toujours inconséquent, sans quoi on tuerait l'humanité. Jamais on n'a
vu ni on ne verra un principe faux poussé jusqu'au bout. J'ai dit
ailleurs: l'inconséquence est la limite de l'absurdité. J'aurais pu
ajouter: elle en est en même temps la preuve.
Venons à notre démonstration; elle ne sera pas longue.
Jacques Bonhomme avait deux francs qu'il faisait gagner à deux
ouvriers.
Mais voici qu'il imagine un arrangement de cordes et de poids qui
abrège le travail de moitié.
Donc il obtient la même satisfaction, épargne un franc et congédie un
ouvrier.
Il congédie un ouvrier; _c'est ce qu'on voit_.
Et, ne voyant que cela, on dit: «Voilà comment la misère suit la
civilisation, voilà comment la liberté est fatale à l'égalité.
L'esprit humain a fait une conquête, et aussitôt un ouvrier est à
jamais tombé dans le gouffre du paupérisme. Il se peut cependant que
Jacques Bonhomme continue à faire travailler les deux ouvriers, mais
il ne leur donnera plus que dix sous à chacun, car ils se feront
concurrence entre eux et s'offriront au rabais. C'est ainsi que les
riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus
pauvres. Il faut refaire la société.»
Belle conclusion, et digne de l'exorde!
Heureusement, exorde et conclusion, tout cela est faux, parce que,
derrière la moitié du phénomène qu'_on voit_, il y a l'autre moitié
qu'_on ne voit pas_.
On ne voit pas le franc épargné par Jacques Bonhomme et les effets
nécessaires de cette épargne.
Puisque, par suite de son invention, Jacques Bonhomme ne dépense
plus qu'un franc en main-d'oeuvre, à la poursuite d'une satisfaction
déterminée, il lui reste un autre franc.
Si donc il y a dans le monde un ouvrier qui offre ses bras
inoccupés, il y a aussi dans le monde un capitaliste qui offre son
franc inoccupé. Ces deux éléments se rencontrent et se combinent.
Et il est clair comme le jour qu'entre l'offre et la demande du
travail, entre l'offre et la demande du salaire, le rapport n'est
nullement changé.
L'invention et un ouvrier, payé avec le premier franc, font
maintenant l'oeuvre qu'accomplissaient auparavant deux ouvriers.
Le second ouvrier, payé avec le second franc, réalise une oeuvre
nouvelle.
Qu'y a-t-il donc de changé dans le monde? Il y a une satisfaction
nationale de plus, en d'autres termes, l'invention est une conquête
gratuite, un profit gratuit pour l'humanité.
De la forme que j'ai donnée à ma démonstration, on pourra tirer cette
conséquence:
«C'est le capitaliste qui recueille tout le fruit des machines. La
classe salariée, si elle n'en souffre que momentanément, n'en profite
jamais, puisque, d'après vous-même, elles _déplacent_ une portion du
travail national sans le _diminuer_, il est vrai, mais aussi sans
l'_augmenter_.»
Il n'entre pas dans le plan de cet opuscule de résoudre toutes les
objections. Son seul but est de combattre un préjugé vulgaire,
très-dangereux et très-répandu. Je voulais prouver qu'une machine
nouvelle ne met en disponibilité un certain nombre de bras qu'en
mettant aussi, et _forcément_, en disponibilité la rémunération
qui les salarie. Ces bras et cette rémunération se combinent pour
produire ce qu'il était impossible de produire avant l'invention;
d'où il suit qu'_elle donne pour résultat définitif un accroissement
de satisfactions, à travail égal_.
Qui recueille cet excédant de satisfactions?
Qui? c'est d'abord le capitaliste, l'inventeur, le premier qui se
sert avec succès de la machine, et c'est là la récompense de son
génie et de son audace. Dans ce cas, ainsi que nous venons de le
voir, il réalise sur les frais de production une économie, laquelle,
de quelque manière qu'elle soit dépensée (et elle l'est toujours),
occupe juste autant de bras que la machine en a fait renvoyer.
Mais bientôt la concurrence le force à baisser son prix de vente dans
la mesure de cette économie elle-même.
Et alors ce n'est plus l'inventeur qui recueille le bénéfice de
l'invention; c'est l'acheteur du produit, le consommateur, le public,
y compris les ouvriers, en un mot, c'est l'humanité.
