ont chacun cinquante mille francs de rente. Mondor pratique la
philanthropie à la mode. C'est ce qu'on nomme un bourreau d'argent.
Il renouvelle son mobilier plusieurs fois par an, change ses
équipages tous les mois; on cite les ingénieux procédés auxquels il a
recours pour en avoir plus tôt fini: bref, il fait pâlir les viveurs
de Balzac et d'Alexandre Dumas.
Aussi, il faut entendre le concert d'éloges qui toujours l'environne!
«Parlez-nous de Mondor! vive Mondor! C'est le bienfaiteur de
l'ouvrier; c'est la providence du peuple. À la vérité, il se vautre
dans l'orgie, il éclabousse les passants; sa dignité et la dignité
humaine en souffrent quelque peu... Mais, bah! s'il ne se rend
pas utile par lui-même, il se rend utile par sa fortune. Il fait
circuler l'argent; sa cour ne désemplit pas de fournisseurs qui se
retirent toujours satisfaits. Ne dit-on pas que si l'or est rond,
c'est pour qu'il roule!»
Ariste a adopté un plan de vie bien différent. S'il n'est pas un
égoïste, il est au moins un _individualiste_, car il raisonne ses
dépenses, ne recherche que des jouissances modérées et raisonnables,
songe à l'avenir de ses enfants, et, pour lâcher le mot, il
_économise_.
Et il faut entendre ce que dit de lui le vulgaire!
«À quoi est bon ce mauvais riche, ce fesse-matthieu? Sans doute il
y a quelque chose d'imposant et de touchant dans la simplicité de
sa vie; il est d'ailleurs humain, bienfaisant, généreux, mais il
_calcule_. Il ne mange pas tous ses revenus. Son hôtel n'est pas
sans cesse resplendissant et tourbillonnant. Quelle reconnaissance
s'acquiert-il parmi les tapissiers, les carrossiers, les maquignons
et les confiseurs?»
Ces jugements, funestes à la morale, sont fondés sur ce qu'il y a une
chose qui frappe les yeux: la dépense du prodigue; et une autre qui
s'y dérobe: la dépense égale et même supérieure de l'économe.
Mais les choses ont été si admirablement arrangées par le divin
inventeur de l'ordre social, qu'en ceci, comme en tout, l'Économie
politique et la Morale, loin de se heurter, concordent, et que la
sagesse d'Ariste est, non-seulement plus digne, mais encore plus
_profitable_ que la folie de Mondor.
Et quand je dis plus profitable, je n'entends pas dire seulement
profitable à Ariste, ou même à la société en général, mais plus
profitable aux ouvriers actuels, à l'industrie du jour.
Pour le prouver, il suffit de mettre sous l'oeil de l'esprit ces
conséquences cachées des actions humaines que l'oeil du corps ne voit
pas.
Oui, la prodigalité de Mondor a des effets visibles à tous les
regards: chacun peut voir ses berlines, ses landaws, ses phaétons,
les mignardes peintures de ses plafonds, ses riches tapis, l'éclat
qui jaillit de son hôtel. Chacun sait que ses _purs-sangs_ courent
sur le turf. Les dîners qu'il donne à l'hôtel de Paris arrêtent
la foule sur le boulevard, et l'on se dit: Voilà un brave homme,
qui, loin de rien réserver de ses revenus, ébrèche probablement son
capital.--_C'est ce qu'on voit._
Il n'est pas aussi aisé de voir, au point de vue de l'intérêt des
travailleurs, ce que deviennent les revenus d'Ariste. Suivons-les
à la trace, cependant, et nous nous assurerons que tous, _jusqu'à
la dernière obole_, vont faire travailler des ouvriers, aussi
certainement que les revenus de Mondor. Il n'y a que cette
différence: La folle dépense de Mondor est condamnée à décroître sans
cesse et à rencontrer un terme nécessaire; la sage dépense d'Ariste
ira grossissant d'année en année.
Et s'il en est ainsi, certes, l'intérêt public se trouve d'accord
avec la morale.
