Cela ne doit pas nous surprendre. Dans une fausse voie, on est

toujours inconséquent, sans quoi on tuerait l'humanité. Jamais on n'a

vu ni on ne verra un principe faux poussé jusqu'au bout. J'ai dit

ailleurs: l'inconséquence est la limite de l'absurdité. J'aurais pu

ajouter: elle en est en même temps la preuve.

Venons à notre démonstration; elle ne sera pas longue.

Jacques Bonhomme avait deux francs qu'il faisait gagner à deux

ouvriers.

Mais voici qu'il imagine un arrangement de cordes et de poids qui

abrège le travail de moitié.

Donc il obtient la même satisfaction, épargne un franc et congédie un

ouvrier.

Il congédie un ouvrier; _c'est ce qu'on voit_.

Et, ne voyant que cela, on dit: «Voilà comment la misère suit la

civilisation, voilà comment la liberté est fatale à l'égalité.

L'esprit humain a fait une conquête, et aussitôt un ouvrier est à

jamais tombé dans le gouffre du paupérisme. Il se peut cependant que

Jacques Bonhomme continue à faire travailler les deux ouvriers, mais

il ne leur donnera plus que dix sous à chacun, car ils se feront

concurrence entre eux et s'offriront au rabais. C'est ainsi que les

riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus

pauvres. Il faut refaire la société.»

Belle conclusion, et digne de l'exorde!

Heureusement, exorde et conclusion, tout cela est faux, parce que,

derrière la moitié du phénomène qu'_on voit_, il y a l'autre moitié

qu'_on ne voit pas_.

On ne voit pas le franc épargné par Jacques Bonhomme et les effets

nécessaires de cette épargne.

Puisque, par suite de son invention, Jacques Bonhomme ne dépense

plus qu'un franc en main-d'oeuvre, à la poursuite d'une satisfaction

déterminée, il lui reste un autre franc.

Si donc il y a dans le monde un ouvrier qui offre ses bras

inoccupés, il y a aussi dans le monde un capitaliste qui offre son

franc inoccupé. Ces deux éléments se rencontrent et se combinent.

Et il est clair comme le jour qu'entre l'offre et la demande du

travail, entre l'offre et la demande du salaire, le rapport n'est

nullement changé.

L'invention et un ouvrier, payé avec le premier franc, font

maintenant l'oeuvre qu'accomplissaient auparavant deux ouvriers.

Le second ouvrier, payé avec le second franc, réalise une oeuvre

nouvelle.

Qu'y a-t-il donc de changé dans le monde? Il y a une satisfaction

nationale de plus, en d'autres termes, l'invention est une conquête

gratuite, un profit gratuit pour l'humanité.

De la forme que j'ai donnée à ma démonstration, on pourra tirer cette

conséquence:

«C'est le capitaliste qui recueille tout le fruit des machines. La

classe salariée, si elle n'en souffre que momentanément, n'en profite

jamais, puisque, d'après vous-même, elles _déplacent_ une portion du

travail national sans le _diminuer_, il est vrai, mais aussi sans

l'_augmenter_.»

Il n'entre pas dans le plan de cet opuscule de résoudre toutes les

objections. Son seul but est de combattre un préjugé vulgaire,

très-dangereux et très-répandu. Je voulais prouver qu'une machine

nouvelle ne met en disponibilité un certain nombre de bras qu'en

mettant aussi, et _forcément_, en disponibilité la rémunération

qui les salarie. Ces bras et cette rémunération se combinent pour

produire ce qu'il était impossible de produire avant l'invention;

d'où il suit qu'_elle donne pour résultat définitif un accroissement

de satisfactions, à travail égal_.

Qui recueille cet excédant de satisfactions?

Qui? c'est d'abord le capitaliste, l'inventeur, le premier qui se

sert avec succès de la machine, et c'est là la récompense de son

génie et de son audace. Dans ce cas, ainsi que nous venons de le

voir, il réalise sur les frais de production une économie, laquelle,

de quelque manière qu'elle soit dépensée (et elle l'est toujours),

occupe juste autant de bras que la machine en a fait renvoyer.

Mais bientôt la concurrence le force à baisser son prix de vente dans

la mesure de cette économie elle-même.

Et alors ce n'est plus l'inventeur qui recueille le bénéfice de

l'invention; c'est l'acheteur du produit, le consommateur, le public,

y compris les ouvriers, en un mot, c'est l'humanité.