Et _ce qu'on ne voit pas_, c'est que l'Épargne, ainsi procurée à tous
les consommateurs, forme un fonds où le salaire puise un aliment, qui
remplace celui que la machine a tari.
Ainsi, en reprenant l'exemple ci-dessus, Jacques Bonhomme obtient un
produit en dépensant deux francs en salaires.
Grâce à son invention, la main-d'oeuvre ne lui coûte plus qu'un franc.
Tant qu'il vend le produit au même prix, il y a un ouvrier de moins
occupé à faire ce produit spécial, _c'est ce qu'on voit_; mais il
y a un ouvrier de plus occupé par le franc que Jacques Bonhomme a
épargné; _c'est ce qu'on ne voit pas_.
Lorsque, par la marche naturelle des choses, Jacques Bonhomme est
réduit à baisser d'un franc le prix du produit, alors il ne réalise
plus une épargne; alors il ne dispose plus d'un franc pour commander
au travail national une production nouvelle. Mais, à cet égard, son
acquéreur est mis à sa place, et cet acquéreur, c'est l'humanité.
Quiconque achète le produit le paye un franc de moins, épargne un
franc, et tient nécessairement cette épargne au service du fonds des
salaires: _c'est encore ce qu'on ne voit pas_.
On a donné, de ce problème des machines, une autre solution, fondée
sur les faits.
On a dit: la machine réduit les frais de production, et fait baisser
le prix du produit. La baisse du produit provoque un accroissement
de consommation, laquelle nécessite un accroissement de production,
et, en définitive, l'intervention d'autant d'ouvriers ou plus,
après l'invention, qu'il en fallait avant. On cite, à l'appui,
l'imprimerie, la filature, la presse, etc.
Cette démonstration n'est pas scientifique.
Il faudrait en conclure que, si la consommation du produit spécial
dont il s'agit reste stationnaire ou à peu près, la machine nuirait
au travail.--Ce qui n'est pas.
Supposons que dans un pays tous les hommes portent des chapeaux. Si,
par une machine, on parvient à en réduire le prix de moitié, il ne
s'ensuit pas _nécessairement_ qu'on en consommera le double.
Dira-t-on, dans ce cas, qu'une portion du travail national a été
frappée d'inertie? Oui, d'après la démonstration vulgaire. Non,
selon la mienne; car, alors que dans ce pays on n'achèterait pas un
seul chapeau de plus, le fonds entier des salaires n'en demeurerait
pas moins sauf; ce qui irait de moins à l'industrie chapelière se
retrouverait dans l'Économie réalisée par tous les consommateurs, et
irait de là salarier tout le travail que la machine a rendu inutile,
et provoquer un développement nouveau de toutes les industries.
Et c'est ainsi que les choses se passent. J'ai vu les journaux à 80
fr., ils sont maintenant à 48. C'est une économie de 32 fr. pour les
abonnés. Il n'est pas certain; il n'est pas, du moins, nécessaire
que les 32 fr. continuent à prendre la direction de l'industrie du
journaliste; mais ce qui est certain, ce qui est nécessaire, c'est
que, s'ils ne prennent cette direction, ils en prennent une autre.
L'un s'en sert pour recevoir plus de journaux, l'autre pour se mieux
nourrir, un troisième pour se mieux vêtir, un quatrième pour se
mieux meubler.
Ainsi les industries sont solidaires. Elles forment un vaste ensemble
dont toutes les parties communiquent par des canaux secrets. Ce qui
est économisé sur l'une profite à toutes. Ce qui importe, c'est de
bien comprendre que jamais, au grand jamais, les économies n'ont lieu
aux dépens du travail et des salaires[56].
[Note 56: V. au tome VI, les chap. III et VIII.
(_Note de l'éditeur._)]
IX. Crédit.
De tous les temps, mais surtout dans les dernières années, on a songé
à universaliser la richesse en universalisant le crédit.
Je ne crois pas exagérer en disant que, depuis la révolution de
Février, les presses parisiennes ont vomi plus de dix mille brochures
préconisant cette solution du _Problème social_.
Cette solution, hélas! a pour base une pure illusion d'optique, si
tant est qu'une illusion soit une base.
On commence par confondre le numéraire avec les produits, puis on
confond le papier-monnaie avec le numéraire, et c'est de ces deux
confusions qu'on prétend dégager une réalité.
