Mondor et son frère Ariste, ayant partagé l'héritage paternel,

ont chacun cinquante mille francs de rente. Mondor pratique la

philanthropie à la mode. C'est ce qu'on nomme un bourreau d'argent.

Il renouvelle son mobilier plusieurs fois par an, change ses

équipages tous les mois; on cite les ingénieux procédés auxquels il a

recours pour en avoir plus tôt fini: bref, il fait pâlir les viveurs

de Balzac et d'Alexandre Dumas.

Aussi, il faut entendre le concert d'éloges qui toujours l'environne!

«Parlez-nous de Mondor! vive Mondor! C'est le bienfaiteur de

l'ouvrier; c'est la providence du peuple. À la vérité, il se vautre

dans l'orgie, il éclabousse les passants; sa dignité et la dignité

humaine en souffrent quelque peu... Mais, bah! s'il ne se rend

pas utile par lui-même, il se rend utile par sa fortune. Il fait

circuler l'argent; sa cour ne désemplit pas de fournisseurs qui se

retirent toujours satisfaits. Ne dit-on pas que si l'or est rond,

c'est pour qu'il roule!»

Ariste a adopté un plan de vie bien différent. S'il n'est pas un

égoïste, il est au moins un _individualiste_, car il raisonne ses

dépenses, ne recherche que des jouissances modérées et raisonnables,

songe à l'avenir de ses enfants, et, pour lâcher le mot, il

_économise_.

Et il faut entendre ce que dit de lui le vulgaire!

«À quoi est bon ce mauvais riche, ce fesse-matthieu? Sans doute il

y a quelque chose d'imposant et de touchant dans la simplicité de

sa vie; il est d'ailleurs humain, bienfaisant, généreux, mais il

_calcule_. Il ne mange pas tous ses revenus. Son hôtel n'est pas

sans cesse resplendissant et tourbillonnant. Quelle reconnaissance

s'acquiert-il parmi les tapissiers, les carrossiers, les maquignons

et les confiseurs?»

Ces jugements, funestes à la morale, sont fondés sur ce qu'il y a une

chose qui frappe les yeux: la dépense du prodigue; et une autre qui

s'y dérobe: la dépense égale et même supérieure de l'économe.

Mais les choses ont été si admirablement arrangées par le divin

inventeur de l'ordre social, qu'en ceci, comme en tout, l'Économie

politique et la Morale, loin de se heurter, concordent, et que la

sagesse d'Ariste est, non-seulement plus digne, mais encore plus

_profitable_ que la folie de Mondor.

Et quand je dis plus profitable, je n'entends pas dire seulement

profitable à Ariste, ou même à la société en général, mais plus

profitable aux ouvriers actuels, à l'industrie du jour.

Pour le prouver, il suffit de mettre sous l'oeil de l'esprit ces

conséquences cachées des actions humaines que l'oeil du corps ne voit

pas.

Oui, la prodigalité de Mondor a des effets visibles à tous les

regards: chacun peut voir ses berlines, ses landaws, ses phaétons,

les mignardes peintures de ses plafonds, ses riches tapis, l'éclat

qui jaillit de son hôtel. Chacun sait que ses _purs-sangs_ courent

sur le turf. Les dîners qu'il donne à l'hôtel de Paris arrêtent

la foule sur le boulevard, et l'on se dit: Voilà un brave homme,

qui, loin de rien réserver de ses revenus, ébrèche probablement son

capital.--_C'est ce qu'on voit._

Il n'est pas aussi aisé de voir, au point de vue de l'intérêt des

travailleurs, ce que deviennent les revenus d'Ariste. Suivons-les

à la trace, cependant, et nous nous assurerons que tous, _jusqu'à

la dernière obole_, vont faire travailler des ouvriers, aussi

certainement que les revenus de Mondor. Il n'y a que cette

différence: La folle dépense de Mondor est condamnée à décroître sans

cesse et à rencontrer un terme nécessaire; la sage dépense d'Ariste

ira grossissant d'année en année.

Et s'il en est ainsi, certes, l'intérêt public se trouve d'accord

avec la morale.