Ariste dépense, pour lui et sa maison, vingt mille francs par an. Si
cela ne suffisait pas à son bonheur, il ne mériterait pas le nom de
sage.--Il est touché des maux qui pèsent sur les classes pauvres;
il se croit, en conscience, tenu d'y apporter quelque soulagement
et consacre dix mille francs à des actes de bienfaisance.--Parmi
les négociants, les fabricants, les agriculteurs, il a des amis
momentanément gênés. Il s'informe de leur situation, afin de leur
venir en aide avec prudence et efficacité, et destine à cette
oeuvre encore dix mille francs.--Enfin, il n'oublie pas qu'il a des
filles à doter, des fils auxquels il doit assurer un avenir, et, en
conséquence, il s'impose le devoir d'épargner et placer tous les ans
dix mille francs.
Voici donc l'emploi de ses revenus.
1º Dépenses personnelles. 20,000 fr.
2º Bienfaisance. 10,000
3º Services d'amitié. 10,000
4º Épargne. 10,000
Reprenons chacun de ces chapitres, et nous verrons qu'une seule obole
n'échappe pas au travail national.
1º Dépense personnelle. Celle-ci, quant aux ouvriers et fournisseurs,
a des effets absolument identiques à une dépense égale faite par
Mondor. Cela est évident de soi; n'en parlons plus.
2º Bienfaisance. Les dix mille francs consacrés à cette destination
vont également alimenter l'industrie; ils parviennent au boulanger,
au boucher, au marchand d'habits et de meubles. Seulement le pain,
la viande, les vêtements ne servent pas directement à Ariste, mais
à ceux qu'il s'est substitués. Or, cette simple substitution d'un
consommateur à un autre n'affecte en rien l'industrie générale.
Qu'Ariste dépense cent sous ou qu'il prie un malheureux de les
dépenser à sa place, c'est tout un.
3º Services d'amitié. L'ami à qui Ariste prête ou donne dix
mille francs ne les reçoit pas pour les enfouir; cela répugne à
l'hypothèse. Il s'en sert pour payer des marchandises ou des dettes.
Dans le premier cas, l'industrie est encouragée. Osera-t-on dire
qu'elle ait plus à gagner à l'achat par Mondor d'un _pur-sang_ de dix
mille francs qu'à l'achat par Ariste ou son ami de dix mille francs
d'étoffes? Que si cette somme sert à payer une dette, tout ce qui en
résulte, c'est qu'il apparaît un troisième personnage, le créancier,
qui touchera les dix mille francs, mais qui certes les emploiera
à quelque chose dans son commerce, son usine ou son exploitation.
C'est un intermédiaire de plus entre Ariste et les ouvriers. Les noms
propres changent, la dépense reste, et l'encouragement à l'industrie
aussi.
4º Épargne. Restent les dix mille francs _épargnés_;--et c'est ici
qu'au point de vue de l'encouragement aux arts, à l'industrie, au
travail, aux ouvriers, Mondor paraît très-supérieur à Ariste, encore
que, sous le rapport moral, Ariste se montre quelque peu supérieur à
Mondor.
Ce n'est jamais sans un malaise physique, qui va jusqu'à la
souffrance, que je vois l'apparence de telles contradictions entre
les grandes lois de la nature. Si l'humanité était réduite à opter
entre deux partis, dont l'un blesse ses intérêts et l'autre sa
conscience, il ne nous resterait qu'à désespérer de son avenir.
Heureusement il n'en est pas ainsi[59].--Et, pour voir Ariste
reprendre sa supériorité économique, aussi bien que sa supériorité
morale, il suffit de comprendre ce consolant axiome, qui n'en est pas
moins vrai, pour avoir une physionomie paradoxale: _Épargner, c'est
dépenser_.
[Note 59: V. la note de la page 369.
(_Note de l'éditeur._)]
Quel est le but d'Ariste, en économisant dix mille francs? Est-ce
d'enfouir deux mille pièces de cent sous dans une cachette de son
jardin? Non certes, il entend grossir son capital et son revenu.
En conséquence, cet argent qu'il n'emploie pas à acheter des
satisfactions personnelles, il s'en sert pour acheter des terres,
une maison, des rentes sur l'État, des actions industrielles, ou
bien il le place chez un négociant ou un banquier. Suivez les écus
dans toutes ces hypothèses, et vous vous convaincrez que, par
l'intermédiaire des vendeurs ou emprunteurs, ils vont alimenter du
travail tout aussi sûrement que si Ariste, à l'exemple de son frère,
les eût échangés contre des meubles, des bijoux, et des chevaux.