Il faut absolument, dans cette question, oublier l'argent, la
monnaie, les billets et les autres instruments au moyen desquels
les produits passent de main en main, pour ne voir que les produits
eux-mêmes, qui sont la véritable matière du prêt.
Car, quand un laboureur emprunte cinquante francs pour acheter une
charrue, ce n'est pas en réalité cinquante francs qu'on lui prête,
c'est la charrue.
Et quand un marchand emprunte vingt mille francs pour acheter une
maison, ce n'est pas vingt mille francs qu'il doit, c'est la maison.
L'argent n'apparaît là que pour faciliter l'arrangement entre
plusieurs parties.
Pierre peut n'être pas disposé à prêter sa charrue, et Jacques peut
l'être à prêter son argent. Que fait alors Guillaume? Il emprunte
l'argent de Jacques et, avec cet argent, il achète la charrue de
Pierre.
Mais, en fait, nul n'emprunte de l'argent pour l'argent lui-même. On
emprunte l'argent pour arriver aux produits.
Or, dans aucun pays, il ne peut se transmettre d'une main à l'autre
plus de produits qu'il n'y en a.
Quelle que soit la somme de numéraire et de papier qui circule,
l'ensemble des emprunteurs ne peut recevoir plus de charrues, de
maisons, d'outils, d'approvisionnements, de matières premières, que
l'ensemble des prêteurs n'en peut fournir.
Car mettons-nous bien dans la tête que tout emprunteur suppose un
prêteur, et que tout emprunt implique un prêt.
Cela posé, quel bien peuvent faire les institutions de crédit? c'est
de faciliter, entre les emprunteurs et les prêteurs, le moyen de se
trouver et de s'entendre. Mais, ce qu'elles ne peuvent faire, c'est
d'augmenter instantanément la masse des objets empruntés et prêtés.
Il le faudrait cependant pour que le but des Réformateurs fût
atteint, puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à mettre des charrues,
des maisons, des outils, des approvisionnements, des matières
premières entre les mains de tous ceux qui en désirent.
Et pour cela qu'imaginent-ils?
Donner au prêt la garantie de l'État.
Approfondissons la matière, car il y a là quelque chose qu'_on voit_
et quelque chose qu'_on ne voit pas_. Tâchons de voir les deux
choses.
Supposez qu'il n'y ait qu'une charrue dans le monde et que deux
laboureurs y prétendent.
Pierre est possesseur de la seule charrue qui soit disponible en
France. Jean et Jacques désirent l'emprunter. Jean, par sa probité,
par ses propriétés, par sa bonne renommée, offre des garanties. On
_croit_ en lui; il a du _crédit_. Jacques n'inspire pas de confiance
ou en inspire moins. Naturellement il arrive que Pierre prête sa
charrue à Jean.
Mais voici que, sous l'inspiration socialiste, l'État intervient et
dit à Pierre: Prêtez votre charrue à Jacques, je vous garantis le
remboursement, et cette garantie vaut mieux que celle de Jean, car
il n'a que lui pour répondre de lui-même, et moi, je n'ai rien, il
est vrai, mais je dispose de la fortune de tous les contribuables;
c'est avec leurs deniers qu'au besoin je vous payerai le principal et
l'intérêt.
En conséquence, Pierre prête sa charrue à Jacques: _c'est ce qu'on
voit_.
Et les socialistes se frottent les mains, disant: Voyez comme notre
plan a réussi. Grâce à l'intervention de l'État, le pauvre Jacques a
une charrue. Il ne sera plus obligé à bêcher la terre; le voilà sur
la route de la fortune. C'est un bien pour lui et un profit pour la
nation prise en masse.
Eh non! messieurs, ce n'est pas un profit pour la nation, car voici
ce _qu'on ne voit pas_.
_On ne voit pas_ que la charrue n'a été à Jacques que parce qu'elle
n'a pas été à Jean.
_On ne voit pas_ que, si Jacques laboure au lieu de bêcher, Jean sera
réduit à bêcher au lieu de labourer.
Que, par conséquent, ce qu'on considérait comme un _accroissement_ de
prêt n'est qu'un _déplacement_ de prêt.
En outre, _on ne voit pas_ que ce déplacement implique deux profondes
injustices.
