Le tribut que le peuple payerait à l'État ou à ses agents, dans le
système socialiste, _c'est ce qu'on ne voit pas_.
En quoi consiste ce prétendu tribut que le peuple paye au commerce?
En ceci: que deux hommes se rendent réciproquement service, en toute
liberté, sous la pression de la concurrence et à prix débattu.
Quand l'estomac qui a faim est à Paris et que le blé qui peut le
satisfaire est à Odessa, la souffrance ne peut cesser que le blé
ne se rapproche de l'estomac. Il y a trois moyens pour que ce
rapprochement s'opère: 1º Les hommes affamés peuvent aller eux-mêmes
chercher le blé; 2º ils peuvent s'en remettre à ceux qui font ce
métier; 3º ils peuvent se cotiser et charger des fonctionnaires
publics de l'opération.
De ces trois moyens, quel est le plus avantageux?
En tout temps, en tout pays, et d'autant plus qu'ils sont plus
libres, plus éclairés, plus expérimentés, les hommes ayant
_volontairement_ choisi le second, j'avoue que cela suffit pour
mettre, à mes yeux, la présomption de ce côté. Mon esprit se refuse à
admettre que l'humanité en masse se trompe sur un point qui la touche
de si près[54].
[Note 54: L'auteur a souvent invoqué la présomption de vérité qui
s'attache au _consentement universel_ manifesté par la _pratique_ de
tous les hommes. V. notamment au tome IV, page 79, le chap. XIII des
_Sophismes_, puis la page 441; et, au tome VI, l'appendice au chap.
VI, intitulé, _Moralité de la richesse_.
(_Note de l'éditeur._)]
Examinons cependant.
Que trente-six millions de citoyens partent pour aller chercher à
Odessa le blé dont ils ont besoin, cela est évidemment inexécutable.
Le premier moyen ne vaut rien. Les consommateurs ne peuvent agir par
eux-mêmes, force leur est d'avoir recours à des _intermédiaires_,
fonctionnaires ou négociants.
Remarquons cependant que ce premier moyen serait le plus naturel. Au
fond, c'est à celui qui a faim d'aller chercher son blé. C'est une
_peine_ qui le regarde; c'est un _service_ qu'il se doit à lui-même.
Si un autre, à quelque titre que ce soit, lui rend ce _service_ et
prend cette peine pour lui, cet autre a droit à une compensation.
Ce que je dis ici, c'est pour constater que les services des
intermédiaires portent en eux le principe de la rémunération.
Quoi qu'il en soit, puisqu'il faut recourir à ce que les socialistes
nomment un parasite, quel est, du négociant ou du fonctionnaire, le
parasite le moins exigeant?
Le commerce (je le suppose libre, sans quoi comment pourrais-je
raisonner?), le commerce, dis-je, est porté, par intérêt, à étudier
les saisons, à constater jour par jour l'état des récoltes, à
recevoir des informations de tous les points du globe, à prévoir
les besoins, à se précautionner d'avance. Il a des navires tout
prêts, des correspondants partout, et son intérêt immédiat est
d'acheter au meilleur marché possible, d'économiser sur tous les
détails de l'opération, et d'atteindre les plus grands résultats
avec les moindres efforts. Ce ne sont pas seulement les négociants
français, mais les négociants du monde entier qui s'occupent de
l'approvisionnement de la France pour le jour du besoin; et si
l'intérêt les porte invinciblement à remplir leur tâche aux moindres
frais, la concurrence qu'ils se font entre eux les porte non moins
invinciblement à faire profiter les consommateurs de toutes les
économies réalisées. Le blé arrivé, le commerce a intérêt à le
vendre au plus tôt pour éteindre ses risques, réaliser ses fonds et
recommencer s'il y a lieu. Dirigé par la comparaison des prix, il
distribue les aliments sur toute la surface du pays, en commençant
toujours par le point le plus cher, c'est-à-dire où le besoin se
fait le plus sentir. Il n'est donc pas possible d'imaginer une
_organisation_ mieux calculée dans l'intérêt de ceux qui ont faim, et
la beauté de cette organisation, inaperçue des socialistes, résulte
précisément de ce qu'elle est libre.--À la vérité, le consommateur
est obligé de rembourser au commerce ses frais de transports, de
transbordements, de magasinage, de commission, etc.; mais dans
quel système ne faut-il pas que celui qui mange le blé rembourse
les frais qu'il faut faire pour qu'il soit à sa portée? Il y a de
plus à payer la rémunération du _service rendu_: mais, quant à sa
quotité, elle est réduite au _minimum_ possible par la concurrence;
et, quant à sa justice, il serait étrange que les artisans de Paris
ne travaillassent pas pour les négociants de Marseille, quand les
négociants de Marseille travaillent pour les artisans de Paris.