Car, lorsque Ariste achète pour 10,000 fr. de terres ou de rentes, il
est déterminé par la considération qu'il n'a pas besoin de dépenser
cette somme, puisque c'est ce dont vous lui faites un grief.
Mais, de même, celui qui lui vend la terre ou la rente est déterminé
par cette considération qu'il a besoin de dépenser les dix mille
francs d'une manière quelconque.
De telle sorte que la dépense se fait, dans tous les cas, ou par
Ariste ou par ceux qui se substituent à lui.
Au point de vue de la classe ouvrière, de l'encouragement au travail,
il n'y a donc, entre la conduite d'Ariste et celle de Mondor, qu'une
différence. La dépense de Mondor étant directement accomplie par
lui, et autour de lui, _on la voit_. Celle d'Ariste s'exécutant en
partie par des intermédiaires et au loin, _on ne la voit pas_. Mais,
au fait, et pour qui sait rattacher les effets aux causes, celle
qu'on ne voit pas est aussi certaine que celle qu'on voit. Ce qui le
prouve, c'est que dans les deux cas les écus _circulent_, et qu'il
n'en reste pas plus dans le coffre-fort du sage que dans celui du
dissipateur.
Il est donc faux de dire que l'Épargne fait un tort actuel à
l'industrie. Sous ce rapport, elle est tout aussi bienfaisante que le
Luxe.
Mais combien ne lui est-elle pas supérieure, si la pensée, au lieu de
se renfermer dans l'heure qui fuit, embrasse une longue période!
Dix ans se sont écoulés. Que sont devenus Mondor et sa fortune, et sa
grande popularité? Tout cela est évanoui, Mondor est ruiné; loin de
répandre soixante mille francs, tous les ans, dans le corps social,
il lui est peut-être à charge. En tout cas, il ne fait plus la joie
de ses fournisseurs, il ne compte plus comme promoteur des arts et de
l'industrie, il n'est plus bon à rien pour les ouvriers, non plus que
sa race, qu'il laisse dans la détresse.
Au bout des mêmes dix ans, non-seulement Ariste continue à jeter
tous ses revenus dans la circulation, mais il y jette des revenus
croissants d'année en année. Il grossit le capital national,
c'est-à-dire le fonds qui alimente le salaire, et comme c'est de
l'importance de ce fonds que dépend la demande des bras, il contribue
à accroître progressivement la rémunération de la classe ouvrière.
Vient-il à mourir, il laisse des enfants qu'il a mis à même de le
remplacer dans cette oeuvre de progrès et de civilisation.
Sous le rapport moral, la Supériorité de l'Épargne sur le Luxe est
incontestable. Il est consolant de penser qu'il en est de même, sous
le rapport économique, pour quiconque, ne s'arrêtant pas aux effets
immédiats des phénomènes, sait pousser ses investigations jusqu'à
leurs effets définitifs.
XII. Droit au Travail, Droit au Profit.
«Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à votre prix.»
C'est le Droit au travail, le Socialisme élémentaire ou de premier
degré.
«Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à mon prix.» C'est
le Droit au profit; le Socialisme raffiné ou de second degré.
L'un et l'autre vivent par ceux de leurs effets _qu'on voit_. Ils
mourront par ceux de leurs effets _qu'on ne voit pas_.
_Ce qu'on voit_, c'est le travail et le profit excités par la
cotisation sociale. _Ce qu'on ne voit pas_, ce sont les travaux et
les profits auxquels donnerait lieu cette même cotisation si on la
laissait aux contribuables.
En 1848, le Droit au travail se montra un moment sous deux faces.
Cela suffit pour le ruiner dans l'opinion publique.
L'une de ces faces s'appelait: _Atelier national_.
L'autre: _Quarante-cinq centimes_.
Des millions allaient tous les jours de la rue de Rivoli aux ateliers
nationaux. C'est le beau côté de la médaille.
Mais en voici le revers. Pour que des millions sortent d'une caisse,
il faut qu'ils y soient entrés. C'est pourquoi les organisateurs du
Droit au travail s'adressèrent aux contribuables.
Or, les paysans disaient: Il faut que je paie 45 centimes. Donc,
je me priverai d'un vêtement, je ne marnerai pas mon champ, je ne
réparerai pas ma maison.