Ariste dépense, pour lui et sa maison, vingt mille francs par an. Si

cela ne suffisait pas à son bonheur, il ne mériterait pas le nom de

sage.--Il est touché des maux qui pèsent sur les classes pauvres;

il se croit, en conscience, tenu d'y apporter quelque soulagement

et consacre dix mille francs à des actes de bienfaisance.--Parmi

les négociants, les fabricants, les agriculteurs, il a des amis

momentanément gênés. Il s'informe de leur situation, afin de leur

venir en aide avec prudence et efficacité, et destine à cette

oeuvre encore dix mille francs.--Enfin, il n'oublie pas qu'il a des

filles à doter, des fils auxquels il doit assurer un avenir, et, en

conséquence, il s'impose le devoir d'épargner et placer tous les ans

dix mille francs.

Voici donc l'emploi de ses revenus.

1º Dépenses personnelles. 20,000 fr.

2º Bienfaisance. 10,000

3º Services d'amitié. 10,000

4º Épargne. 10,000

Reprenons chacun de ces chapitres, et nous verrons qu'une seule obole

n'échappe pas au travail national.

1º Dépense personnelle. Celle-ci, quant aux ouvriers et fournisseurs,

a des effets absolument identiques à une dépense égale faite par

Mondor. Cela est évident de soi; n'en parlons plus.

2º Bienfaisance. Les dix mille francs consacrés à cette destination

vont également alimenter l'industrie; ils parviennent au boulanger,

au boucher, au marchand d'habits et de meubles. Seulement le pain,

la viande, les vêtements ne servent pas directement à Ariste, mais

à ceux qu'il s'est substitués. Or, cette simple substitution d'un

consommateur à un autre n'affecte en rien l'industrie générale.

Qu'Ariste dépense cent sous ou qu'il prie un malheureux de les

dépenser à sa place, c'est tout un.

3º Services d'amitié. L'ami à qui Ariste prête ou donne dix

mille francs ne les reçoit pas pour les enfouir; cela répugne à

l'hypothèse. Il s'en sert pour payer des marchandises ou des dettes.

Dans le premier cas, l'industrie est encouragée. Osera-t-on dire

qu'elle ait plus à gagner à l'achat par Mondor d'un _pur-sang_ de dix

mille francs qu'à l'achat par Ariste ou son ami de dix mille francs

d'étoffes? Que si cette somme sert à payer une dette, tout ce qui en

résulte, c'est qu'il apparaît un troisième personnage, le créancier,

qui touchera les dix mille francs, mais qui certes les emploiera

à quelque chose dans son commerce, son usine ou son exploitation.

C'est un intermédiaire de plus entre Ariste et les ouvriers. Les noms

propres changent, la dépense reste, et l'encouragement à l'industrie

aussi.

4º Épargne. Restent les dix mille francs _épargnés_;--et c'est ici

qu'au point de vue de l'encouragement aux arts, à l'industrie, au

travail, aux ouvriers, Mondor paraît très-supérieur à Ariste, encore

que, sous le rapport moral, Ariste se montre quelque peu supérieur à

Mondor.

Ce n'est jamais sans un malaise physique, qui va jusqu'à la

souffrance, que je vois l'apparence de telles contradictions entre

les grandes lois de la nature. Si l'humanité était réduite à opter

entre deux partis, dont l'un blesse ses intérêts et l'autre sa

conscience, il ne nous resterait qu'à désespérer de son avenir.

Heureusement il n'en est pas ainsi[59].--Et, pour voir Ariste

reprendre sa supériorité économique, aussi bien que sa supériorité

morale, il suffit de comprendre ce consolant axiome, qui n'en est pas

moins vrai, pour avoir une physionomie paradoxale: _Épargner, c'est

dépenser_.

[Note 59: V. la note de la page 369.

(_Note de l'éditeur._)]

Quel est le but d'Ariste, en économisant dix mille francs? Est-ce

d'enfouir deux mille pièces de cent sous dans une cachette de son

jardin? Non certes, il entend grossir son capital et son revenu.

En conséquence, cet argent qu'il n'emploie pas à acheter des

satisfactions personnelles, il s'en sert pour acheter des terres,

une maison, des rentes sur l'État, des actions industrielles, ou

bien il le place chez un négociant ou un banquier. Suivez les écus

dans toutes ces hypothèses, et vous vous convaincrez que, par

l'intermédiaire des vendeurs ou emprunteurs, ils vont alimenter du

travail tout aussi sûrement que si Ariste, à l'exemple de son frère,

les eût échangés contre des meubles, des bijoux, et des chevaux.

