboutit forcément à l'équilibre, non par le chemin de
la détresse, mais par celui de la prospérité générale.
Nous avons proposé, dans la première partie de cet écrit, un
dégrèvement de taxes diverses impliquant une perte de revenu de cent
millions, comparativement au budget présenté par le cabinet.
Notre programme sera donc rempli, si nous faisons résulter des
considérations précédentes une diminution de dépenses supérieure à
cent millions.
Or, indépendamment des retranchements qu'il serait possible d'opérer
sur plusieurs services, si seulement on avait un peu de foi dans
la liberté, retranchements que je ne demanderas par respect pour
l'opinion publique égarée, nous avons les _item_ suivants:
1º _Frais de perception._ Dès l'instant que les impôts indirects
sont adoucis, le stimulant à la fraude est émoussé. Il faut moins
d'entraves, moins de formalités gênantes, moins de surveillance
inquisitoriale, en un mot, moins d'employés. Ce qu'on peut faire, à
cet égard, dans le seul service de la douane est énorme.--Posons 10
millions.
2º _Frais de justice criminelle._ Il n'y a pas, dans tout l'univers
matériel, deux faits qui soient entre eux dans une connexité plus
intime que la _misère_ et le _crime_. Si donc, la mise à exécution
de notre plan a pour effet nécessaire d'accroître le bien-être et le
travail du peuple, il n'est pas possible que les frais de poursuite,
de répression et de châtiment n'en soient diminués.--_Mémoire._
3º _Assistance._ Il en faut dire autant de l'assistance, qui doit
décroître en raison de l'accroissement du bien-être.--_Mémoire._
4º _Affaires étrangères._--La politique de non-intervention, celle
que nos pères avaient acclamée en 89, celle que Lamartine eût
inaugurée sans la pression de circonstances plus fortes que lui,
celle que Cavaignac eût été fier de réaliser, cette politique
entraîne la suppression de toutes les ambassades. C'est peu au
point de vue financier. C'est beaucoup au point de vue politique et
moral.--_Mémoire._
5º _Armée._ Nous avons concédé 200,000 hommes aux exigences du
moment. C'est 200 millions. Ajoutons-en 50 pour cas imprévus,
retraites, traitements de disponibilité, etc. Comparativement au
budget officiel, l'économie est de 100 millions.
6º _Marine._ On demande 130 millions. Accordons-en 80 et rendons-en
50 aux contribuables. Le commerce ne s'en portera que mieux.
7º _Travaux publics._ Je ne suis pas grand partisan, je l'avoue,
d'économies qui ont pour résultat le sommeil ou la mort de capitaux
engagés. Cependant, il faut s'incliner devant la nécessité. On nous
demande 194 millions. Retranchons-en 30.
Nous obtenons ainsi, sans trop d'efforts, en chiffres ronds, 200
millions d'économies sur les dépenses,--contre cent millions sur les
recettes. Donc nous sommes sur le chemin de l'équilibre, et ma tâche
est remplie.
Mais celle du cabinet et de l'Assemblée nationale commence. Et ici je
dirai, en terminant, ma pensée tout entière.
Je crois que le plan proposé, ou tout autre fondé sur les mêmes
principes, peut seul sauver la République, le pays, la société.
Ce plan est lié dans toutes ses parties. Si vous n'en prenez que
la première,--diminuer l'impôt,--vous allez aux révolutions par
la banqueroute; si vous n'en prenez que la seconde,--diminuer la
dépense,--vous allez aux révolutions par la misère. En l'adoptant
dans son ensemble, vous évitez tout à la fois la banqueroute, la
misère, les révolutions, et vous faites, par-dessus le marché, le
bien du peuple. Il forme donc un système complet, qui doit triompher
ou succomber tout entier.
Or, je crains qu'un plan unitaire et méthodique ne puisse jaillir de
neuf cents cervelles. Il en peut bien sortir neuf cents projets qui
se heurtent, mais non un qui triomphe.
Malgré le bon vouloir de l'Assemblée nationale, l'occasion est donc
manquée et le pays perdu, si le cabinet ne s'empare vigoureusement
de l'initiative.
Mais cette initiative, le cabinet la repousse. Il a présenté son
budget, qui ne fait rien pour le contribuable et aboutit à un déficit
effrayant. Puis il a dit: «Je n'ai pas à émettre des vues d'ensemble,
je discuterai les détails quand le moment sera venu.» En d'autres
termes: je livre au hasard, ou plutôt à des chances aussi effroyables
que certaines, les destinées de la France.