Et les ouvriers des campagnes disaient: Puisque notre bourgeois se
prive d'un vêtement, il y aura moins de travail pour le tailleur;
puisqu'il ne marne pas son champ, il y aura moins de travail pour le
terrassier; puisqu'il ne fait pas réparer sa maison, il y aura moins
de travail pour le charpentier et le maçon.
Il fut alors prouvé qu'on ne tire pas d'un sac deux moutures, et que
le travail soldé par le gouvernement se fait aux dépens du travail
payé par le contribuable. Ce fut là la mort du Droit au travail, qui
apparut comme une chimère, autant que comme une injustice.
Et cependant, le droit au profit, qui n'est que l'exagération du
Droit au travail, vit encore et se porte à merveille.
N'y a-t-il pas quelque chose de honteux dans le rôle que le
protectioniste fait jouer à la société?
Il lui dit:
Il faut que tu me donnes du travail, et, qui plus est, du travail
lucratif. J'ai sottement choisi une industrie qui me laisse dix pour
cent de perte. Si tu frappes une contribution de vingt francs sur mes
compatriotes et si tu me la livres, ma perte se convertira en profit.
Or, le profit est un Droit; tu me le dois.
La société qui écoute ce sophiste, qui se charge d'impôts pour le
satisfaire, qui ne s'aperçoit pas que la perte essuyée par une
industrie n'en est pas moins une perte, parce qu'on force les autres
à la combler, cette société, dis-je, mérite le fardeau qu'on lui
inflige.
Ainsi, on le voit par les nombreux sujets que j'ai parcourus: Ne pas
savoir l'Économie politique, c'est se laisser éblouir par l'effet
immédiat d'un phénomène; la savoir, c'est embrasser dans sa pensée et
dans sa prévision l'ensemble des effets[60].
[Note 60: Si toutes les conséquences d'une action retombaient sur son
auteur, notre éducation serait prompte. Mais il n'en est pas ainsi.
Quelquefois les bonnes conséquences visibles sont pour nous, et les
mauvaises conséquences invisibles sont pour autrui, ce qui nous les
rend plus invisibles encore. Il faut alors attendre que la réaction
vienne de ceux qui ont à supporter les mauvaises conséquences de
l'acte. C'est quelquefois fort long, et voici ce qui prolonge le
règne de l'erreur.
Un homme fait un acte qui produit de bonnes conséquences égales à 10,
à son profit, et de mauvaises conséquences égales à 15, réparties sur
30 de ses semblables, de manière qu'il n'en retombe sur chacun d'eux
que 1/2.--Au total, il y a perte et la réaction doit nécessairement
arriver. On conçoit cependant qu'elle se fasse d'autant plus attendre
que le mal sera plus disséminé dans la masse et le bien plus
concentré sur un point.
(_Ébauche inédite de l'auteur._)]
Je pourrais soumettre ici une foule d'autres questions à la même
épreuve. Mais je recule devant la monotonie d'une démonstration
toujours uniforme, et je termine, en appliquant à l'Économie
politique ce que Chateaubriand dit de l'Histoire.
«Il y a, dit-il, deux conséquences en histoire: l'une immédiate et
qui est à l'instant connue, l'autre éloignée et qu'on n'aperçoit pas
d'abord. Ces conséquences souvent se contredisent; les unes viennent
de notre courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable.
L'événement providentiel apparaît après l'événement humain. Dieu se
lève derrière les hommes. Niez tant qu'il vous plaira le suprême
conseil, ne consentez pas à son action, disputez sur les mots,
appelez force des choses ou raison ce que le vulgaire appelle
Providence; mais regardez à la fin d'un fait accompli, et vous verrez
qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on en attendait, quand
il n'a point été établi d'abord sur la morale et la justice.»
(CHATEAUBRIAND. _Mémoires d'outre tombe._)
ABONDANCE[61].
[Note 61: Article destiné au _Dictionnaire de l'Économie politique_.
Il fut écrit peu de jours avant le départ de l'auteur pour
l'Italie,--d'où il ne devait pas revenir!...