Car, lorsque Ariste achète pour 10,000 fr. de terres ou de rentes, il

est déterminé par la considération qu'il n'a pas besoin de dépenser

cette somme, puisque c'est ce dont vous lui faites un grief.

Mais, de même, celui qui lui vend la terre ou la rente est déterminé

par cette considération qu'il a besoin de dépenser les dix mille

francs d'une manière quelconque.

De telle sorte que la dépense se fait, dans tous les cas, ou par

Ariste ou par ceux qui se substituent à lui.

Au point de vue de la classe ouvrière, de l'encouragement au travail,

il n'y a donc, entre la conduite d'Ariste et celle de Mondor, qu'une

différence. La dépense de Mondor étant directement accomplie par

lui, et autour de lui, _on la voit_. Celle d'Ariste s'exécutant en

partie par des intermédiaires et au loin, _on ne la voit pas_. Mais,

au fait, et pour qui sait rattacher les effets aux causes, celle

qu'on ne voit pas est aussi certaine que celle qu'on voit. Ce qui le

prouve, c'est que dans les deux cas les écus _circulent_, et qu'il

n'en reste pas plus dans le coffre-fort du sage que dans celui du

dissipateur.

Il est donc faux de dire que l'Épargne fait un tort actuel à

l'industrie. Sous ce rapport, elle est tout aussi bienfaisante que le

Luxe.

Mais combien ne lui est-elle pas supérieure, si la pensée, au lieu de

se renfermer dans l'heure qui fuit, embrasse une longue période!

Dix ans se sont écoulés. Que sont devenus Mondor et sa fortune, et sa

grande popularité? Tout cela est évanoui, Mondor est ruiné; loin de

répandre soixante mille francs, tous les ans, dans le corps social,

il lui est peut-être à charge. En tout cas, il ne fait plus la joie

de ses fournisseurs, il ne compte plus comme promoteur des arts et de

l'industrie, il n'est plus bon à rien pour les ouvriers, non plus que

sa race, qu'il laisse dans la détresse.

Au bout des mêmes dix ans, non-seulement Ariste continue à jeter

tous ses revenus dans la circulation, mais il y jette des revenus

croissants d'année en année. Il grossit le capital national,

c'est-à-dire le fonds qui alimente le salaire, et comme c'est de

l'importance de ce fonds que dépend la demande des bras, il contribue

à accroître progressivement la rémunération de la classe ouvrière.

Vient-il à mourir, il laisse des enfants qu'il a mis à même de le

remplacer dans cette oeuvre de progrès et de civilisation.

Sous le rapport moral, la Supériorité de l'Épargne sur le Luxe est

incontestable. Il est consolant de penser qu'il en est de même, sous

le rapport économique, pour quiconque, ne s'arrêtant pas aux effets

immédiats des phénomènes, sait pousser ses investigations jusqu'à

leurs effets définitifs.

XII. Droit au Travail, Droit au Profit.

«Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à votre prix.»

C'est le Droit au travail, le Socialisme élémentaire ou de premier

degré.

«Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à mon prix.» C'est

le Droit au profit; le Socialisme raffiné ou de second degré.

L'un et l'autre vivent par ceux de leurs effets _qu'on voit_. Ils

mourront par ceux de leurs effets _qu'on ne voit pas_.

_Ce qu'on voit_, c'est le travail et le profit excités par la

cotisation sociale. _Ce qu'on ne voit pas_, ce sont les travaux et

les profits auxquels donnerait lieu cette même cotisation si on la

laissait aux contribuables.

En 1848, le Droit au travail se montra un moment sous deux faces.

Cela suffit pour le ruiner dans l'opinion publique.

L'une de ces faces s'appelait: _Atelier national_.

L'autre: _Quarante-cinq centimes_.

Des millions allaient tous les jours de la rue de Rivoli aux ateliers

nationaux. C'est le beau côté de la médaille.

Mais en voici le revers. Pour que des millions sortent d'une caisse,

il faut qu'ils y soient entrés. C'est pourquoi les organisateurs du

Droit au travail s'adressèrent aux contribuables.