Que, selon l'invention socialiste, l'État se substitue au commerce,
qu'arrivera-t-il? Je prie qu'on me signale où sera, pour le public,
l'économie. Sera-t-elle dans le prix d'achat? Mais qu'on se figure
les délégués de quarante mille communes arrivant à Odessa à un jour
donné et au jour du besoin; qu'on se figure l'effet sur les prix.
Sera-t-elle dans les frais? Mais faudra-t-il moins de navires,
moins de marins, moins de transbordements, moins de magasinages,
ou sera-t-on dispensé de payer toutes ces choses? Sera-t-elle dans
le profit des négociants? Mais est-ce que vos délégués et vos
fonctionnaires iront pour rien à Odessa? Est-ce qu'ils voyageront
et travailleront sur le principe de la fraternité? Ne faudra-t-il
pas qu'ils vivent? ne faudra-t-il pas que leur temps soit payé? Et
croyez-vous que cela ne dépassera pas mille fois les deux ou trois
pour cent que gagne le négociant, taux auquel il est prêt à souscrire?
Et puis, songez à la difficulté de lever tant d'impôts, de répartir
tant d'aliments. Songez aux injustices, aux abus inséparables d'une
telle entreprise. Songez à la responsabilité qui pèserait sur le
gouvernement.
Les socialistes qui ont inventé ces folies, et qui, aux jours de
malheur, les soufflent dans l'esprit des masses, se décernent
libéralement le titre d'_hommes avancés_, et ce n'est pas sans
quelque danger que l'usage, ce tyran des langues, ratifie le mot et
le jugement qu'il implique. _Avancés!_ ceci suppose que ces messieurs
ont la vue plus longue que le vulgaire; que leur seul tort est d'être
trop en avant du siècle; et que si le temps n'est pas encore venu de
supprimer certains services libres, prétendus parasites, la faute
en est au public qui est en arrière du socialisme. En mon âme et
conscience, c'est le contraire qui est vrai, et je ne sais à quel
siècle barbare il faudrait remonter pour trouver, sur ce point, le
niveau des connaissances socialistes.
Les sectaires modernes opposent sans cesse l'association à la société
actuelle. Ils ne prennent pas garde que la société, sous un régime
libre, est une association véritable, bien supérieure à toutes celles
qui sortent de leur féconde imagination.
Élucidons ceci par un exemple:
Pour qu'un homme puisse, en se levant, revêtir un habit, il faut
qu'une terre ait été close, défrichée, desséchée, labourée,
ensemencée d'une certaine sorte de végétaux; il faut que des
troupeaux s'en soient nourris, qu'ils aient donné leur laine, que
cette laine ait été filée, tissée, teinte et convertie en drap;
que ce drap ait été coupé, cousu, façonné en vêtement. Et cette
série d'opérations en implique une foule d'autres; car elle suppose
l'emploi d'instruments aratoires, de bergeries, d'usines, de houille,
de machines, de voitures, etc.
Si la société n'était pas une association très-réelle, celui qui veut
un habit serait réduit à travailler dans l'isolement, c'est-à-dire
à accomplir lui-même les actes innombrables de cette série, depuis
le premier coup de pioche qui le commence jusqu'au dernier coup
d'aiguille qui le termine.
Mais, grâce à la sociabilité qui est le caractère distinctif de
notre espèce, ces opérations se sont distribuées entre une multitude
de travailleurs, et elles se subdivisent de plus en plus pour le
bien commun, à mesure que, la consommation devenant plus active, un
acte spécial peut alimenter une industrie nouvelle. Vient ensuite
la répartition du produit, qui s'opère suivant le contingent de
valeur que chacun a apporté à l'oeuvre totale. Si ce n'est pas là de
l'association, je demande ce que c'est.
