recettes), voilà donc la première moitié du programme financier
républicain.--Vous dites: En face du déficit, cela est bien hardi.
Et moi, je réponds: Non, ce n'est pas hardiesse, c'est prudence. Ce
qui est hardi, ce qui est téméraire, ce qui est insensé, c'est de
persévérer dans la voie qui nous a rapprochés de l'abîme. Et voyez où
vous en êtes! Vous ne l'avez pas caché: l'impôt indirect vous donne
des inquiétudes, et quant à l'impôt direct lui-même, vous ne comptez
sur son recouvrement qu'à la condition d'y employer des _colonnes
mobiles_. Sommes-nous donc sur la terre des miri et des razzias?
Comment les choses n'en seraient-elles pas arrivées là?--Voilà cent
hommes; ils se soumettent à une cotisation afin de constituer, pour
leur sûreté, une _force commune_. Peu à peu, on détourne cette
force commune de sa destination et on met à sa charge une foule
d'attributions irrationnelles. Par ce fait, le nombre des hommes qui
vivent sur la cotisation s'accroît, la cotisation elle-même grossit
et le nombre des cotisés diminue. Le mécontentement, la désaffection
s'en mêlent, et que va-t-on faire? rendre la force commune à sa
destination? Ce serait trop vulgaire, et, dit-on, trop hardi. Nos
hommes d'État sont plus avisés; ils imaginent de diminuer encore le
nombre des payants pour augmenter celui des payés; il nous faut de
nouvelles taxes, disent-ils, pour entretenir des colonnes mobiles,
et des colonnes mobiles pour recouvrer les nouvelles taxes!--Et l'on
ne veut pas voir là un cercle vicieux!--Nous arriverons ainsi à ce
beau résultat, que la moitié des citoyens sera occupée à comprimer
et rançonner l'autre moitié. Voilà ce qu'on appelle de la politique
sage et pratique. Tout le reste n'est qu'utopie. Donnez-nous encore
quelques années, disent les financiers, laissez-nous pousser à bout
le système, et vous verrez que nous arriverons enfin à ce fameux
équilibre, que nous poursuivons depuis si longtemps, et qu'ont
dérangé précisément ces procédés que, depuis vingt ans, nous mettons
en oeuvre.
Il n'est donc pas si paradoxal qu'il le semble, au premier coup
d'oeil, de prendre la marche inverse; et de chercher l'équilibre dans
l'allégement des taxes. Est-ce que l'équilibre méritera moins ce nom,
parce qu'au lieu de le chercher à 1500 millions on le rencontrera à
1200?
Mais cette première partie du programme républicain appelle
impérieusement son complément nécessaire: la _diminution des
dépenses_. Sans ce complément, le système est une utopie, j'en
conviens. Avec ce complément, je défie qui que ce soit, sauf les
intéressés, d'oser dire qu'il ne va pas droit au but, et par le
chemin le moins périlleux.
J'ajoute que la diminution des dépenses doit être supérieure à celle
des recettes; sans cela on courrait en vain après le nivellement.
Enfin, il faut bien le dire, un ensemble de mesures ainsi compris ne
peut donner, dans un seul exercice, tous les résultats qu'on a droit
d'en attendre.
On a vu, quant aux recettes, que, pour mettre en elles cette _force
de croissance_ qui a son principe dans la prospérité générale, il
fallait commencer par les faire reculer. C'est dire que le temps est
nécessaire au développement de cette force.
Il en est ainsi des dépenses; leur réduction ne peut être que
progressive. En voici une raison, entre autres.
Quand un gouvernement a porté ses frais à un chiffre exagéré
et accablant, cela signifie, en d'autres termes, que beaucoup
d'existences sont attachées à ses prodigalités et s'en nourrissent.
L'idée de réaliser des économies sans froisser personne implique
contradiction. Arguer de ces souffrances contre la réforme qui les
implique nécessairement, c'est opposer une fin de non-recevoir
radicale à tout acte réparateur, c'est dire: «Par cela même qu'une
injustice s'est introduite dans le monde, il est bon qu'elle s'y
perpétue à jamais.»--Éternel sophisme des adorateurs des abus.
Mais de ce que des souffrances individuelles sont la conséquence
forcée de toute réforme, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit du
devoir du législateur de les adoucir autant qu'il est en lui.