Or, les paysans disaient: Il faut que je paie 45 centimes. Donc,

je me priverai d'un vêtement, je ne marnerai pas mon champ, je ne

réparerai pas ma maison.

Et les ouvriers des campagnes disaient: Puisque notre bourgeois se

prive d'un vêtement, il y aura moins de travail pour le tailleur;

puisqu'il ne marne pas son champ, il y aura moins de travail pour le

terrassier; puisqu'il ne fait pas réparer sa maison, il y aura moins

de travail pour le charpentier et le maçon.

Il fut alors prouvé qu'on ne tire pas d'un sac deux moutures, et que

le travail soldé par le gouvernement se fait aux dépens du travail

payé par le contribuable. Ce fut là la mort du Droit au travail, qui

apparut comme une chimère, autant que comme une injustice.

Et cependant, le droit au profit, qui n'est que l'exagération du

Droit au travail, vit encore et se porte à merveille.

N'y a-t-il pas quelque chose de honteux dans le rôle que le

protectioniste fait jouer à la société?

Il lui dit:

Il faut que tu me donnes du travail, et, qui plus est, du travail

lucratif. J'ai sottement choisi une industrie qui me laisse dix pour

cent de perte. Si tu frappes une contribution de vingt francs sur mes

compatriotes et si tu me la livres, ma perte se convertira en profit.

Or, le profit est un Droit; tu me le dois.

La société qui écoute ce sophiste, qui se charge d'impôts pour le

satisfaire, qui ne s'aperçoit pas que la perte essuyée par une

industrie n'en est pas moins une perte, parce qu'on force les autres

à la combler, cette société, dis-je, mérite le fardeau qu'on lui

inflige.

Ainsi, on le voit par les nombreux sujets que j'ai parcourus: Ne pas

savoir l'Économie politique, c'est se laisser éblouir par l'effet

immédiat d'un phénomène; la savoir, c'est embrasser dans sa pensée et

dans sa prévision l'ensemble des effets[60].

[Note 60: Si toutes les conséquences d'une action retombaient sur son

auteur, notre éducation serait prompte. Mais il n'en est pas ainsi.

Quelquefois les bonnes conséquences visibles sont pour nous, et les

mauvaises conséquences invisibles sont pour autrui, ce qui nous les

rend plus invisibles encore. Il faut alors attendre que la réaction

vienne de ceux qui ont à supporter les mauvaises conséquences de

l'acte. C'est quelquefois fort long, et voici ce qui prolonge le

règne de l'erreur.

Un homme fait un acte qui produit de bonnes conséquences égales à 10,

à son profit, et de mauvaises conséquences égales à 15, réparties sur

30 de ses semblables, de manière qu'il n'en retombe sur chacun d'eux

que 1/2.--Au total, il y a perte et la réaction doit nécessairement

arriver. On conçoit cependant qu'elle se fasse d'autant plus attendre

que le mal sera plus disséminé dans la masse et le bien plus

concentré sur un point.

(_Ébauche inédite de l'auteur._)]

Je pourrais soumettre ici une foule d'autres questions à la même

épreuve. Mais je recule devant la monotonie d'une démonstration

toujours uniforme, et je termine, en appliquant à l'Économie

politique ce que Chateaubriand dit de l'Histoire.

«Il y a, dit-il, deux conséquences en histoire: l'une immédiate et

qui est à l'instant connue, l'autre éloignée et qu'on n'aperçoit pas

d'abord. Ces conséquences souvent se contredisent; les unes viennent

de notre courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable.

L'événement providentiel apparaît après l'événement humain. Dieu se

lève derrière les hommes. Niez tant qu'il vous plaira le suprême

conseil, ne consentez pas à son action, disputez sur les mots,

appelez force des choses ou raison ce que le vulgaire appelle

Providence; mais regardez à la fin d'un fait accompli, et vous verrez

qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on en attendait, quand

il n'a point été établi d'abord sur la morale et la justice.»

(CHATEAUBRIAND. _Mémoires d'outre tombe._)

ABONDANCE[61].

[Note 61: Article destiné au _Dictionnaire de l'Économie politique_.

Il fut écrit peu de jours avant le départ de l'auteur pour

l'Italie,--d'où il ne devait pas revenir!...