Injustice envers Jean qui, après avoir mérité et conquis le _crédit_
par sa probité et son activité, s'en voit dépouillé.
Injustice envers les contribuables, exposés à payer une dette qui ne
les regarde pas.
Dira-t-on que le gouvernement offre à Jean les mêmes facilités qu'à
Jacques? Mais puisqu'il n'y a qu'une charrue disponible, deux ne
peuvent être prêtées. L'argument revient toujours à dire que, grâce à
l'intervention de l'État, il se fera plus d'emprunts qu'il ne peut se
faire de prêts, car la charrue représente ici la masse des capitaux
disponibles.
J'ai réduit, il est vrai, l'opération à son expression la plus
simple: mais, éprouvez à la même pierre de touche les institutions
gouvernementales de crédit les plus compliquées, vous vous
convaincrez qu'elles ne peuvent avoir que ce résultat: _déplacer_ le
crédit, non l'_accroître_. Dans un pays et dans un temps donné, il
n'y a qu'une certaine somme de capitaux en disponibilité et tous se
placent. En garantissant des insolvables, l'État peut bien augmenter
le nombre des emprunteurs, faire hausser ainsi le taux de l'intérêt
(toujours au préjudice du contribuable), mais, ce qu'il ne peut
faire, c'est augmenter le nombre des prêteurs et l'importance du
total des prêts.
Qu'on ne m'impute point, cependant, une conclusion dont Dieu me
préserve. Je dis que la Loi ne doit point favoriser artificiellement
les emprunts; mais je ne dis pas qu'elle doit artificiellement les
entraver. S'il se trouve, dans notre régime hypothécaire ou ailleurs,
des obstacles à la diffusion et à l'application du crédit, qu'on les
fasse disparaître; rien de mieux, rien de plus juste. Mais c'est
là, avec la liberté, tout ce que doivent demander à la Loi des
Réformateurs dignes de ce nom[57].
[Note 57: V. la fin de la 12e lettre de _Gratuité du crédit_, page
282 et suiv. du présent volume.
(_Note de l'éditeur._)]
X. L'Algérie.
Mais voici quatre orateurs qui se disputent la tribune. Ils parlent
d'abord tous à la fois, puis l'un après l'autre. Qu'ont-ils dit? de
fort belles choses assurément sur la puissance et la grandeur de la
France, sur la nécessité de semer pour récolter, sur le brillant
avenir de notre gigantesque colonie, sur l'avantage de déverser au
loin le _trop-plein_ de notre population, etc., etc.; magnifiques
pièces d'éloquence, toujours ornées de cette péroraison:
«Votez cinquante millions (plus ou moins) pour faire en Algérie
des ports et des routes, pour y transporter des colons, leur bâtir
des maisons, leur défricher des champs. Par là vous aurez soulagé
le travailleur français, encouragé le travail africain, et fait
fructifier le commerce marseillais. C'est tout profit.»
Oui, cela est vrai, si l'on ne considère lesdits cinquante millions
qu'à partir du moment où l'État les dépense, si l'on regarde où
ils vont, non d'où ils viennent; si l'on tient compte seulement du
bien qu'ils feront en sortant du coffre des percepteurs, et non du
mal qu'on a produit, non plus que du bien qu'on a empêché, en les y
faisant entrer; oui, à ce point de vue borné, tout est profit. La
maison bâtie en Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le port creusé en
Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le travail provoqué en Barbarie,
c'est _ce qu'on voit_; quelques bras de moins en France, c'est _ce
qu'on voit_; un grand mouvement de marchandises à Marseille, _c'est
toujours ce qu'on voit_.
