Le tribut que le peuple paye au commerce, _c'est ce qu'on voit_.

Le tribut que le peuple payerait à l'État ou à ses agents, dans le

système socialiste, _c'est ce qu'on ne voit pas_.

En quoi consiste ce prétendu tribut que le peuple paye au commerce?

En ceci: que deux hommes se rendent réciproquement service, en toute

liberté, sous la pression de la concurrence et à prix débattu.

Quand l'estomac qui a faim est à Paris et que le blé qui peut le

satisfaire est à Odessa, la souffrance ne peut cesser que le blé

ne se rapproche de l'estomac. Il y a trois moyens pour que ce

rapprochement s'opère: 1º Les hommes affamés peuvent aller eux-mêmes

chercher le blé; 2º ils peuvent s'en remettre à ceux qui font ce

métier; 3º ils peuvent se cotiser et charger des fonctionnaires

publics de l'opération.

De ces trois moyens, quel est le plus avantageux?

En tout temps, en tout pays, et d'autant plus qu'ils sont plus

libres, plus éclairés, plus expérimentés, les hommes ayant

_volontairement_ choisi le second, j'avoue que cela suffit pour

mettre, à mes yeux, la présomption de ce côté. Mon esprit se refuse à

admettre que l'humanité en masse se trompe sur un point qui la touche

de si près[54].

[Note 54: L'auteur a souvent invoqué la présomption de vérité qui

s'attache au _consentement universel_ manifesté par la _pratique_ de

tous les hommes. V. notamment au tome IV, page 79, le chap. XIII des

_Sophismes_, puis la page 441; et, au tome VI, l'appendice au chap.

VI, intitulé, _Moralité de la richesse_.

(_Note de l'éditeur._)]

Examinons cependant.

Que trente-six millions de citoyens partent pour aller chercher à

Odessa le blé dont ils ont besoin, cela est évidemment inexécutable.

Le premier moyen ne vaut rien. Les consommateurs ne peuvent agir par

eux-mêmes, force leur est d'avoir recours à des _intermédiaires_,

fonctionnaires ou négociants.

Remarquons cependant que ce premier moyen serait le plus naturel. Au

fond, c'est à celui qui a faim d'aller chercher son blé. C'est une

_peine_ qui le regarde; c'est un _service_ qu'il se doit à lui-même.

Si un autre, à quelque titre que ce soit, lui rend ce _service_ et

prend cette peine pour lui, cet autre a droit à une compensation.

Ce que je dis ici, c'est pour constater que les services des

intermédiaires portent en eux le principe de la rémunération.

Quoi qu'il en soit, puisqu'il faut recourir à ce que les socialistes

nomment un parasite, quel est, du négociant ou du fonctionnaire, le

parasite le moins exigeant?

Le commerce (je le suppose libre, sans quoi comment pourrais-je

raisonner?), le commerce, dis-je, est porté, par intérêt, à étudier

les saisons, à constater jour par jour l'état des récoltes, à

recevoir des informations de tous les points du globe, à prévoir

les besoins, à se précautionner d'avance. Il a des navires tout

prêts, des correspondants partout, et son intérêt immédiat est

d'acheter au meilleur marché possible, d'économiser sur tous les

détails de l'opération, et d'atteindre les plus grands résultats

avec les moindres efforts. Ce ne sont pas seulement les négociants

français, mais les négociants du monde entier qui s'occupent de

l'approvisionnement de la France pour le jour du besoin; et si

l'intérêt les porte invinciblement à remplir leur tâche aux moindres

frais, la concurrence qu'ils se font entre eux les porte non moins

invinciblement à faire profiter les consommateurs de toutes les

économies réalisées. Le blé arrivé, le commerce a intérêt à le

vendre au plus tôt pour éteindre ses risques, réaliser ses fonds et

recommencer s'il y a lieu. Dirigé par la comparaison des prix, il

distribue les aliments sur toute la surface du pays, en commençant

toujours par le point le plus cher, c'est-à-dire où le besoin se

fait le plus sentir. Il n'est donc pas possible d'imaginer une

_organisation_ mieux calculée dans l'intérêt de ceux qui ont faim, et

la beauté de cette organisation, inaperçue des socialistes, résulte

précisément de ce qu'elle est libre.--À la vérité, le consommateur

est obligé de rembourser au commerce ses frais de transports, de

transbordements, de magasinage, de commission, etc.; mais dans

quel système ne faut-il pas que celui qui mange le blé rembourse

les frais qu'il faut faire pour qu'il soit à sa portée? Il y a de

plus à payer la rémunération du _service rendu_: mais, quant à sa

quotité, elle est réduite au _minimum_ possible par la concurrence;

et, quant à sa justice, il serait étrange que les artisans de Paris

ne travaillassent pas pour les négociants de Marseille, quand les

négociants de Marseille travaillent pour les artisans de Paris.