(_Note de l'éditeur._)]

C'est une vaste et noble science, en tant qu'exposition, que

l'économie politique. Elle scrute les ressorts du mécanisme social

et les fonctions de chacun des organes qui constituent ces corps

vivants et merveilleux, qu'on nomme des sociétés humaines. Elle

étudie les lois générales selon lesquelles le genre humain est appelé

à croître en nombre, en richesse, en intelligence, en moralité. Et

néanmoins, reconnaissant un libre arbitre social comme un libre

arbitre personnel, elle dit comment les lois providentielles peuvent

être méconnues ou violées; quelle responsabilité terrible naît de ces

expérimentations fatales, et comment la civilisation peut se trouver

ainsi arrêtée, retardée, refoulée et pour longtemps étouffée.

Qui le croirait? Cette science si vaste et si élevée, comme

exposition, en est presque réduite, en tant que controverse, et

dans sa partie polémique, à l'ingrate tâche de démontrer cette

proposition, qui semble puérile à force d'être claire: «L'abondance

vaut mieux que la disette.»

Car, qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra que la plupart

des objections et des doutes qu'on oppose à l'économie politique

impliquent ce principe: «La disette vaut mieux que l'abondance.»

C'est ce qu'expriment ces locutions si populaires:

«La production surabonde.»

«Nous périssons de pléthore.»

«Tous les marchés sont engorgés et toutes les carrières encombrées.»

«La faculté de consommer ne peut plus suivre la faculté de produire.»

Voici un détracteur des machines. Il déplore que les miracles du

génie de l'homme étendent indéfiniment sa puissance de produire. Que

redoute-t-il? L'abondance.

Voici un protectioniste. Il gémit de la libéralité de la nature

envers d'autres climats. Il craint que la France n'y participe par

l'échange et ne veut pas qu'elle soit libre, parce que, si elle

l'était, elle ne manquerait pas d'attirer sur elle-même le fléau de

l'_invasion_ et de l'_inondation_... Que redoute-t-il? L'abondance.

Voici un homme d'État. Il s'effraie de tous les moyens de

satisfaction que le travail accumule dans le pays, et croyant

apercevoir, dans les profondeurs de l'avenir, le fantôme d'un

bien-être révolutionnaire et d'une égalité séditieuse, il imagine

de lourds impôts, de vastes armées, des dissipations de produits

sur une grande échelle, de grandes existences, une puissante

aristocratie artificielle chargée de remédier, par son luxe et son

faste, à l'insolent excès de fécondité de l'industrie humaine. Que

redoute-t-il? L'abondance.

Enfin, voici un logicien qui, dédaignant les voies tortueuses et

allant droit au but, conseille de brûler périodiquement Paris, pour

offrir au travail l'occasion et l'avantage de le reconstruire. Que

redoute-t-il? L'abondance.

Comment de telles idées ont-elles pu se former, et, il faut bien

le dire, prévaloir quelquefois, non point sans doute dans la

pratique personnelle des hommes, mais dans leurs théories et leurs

législations? Car s'il est une assertion qui semble porter sa preuve

en elle-même, c'est bien celle-ci: «En fait de choses utiles, il vaut

mieux avoir que manquer.» Et s'il est incontestable que l'abondance

est un fléau, quand elle porte sur des objets malfaisants,

destructifs, importuns comme les sauterelles, les chenilles, la

vermine, les vices, les miasmes délétères, il ne peut pas être moins

vrai qu'elle est un bienfait, quand il s'agit de ces choses qui

apaisent des besoins, procurent des satisfactions,--de ces objets

que l'homme recherche, poursuit au prix de ses sueurs, qu'il consent

à acheter par le travail ou par l'échange, qui ont de la valeur,

tels que les aliments, les vêtements, les logements, les oeuvres

d'art, les moyens de locomotion, de communication, d'instruction, de

diversion, en un mot tout ce dont s'occupe l'économie politique.

Si l'on veut comparer la civilisation de deux peuples ou de deux

siècles, est-ce qu'on ne demande pas à la statistique lequel

des deux présente, proportionnellement à la population, plus de

moyens d'existence, plus de productions agricoles, industrielles

ou artistiques, plus de routes, de canaux, de bibliothèques et de

musées? Est-ce qu'on ne décide pas, si je puis m'exprimer ainsi, par

l'activité comparée des consommations, c'est-à-dire par l'_abondance_?