(_Note de l'éditeur._)]
C'est une vaste et noble science, en tant qu'exposition, que
l'économie politique. Elle scrute les ressorts du mécanisme social
et les fonctions de chacun des organes qui constituent ces corps
vivants et merveilleux, qu'on nomme des sociétés humaines. Elle
étudie les lois générales selon lesquelles le genre humain est appelé
à croître en nombre, en richesse, en intelligence, en moralité. Et
néanmoins, reconnaissant un libre arbitre social comme un libre
arbitre personnel, elle dit comment les lois providentielles peuvent
être méconnues ou violées; quelle responsabilité terrible naît de ces
expérimentations fatales, et comment la civilisation peut se trouver
ainsi arrêtée, retardée, refoulée et pour longtemps étouffée.
Qui le croirait? Cette science si vaste et si élevée, comme
exposition, en est presque réduite, en tant que controverse, et
dans sa partie polémique, à l'ingrate tâche de démontrer cette
proposition, qui semble puérile à force d'être claire: «L'abondance
vaut mieux que la disette.»
Car, qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra que la plupart
des objections et des doutes qu'on oppose à l'économie politique
impliquent ce principe: «La disette vaut mieux que l'abondance.»
C'est ce qu'expriment ces locutions si populaires:
«La production surabonde.»
«Nous périssons de pléthore.»
«Tous les marchés sont engorgés et toutes les carrières encombrées.»
«La faculté de consommer ne peut plus suivre la faculté de produire.»
Voici un détracteur des machines. Il déplore que les miracles du
génie de l'homme étendent indéfiniment sa puissance de produire. Que
redoute-t-il? L'abondance.
Voici un protectioniste. Il gémit de la libéralité de la nature
envers d'autres climats. Il craint que la France n'y participe par
l'échange et ne veut pas qu'elle soit libre, parce que, si elle
l'était, elle ne manquerait pas d'attirer sur elle-même le fléau de
l'_invasion_ et de l'_inondation_... Que redoute-t-il? L'abondance.
Voici un homme d'État. Il s'effraie de tous les moyens de
satisfaction que le travail accumule dans le pays, et croyant
apercevoir, dans les profondeurs de l'avenir, le fantôme d'un
bien-être révolutionnaire et d'une égalité séditieuse, il imagine
de lourds impôts, de vastes armées, des dissipations de produits
sur une grande échelle, de grandes existences, une puissante
aristocratie artificielle chargée de remédier, par son luxe et son
faste, à l'insolent excès de fécondité de l'industrie humaine. Que
redoute-t-il? L'abondance.
Enfin, voici un logicien qui, dédaignant les voies tortueuses et
allant droit au but, conseille de brûler périodiquement Paris, pour
offrir au travail l'occasion et l'avantage de le reconstruire. Que
redoute-t-il? L'abondance.
Comment de telles idées ont-elles pu se former, et, il faut bien
le dire, prévaloir quelquefois, non point sans doute dans la
pratique personnelle des hommes, mais dans leurs théories et leurs
législations? Car s'il est une assertion qui semble porter sa preuve
en elle-même, c'est bien celle-ci: «En fait de choses utiles, il vaut
mieux avoir que manquer.» Et s'il est incontestable que l'abondance
est un fléau, quand elle porte sur des objets malfaisants,
destructifs, importuns comme les sauterelles, les chenilles, la
vermine, les vices, les miasmes délétères, il ne peut pas être moins
vrai qu'elle est un bienfait, quand il s'agit de ces choses qui
apaisent des besoins, procurent des satisfactions,--de ces objets
que l'homme recherche, poursuit au prix de ses sueurs, qu'il consent
à acheter par le travail ou par l'échange, qui ont de la valeur,
tels que les aliments, les vêtements, les logements, les oeuvres
d'art, les moyens de locomotion, de communication, d'instruction, de
diversion, en un mot tout ce dont s'occupe l'économie politique.
Si l'on veut comparer la civilisation de deux peuples ou de deux
siècles, est-ce qu'on ne demande pas à la statistique lequel
des deux présente, proportionnellement à la population, plus de
moyens d'existence, plus de productions agricoles, industrielles
ou artistiques, plus de routes, de canaux, de bibliothèques et de
musées? Est-ce qu'on ne décide pas, si je puis m'exprimer ainsi, par
l'activité comparée des consommations, c'est-à-dire par l'_abondance_?