Et cela, pourquoi? Le cabinet est composé pourtant d'hommes capables,
patriotes, financiers. Il est douteux qu'aucun autre ministère eût pu
mieux accomplir l'oeuvre du salut commun.
Il ne l'essaye même pas. Et pourquoi? Parce qu'il est entré aux
affaires avec une _Idée préconçue_. _Idée préconçue!_ que j'aurais dû
le placer, comme fléau de tout raisonnement et de toute conduite, par
delà la métaphore et le cercle vicieux!
Le ministère s'est dit: «Il n'y a rien à faire avec cette Assemblée,
je n'y aurais pas la majorité!»
Je n'examine pas ici toutes les funestes conséquences de cette idée
préconçue.
Quand on croit qu'une assemblée est un obstacle, on est bien près de
vouloir la dissoudre.
Quand on veut la dissoudre, on est bien près de travailler, sinon de
manoeuvrer dans ce sens.
Ainsi de grands efforts se sont faits pour réaliser le mal, au moment
où il était si urgent de les consacrer à faire du bien.
Le temps et les forces se sont usés dans un conflit déplorable. Et,
je le dis la main sur la conscience, dans ce conflit, je crois que le
cabinet avait tort.
Car enfin, pour régler son action ou plutôt son inertie sur cette
donnée: Je n'aurai pas la majorité; il fallait du moins proposer
quelque chose d'utile, et attendre un refus de concours.
Le président de la République avait tracé une voie plus sage quand
il avait dit, le jour de son installation: «Je n'ai aucune raison de
croire que je ne serai pas d'accord avec l'Assemblée nationale.»
Sur quoi donc s'est fondé le cabinet pour poser d'avance, dans l'idée
contraire, le point de départ de sa politique? Sur ce que l'Assemblée
nationale avait montré de la sympathie pour la candidature du général
Cavaignac.
Mais le cabinet n'a donc pas compris qu'il y a une chose que
l'Assemblée met cent fois et mille fois au-dessus du général
Cavaignac! C'est la volonté du peuple, exprimée par le suffrage
universel, en vertu d'une constitution qu'elle-même avait formulée.
Et moi, je dis que, pour témoigner de son respect pour la volonté du
peuple et la constitution, nos deux ancres de salut, elle eût été
peut-être plus facile avec Bonaparte qu'avec Cavaignac lui-même.
Oui, si le ministère, au lieu de débuter par élever le conflit, fût
venu dire à l'Assemblée: «L'élection du 20 décembre ferme la période
agitée de notre révolution. Maintenant, occupons-nous de concert du
bien du peuple, de réformes administratives et financières.» Je le
dis avec certitude, l'Assemblée l'aurait suivi avec passion, car elle
a la passion du bien et ne peut en avoir d'autre.
Maintenant l'occasion est perdue, et si nous ne la faisons renaître,
malheur à nos finances, malheur au pays, pendant des siècles.
Eh bien! je crois que, si chacun oublie ses griefs et comprime ses
rancunes, la France peut encore être sauvée.
Ministres de la République, ne dites pas: Nous agirons plus tard.
Nous chercherons des réformes avec une autre Assemblée.--Ne dites pas
cela, car la France est sur le bord d'un gouffre. Elle n'a pas le
temps de vous attendre.
Un ministère inerte par système! Mais cela ne s'est jamais vu. Et
quel temps choisissez-vous pour nous donner ce spectacle? Il est vrai
que le pays ruiné, blessé, meurtri, ne s'en prend pas à vous de ses
souffrances. Toutes ses préventions sont tournées contre l'Assemblée
nationale; c'est assurément une circonstance aussi commode que
rare pour un cabinet. Mais ne savez-vous pas que toute prévention
fausse est éphémère? Si, par une initiative vigoureuse, vous aviez
mis l'Assemblée en demeure et qu'elle eût refusé de vous suivre,
vous seriez justifiés et le pays aurait raison. Mais vous ne l'avez
pas fait. Il ne se peut pas que, tôt ou tard, il n'ouvre les yeux,
et si vous persistez à ne rien proposer, à ne rien essayer, à ne
rien diriger; si, par suite, la situation de nos finances devient
irréparable, la Prévention du moment pourra bien vous absoudre,
l'Histoire ne vous absoudra pas.
Il est maintenant décidé que l'Assemblée nationale fera le budget.
Mais est-ce qu'une assemblée de neuf cents membres, abandonnée à
elle-même, peut accomplir une oeuvre si compliquée et qui exige tant
de concordance entre toutes ses parties? Du tumulte parlementaire il
peut bien sortir des tâtonnements, des velléités, des aspirations: il
ne peut sortir un plan de finances.