Et _ce qu'on ne voit pas_, c'est que l'Épargne, ainsi procurée à tous

les consommateurs, forme un fonds où le salaire puise un aliment, qui

remplace celui que la machine a tari.

Ainsi, en reprenant l'exemple ci-dessus, Jacques Bonhomme obtient un

produit en dépensant deux francs en salaires.

Grâce à son invention, la main-d'oeuvre ne lui coûte plus qu'un franc.

Tant qu'il vend le produit au même prix, il y a un ouvrier de moins

occupé à faire ce produit spécial, _c'est ce qu'on voit_; mais il

y a un ouvrier de plus occupé par le franc que Jacques Bonhomme a

épargné; _c'est ce qu'on ne voit pas_.

Lorsque, par la marche naturelle des choses, Jacques Bonhomme est

réduit à baisser d'un franc le prix du produit, alors il ne réalise

plus une épargne; alors il ne dispose plus d'un franc pour commander

au travail national une production nouvelle. Mais, à cet égard, son

acquéreur est mis à sa place, et cet acquéreur, c'est l'humanité.

Quiconque achète le produit le paye un franc de moins, épargne un

franc, et tient nécessairement cette épargne au service du fonds des

salaires: _c'est encore ce qu'on ne voit pas_.

On a donné, de ce problème des machines, une autre solution, fondée

sur les faits.

On a dit: la machine réduit les frais de production, et fait baisser

le prix du produit. La baisse du produit provoque un accroissement

de consommation, laquelle nécessite un accroissement de production,

et, en définitive, l'intervention d'autant d'ouvriers ou plus,

après l'invention, qu'il en fallait avant. On cite, à l'appui,

l'imprimerie, la filature, la presse, etc.

Cette démonstration n'est pas scientifique.

Il faudrait en conclure que, si la consommation du produit spécial

dont il s'agit reste stationnaire ou à peu près, la machine nuirait

au travail.--Ce qui n'est pas.

Supposons que dans un pays tous les hommes portent des chapeaux. Si,

par une machine, on parvient à en réduire le prix de moitié, il ne

s'ensuit pas _nécessairement_ qu'on en consommera le double.

Dira-t-on, dans ce cas, qu'une portion du travail national a été

frappée d'inertie? Oui, d'après la démonstration vulgaire. Non,

selon la mienne; car, alors que dans ce pays on n'achèterait pas un

seul chapeau de plus, le fonds entier des salaires n'en demeurerait

pas moins sauf; ce qui irait de moins à l'industrie chapelière se

retrouverait dans l'Économie réalisée par tous les consommateurs, et

irait de là salarier tout le travail que la machine a rendu inutile,

et provoquer un développement nouveau de toutes les industries.

Et c'est ainsi que les choses se passent. J'ai vu les journaux à 80

fr., ils sont maintenant à 48. C'est une économie de 32 fr. pour les

abonnés. Il n'est pas certain; il n'est pas, du moins, nécessaire

que les 32 fr. continuent à prendre la direction de l'industrie du

journaliste; mais ce qui est certain, ce qui est nécessaire, c'est

que, s'ils ne prennent cette direction, ils en prennent une autre.

L'un s'en sert pour recevoir plus de journaux, l'autre pour se mieux

nourrir, un troisième pour se mieux vêtir, un quatrième pour se

mieux meubler.

Ainsi les industries sont solidaires. Elles forment un vaste ensemble

dont toutes les parties communiquent par des canaux secrets. Ce qui

est économisé sur l'une profite à toutes. Ce qui importe, c'est de

bien comprendre que jamais, au grand jamais, les économies n'ont lieu

aux dépens du travail et des salaires[56].

[Note 56: V. au tome VI, les chap. III et VIII.

(_Note de l'éditeur._)]

IX. Crédit.

De tous les temps, mais surtout dans les dernières années, on a songé

à universaliser la richesse en universalisant le crédit.

Je ne crois pas exagérer en disant que, depuis la révolution de

Février, les presses parisiennes ont vomi plus de dix mille brochures

préconisant cette solution du _Problème social_.

Cette solution, hélas! a pour base une pure illusion d'optique, si

tant est qu'une illusion soit une base.