On dira peut-être qu'il ne suffit pas que les produits _abondent_;

qu'il faut encore qu'ils soient équitablement répartis. Rien n'est

plus vrai. Mais ne confondons pas les questions. Quand nous défendons

l'abondance, quand nos adversaires la décrient, les uns et les autres

nous sous-entendons ces mots: _cæteris paribus_, toutes choses égales

d'ailleurs, l'équité dans la répartition étant supposée la même.

Et puis remarquez que l'abondance est par elle-même une cause de

bonne répartition. Plus une chose abonde, moins elle a de valeur;

moins elle a de valeur, plus elle est à la portée de tous, plus les

hommes sont égaux devant elle. Nous sommes tous égaux devant l'air,

parce qu'il est, relativement à nos besoins et à nos désirs, d'une

abondance inépuisable. Nous sommes un peu moins égaux devant l'eau,

parce qu'étant moins abondante elle commence à coûter; moins encore

devant le blé, devant les fruits délicats, devant les primeurs,

devant les _raretés_, l'exclusion se faisant toujours en raison

inverse de l'ABONDANCE.

Nous ajouterons, pour répondre aux scrupules sentimentalistes de

notre époque, que l'abondance n'est pas seulement un bien matériel.

Les besoins se développent, au sein de l'humanité, dans un certain

ordre; ils ne sont pas tous également impérieux, et l'on peut même

remarquer que leur ordre de priorité n'est pas leur ordre de dignité.

Les besoins les plus grossiers veulent être satisfaits les premiers,

parce qu'à cette satisfaction tient la vie, et que, quoi qu'en disent

les déclamateurs, avant de vivre dignement, il faut vivre. _Primò

vivere, deindè philosophare._

Il suit de là que c'est l'abondance des choses propres à répondre

aux nécessités les plus vulgaires, qui permet à l'humanité de

spiritualiser de plus en plus ses jouissances, de s'élever dans la

région du Vrai et du Beau. Elle ne peut consacrer au perfectionnement

de la forme, au culte de l'art, aux investigations de la pensée que

le temps et les forces qui, en vertu du progrès, cessent d'être

absorbés par les exigences de la vie animale. L'abondance, fruit de

longs travaux et de patientes économies, ne peut être instantanément

universelle, dès l'origine des sociétés. Elle ne peut se faire en

même temps sur toute la ligne des productions possibles. Elle suit

un ordre successif, passant du matériel au spirituel. Malheureux

les peuples, quand des impulsions extérieures, comme celles des

gouvernements, s'efforcent d'intervertir cet ordre, substituent à

des désirs grossiers mais impérieux d'autres désirs plus élevés mais

prématurés, changent la direction naturelle du travail et rompent

cet équilibre des besoins et des satisfactions, d'où naissent les

garanties de la stabilité sociale.

Au reste, si l'abondance était un fléau, cela serait aussi malheureux

qu'étrange, car, quelque facile que soit le remède (s'abstenir

de produire et détruire, quoi de plus aisé?), jamais on n'y

déterminera l'individualité. On a beau déclamer contre l'abondance,

la surabondance, la pléthore, l'encombrement, on a beau faire la

théorie de la disette, lui donner l'appui des lois, proscrire les

machines, gêner, entraver, contrarier les échanges, cela n'empêche

personne, pas même les coryphées de ces systèmes, de travailler

à réaliser l'abondance. Sur toute la surface du globe, on ne

rencontrerait pas un seul homme dont la pratique ne proteste contre

ces vaines théories. On n'en rencontrerait pas un qui ne cherche à

tirer le meilleur parti possible de ses forces, à les ménager, à les

économiser, à en augmenter le résultat par la coopération des forces

naturelles; on n'en trouverait pas un, même parmi ceux qui déclament

le plus contre la liberté des transactions qui ne se conduise sur ce

principe (tout en voulant l'interdire aux autres): vendre le plus

cher et acheter au meilleur marché possible;--de telle sorte que la

théorie de la disette qui prévaut dans les livres, dans les journaux,

dans les conversations, dans les parlements, et, par là, dans les

lois, est réfutée et démentie par la manière d'agir de toutes les

individualités, sans aucune exception, qui composent le genre humain,

ce qui est certes la plus péremptoire réfutation qu'il soit possible

d'imaginer.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 29 / 42 段