Que, selon l'invention socialiste, l'État se substitue au commerce,

qu'arrivera-t-il? Je prie qu'on me signale où sera, pour le public,

l'économie. Sera-t-elle dans le prix d'achat? Mais qu'on se figure

les délégués de quarante mille communes arrivant à Odessa à un jour

donné et au jour du besoin; qu'on se figure l'effet sur les prix.

Sera-t-elle dans les frais? Mais faudra-t-il moins de navires,

moins de marins, moins de transbordements, moins de magasinages,

ou sera-t-on dispensé de payer toutes ces choses? Sera-t-elle dans

le profit des négociants? Mais est-ce que vos délégués et vos

fonctionnaires iront pour rien à Odessa? Est-ce qu'ils voyageront

et travailleront sur le principe de la fraternité? Ne faudra-t-il

pas qu'ils vivent? ne faudra-t-il pas que leur temps soit payé? Et

croyez-vous que cela ne dépassera pas mille fois les deux ou trois

pour cent que gagne le négociant, taux auquel il est prêt à souscrire?

Et puis, songez à la difficulté de lever tant d'impôts, de répartir

tant d'aliments. Songez aux injustices, aux abus inséparables d'une

telle entreprise. Songez à la responsabilité qui pèserait sur le

gouvernement.

Les socialistes qui ont inventé ces folies, et qui, aux jours de

malheur, les soufflent dans l'esprit des masses, se décernent

libéralement le titre d'_hommes avancés_, et ce n'est pas sans

quelque danger que l'usage, ce tyran des langues, ratifie le mot et

le jugement qu'il implique. _Avancés!_ ceci suppose que ces messieurs

ont la vue plus longue que le vulgaire; que leur seul tort est d'être

trop en avant du siècle; et que si le temps n'est pas encore venu de

supprimer certains services libres, prétendus parasites, la faute

en est au public qui est en arrière du socialisme. En mon âme et

conscience, c'est le contraire qui est vrai, et je ne sais à quel

siècle barbare il faudrait remonter pour trouver, sur ce point, le

niveau des connaissances socialistes.

Les sectaires modernes opposent sans cesse l'association à la société

actuelle. Ils ne prennent pas garde que la société, sous un régime

libre, est une association véritable, bien supérieure à toutes celles

qui sortent de leur féconde imagination.

Élucidons ceci par un exemple:

Pour qu'un homme puisse, en se levant, revêtir un habit, il faut

qu'une terre ait été close, défrichée, desséchée, labourée,

ensemencée d'une certaine sorte de végétaux; il faut que des

troupeaux s'en soient nourris, qu'ils aient donné leur laine, que

cette laine ait été filée, tissée, teinte et convertie en drap;

que ce drap ait été coupé, cousu, façonné en vêtement. Et cette

série d'opérations en implique une foule d'autres; car elle suppose

l'emploi d'instruments aratoires, de bergeries, d'usines, de houille,

de machines, de voitures, etc.

Si la société n'était pas une association très-réelle, celui qui veut

un habit serait réduit à travailler dans l'isolement, c'est-à-dire

à accomplir lui-même les actes innombrables de cette série, depuis

le premier coup de pioche qui le commence jusqu'au dernier coup

d'aiguille qui le termine.

Mais, grâce à la sociabilité qui est le caractère distinctif de

notre espèce, ces opérations se sont distribuées entre une multitude

de travailleurs, et elles se subdivisent de plus en plus pour le

bien commun, à mesure que, la consommation devenant plus active, un

acte spécial peut alimenter une industrie nouvelle. Vient ensuite

la répartition du produit, qui s'opère suivant le contingent de

valeur que chacun a apporté à l'oeuvre totale. Si ce n'est pas là de

l'association, je demande ce que c'est.