Je ne suis pas, quant à moi, de ceux qui admettent que quand un
membre de la société a été par elle attiré vers une carrière,
quand il y a vieilli, quand il s'en est fait une spécialité, quand
il est incapable de demander à toute autre occupation des moyens
d'existence, elle le puisse jeter, sans feu ni lieu, sur la place
publique. Toute suppression d'emploi grève donc la société d'une
charge temporaire commandée par l'humanité et, selon moi, par la
stricte justice.
Il suit de là que les modifications apportées au budget des dépenses,
non plus que celles introduites au budget des recettes, ne peuvent
produire immédiatement leurs résultats; ce sont des germes dont la
nature est de se développer, et le système complet implique que les
dépenses décroîtront d'année en année avec les extinctions, que les
recettes grossiront d'année en année parallèlement à la prospérité
générale, de telle sorte que le résultat final doit être l'équilibre
ou quelque chose de mieux.
Quant à la prétendue désaffection qui pourrait se manifester, dans
la classe si nombreuse des fonctionnaires, j'avoue qu'avec les
tempéraments auxquels je viens de faire allusion, je ne la crains
pas. Le scrupule est d'ailleurs singulier. Il n'a jamais arrêté,
que je sache, les destitutions en masse après chaque révolution. Et
pourtant, quelle différence! chasser un employé pour donner sa place
à un autre, c'est plus que froisser ses intérêts, c'est blesser
en lui la dignité et le sentiment énergique du droit. Mais quand
une révocation, d'ailleurs équitablement ménagée, résulte d'une
suppression d'emploi, elle peut nuire encore, elle n'irrite pas. La
blessure est moins vive, et celui qu'elle atteint se console par la
considération d'un avantage public.
J'avais besoin de soumettre ces réflexions au lecteur au moment de
parler de réformes profondes, qui entraînent de toute nécessité la
mise en disponibilité de beaucoup de nos concitoyens.
Je renonce à passer en revue tous les articles de dépenses
sur lesquels il me paraîtrait utile et politique de faire des
retranchements. Le budget c'est toute la politique. Il s'enfle ou
diminue selon que l'Opinion publique exige plus ou moins de l'État.
À quoi servirait de montrer que la suppression de tel service
gouvernemental entraîne telle économie importante, si le contribuable
lui-même préfère le service à l'économie? Il y a des réformes qui
doivent être précédées de longs débats, d'une lente élaboration de
l'opinion publique; et je ne vois pas pourquoi je m'engagerais dans
une voie où il est certain qu'elle ne me suivrait pas. Aujourd'hui
même, l'Assemblée nationale a décidé qu'elle ferait le premier
budget républicain. Elle n'a plus pour cette oeuvre qu'un temps
limité et fort court. En vue de signaler une réforme immédiatement
praticable, je dois me détourner des considérations générales et
philosophiques qu'il était d'abord dans ma pensée de soumettre au
lecteur. Je me bornerai à les indiquer.
Ce qui rejette dans un avenir éloigné toute réforme financière
radicale, c'est qu'en France on n'aime pas la Liberté; on n'aime
pas à se sentir responsable de soi-même, on n'a pas confiance en
sa propre énergie, on n'est un peu rassuré que lorsqu'on sent de
toutes parts l'impression des lisières gouvernementales;--et ce sont
justement ces lisières qui coûtent cher.
Si, par exemple, on avait foi dans la liberté de l'enseignement, qu'y
aurait-il à faire, sinon à supprimer le _budget de l'instruction
publique_?
Si l'on tenait véritablement à la liberté de conscience, comment la
réaliserait-on autrement qu'en supprimant le _budget des cultes_[71]?
[Note 71: Le traité passé entre nos pères et le clergé est un
obstacle à cette réforme si désirable. Justice avant tout.]
Si l'on comprenait que l'agriculture se perfectionne par les
agriculteurs, et le commerce par les commerçants, on arriverait à
cette conclusion: le _budget de l'agriculture et du commerce_ est une
superfétation, que les peuples les plus avancés ont soin de ne pas
s'infliger.
Que si, sur quelques points, comme pour la surveillance, l'État a
nécessairement à intervenir en matière d'instruction, de cultes,
de commerce, une Division de plus au ministère de l'Intérieur y
suffirait; il ne faut pas trois Ministères pour cela.
