fonctionnaire rend à Jacques Bonhomme un service équivalent. En ce
cas, il n'y a pas perte de part ni d'autre, il n'y a qu'échange.
Aussi, mon argumentation ne s'adresse-t-elle nullement aux fonctions
utiles. Je dis ceci: si vous voulez créer une fonction, prouvez son
utilité. Démontrez qu'elle vaut à Jacques Bonhomme, par les services
qu'elle lui rend, l'équivalent de ce qu'elle lui coûte. Mais,
abstraction faite de cette utilité intrinsèque, n'invoquez pas comme
argument l'avantage qu'elle confère au fonctionnaire, à sa famille et
à ses fournisseurs; n'alléguez pas qu'elle favorise le travail.
Quand Jacques Bonhomme donne cent sous à un fonctionnaire contre un
service réellement utile, c'est exactement comme quand il donne cent
sous à un cordonnier contre une paire de souliers. Donnant donnant,
partant quittes. Mais, quand Jacques Bonhomme livre cent sous à un
fonctionnaire, pour n'en recevoir aucun service ou même pour en
recevoir des vexations, c'est comme s'il les livrait à un voleur. Il
ne sert de rien de dire que le fonctionnaire dépensera ces cent sous
au grand profit du _travail national_; autant en eût fait le voleur;
autant en ferait Jacques Bonhomme s'il n'eût rencontré sur son chemin
ni le parasite extralégal ni le parasite légal.
Habituons-nous donc à ne pas juger des choses seulement par _ce qu'on
voit_, mais encore par _ce qu'on ne voit pas_.
L'an passé, j'étais du Comité des finances, car, sous la
Constituante, les membres de l'opposition n'étaient pas
systématiquement exclus de toutes les Commissions; en cela, la
Constituante agissait sagement. Nous avons entendu M. Thiers dire:
«J'ai passé ma vie à combattre les hommes du parti légitimiste et du
parti prêtre. Depuis que le danger commun nous a rapprochés, depuis
que je les fréquente, que je les connais, que nous nous parlons coeur
à coeur, je me suis aperçu que ce ne sont pas les monstres que je
m'étais figurés.»
Oui, les défiances s'exagèrent, les haines s'exaltent entre les
partis qui ne se mêlent pas; et si la majorité laissait pénétrer dans
le sein des Commissions quelques membres de la minorité, peut-être
reconnaîtrait-on, de part et d'autre, que les idées ne sont pas aussi
éloignées et surtout les intentions aussi perverses qu'on le suppose.
Quoi qu'il en soit, l'an passé, j'étais du Comité des finances.
Chaque fois qu'un de nos collègues parlait de fixer à un chiffre
modéré le traitement du Président de la République, des ministres,
des ambassadeurs, on lui répondait:
«Pour le bien même du service, il faut entourer certaines fonctions
d'éclat et de dignité. C'est le moyen d'y appeler les hommes de
mérite. D'innombrables infortunes s'adressent au Président de la
République, et ce serait le placer dans une position pénible que
de le forcer à toujours refuser. Une certaine représentation dans
les salons ministériels et diplomatiques est un des rouages des
gouvernements constitutionnels, etc., etc.»
Quoique de tels arguments puissent être controversés, ils méritent
certainement un sérieux examen. Ils sont fondés sur l'intérêt public,
bien ou mal apprécié; et, quant à moi, j'en fais plus de cas que
beaucoup de nos Catons, mus par un esprit étroit de lésinerie ou de
jalousie.
Mais ce qui révolte ma conscience d'économiste, ce qui me fait rougir
pour la renommée intellectuelle de mon pays, c'est quand on en
vient (ce à quoi on ne manque jamais) à cette banalité, absurde, et
toujours favorablement accueillie:
«D'ailleurs, le luxe des grands fonctionnaires encourage les arts,
l'industrie, le travail. Le chef de l'État et ses ministres ne
peuvent donner des festins et des soirées sans faire circuler la vie
dans toutes les veines du corps social. Réduire leurs traitements,
c'est affamer l'industrie parisienne et, par contre-coup, l'industrie
nationale.»
De grâce, Messieurs, respectez au moins l'arithmétique et ne venez
pas dire devant l'Assemblée nationale de France, de peur qu'à
sa honte elle ne vous approuve, qu'une addition donne une somme
différente, selon qu'on la fait de haut en bas ou de bas en haut.