Remarquez qu'aucun des travailleurs n'ayant tiré du néant la

moindre particule de matière, ils se sont bornés à se rendre des

services réciproques, à s'entr'aider dans un but commun, et que tous

peuvent être considérés, les uns à l'égard des autres, comme des

_intermédiaires_. Si, par exemple, dans le cours de l'opération,

le transport devient assez important pour occuper une personne, le

filage une seconde, le tissage une troisième, pourquoi la première

serait-elle regardée comme plus _parasite_ que les deux autres?

Ne faut-il pas que le transport se fasse? Celui qui le fait n'y

consacre-t-il pas du temps et de la peine? n'en épargne-t-il pas

à ses associés? Ceux-ci font-ils plus ou autre chose que lui? Ne

sont-ils pas tous également soumis pour la rémunération, c'est-à-dire

pour le partage du produit, à la loi du _prix débattu_? N'est-ce

pas, en toute liberté, pour le bien commun, que cette séparation de

travaux s'opère et que ces arrangements sont pris? Qu'avons-nous

donc besoin qu'un socialiste, sous prétexte d'organisation, vienne

despotiquement détruire nos arrangements volontaires, arrêter la

division du travail, substituer les efforts isolés aux efforts

associés et faire reculer la civilisation?

L'association, telle que je la décris ici, en est-elle moins

association, parce que chacun y entre et sort librement, y choisit

sa place, juge et stipule pour lui-même sous sa responsabilité, et

y apporte le ressort et la garantie de l'intérêt personnel? Pour

qu'elle mérite ce nom, est-il nécessaire qu'un prétendu réformateur

vienne nous imposer sa formule et sa volonté et concentrer, pour

ainsi dire, l'humanité en lui-même?

Plus on examine ces _écoles avancées_, plus on reste convaincu qu'il

n'y a qu'une chose au fond: l'ignorance se proclamant infaillible et

réclamant le despotisme au nom de cette infaillibilité.

Que le lecteur veuille bien excuser cette digression. Elle

n'est peut-être pas inutile au moment où, échappées des livres

saint-simoniens, phalanstériens et icariens, les déclamations contre

les Intermédiaires envahissent le journalisme et la tribune, et

menacent sérieusement la liberté du travail et des transactions.

VII. Restriction.

M. Prohibant (ce n'est pas moi qui l'ai nommé, c'est M. Charles

Dupin, qui depuis... mais alors...), M. Prohibant consacrait son

temps et ses capitaux à convertir en fer le minerai de ses terres.

Comme la nature avait été plus prodigue envers les Belges, ils

donnaient le fer aux Français à meilleur marché que M. Prohibant, ce

qui signifie que tous les Français, ou la France, pouvaient obtenir

une quantité donnée de fer _avec moins de travail_, en l'achetant aux

honnêtes Flamands. Aussi, guidés par leur intérêt, ils n'y faisaient

faute, et tous les jours on voyait une multitude de cloutiers,

forgerons, charrons, mécaniciens, maréchaux-ferrants et laboureurs,

aller par eux-mêmes, ou par des intermédiaires, se pourvoir en

Belgique. Cela déplut fort à M. Prohibant.

D'abord l'idée lui vint d'arrêter cet abus par ses propres forces.

C'était bien le moins, puisque lui seul en souffrait. Je prendrai ma

carabine, se dit-il, je mettrai quatre pistolets à ma ceinture, je

garnirai ma giberne, je ceindrai ma flamberge, et je me porterai,

ainsi équipé, à la frontière. Là, le premier forgeron, cloutier,

maréchal, mécanicien ou serrurier qui se présente pour faire ses

affaires et non les miennes, je le tue pour lui apprendre à vivre.

Au moment de partir, M. Prohibant fit quelques réflexions qui

tempérèrent un peu son ardeur belliqueuse. Il se dit: D'abord,

il n'est pas absolument impossible que les acheteurs de fer, mes

compatriotes et ennemis, ne prennent mal la chose, et qu'au lieu de

se laisser tuer, ils ne me tuent moi-même. Ensuite, même en faisant

marcher tous mes domestiques, nous ne pourrons garder tous les

passages. Enfin le procédé me coûtera fort cher, plus cher que ne

vaut le résultat.

M. Prohibant allait tristement se résigner à n'être que libre comme

tout le monde, quand un trait de lumière vint illuminer son cerveau.