On commence par confondre le numéraire avec les produits, puis on

confond le papier-monnaie avec le numéraire, et c'est de ces deux

confusions qu'on prétend dégager une réalité.

Il faut absolument, dans cette question, oublier l'argent, la

monnaie, les billets et les autres instruments au moyen desquels

les produits passent de main en main, pour ne voir que les produits

eux-mêmes, qui sont la véritable matière du prêt.

Car, quand un laboureur emprunte cinquante francs pour acheter une

charrue, ce n'est pas en réalité cinquante francs qu'on lui prête,

c'est la charrue.

Et quand un marchand emprunte vingt mille francs pour acheter une

maison, ce n'est pas vingt mille francs qu'il doit, c'est la maison.

L'argent n'apparaît là que pour faciliter l'arrangement entre

plusieurs parties.

Pierre peut n'être pas disposé à prêter sa charrue, et Jacques peut

l'être à prêter son argent. Que fait alors Guillaume? Il emprunte

l'argent de Jacques et, avec cet argent, il achète la charrue de

Pierre.

Mais, en fait, nul n'emprunte de l'argent pour l'argent lui-même. On

emprunte l'argent pour arriver aux produits.

Or, dans aucun pays, il ne peut se transmettre d'une main à l'autre

plus de produits qu'il n'y en a.

Quelle que soit la somme de numéraire et de papier qui circule,

l'ensemble des emprunteurs ne peut recevoir plus de charrues, de

maisons, d'outils, d'approvisionnements, de matières premières, que

l'ensemble des prêteurs n'en peut fournir.

Car mettons-nous bien dans la tête que tout emprunteur suppose un

prêteur, et que tout emprunt implique un prêt.

Cela posé, quel bien peuvent faire les institutions de crédit? c'est

de faciliter, entre les emprunteurs et les prêteurs, le moyen de se

trouver et de s'entendre. Mais, ce qu'elles ne peuvent faire, c'est

d'augmenter instantanément la masse des objets empruntés et prêtés.

Il le faudrait cependant pour que le but des Réformateurs fût

atteint, puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à mettre des charrues,

des maisons, des outils, des approvisionnements, des matières

premières entre les mains de tous ceux qui en désirent.

Et pour cela qu'imaginent-ils?

Donner au prêt la garantie de l'État.

Approfondissons la matière, car il y a là quelque chose qu'_on voit_

et quelque chose qu'_on ne voit pas_. Tâchons de voir les deux

choses.

Supposez qu'il n'y ait qu'une charrue dans le monde et que deux

laboureurs y prétendent.

Pierre est possesseur de la seule charrue qui soit disponible en

France. Jean et Jacques désirent l'emprunter. Jean, par sa probité,

par ses propriétés, par sa bonne renommée, offre des garanties. On

_croit_ en lui; il a du _crédit_. Jacques n'inspire pas de confiance

ou en inspire moins. Naturellement il arrive que Pierre prête sa

charrue à Jean.

Mais voici que, sous l'inspiration socialiste, l'État intervient et

dit à Pierre: Prêtez votre charrue à Jacques, je vous garantis le

remboursement, et cette garantie vaut mieux que celle de Jean, car

il n'a que lui pour répondre de lui-même, et moi, je n'ai rien, il

est vrai, mais je dispose de la fortune de tous les contribuables;

c'est avec leurs deniers qu'au besoin je vous payerai le principal et

l'intérêt.

En conséquence, Pierre prête sa charrue à Jacques: _c'est ce qu'on

voit_.

Et les socialistes se frottent les mains, disant: Voyez comme notre

plan a réussi. Grâce à l'intervention de l'État, le pauvre Jacques a

une charrue. Il ne sera plus obligé à bêcher la terre; le voilà sur

la route de la fortune. C'est un bien pour lui et un profit pour la

nation prise en masse.

Eh non! messieurs, ce n'est pas un profit pour la nation, car voici

ce _qu'on ne voit pas_.

_On ne voit pas_ que la charrue n'a été à Jacques que parce qu'elle

n'a pas été à Jean.

_On ne voit pas_ que, si Jacques laboure au lieu de bêcher, Jean sera

réduit à bêcher au lieu de labourer.

Que, par conséquent, ce qu'on considérait comme un _accroissement_ de

prêt n'est qu'un _déplacement_ de prêt.

En outre, _on ne voit pas_ que ce déplacement implique deux profondes

injustices.