Remarquez qu'aucun des travailleurs n'ayant tiré du néant la
moindre particule de matière, ils se sont bornés à se rendre des
services réciproques, à s'entr'aider dans un but commun, et que tous
peuvent être considérés, les uns à l'égard des autres, comme des
_intermédiaires_. Si, par exemple, dans le cours de l'opération,
le transport devient assez important pour occuper une personne, le
filage une seconde, le tissage une troisième, pourquoi la première
serait-elle regardée comme plus _parasite_ que les deux autres?
Ne faut-il pas que le transport se fasse? Celui qui le fait n'y
consacre-t-il pas du temps et de la peine? n'en épargne-t-il pas
à ses associés? Ceux-ci font-ils plus ou autre chose que lui? Ne
sont-ils pas tous également soumis pour la rémunération, c'est-à-dire
pour le partage du produit, à la loi du _prix débattu_? N'est-ce
pas, en toute liberté, pour le bien commun, que cette séparation de
travaux s'opère et que ces arrangements sont pris? Qu'avons-nous
donc besoin qu'un socialiste, sous prétexte d'organisation, vienne
despotiquement détruire nos arrangements volontaires, arrêter la
division du travail, substituer les efforts isolés aux efforts
associés et faire reculer la civilisation?
L'association, telle que je la décris ici, en est-elle moins
association, parce que chacun y entre et sort librement, y choisit
sa place, juge et stipule pour lui-même sous sa responsabilité, et
y apporte le ressort et la garantie de l'intérêt personnel? Pour
qu'elle mérite ce nom, est-il nécessaire qu'un prétendu réformateur
vienne nous imposer sa formule et sa volonté et concentrer, pour
ainsi dire, l'humanité en lui-même?
Plus on examine ces _écoles avancées_, plus on reste convaincu qu'il
n'y a qu'une chose au fond: l'ignorance se proclamant infaillible et
réclamant le despotisme au nom de cette infaillibilité.
Que le lecteur veuille bien excuser cette digression. Elle
n'est peut-être pas inutile au moment où, échappées des livres
saint-simoniens, phalanstériens et icariens, les déclamations contre
les Intermédiaires envahissent le journalisme et la tribune, et
menacent sérieusement la liberté du travail et des transactions.
VII. Restriction.
M. Prohibant (ce n'est pas moi qui l'ai nommé, c'est M. Charles
Dupin, qui depuis... mais alors...), M. Prohibant consacrait son
temps et ses capitaux à convertir en fer le minerai de ses terres.
Comme la nature avait été plus prodigue envers les Belges, ils
donnaient le fer aux Français à meilleur marché que M. Prohibant, ce
qui signifie que tous les Français, ou la France, pouvaient obtenir
une quantité donnée de fer _avec moins de travail_, en l'achetant aux
honnêtes Flamands. Aussi, guidés par leur intérêt, ils n'y faisaient
faute, et tous les jours on voyait une multitude de cloutiers,
forgerons, charrons, mécaniciens, maréchaux-ferrants et laboureurs,
aller par eux-mêmes, ou par des intermédiaires, se pourvoir en
Belgique. Cela déplut fort à M. Prohibant.
D'abord l'idée lui vint d'arrêter cet abus par ses propres forces.
C'était bien le moins, puisque lui seul en souffrait. Je prendrai ma
carabine, se dit-il, je mettrai quatre pistolets à ma ceinture, je
garnirai ma giberne, je ceindrai ma flamberge, et je me porterai,
ainsi équipé, à la frontière. Là, le premier forgeron, cloutier,
maréchal, mécanicien ou serrurier qui se présente pour faire ses
affaires et non les miennes, je le tue pour lui apprendre à vivre.
Au moment de partir, M. Prohibant fit quelques réflexions qui
tempérèrent un peu son ardeur belliqueuse. Il se dit: D'abord,
il n'est pas absolument impossible que les acheteurs de fer, mes
compatriotes et ennemis, ne prennent mal la chose, et qu'au lieu de
se laisser tuer, ils ne me tuent moi-même. Ensuite, même en faisant
marcher tous mes domestiques, nous ne pourrons garder tous les
passages. Enfin le procédé me coûtera fort cher, plus cher que ne
vaut le résultat.
M. Prohibant allait tristement se résigner à n'être que libre comme
tout le monde, quand un trait de lumière vint illuminer son cerveau.