Il se rappela qu'il y a à Paris une grande fabrique de lois.

Qu'est-ce qu'une loi? se dit-il. C'est une mesure à laquelle, une

fois décrétée, bonne ou mauvaise, chacun est tenu de se conformer.

Pour l'exécution d'icelle, on organise une force publique, et, pour

constituer ladite force publique, on puise dans la nation des hommes

et de l'argent.

Si donc j'obtenais qu'il sortit de la grande fabrique parisienne une

toute petite loi portant: «Le fer belge est prohibé,» j'atteindrais

les résultats suivants: le gouvernement ferait remplacer les quelques

valets que je voulais envoyer à la frontière par vingt mille fils

de mes forgerons, serruriers, cloutiers, maréchaux, artisans,

mécaniciens et laboureurs récalcitrants. Puis, pour tenir en bonne

disposition de joie et de santé ces vingt mille douaniers, il

leur distribuerait vingt-cinq millions de francs pris à ces mêmes

forgerons, cloutiers, artisans et laboureurs. La garde en serait

mieux faite; elle ne me coûterait rien, je ne serais pas exposé

à la brutalité des brocanteurs, je vendrais le fer à mon prix,

et je jouirais de la douce récréation de voir notre grand peuple

honteusement mystifié. Cela lui apprendrait à se proclamer sans cesse

le précurseur et le promoteur de tout progrès en Europe. Oh! le trait

serait piquant et vaut la peine d'être tenté.

Donc, M. Prohibant se rendit à la fabrique de lois.--Une autre fois

peut-être je raconterai l'histoire de ses sourdes menées; aujourd'hui

je ne veux parler que de ses démarches ostensibles.--Il fit valoir

auprès de MM. les législateurs cette considération:

«Le fer belge se vend en France à dix francs, ce qui me force de

vendre le mien au même prix. J'aimerais mieux le vendre à quinze et

ne le puis, à cause de ce fer belge, que Dieu maudisse. Fabriquez

une loi qui dise:--Le fer belge n'entrera plus en France.--Aussitôt

j'élève mon prix de cinq francs, et voici les conséquences:

«Pour chaque quintal de fer que je livrerai au public, au lieu de

recevoir dix francs, j'en toucherai quinze, je m'enrichirai plus

vite, je donnerai plus d'étendue à mon exploitation, j'occuperai plus

d'ouvriers. Mes ouvriers et moi ferons plus de dépense, au grand

avantage de nos fournisseurs à plusieurs lieues à la ronde. Ceux-ci,

ayant plus de débouchés, feront plus de commandes à l'industrie

et, de proche en proche, l'activité gagnera tout le pays. Cette

bienheureuse pièce de cent sous, que vous ferez tomber dans mon

coffre-fort, comme une pierre qu'on jette dans un lac, fera rayonner

au loin un nombre infini de cercles concentriques.»

Charmés de ce discours, enchantés d'apprendre qu'il est si aisé

d'augmenter législativement la fortune d'un peuple, les fabricants

de lois votèrent la Restriction. Que parle-t-on de travail et

d'économie? disaient-ils. À quoi bon ces pénibles moyens d'augmenter

la richesse nationale, puisqu'un Décret y suffit?

Et en effet, la loi eut toutes les conséquences annoncées par M.

Prohibant; seulement elle en eut d'autres aussi, car, rendons-lui

justice, il n'avait pas fait un raisonnement _faux_, mais un

raisonnement _incomplet_. En réclamant un privilége, il en avait

signalé les effets qu'_on voit_, laissant dans l'ombre ceux qu'_on

ne voit pas_. Il n'avait montré que deux personnages, quand il y en

a trois en scène. C'est à nous de réparer cet oubli involontaire ou

prémédité.

Oui, l'écu détourné ainsi législativement vers le coffre-fort de M.

Prohibant, constitue un avantage pour lui et pour ceux dont il doit

encourager le travail.--Et si le décret avait fait descendre cet écu

de la lune, ces bons effets ne seraient contre-balancés par aucuns

mauvais effets compensateurs. Malheureusement ce n'est pas de la lune

que sort la mystérieuse pièce de cent sous, mais bien de la poche

d'un forgeron, cloutier, charron, maréchal, laboureur, constructeur,

en un mot, de Jacques Bonhomme, qui la donne aujourd'hui, sans

recevoir un milligramme de fer de plus que du temps où il payait dix

francs. Au premier coup d'oeil, on doit s'apercevoir que ceci change

bien la question, car, bien évidemment, le _Profit_ de M. Prohibant

est compensé par la _Perte_ de Jacques Bonhomme, et tout ce que M.