Ainsi, la LIBERTÉ, voilà la première et la plus féconde source des
économies.
Mais cette source n'est pas faite pour nos lèvres. Pourquoi?
Uniquement parce que l'Opinion la repousse[72].
[Note 72: Cet aveuglement de l'opinion publique attristait l'auteur
depuis longtemps, et dès qu'une tentative pour consolider le bandeau
placé sur les yeux de nos concitoyens lui était connue, il sentait le
besoin de la combattre. Mais, dans sa retraite de Mugron, les moyens
de publicité lui manquaient. Aussi la lettre suivante, écrite par lui
depuis nombre d'années, est-elle jusqu'à présent restée inédite.
À M. SAULNIER
Éditeur de la _Revue britannique_.
MONSIEUR,
Vous avez transporté de joie tous ceux qui trouvent le mot _économie_
absurde, ridicule, insupportable, bourgeois, mesquin. Le _Journal des
Débats_ vous prône, le président du conseil vous cite et les faveurs
du pouvoir vous attendent. Qu'avez-vous fait cependant, Monsieur,
pour mériter tant d'applaudissements? Vous avez établi par des
chiffres (et l'on sait que les chiffres ne trompent jamais), qu'il
en coûte plus aux _citoyens_ des États-Unis qu'aux _sujets_ français
pour être gouvernés. D'où la conséquence rigoureuse (rigoureuse pour
le peuple en effet), qu'il est absurde de vouloir en France mettre
des bornes aux profusions du pouvoir.
Mais, Monsieur, j'en demandé pardon à vous, aux centres et à la
statistique, vos chiffres, en les supposant exacts, ne me semblent
pas défavorables au gouvernement américain:
En premier lieu, établir qu'un gouvernement dépense plus qu'un autre,
ce n'est rien apprendre sur leur bonté relative. Si l'un d'eux, par
exemple, administre une nation naissante, qui a toutes ses routes à
percer, tous ses canaux à creuser, toutes ses villes à paver, tous
ses établissements publics à créer, il est naturel qu'il dépense plus
que celui qui n'a guère qu'à entretenir des établissements existants.
Or, vous le savez comme moi, Monsieur, dépenser ainsi c'est épargner,
c'est capitaliser. S'il s'agissait d'un agriculteur, confondriez-vous
les mises de fonds qu'exige un premier établissement avec ses
dépenses annuelles?
Cependant cette différence de situation très-importante n'entraîne,
d'après vos chiffres, qu'un surcroît de dépense de trois francs pour
chaque citoyen de l'Union. Cet excédant est-il réel? Non, d'après
vos propres données.--Cela vous surprend, car vous avez fixé à 36
fr. la contribution de chaque Américain, et à 33 fr. celle de chaque
Français; or 36 = 33 + 3, en bonne arithmétique.--Oui, mais, en
économie politique, 33 valent souvent plus que 36. Vous allez en
juger. L'argent, relativement à la main-d'oeuvre et aux marchandises,
n'a pas autant de valeur aux États-Unis qu'en France. Vous fixez
vous-même le prix de la journée à 4 fr. 50 c. aux États-Unis et à 1
fr. 50 c. en France. Il en résulte, je crois, qu'un Américain paye 36
fr. avec huit journées, tandis qu'il faut à un Français vingt-deux
journées de travail pour payer 33 fr.--Il est vrai que vous dites
aussi qu'on se rachète des corvées aux États-Unis avec 3 fr. et que,
par conséquent, le prix de la journée y doit être établi à 3 fr.--À
cela, deux réponses. On se rachète de la corvée, en France, avec
1 fr. (car nous avons aussi nos corvées dont vous ne parlez pas);
et ensuite, si la journée aux États-Unis ne vaut que 3 fr., les
Américains ne payent plus 36 fr., puisque, pour arriver à ce chiffre,
vous avez porté à 4 fr. 50 c. toutes les journées que ces citoyens
emploient à remplir leurs devoirs de miliciens, de corvéables, de
jurés, etc.
Ce n'est pas la seule subtilité dont vous avez usé pour élever à 36
fr. la contribution annuelle de chaque Américain.