Mais il y a autre chose _qu'on me voit pas_. C'est que les cinquante
millions dépensés par l'État ne peuvent plus l'être, comme ils
l'auraient été, par le contribuable. De tout le bien attribué à la
dépense publique exécutée, il faut donc déduire tout le mal de la
dépense privée empêchée;--à moins qu'on n'aille jusqu'à dire que
Jacques Bonhomme n'aurait rien fait des pièces de cent sous qu'il
avait bien gagnées et que l'impôt lui ravit; assertion absurde, car
s'il s'est donné la peine de les gagner, c'est qu'il espérait avoir
la satisfaction de s'en servir. Il aurait fait relever la clôture
de son jardin, et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il
aurait fait marner son champ et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne
voit pas_. Il aurait ajouté un étage à sa chaumière et ne le peut
plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il aurait augmenté son outillage
et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il se serait
mieux nourri, mieux vêtu, il aurait mieux fait instruire ses fils,
il aurait arrondi la dot de sa fille et ne le peut plus, _c'est ce
qu'on ne voit pas_. Il se serait mis dans l'association des secours
mutuels et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. D'une part,
les jouissances qui lui sont ôtées, et les moyens d'action qu'on
a détruits dans ses mains, de l'autre, le travail du terrassier,
du charpentier, du forgeron, du tailleur, du maître d'école de
son village, qu'il eût encouragé et qui se trouve anéanti, _c'est
toujours ce qu'on ne voit pas_.
On compte beaucoup sur la prospérité future de l'Algérie; soit.
Mais qu'on compte aussi pour quelque chose le marasme dont, en
attendant, on frappe inévitablement la France. On me montre le
commerce marseillais; mais s'il se fait avec le produit de l'impôt,
je montrerai toujours un commerce égal anéanti dans le reste du pays.
On dit: «Voilà un colon transporté en Barbarie; c'est un soulagement
pour la population qui reste dans le pays.» Je réponds: Comment cela
se peut-il, si en transportant ce colon à Alger, on y a transporté
aussi deux ou trois fois le capital qui l'aurait fait vivre en
France[58]?
[Note 58: M. le ministre de la guerre a affirmé dernièrement que
chaque individu transporté en Algérie a coûté à l'État 8,000 fr. Or,
il est positif que les malheureux dont il s'agit auraient très-bien
vécu en France sur un capital de 4,000 fr. Je demande en quoi l'on
soulage la population française, quand on lui ôte un homme et les
moyens d'existence de deux?]
Le seul but que j'ai en vue, c'est de faire comprendre au lecteur
que, dans toute dépense publique, derrière le bien apparent, il y
a un mal plus difficile à discerner. Autant qu'il est en moi, je
voudrais lui faire prendre l'habitude de voir l'un et l'autre et de
tenir compte de tous deux.
Quand une dépense publique est proposée, il faut l'examiner en
elle-même, abstraction faite du prétendu encouragement qui en résulte
pour le travail, car cet encouragement est une chimère. Ce que fait à
cet égard la dépense publique, la dépense privée l'eût fait de même.
Donc l'intérêt du travail est toujours hors de cause.
Il n'entre pas dans l'objet de cet écrit d'apprécier le mérite
intrinsèque des dépenses publiques appliquées à l'Algérie.
Mais je ne puis retenir une observation générale. C'est que la
présomption est toujours défavorable aux dépenses collectives par
voie d'impôt. Pourquoi? Le voici:
D'abord la justice en souffre toujours quelque peu. Puisque Jacques
Bonhomme avait sué pour gagner sa pièce de cent sous, en vue d'une
satisfaction, il est au moins fâcheux que le fisc intervienne pour
enlever à Jacques Bonhomme cette satisfaction et la conférer à un
autre. Certes, c'est alors au fisc ou à ceux qui le font agir à
donner de bonnes raisons. Nous avons vu que l'État en donne une
détestable quand il dit: avec ces cent sous, je ferai travailler des
ouvriers, car Jacques Bonhomme (sitôt qu'il n'aura plus la cataracte)
ne manquera pas de répondre: «Morbleu! avec cent sous, je les ferai
bien travailler moi-même.»