Prohibant pourra faire de cet écu pour l'encouragement du travail

national, Jacques Bonhomme l'eût fait de même. La pierre n'est jetée

sur un point du lac que parce qu'elle a été législativement empêchée

d'être jetée sur un autre.

Donc, _ce qu'on ne voit pas_ compense _ce qu'on voit_, et jusqu'ici

il reste, pour résidu de l'opération, une injustice, et, chose

déplorable! une injustice perpétrée par la loi.

Ce n'est pas tout. J'ai dit qu'on laissait toujours dans l'ombre un

troisième personnage. Il faut que je le fasse ici paraître, afin

qu'il nous révèle une _seconde perte_ de cinq francs. Alors nous

aurons le résultat de l'évolution tout entière.

Jacques Bonhomme est possesseur de 15 fr., fruit de ses sueurs.

Nous sommes encore au temps où il est libre. Que fait-il de ses 15

fr.? Il achète un article de modes pour 10 fr., et c'est avec cet

article de modes qu'il paye (ou que l'Intermédiaire paye pour lui)

le quintal de fer belge. Il reste encore à Jacques Bonhomme 5 fr.

Il ne les jette pas dans la rivière, mais (et c'est _ce qu'on ne

voit pas_) il les donne à un industriel quelconque en échange d'une

jouissance quelconque, par exemple à un libraire contre le _discours

sur l'Histoire universelle_ de Bossuet.

Ainsi, en ce qui concerne le _travail national_, il est encouragé

dans la mesure de 15 fr., savoir:

10 fr. qui vont à l'article Paris;

5 fr. qui vont à la librairie.

Et quant à Jacques Bonhomme, il obtient pour ses 15 fr., deux objets

de satisfaction, savoir:

1º Un quintal de fer;

2º Un livre.

Survient le décret.

Que devient la condition de Jacques Bonhomme? Que devient celle du

travail national?

Jacques Bonhomme livrant ses 15 fr. jusqu'au dernier centime à M.

Prohibant, contre un quintal de fer, n'a plus que la jouissance de

ce quintal de fer. Il perd la jouissance d'un livre ou de tout autre

objet équivalent. Il perd 5 francs. On en convient; on ne peut pas

ne pas en convenir; on ne peut pas ne pas convenir que, lorsque

la restriction hausse le prix des choses, le consommateur perd la

différence.

Mais, dit-on, le _travail national_ la gagne.

Non, il ne la gagne pas; car, depuis le décret, il n'est encouragé

que comme il l'était avant, dans la mesure de 15 fr.

Seulement, depuis le décret, les 15 fr. de Jacques Bonhomme vont à

la métallurgie, tandis qu'avant le décret ils se partageaient entre

l'article de modes et la librairie.

La violence qu'exerce par lui-même M. Prohibant à la frontière ou

celle qu'il y fait exercer par la loi peuvent être jugées fort

différemment, au point de vue moral. Il y a des gens qui pensent que

la spoliation perd toute son immoralité pourvu qu'elle soit légale.

Quant à moi, je ne saurais imaginer une circonstance plus aggravante.

Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que les résultats

économiques sont les mêmes.

Tournez la chose comme vous voudrez, mais ayez l'oeil sagace et

vous verrez qu'il ne sort rien de bon de la spoliation légale ou

illégale. Nous ne nions pas qu'il n'en sorte pour M. Prohibant ou

son industrie, ou si l'on veut pour le travail national, un profit

de 5 fr. Mais nous affirmons qu'il en sort aussi deux pertes, l'une

pour Jacques Bonhomme qui paye 15 fr. ce qu'il avait pour 10; l'autre

pour le travail national qui ne reçoit plus la différence. Choisissez

celle de ces deux pertes avec laquelle il vous plaise de compenser

le profit que nous avouons. L'autre n'en constituera pas moins une

_perte sèche_.

Moralité: Violenter n'est pas produire, c'est détruire. Oh! si

violenter c'était produire, notre France serait plus riche qu'elle

n'est.