Injustice envers Jean qui, après avoir mérité et conquis le _crédit_

par sa probité et son activité, s'en voit dépouillé.

Injustice envers les contribuables, exposés à payer une dette qui ne

les regarde pas.

Dira-t-on que le gouvernement offre à Jean les mêmes facilités qu'à

Jacques? Mais puisqu'il n'y a qu'une charrue disponible, deux ne

peuvent être prêtées. L'argument revient toujours à dire que, grâce à

l'intervention de l'État, il se fera plus d'emprunts qu'il ne peut se

faire de prêts, car la charrue représente ici la masse des capitaux

disponibles.

J'ai réduit, il est vrai, l'opération à son expression la plus

simple: mais, éprouvez à la même pierre de touche les institutions

gouvernementales de crédit les plus compliquées, vous vous

convaincrez qu'elles ne peuvent avoir que ce résultat: _déplacer_ le

crédit, non l'_accroître_. Dans un pays et dans un temps donné, il

n'y a qu'une certaine somme de capitaux en disponibilité et tous se

placent. En garantissant des insolvables, l'État peut bien augmenter

le nombre des emprunteurs, faire hausser ainsi le taux de l'intérêt

(toujours au préjudice du contribuable), mais, ce qu'il ne peut

faire, c'est augmenter le nombre des prêteurs et l'importance du

total des prêts.

Qu'on ne m'impute point, cependant, une conclusion dont Dieu me

préserve. Je dis que la Loi ne doit point favoriser artificiellement

les emprunts; mais je ne dis pas qu'elle doit artificiellement les

entraver. S'il se trouve, dans notre régime hypothécaire ou ailleurs,

des obstacles à la diffusion et à l'application du crédit, qu'on les

fasse disparaître; rien de mieux, rien de plus juste. Mais c'est

là, avec la liberté, tout ce que doivent demander à la Loi des

Réformateurs dignes de ce nom[57].

[Note 57: V. la fin de la 12e lettre de _Gratuité du crédit_, page

282 et suiv. du présent volume.

(_Note de l'éditeur._)]

X. L'Algérie.

Mais voici quatre orateurs qui se disputent la tribune. Ils parlent

d'abord tous à la fois, puis l'un après l'autre. Qu'ont-ils dit? de

fort belles choses assurément sur la puissance et la grandeur de la

France, sur la nécessité de semer pour récolter, sur le brillant

avenir de notre gigantesque colonie, sur l'avantage de déverser au

loin le _trop-plein_ de notre population, etc., etc.; magnifiques

pièces d'éloquence, toujours ornées de cette péroraison:

«Votez cinquante millions (plus ou moins) pour faire en Algérie

des ports et des routes, pour y transporter des colons, leur bâtir

des maisons, leur défricher des champs. Par là vous aurez soulagé

le travailleur français, encouragé le travail africain, et fait

fructifier le commerce marseillais. C'est tout profit.»

Oui, cela est vrai, si l'on ne considère lesdits cinquante millions

qu'à partir du moment où l'État les dépense, si l'on regarde où

ils vont, non d'où ils viennent; si l'on tient compte seulement du

bien qu'ils feront en sortant du coffre des percepteurs, et non du

mal qu'on a produit, non plus que du bien qu'on a empêché, en les y

faisant entrer; oui, à ce point de vue borné, tout est profit. La

maison bâtie en Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le port creusé en

Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le travail provoqué en Barbarie,

c'est _ce qu'on voit_; quelques bras de moins en France, c'est _ce

qu'on voit_; un grand mouvement de marchandises à Marseille, _c'est

toujours ce qu'on voit_.

Mais il y a autre chose _qu'on me voit pas_. C'est que les cinquante

millions dépensés par l'État ne peuvent plus l'être, comme ils

l'auraient été, par le contribuable. De tout le bien attribué à la

dépense publique exécutée, il faut donc déduire tout le mal de la

dépense privée empêchée;--à moins qu'on n'aille jusqu'à dire que

Jacques Bonhomme n'aurait rien fait des pièces de cent sous qu'il

avait bien gagnées et que l'impôt lui ravit; assertion absurde, car

s'il s'est donné la peine de les gagner, c'est qu'il espérait avoir

la satisfaction de s'en servir. Il aurait fait relever la clôture

de son jardin, et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il

aurait fait marner son champ et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne

voit pas_. Il aurait ajouté un étage à sa chaumière et ne le peut

plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il aurait augmenté son outillage

et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il se serait

mieux nourri, mieux vêtu, il aurait mieux fait instruire ses fils,

il aurait arrondi la dot de sa fille et ne le peut plus, _c'est ce

qu'on ne voit pas_. Il se serait mis dans l'association des secours

mutuels et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. D'une part,

les jouissances qui lui sont ôtées, et les moyens d'action qu'on

a détruits dans ses mains, de l'autre, le travail du terrassier,

du charpentier, du forgeron, du tailleur, du maître d'école de

son village, qu'il eût encouragé et qui se trouve anéanti, _c'est

toujours ce qu'on ne voit pas_.

On compte beaucoup sur la prospérité future de l'Algérie; soit.

Mais qu'on compte aussi pour quelque chose le marasme dont, en

attendant, on frappe inévitablement la France. On me montre le

commerce marseillais; mais s'il se fait avec le produit de l'impôt,

je montrerai toujours un commerce égal anéanti dans le reste du pays.

On dit: «Voilà un colon transporté en Barbarie; c'est un soulagement

pour la population qui reste dans le pays.» Je réponds: Comment cela

se peut-il, si en transportant ce colon à Alger, on y a transporté

aussi deux ou trois fois le capital qui l'aurait fait vivre en

France[58]?

[Note 58: M. le ministre de la guerre a affirmé dernièrement que

chaque individu transporté en Algérie a coûté à l'État 8,000 fr. Or,

il est positif que les malheureux dont il s'agit auraient très-bien

vécu en France sur un capital de 4,000 fr. Je demande en quoi l'on

soulage la population française, quand on lui ôte un homme et les

moyens d'existence de deux?]

Le seul but que j'ai en vue, c'est de faire comprendre au lecteur

que, dans toute dépense publique, derrière le bien apparent, il y

a un mal plus difficile à discerner. Autant qu'il est en moi, je

voudrais lui faire prendre l'habitude de voir l'un et l'autre et de

tenir compte de tous deux.

Quand une dépense publique est proposée, il faut l'examiner en

elle-même, abstraction faite du prétendu encouragement qui en résulte

pour le travail, car cet encouragement est une chimère. Ce que fait à

cet égard la dépense publique, la dépense privée l'eût fait de même.

Donc l'intérêt du travail est toujours hors de cause.

Il n'entre pas dans l'objet de cet écrit d'apprécier le mérite

intrinsèque des dépenses publiques appliquées à l'Algérie.

Mais je ne puis retenir une observation générale. C'est que la

présomption est toujours défavorable aux dépenses collectives par

voie d'impôt. Pourquoi? Le voici:

D'abord la justice en souffre toujours quelque peu. Puisque Jacques

Bonhomme avait sué pour gagner sa pièce de cent sous, en vue d'une

satisfaction, il est au moins fâcheux que le fisc intervienne pour

enlever à Jacques Bonhomme cette satisfaction et la conférer à un

autre. Certes, c'est alors au fisc ou à ceux qui le font agir à

donner de bonnes raisons. Nous avons vu que l'État en donne une

détestable quand il dit: avec ces cent sous, je ferai travailler des

ouvriers, car Jacques Bonhomme (sitôt qu'il n'aura plus la cataracte)

ne manquera pas de répondre: «Morbleu! avec cent sous, je les ferai

bien travailler moi-même.»