Cette raison mise de côté, les autres se présentent dans toute
leur nudité, et le débat entre le fisc et le pauvre Jacques s'en
trouve fort simplifié. Que l'État lui dise: Je te prends cent sous
pour payer le gendarme qui te dispense de veiller à ta propre
sûreté;--pour paver la rue que tu traverses tous les jours;--pour
indemniser le magistrat qui fait respecter ta propriété et ta
liberté;--pour nourrir le soldat qui défend nos frontières, Jacques
Bonhomme paiera sans mot dire ou je me trompe fort. Mais si l'État
lui dit: Je te prends ces cent sous pour te donner un sou de prime,
dans le cas où tu auras bien cultivé ton champ;--ou pour faire
apprendre à ton fils ce que tu ne veux pas qu'il apprenne;--ou pour
que M. le ministre ajoute un cent unième plat à son dîner;--je te
les prends pour bâtir une chaumière en Algérie, sauf à te prendre
cent sous de plus tous les ans pour y entretenir un colon; et autres
cent sous pour entretenir un soldat qui garde le colon; et autres
cent sous pour entretenir un général qui garde le soldat, etc., etc.,
il me semble entendre le pauvre Jacques s'écrier: «Ce régime légal
ressemble fort au régime de la forêt de Bondy!» Et comme l'État
prévoit l'objection, que fait-il? Il brouille toutes choses; il fait
apparaître justement cette raison détestable qui devrait être sans
influence sur la question; il parle de l'effet des cent sous sur le
travail; il montre le cuisinier et le fournisseur du ministre; il
montre un colon, un soldat, un général, vivant sur les cinq francs;
il montre enfin, _ce qu'on voit_, et tant que Jacques Bonhomme
n'aura pas appris à mettre en regard _ce qu'on ne voit pas_, Jacques
Bonhomme sera dupe. C'est pourquoi je m'efforce de le lui enseigner à
grands coups de répétitions.
De ce que les dépenses publiques déplacent le travail sans
l'accroître, il en résulte contre elles une seconde et grave
présomption. Déplacer le travail, c'est déplacer les travailleurs,
c'est troubler les lois naturelles qui président à la distribution
de la population sur le territoire. Quand 50 millions sont laissés
au contribuable, comme le contribuable est partout, ils alimentent
du travail dans les quarante mille communes de France; ils agissent
dans le sens d'un lien qui retient chacun sur sa terre natale; ils se
répartissent sur tous les travailleurs possibles et sur toutes les
industries imaginables. Que si l'État, soutirant ces 50 millions aux
citoyens, les accumule et les dépense sur un point donné, il attire
sur ce point une quantité proportionnelle de travail déplacé, un
nombre correspondant de travailleurs dépaysés, population flottante,
déclassée, et j'ose dire dangereuse quand le fonds est épuisé!--Mais
il arrive ceci (et je rentre par là dans mon sujet): cette activité
fiévreuse, et pour ainsi dire soufflée sur un étroit espace, frappe
tous les regards, _c'est ce qu'on voit_; le peuple applaudit,
s'émerveille sur la beauté et la facilité du procédé, en réclame le
renouvellement et l'extension. _Ce qu'il ne voit pas_, c'est qu'une
quantité égale de travail, probablement plus judicieux, a été frappée
d'inertie dans tout le reste de la France.
XI. Épargne et Luxe.
Ce n'est pas seulement en matière de dépenses publiques que _ce qu'on
voit_ éclipse _ce qu'on ne voit pas_. En laissant dans l'ombre la
moitié de l'économie politique, ce phénomène induit à une fausse
morale. Il porte les nations à considérer comme antagoniques
leurs intérêts moraux et leurs intérêts matériels. Quoi de plus
décourageant et de plus triste! Voyez:
Il n'y a pas de père de famille qui ne se fasse un devoir d'enseigner
à ses enfants l'ordre, l'arrangement, l'esprit de conservation,
l'économie, la modération dans les dépenses.
Il n'y a pas de religion, qui ne tonne contre le faste et le luxe.
C'est fort bien; mais, d'un autre côté, quoi de plus populaire que
ces sentences:
«Thésauriser, c'est dessécher les veines du peuple.»
«Le Luxe des grands fait l'aisance des petits.»
«Les prodigues se ruinent, mais ils enrichissent l'État.»
«C'est sur le superflu du riche que germe le pain du pauvre.»
Voilà, certes, entre l'idée morale et l'idée sociale, une flagrante
contradiction. Que d'esprits éminents, après avoir constaté le
conflit, reposent en paix! C'est ce que je n'ai jamais pu comprendre;
car il me semble qu'on ne peut rien éprouver de plus douloureux
que d'apercevoir deux tendances opposées dans l'humanité. Quoi!
elle arrive à la dégradation par l'une comme par l'autre extrémité!
économe, elle tombe dans la misère; prodigue, elle s'abîme dans la
déchéance morale!
Heureusement que les maximes vulgaires montrent sous un faux jour
l'Épargne et le Luxe, ne tenant compte que de ces conséquences
immédiates _qu'on voit_, et non des effets ultérieurs _qu'on ne voit
pas_. Essayons de rectifier cette vue incomplète.