VIII. Les Machines.

«Malédiction sur les machines! chaque année leur puissance

progressive voue au Paupérisme des millions d'ouvriers, en leur

enlevant le travail, avec le travail le salaire, avec le salaire le

Pain! Malédiction sur les machines!»

Voilà le cri qui s'élève du Préjugé vulgaire et dont l'écho retentit

dans les journaux.

Mais maudire les machines, c'est maudire l'esprit humain!

Ce qui me confond, c'est qu'il puisse se rencontrer un homme qui se

sente à l'aise dans une telle doctrine[55].

[Note 55: V. au tome IV, pages 86 et 91, les chap. XIV et XVIII de

la 1re série des _Sophismes_, et, page 538, les réflexions adressées

à M. Thiers sur le même sujet; puis, au présent volume, le chap. XI

ci-après.

(_Note de l'éditeur._)]

Car enfin, si elle est vraie, quelle en est la conséquence

rigoureuse? C'est qu'il n'y a d'activité, de bien-être, de richesses,

de bonheur possibles que pour les peuples stupides, frappés

d'immobilisme mental, à qui Dieu n'a pas fait le don funeste de

penser, d'observer, de combiner, d'inventer, d'obtenir de plus grands

résultats avec de moindres moyens. Au contraire, les haillons, les

huttes ignobles, la pauvreté, l'inanition sont l'inévitable partage

de toute nation qui cherche et trouve dans le fer, le feu, le

vent, l'électricité, le magnétisme, les lois de la chimie et de la

mécanique, en un mot dans les forces de la nature, un supplément à

ses propres forces, et c'est bien le cas de dire avec Rousseau: «Tout

homme qui pense est un animal dépravé.»

Ce n'est pas tout: si cette doctrine est vraie, comme tous les hommes

pensent et inventent, comme tous, en fait, depuis le premier jusqu'au

dernier, et à chaque minute de leur existence, cherchent à faire

coopérer les forces naturelles, à faire plus avec moins, à réduire

ou leur main-d'oeuvre ou celle qu'ils payent, à atteindre la plus

grande somme possible de satisfactions avec la moindre somme possible

de travail, il faut bien en conclure que l'humanité tout entière

est entraînée vers sa décadence, précisément par cette aspiration

intelligente vers le progrès qui tourmente chacun de ses membres.

Dès lors il doit être constaté, par la statistique, que les habitants

du Lancastre, fuyant cette patrie des machines, vont chercher du

travail en Irlande, où elles sont inconnues, et, par l'histoire,

que la barbarie assombrit les époques de civilisation, et que la

civilisation brille dans les temps d'ignorance et de barbarie.

Évidemment, il y a, dans cet amas de contradictions, quelque chose

qui choque et nous avertit que le problème cache un élément de

solution qui n'a pas été suffisamment dégagé.

Voici tout le mystère: derrière _ce qu'on voit_ gît _ce qu'on ne voit

pas_. Je vais essayer de le mettre en lumière. Ma démonstration ne

pourra être qu'une répétition de la précédente, car il s'agit d'un

problème identique.

C'est un penchant naturel aux hommes, d'aller, s'ils n'en sont

empêchés par la violence, vers le _bon marché_,--c'est-à-dire, vers

ce qui, à satisfaction égale, leur épargne du travail,--que ce bon

marché leur vienne d'un habile _Producteur étranger_ ou d'un habile

_Producteur mécanique_.

L'objection théorique qu'on adresse à ce penchant est la même dans

les deux cas. Dans l'un comme dans l'autre, on lui reproche le

travail qu'en apparence il frappe d'inertie. Or, du travail rendu non

_inerte_, mais _disponible_, c'est précisément ce qui le détermine.

Et c'est pourquoi on lui oppose aussi, dans les deux cas, le

même obstacle pratique, la violence. Le législateur _prohibe_ la

concurrence étrangère et _interdit_ la concurrence mécanique.--Car

quel autre moyen peut-il exister d'arrêter un penchant naturel à tous

les hommes que de leur ôter la liberté?

Dans beaucoup de pays, il est vrai, le législateur ne frappe qu'une

de ces deux concurrences et se borne à gémir sur l'autre. Cela ne

prouve qu'une chose, c'est que, dans ces pays, le législateur est

inconséquent.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 27 / 42 段