Il se rappela qu'il y a à Paris une grande fabrique de lois.
Qu'est-ce qu'une loi? se dit-il. C'est une mesure à laquelle, une
fois décrétée, bonne ou mauvaise, chacun est tenu de se conformer.
Pour l'exécution d'icelle, on organise une force publique, et, pour
constituer ladite force publique, on puise dans la nation des hommes
et de l'argent.
Si donc j'obtenais qu'il sortit de la grande fabrique parisienne une
toute petite loi portant: «Le fer belge est prohibé,» j'atteindrais
les résultats suivants: le gouvernement ferait remplacer les quelques
valets que je voulais envoyer à la frontière par vingt mille fils
de mes forgerons, serruriers, cloutiers, maréchaux, artisans,
mécaniciens et laboureurs récalcitrants. Puis, pour tenir en bonne
disposition de joie et de santé ces vingt mille douaniers, il
leur distribuerait vingt-cinq millions de francs pris à ces mêmes
forgerons, cloutiers, artisans et laboureurs. La garde en serait
mieux faite; elle ne me coûterait rien, je ne serais pas exposé
à la brutalité des brocanteurs, je vendrais le fer à mon prix,
et je jouirais de la douce récréation de voir notre grand peuple
honteusement mystifié. Cela lui apprendrait à se proclamer sans cesse
le précurseur et le promoteur de tout progrès en Europe. Oh! le trait
serait piquant et vaut la peine d'être tenté.
Donc, M. Prohibant se rendit à la fabrique de lois.--Une autre fois
peut-être je raconterai l'histoire de ses sourdes menées; aujourd'hui
je ne veux parler que de ses démarches ostensibles.--Il fit valoir
auprès de MM. les législateurs cette considération:
«Le fer belge se vend en France à dix francs, ce qui me force de
vendre le mien au même prix. J'aimerais mieux le vendre à quinze et
ne le puis, à cause de ce fer belge, que Dieu maudisse. Fabriquez
une loi qui dise:--Le fer belge n'entrera plus en France.--Aussitôt
j'élève mon prix de cinq francs, et voici les conséquences:
«Pour chaque quintal de fer que je livrerai au public, au lieu de
recevoir dix francs, j'en toucherai quinze, je m'enrichirai plus
vite, je donnerai plus d'étendue à mon exploitation, j'occuperai plus
d'ouvriers. Mes ouvriers et moi ferons plus de dépense, au grand
avantage de nos fournisseurs à plusieurs lieues à la ronde. Ceux-ci,
ayant plus de débouchés, feront plus de commandes à l'industrie
et, de proche en proche, l'activité gagnera tout le pays. Cette
bienheureuse pièce de cent sous, que vous ferez tomber dans mon
coffre-fort, comme une pierre qu'on jette dans un lac, fera rayonner
au loin un nombre infini de cercles concentriques.»
Charmés de ce discours, enchantés d'apprendre qu'il est si aisé
d'augmenter législativement la fortune d'un peuple, les fabricants
de lois votèrent la Restriction. Que parle-t-on de travail et
d'économie? disaient-ils. À quoi bon ces pénibles moyens d'augmenter
la richesse nationale, puisqu'un Décret y suffit?
Et en effet, la loi eut toutes les conséquences annoncées par M.
Prohibant; seulement elle en eut d'autres aussi, car, rendons-lui
justice, il n'avait pas fait un raisonnement _faux_, mais un
raisonnement _incomplet_. En réclamant un privilége, il en avait
signalé les effets qu'_on voit_, laissant dans l'ombre ceux qu'_on
ne voit pas_. Il n'avait montré que deux personnages, quand il y en
a trois en scène. C'est à nous de réparer cet oubli involontaire ou
prémédité.
Oui, l'écu détourné ainsi législativement vers le coffre-fort de M.
Prohibant, constitue un avantage pour lui et pour ceux dont il doit
encourager le travail.--Et si le décret avait fait descendre cet écu
de la lune, ces bons effets ne seraient contre-balancés par aucuns
mauvais effets compensateurs. Malheureusement ce n'est pas de la lune
que sort la mystérieuse pièce de cent sous, mais bien de la poche
d'un forgeron, cloutier, charron, maréchal, laboureur, constructeur,
en un mot, de Jacques Bonhomme, qui la donne aujourd'hui, sans
recevoir un milligramme de fer de plus que du temps où il payait dix
francs. Au premier coup d'oeil, on doit s'apercevoir que ceci change
bien la question, car, bien évidemment, le _Profit_ de M. Prohibant
est compensé par la _Perte_ de Jacques Bonhomme, et tout ce que M.