Cette raison mise de côté, les autres se présentent dans toute

leur nudité, et le débat entre le fisc et le pauvre Jacques s'en

trouve fort simplifié. Que l'État lui dise: Je te prends cent sous

pour payer le gendarme qui te dispense de veiller à ta propre

sûreté;--pour paver la rue que tu traverses tous les jours;--pour

indemniser le magistrat qui fait respecter ta propriété et ta

liberté;--pour nourrir le soldat qui défend nos frontières, Jacques

Bonhomme paiera sans mot dire ou je me trompe fort. Mais si l'État

lui dit: Je te prends ces cent sous pour te donner un sou de prime,

dans le cas où tu auras bien cultivé ton champ;--ou pour faire

apprendre à ton fils ce que tu ne veux pas qu'il apprenne;--ou pour

que M. le ministre ajoute un cent unième plat à son dîner;--je te

les prends pour bâtir une chaumière en Algérie, sauf à te prendre

cent sous de plus tous les ans pour y entretenir un colon; et autres

cent sous pour entretenir un soldat qui garde le colon; et autres

cent sous pour entretenir un général qui garde le soldat, etc., etc.,

il me semble entendre le pauvre Jacques s'écrier: «Ce régime légal

ressemble fort au régime de la forêt de Bondy!» Et comme l'État

prévoit l'objection, que fait-il? Il brouille toutes choses; il fait

apparaître justement cette raison détestable qui devrait être sans

influence sur la question; il parle de l'effet des cent sous sur le

travail; il montre le cuisinier et le fournisseur du ministre; il

montre un colon, un soldat, un général, vivant sur les cinq francs;

il montre enfin, _ce qu'on voit_, et tant que Jacques Bonhomme

n'aura pas appris à mettre en regard _ce qu'on ne voit pas_, Jacques

Bonhomme sera dupe. C'est pourquoi je m'efforce de le lui enseigner à

grands coups de répétitions.

De ce que les dépenses publiques déplacent le travail sans

l'accroître, il en résulte contre elles une seconde et grave

présomption. Déplacer le travail, c'est déplacer les travailleurs,

c'est troubler les lois naturelles qui président à la distribution

de la population sur le territoire. Quand 50 millions sont laissés

au contribuable, comme le contribuable est partout, ils alimentent

du travail dans les quarante mille communes de France; ils agissent

dans le sens d'un lien qui retient chacun sur sa terre natale; ils se

répartissent sur tous les travailleurs possibles et sur toutes les

industries imaginables. Que si l'État, soutirant ces 50 millions aux

citoyens, les accumule et les dépense sur un point donné, il attire

sur ce point une quantité proportionnelle de travail déplacé, un

nombre correspondant de travailleurs dépaysés, population flottante,

déclassée, et j'ose dire dangereuse quand le fonds est épuisé!--Mais

il arrive ceci (et je rentre par là dans mon sujet): cette activité

fiévreuse, et pour ainsi dire soufflée sur un étroit espace, frappe

tous les regards, _c'est ce qu'on voit_; le peuple applaudit,

s'émerveille sur la beauté et la facilité du procédé, en réclame le

renouvellement et l'extension. _Ce qu'il ne voit pas_, c'est qu'une

quantité égale de travail, probablement plus judicieux, a été frappée

d'inertie dans tout le reste de la France.

XI. Épargne et Luxe.

Ce n'est pas seulement en matière de dépenses publiques que _ce qu'on

voit_ éclipse _ce qu'on ne voit pas_. En laissant dans l'ombre la

moitié de l'économie politique, ce phénomène induit à une fausse

morale. Il porte les nations à considérer comme antagoniques

leurs intérêts moraux et leurs intérêts matériels. Quoi de plus

décourageant et de plus triste! Voyez:

Il n'y a pas de père de famille qui ne se fasse un devoir d'enseigner

à ses enfants l'ordre, l'arrangement, l'esprit de conservation,

l'économie, la modération dans les dépenses.

Il n'y a pas de religion, qui ne tonne contre le faste et le luxe.

C'est fort bien; mais, d'un autre côté, quoi de plus populaire que

ces sentences:

«Thésauriser, c'est dessécher les veines du peuple.»

«Le Luxe des grands fait l'aisance des petits.»

«Les prodigues se ruinent, mais ils enrichissent l'État.»

«C'est sur le superflu du riche que germe le pain du pauvre.»

Voilà, certes, entre l'idée morale et l'idée sociale, une flagrante

contradiction. Que d'esprits éminents, après avoir constaté le

conflit, reposent en paix! C'est ce que je n'ai jamais pu comprendre;

car il me semble qu'on ne peut rien éprouver de plus douloureux

que d'apercevoir deux tendances opposées dans l'humanité. Quoi!

elle arrive à la dégradation par l'une comme par l'autre extrémité!

économe, elle tombe dans la misère; prodigue, elle s'abîme dans la

déchéance morale!

Heureusement que les maximes vulgaires montrent sous un faux jour

l'Épargne et le Luxe, ne tenant compte que de ces conséquences

immédiates _qu'on voit_, et non des effets ultérieurs _qu'on ne voit

pas_. Essayons de rectifier cette vue incomplète.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 28 / 42 段