Vous imputez au gouvernement des États-Unis des dépenses dont il ne
se mêle en aucune façon. Pour justifier cette étrange manière de
procéder, vous dites que ces dépenses n'en sont pas moins supportées
par les citoyens. Mais s'agit-il de rechercher quelles sont les
dépenses volontaires des citoyens ou quelles sont les dépenses du
gouvernement?
Un gouvernement est institué pour remplir certaines fonctions. Quand
il sort de son attribution, il faut qu'il fasse un appel à la bourse
des citoyens et qu'il diminue ainsi cette portion de revenus dont
ils avaient la libre disposition. Il devient à la fois spoliateur et
oppresseur.
Une nation qui est assez sage pour forcer son gouvernement à se
borner à garantir à chacun sa sûreté, et qui ne paye que ce qui est
rigoureusement indispensable pour cela, consomme le reste de ses
revenus selon son génie, ses besoins et ses goûts.
Mais une nation, chez laquelle le gouvernement se mêle de tout, ne
dépense rien par elle et pour elle, mais par le pouvoir et pour
le pouvoir; et si le public français pense comme vous, Monsieur,
qu'il est indifférent que sa richesse passe par les mains des
fonctionnaires, je ne désespère pas que nous ne soyons tous un jour
logés, nourris et vêtus aux frais de l'État. Ce sont choses qui nous
coûtent, et d'après vous, il importe peu que nous nous les procurions
par voie de contribution ou par des achats directs. Le cas que nos
ministres font de cette opinion me persuade que nous aurons bientôt
des habits de leur façon, comme nous avons des prêtres, des avocats,
des professeurs, des médecins, des chevaux et du tabac de leur façon.
J'ai l'honneur, etc.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
(_Note de l'éditeur._)]
Nos enfants continueront donc, sous le monopole universitaire, à
s'abreuver de fausses idées grecques et romaines, à s'imprégner de
l'esprit guerrier et révolutionnaire des auteurs latins, à scander
les vers licencieux d'Horace, à se rendre impropres à la vie des
sociétés modernes; nous continuerons à n'être pas libres, et par
conséquent à payer notre servitude, car les peuples ne peuvent être
tenus dans la servitude qu'à gros frais.
Nous continuerons à voir l'agriculture et le commerce languir
et succomber sous l'étreinte de nos lois restrictives; et, de
plus, à payer la dépense de cette torpeur, car les entraves, les
réglementations, les formalités inutiles, tout cela ne peut être mis
en oeuvre que par des agents de la force publique, et les agents de
la force publique ne peuvent vivre que sur le budget.
Et le mal, il faut bien le répéter, est sans remède actuellement
applicable, puisque l'opinion attribue à l'oppression tout le
développement intellectuel et industriel que cette oppression ne
parvient pas à étouffer.
Une idée aussi bizarre que funeste s'est emparée des esprits.
Quand il s'agit de politique, on suppose que le moteur social, si
je puis m'exprimer ainsi, est dans les intérêts et les opinions
individuelles. On s'attache à l'axiome de Rousseau: _La volonté
générale ne peut errer_. Et, sur ce principe, on décrète avec
enthousiasme le _suffrage universel_.
Mais, à tous les autres points de vue, on adopte justement
l'hypothèse contraire. On n'admet pas que le mobile du progrès
soit dans l'individualité, dans son aspiration naturelle vers le
bien-être, aspiration de plus en plus éclairée par l'intelligence
et guidée par l'expérience. Non. On part de cette donnée que
l'humanité est partagée en deux: D'un côté, il y a les individus
inertes, privés de tout ressort, de tout principe progressif, ou
obéissant à des impulsions dépravées qui, abandonnées à elles-mêmes,
tendent invinciblement vers le mal absolu; de l'autre, il y a l'être
collectif, la force commune, le gouvernement, en un mot, auquel on
attribue la science infuse, la naturelle passion du bien, et la
mission de changer la direction des tendances individuelles. On
suppose que, s'ils étaient libres, les hommes s'abstiendraient de
toute instruction, de toute religion, de toute industrie, ou, qui pis
est, qu'ils rechercheraient l'instruction pour arriver à l'erreur,
la religion pour aboutir à l'athéisme, et le travail pour consommer
leur ruine. Cela posé, il faut que les individualités se soumettent à
l'action réglementaire de l'être collectif, qui n'est pourtant autre
chose que la réunion de ces individualités elles-mêmes. Or, je le
demande, si les penchants naturels de toutes les _fractions_ tendent
au mal, comment les penchants naturels de l'_entier_ tendent-ils au
bien? Si toutes les forces natives de l'homme se dirigent vers le
néant,--où le gouvernement, qui est composé d'hommes, prendra-t-il
son point d'appui pour changer cette direction[73]?