Prohibant pourra faire de cet écu pour l'encouragement du travail
national, Jacques Bonhomme l'eût fait de même. La pierre n'est jetée
sur un point du lac que parce qu'elle a été législativement empêchée
d'être jetée sur un autre.
Donc, _ce qu'on ne voit pas_ compense _ce qu'on voit_, et jusqu'ici
il reste, pour résidu de l'opération, une injustice, et, chose
déplorable! une injustice perpétrée par la loi.
Ce n'est pas tout. J'ai dit qu'on laissait toujours dans l'ombre un
troisième personnage. Il faut que je le fasse ici paraître, afin
qu'il nous révèle une _seconde perte_ de cinq francs. Alors nous
aurons le résultat de l'évolution tout entière.
Jacques Bonhomme est possesseur de 15 fr., fruit de ses sueurs.
Nous sommes encore au temps où il est libre. Que fait-il de ses 15
fr.? Il achète un article de modes pour 10 fr., et c'est avec cet
article de modes qu'il paye (ou que l'Intermédiaire paye pour lui)
le quintal de fer belge. Il reste encore à Jacques Bonhomme 5 fr.
Il ne les jette pas dans la rivière, mais (et c'est _ce qu'on ne
voit pas_) il les donne à un industriel quelconque en échange d'une
jouissance quelconque, par exemple à un libraire contre le _discours
sur l'Histoire universelle_ de Bossuet.
Ainsi, en ce qui concerne le _travail national_, il est encouragé
dans la mesure de 15 fr., savoir:
10 fr. qui vont à l'article Paris;
5 fr. qui vont à la librairie.
Et quant à Jacques Bonhomme, il obtient pour ses 15 fr., deux objets
de satisfaction, savoir:
1º Un quintal de fer;
2º Un livre.
Survient le décret.
Que devient la condition de Jacques Bonhomme? Que devient celle du
travail national?
Jacques Bonhomme livrant ses 15 fr. jusqu'au dernier centime à M.
Prohibant, contre un quintal de fer, n'a plus que la jouissance de
ce quintal de fer. Il perd la jouissance d'un livre ou de tout autre
objet équivalent. Il perd 5 francs. On en convient; on ne peut pas
ne pas en convenir; on ne peut pas ne pas convenir que, lorsque
la restriction hausse le prix des choses, le consommateur perd la
différence.
Mais, dit-on, le _travail national_ la gagne.
Non, il ne la gagne pas; car, depuis le décret, il n'est encouragé
que comme il l'était avant, dans la mesure de 15 fr.
Seulement, depuis le décret, les 15 fr. de Jacques Bonhomme vont à
la métallurgie, tandis qu'avant le décret ils se partageaient entre
l'article de modes et la librairie.
La violence qu'exerce par lui-même M. Prohibant à la frontière ou
celle qu'il y fait exercer par la loi peuvent être jugées fort
différemment, au point de vue moral. Il y a des gens qui pensent que
la spoliation perd toute son immoralité pourvu qu'elle soit légale.
Quant à moi, je ne saurais imaginer une circonstance plus aggravante.
Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que les résultats
économiques sont les mêmes.
Tournez la chose comme vous voudrez, mais ayez l'oeil sagace et
vous verrez qu'il ne sort rien de bon de la spoliation légale ou
illégale. Nous ne nions pas qu'il n'en sorte pour M. Prohibant ou
son industrie, ou si l'on veut pour le travail national, un profit
de 5 fr. Mais nous affirmons qu'il en sort aussi deux pertes, l'une
pour Jacques Bonhomme qui paye 15 fr. ce qu'il avait pour 10; l'autre
pour le travail national qui ne reçoit plus la différence. Choisissez
celle de ces deux pertes avec laquelle il vous plaise de compenser
le profit que nous avouons. L'autre n'en constituera pas moins une
_perte sèche_.
Moralité: Violenter n'est pas produire, c'est détruire. Oh! si
violenter c'était produire, notre France serait plus riche qu'elle
n'est.