On dira peut-être qu'il ne suffit pas que les produits _abondent_;
qu'il faut encore qu'ils soient équitablement répartis. Rien n'est
plus vrai. Mais ne confondons pas les questions. Quand nous défendons
l'abondance, quand nos adversaires la décrient, les uns et les autres
nous sous-entendons ces mots: _cæteris paribus_, toutes choses égales
d'ailleurs, l'équité dans la répartition étant supposée la même.
Et puis remarquez que l'abondance est par elle-même une cause de
bonne répartition. Plus une chose abonde, moins elle a de valeur;
moins elle a de valeur, plus elle est à la portée de tous, plus les
hommes sont égaux devant elle. Nous sommes tous égaux devant l'air,
parce qu'il est, relativement à nos besoins et à nos désirs, d'une
abondance inépuisable. Nous sommes un peu moins égaux devant l'eau,
parce qu'étant moins abondante elle commence à coûter; moins encore
devant le blé, devant les fruits délicats, devant les primeurs,
devant les _raretés_, l'exclusion se faisant toujours en raison
inverse de l'ABONDANCE.
Nous ajouterons, pour répondre aux scrupules sentimentalistes de
notre époque, que l'abondance n'est pas seulement un bien matériel.
Les besoins se développent, au sein de l'humanité, dans un certain
ordre; ils ne sont pas tous également impérieux, et l'on peut même
remarquer que leur ordre de priorité n'est pas leur ordre de dignité.
Les besoins les plus grossiers veulent être satisfaits les premiers,
parce qu'à cette satisfaction tient la vie, et que, quoi qu'en disent
les déclamateurs, avant de vivre dignement, il faut vivre. _Primò
vivere, deindè philosophare._
Il suit de là que c'est l'abondance des choses propres à répondre
aux nécessités les plus vulgaires, qui permet à l'humanité de
spiritualiser de plus en plus ses jouissances, de s'élever dans la
région du Vrai et du Beau. Elle ne peut consacrer au perfectionnement
de la forme, au culte de l'art, aux investigations de la pensée que
le temps et les forces qui, en vertu du progrès, cessent d'être
absorbés par les exigences de la vie animale. L'abondance, fruit de
longs travaux et de patientes économies, ne peut être instantanément
universelle, dès l'origine des sociétés. Elle ne peut se faire en
même temps sur toute la ligne des productions possibles. Elle suit
un ordre successif, passant du matériel au spirituel. Malheureux
les peuples, quand des impulsions extérieures, comme celles des
gouvernements, s'efforcent d'intervertir cet ordre, substituent à
des désirs grossiers mais impérieux d'autres désirs plus élevés mais
prématurés, changent la direction naturelle du travail et rompent
cet équilibre des besoins et des satisfactions, d'où naissent les
garanties de la stabilité sociale.
Au reste, si l'abondance était un fléau, cela serait aussi malheureux
qu'étrange, car, quelque facile que soit le remède (s'abstenir
de produire et détruire, quoi de plus aisé?), jamais on n'y
déterminera l'individualité. On a beau déclamer contre l'abondance,
la surabondance, la pléthore, l'encombrement, on a beau faire la
théorie de la disette, lui donner l'appui des lois, proscrire les
machines, gêner, entraver, contrarier les échanges, cela n'empêche
personne, pas même les coryphées de ces systèmes, de travailler
à réaliser l'abondance. Sur toute la surface du globe, on ne
rencontrerait pas un seul homme dont la pratique ne proteste contre
ces vaines théories. On n'en rencontrerait pas un qui ne cherche à
tirer le meilleur parti possible de ses forces, à les ménager, à les
économiser, à en augmenter le résultat par la coopération des forces
naturelles; on n'en trouverait pas un, même parmi ceux qui déclament
le plus contre la liberté des transactions qui ne se conduise sur ce
principe (tout en voulant l'interdire aux autres): vendre le plus
cher et acheter au meilleur marché possible;--de telle sorte que la
théorie de la disette qui prévaut dans les livres, dans les journaux,
dans les conversations, dans les parlements, et, par là, dans les
lois, est réfutée et démentie par la manière d'agir de toutes les
individualités, sans aucune exception, qui composent le genre humain,
ce qui est certes la plus péremptoire réfutation qu'il soit possible
d'imaginer.