[Note 73: V. au tome IV, le pamphlet _la Loi_, page 342, et notamment
le passage compris dans les pages 381 à 386.
(_Note de l'éditeur._)]
Quoi qu'il en soit, tant que cette bizarre théorie prévaudra, il
faudra renoncer à la liberté et aux économies qui en découlent. Il
faut bien payer ses chaînes quand on les aime, car l'État ne nous
donne jamais rien gratis, pas même des fers.
Le budget n'est pas seulement toute la Politique, il est encore,
à bien des égards, la Morale du peuple. C'est le miroir où, comme
Renaud, nous pourrions voir l'image et le châtiment de nos préjugés,
de nos vices et de nos folles prétentions. Ici encore, il y a des
torrents de mauvaises dépenses que nous sommes réduits à laisser
couler, car elles ont pour cause des penchants auxquels nous ne
sommes pas prêts à renoncer; et quoi de plus vain que de vouloir
neutraliser l'effet tant que la cause subsiste? Je citerai, entre
autres, ce que je ne crains pas d'appeler, quoique le mot soit dur,
l'_esprit de mendicité_, qui a envahi toutes les classes, celle des
riches comme celle des pauvres[74].
[Note 74: Nous trouvons dans les manuscrits de l'auteur la pensée
suivante, qui se rapporte au sujet spécial dont il s'occupe ici:
«Pourquoi nos finances sont-elles dérangées?»--«Parce que, pour
les Représentants, il n'y a rien de plus facile que de voter une
Dépense, et rien de plus difficile que de voter une Recette.»
«Si vous l'aimez mieux,
«Parce que les Traitements sont fort doux et les Impôts fort
durs.»
«J'en sais encore une raison.»
«Tout le monde veut vivre aux dépens de l'État, et on oublie que
l'État vit aux dépens de tout le monde.»
(_Note de l'éditeur._)]
Assurément, dans le cercle des relations privées, le caractère
français n'a pas de comparaison à redouter, en ce qui concerne
l'indépendance et la fierté. À Dieu ne plaise que je diffame mon
pays, encore moins que je le calomnie! Mais je ne sais comment il
s'est fait que les mêmes hommes qui, même pressés par la détresse,
rougiraient de tendre la main vers leurs semblables, perdent tout
scrupule, pourvu que l'État intervienne et voile aux yeux de la
conscience la bassesse d'un tel acte. Dès que la requête ne
s'adresse pas à la libéralité individuelle, dès que l'État se fait
l'intermédiaire de l'oeuvre, il semble que la dignité du solliciteur
soit à couvert, que la mendicité ne soit plus une honte ni la
spoliation une injustice. Agriculteurs, manufacturiers, négociants,
armateurs, artistes, chanteurs, danseurs, hommes de lettres,
fonctionnaires de tout ordre, entrepreneurs, fournisseurs, banquiers,
tout le monde DEMANDE, en France, et tout le monde s'adresse au
budget. Et voici que le peuple, en masse, s'est mis de la partie.
L'un veut des places, l'autre des pensions, celui-ci des primes,
celui-là des subventions, ce cinquième des encouragements, ce sixième
des restrictions, ce septième du crédit, ce huitième du travail. La
société tout entière se soulève pour arracher, sous une forme ou sous
une autre, une part au budget; et, dans sa fièvre californienne, elle
oublie que le budget n'est pas un _Sacramento_ où la nature a déposé
de l'or, mais qu'il n'en contient que ce que cette société quêteuse
elle-même y a versé. Elle oublie que la générosité du pouvoir ne
peut jamais égaler son avidité, puisque, sur ce fonds de largesses,
il faut bien qu'il retienne de quoi payer le double service de la
perception et de la distribution.