VIII. Les Machines.
«Malédiction sur les machines! chaque année leur puissance
progressive voue au Paupérisme des millions d'ouvriers, en leur
enlevant le travail, avec le travail le salaire, avec le salaire le
Pain! Malédiction sur les machines!»
Voilà le cri qui s'élève du Préjugé vulgaire et dont l'écho retentit
dans les journaux.
Mais maudire les machines, c'est maudire l'esprit humain!
Ce qui me confond, c'est qu'il puisse se rencontrer un homme qui se
sente à l'aise dans une telle doctrine[55].
[Note 55: V. au tome IV, pages 86 et 91, les chap. XIV et XVIII de
la 1re série des _Sophismes_, et, page 538, les réflexions adressées
à M. Thiers sur le même sujet; puis, au présent volume, le chap. XI
ci-après.
(_Note de l'éditeur._)]
Car enfin, si elle est vraie, quelle en est la conséquence
rigoureuse? C'est qu'il n'y a d'activité, de bien-être, de richesses,
de bonheur possibles que pour les peuples stupides, frappés
d'immobilisme mental, à qui Dieu n'a pas fait le don funeste de
penser, d'observer, de combiner, d'inventer, d'obtenir de plus grands
résultats avec de moindres moyens. Au contraire, les haillons, les
huttes ignobles, la pauvreté, l'inanition sont l'inévitable partage
de toute nation qui cherche et trouve dans le fer, le feu, le
vent, l'électricité, le magnétisme, les lois de la chimie et de la
mécanique, en un mot dans les forces de la nature, un supplément à
ses propres forces, et c'est bien le cas de dire avec Rousseau: «Tout
homme qui pense est un animal dépravé.»
Ce n'est pas tout: si cette doctrine est vraie, comme tous les hommes
pensent et inventent, comme tous, en fait, depuis le premier jusqu'au
dernier, et à chaque minute de leur existence, cherchent à faire
coopérer les forces naturelles, à faire plus avec moins, à réduire
ou leur main-d'oeuvre ou celle qu'ils payent, à atteindre la plus
grande somme possible de satisfactions avec la moindre somme possible
de travail, il faut bien en conclure que l'humanité tout entière
est entraînée vers sa décadence, précisément par cette aspiration
intelligente vers le progrès qui tourmente chacun de ses membres.
Dès lors il doit être constaté, par la statistique, que les habitants
du Lancastre, fuyant cette patrie des machines, vont chercher du
travail en Irlande, où elles sont inconnues, et, par l'histoire,
que la barbarie assombrit les époques de civilisation, et que la
civilisation brille dans les temps d'ignorance et de barbarie.
Évidemment, il y a, dans cet amas de contradictions, quelque chose
qui choque et nous avertit que le problème cache un élément de
solution qui n'a pas été suffisamment dégagé.
Voici tout le mystère: derrière _ce qu'on voit_ gît _ce qu'on ne voit
pas_. Je vais essayer de le mettre en lumière. Ma démonstration ne
pourra être qu'une répétition de la précédente, car il s'agit d'un
problème identique.
C'est un penchant naturel aux hommes, d'aller, s'ils n'en sont
empêchés par la violence, vers le _bon marché_,--c'est-à-dire, vers
ce qui, à satisfaction égale, leur épargne du travail,--que ce bon
marché leur vienne d'un habile _Producteur étranger_ ou d'un habile
_Producteur mécanique_.
L'objection théorique qu'on adresse à ce penchant est la même dans
les deux cas. Dans l'un comme dans l'autre, on lui reproche le
travail qu'en apparence il frappe d'inertie. Or, du travail rendu non
_inerte_, mais _disponible_, c'est précisément ce qui le détermine.
Et c'est pourquoi on lui oppose aussi, dans les deux cas, le
même obstacle pratique, la violence. Le législateur _prohibe_ la
concurrence étrangère et _interdit_ la concurrence mécanique.--Car
quel autre moyen peut-il exister d'arrêter un penchant naturel à tous
les hommes que de leur ôter la liberté?
Dans beaucoup de pays, il est vrai, le législateur ne frappe qu'une
de ces deux concurrences et se borne à gémir sur l'autre. Cela ne
prouve qu'une chose, c'est que, dans ces pays, le législateur est
inconséquent.