Afin de donner à ces dispositions, quelque peu abjectes, l'autorité
et le vernis d'un Système, on les a rattachées à ce qu'on nomme le
principe de la _Solidarité_, mot qui, ainsi entendu, ne signifie
autre chose que l'effort de tous les citoyens pour se dépouiller
les uns les autres, par l'intervention coûteuse de l'État. Or, on
comprend qu'une fois que l'_esprit de mendicité_ devient système et
presque science, en fait d'institutions ruineuses, l'imagination n'a
plus de bornes.
Mais, j'en conviens, il n'y a rien à faire en ce moment de ce
côté, et je termine par cette question: Pense-t-on que l'esprit de
mendicité, quand il est porté au point de pousser toute la nation au
pillage du budget, ne compromette pas plus encore la sécurité que la
fortune publique?
Par la même cause, une autre économie considérable nous est encore
invinciblement interdite. Je veux parler de l'Algérie. Il faut
s'incliner et payer, jusqu'à ce que la nation ait compris que
transporter cent hommes dans une colonie, et y transporter du même
coup dix fois le capital qui les ferait vivre en France, ce n'est
soulager personne mais grever tout le monde.
Cherchons donc ailleurs les moyens de salut.
Le lecteur voudra bien reconnaître que, pour un utopiste, je suis
de bonne composition en fait de retranchements. _J'en passe, et des
meilleurs._ Restrictions à toutes nos plus précieuses libertés, manie
des sollicitations, infatuation d'une funeste conquête, j'ai tout
concédé à l'Opinion. Qu'elle me permette de prendre ma revanche et
d'être quelque peu radical, en fait de politique extérieure.
Car enfin, si elle prétend fermer l'accès à toute réforme, si elle
est décidée d'avance à maintenir tout ce qui est, à n'admettre aucun
changement sur quoi que ce soit qui concerne nos dépenses, alors tout
mon système croule, tous les plans financiers sont impuissants; il ne
nous reste autre chose à faire que de laisser le peuple fléchir sous
le poids des taxes, et marcher tête baissée vers la banqueroute, les
révolutions, la désorganisation et la guerre sociale.
En abordant notre politique extérieure, je commencerai par établir
nettement ces deux propositions, hors desquelles, j'ose le dire, il
n'y a pas de salut.
1º Le développement de la force brutale n'est pas nécessaire et est
nuisible à l'influence de la France.
2º Le développement de la force brutale n'est pas nécessaire et est
nuisible à notre sécurité extérieure ou intérieure.
De ces deux propositions, il en sort, comme conséquence, une
troisième, et c'est celle-ci:
Il faut désarmer sur terre et sur mer, et cela au plus tôt.
Faux patriotes! donnez-vous-en à coeur joie. Un jour vous
m'appelâtes _traître_, parce que je demandais la Liberté; que sera-ce
aujourd'hui que j'invoque la Paix[75]?
[Note 75: Allusion à l'inepte accusation portée contre les
libre-échangistes d'être vendus à l'Angleterre.
(_Note de l'éditeur._)]
Ici encore, on rencontre, comme obstacle au premier chef, l'opinion
publique. Elle a été saturée de ces mots: grandeur nationale,
puissance, influence, prépondérance, prépotence; on lui répète sans
cesse qu'elle ne doit pas déchoir du rang qu'elle occupe parmi les
nations; après avoir parlé à son orgueil, on s'adresse à son intérêt.
On lui dit qu'il faut manifester les signes de la force pour appuyer
d'utiles négociations; qu'il faut promener sur toutes les mers le
pavillon français pour protéger notre commerce et commander les
marchés lointains.
Qu'est-ce que tout cela? Ballon gonflé, qu'un coup d'épingle suffit à
détendre.
Où est aujourd'hui l'influence? Est-elle à la gueule des canons, ou
à la pointe des baïonnettes? Non, elle est dans les idées, dans les
institutions et dans le spectacle de leur succès.
Les peuples agissent les uns sur les autres par les arts, par
la littérature, par la philosophie, par le journalisme, par les
transactions commerciales, par l'exemple surtout; et s'ils agissent
aussi quelquefois par la contrainte et la menace, je ne puis croire
que ce genre d'influence soit de nature à développer les principes
favorables aux progrès de l'humanité.