Quoi! je vais m'arranger avec un terrassier pour qu'il fasse une
rigole dans mon champ, moyennant cent sous. Au moment de conclure
le percepteur me prend mes cent sous et les fait passer au ministre
de l'intérieur; mon marché est rompu, mais M. le ministre ajoutera
un plat de plus à son dîner. Sur quoi, vous osez affirmer que cette
dépense officielle est un surcroît ajouté à l'industrie nationale!
Ne comprenez-vous pas qu'il n'y a là qu'un simple _déplacement_ de
satisfaction et de travail? Un ministre a sa table mieux garnie,
c'est vrai; mais un agriculteur a un champ moins bien desséché, et
c'est tout aussi vrai. Un traiteur parisien a gagné cent sous, je
vous l'accorde; mais accordez-moi qu'un terrassier provincial a
manqué de gagner cinq francs. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le
plat officiel et le traiteur satisfait, _c'est ce qu'on voit_; le
champ noyé et le terrassier désoeuvré, _c'est ce qu'on ne voit pas_.
Bon Dieu! que de peine à prouver, en économie politique, que deux et
deux font quatre; et, si vous y parvenez, on s'écrie: «c'est si clair
que c'en est ennuyeux.»--Puis on vote comme si vous n'aviez rien
prouvé du tout.
IV. Théâtres, Beaux-arts.
L'État doit-il subventionner les arts?
Il y a certes beaucoup à dire Pour et Contre.
En faveur du système des subventions, on peut dire que les arts
élargissent, élèvent et poétisent l'âme d'une nation, qu'ils
l'arrachent à des préoccupations matérielles, lui donnent le
sentiment du beau, et réagissent ainsi favorablement sur ses
manières, ses coutumes, ses moeurs et même sur son industrie.
On peut se demander où en serait la musique en France, sans le
Théâtre-Italien et le Conservatoire; l'art dramatique, sans le
Théâtre-Français; la peinture et la sculpture, sans nos collections
et nos musées. On peut aller plus loin et se demander si, sans la
centralisation et par conséquent la subvention des beaux-arts, ce
goût exquis se serait développé, qui est le noble apanage du travail
français et impose ses produits à l'univers entier. En présence de
tels résultats, ne serait-ce pas une haute imprudence que de renoncer
à cette modique cotisation de tous les citoyens qui, en définitive,
réalise, au milieu de l'Europe, leur supériorité et leur gloire?
À ces raisons et bien d'autres, dont je ne conteste pas la force, on
peut en opposer de non moins puissantes. Il y a d'abord, pourrait-on
dire, une question de justice distributive. Le droit du législateur
va-t-il jusqu'à ébrécher le salaire de l'artisan pour constituer
un supplément de profits à l'artiste? M. Lamartine disait: Si vous
supprimez la subvention d'un théâtre, où vous arrêterez-vous dans
cette voie, et ne serez-vous pas logiquement entraînés à supprimer
vos Facultés, vos Musées, vos Instituts, vos Bibliothèques? On
pourrait répondre: Si vous voulez subventionner tout ce qui est
bon et utile, où vous arrêterez-vous dans cette voie, et ne
serez-vous pas entraînés logiquement à constituer une liste civile
à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, à la bienfaisance, à
l'instruction? Ensuite, est-il certain que les subventions favorisent
le progrès de l'art? C'est une question qui est loin d'être résolue,
et nous voyons de nos yeux que les théâtres qui prospèrent sont ceux
qui vivent de leur propre vie. Enfin, s'élevant à des considérations
plus hautes, on peut faire observer que les besoins et les désirs
naissent les uns des autres et s'élèvent dans des régions de plus
en plus épurées[53], à mesure que la richesse publique permet de
les satisfaire; que le gouvernement n'a point à se mêler de cette
correspondance, puisque, dans un état donné de la fortune actuelle,
il ne saurait stimuler, par l'impôt, les industries de luxe sans
froisser les industries de nécessité, intervertissant ainsi la
marche naturelle de la civilisation. On peut faire observer que ces
déplacements artificiels des besoins, des goûts, du travail et de
la population, placent les peuples dans une situation précaire et
dangereuse, qui n'a plus de base solide.
[Note 53: V. le chap. III du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
Voilà quelques-unes des raisons qu'allèguent les adversaires de
l'intervention de l'État, en ce qui concerne l'ordre dans lequel les
citoyens croient devoir satisfaire leurs besoins et leurs désirs, et
par conséquent diriger leur activité. Je suis de ceux, je l'avoue,
qui pensent que le choix, l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en
haut, des citoyens, non du législateur; et la doctrine contraire me
semble conduire à l'anéantissement de la liberté et de la dignité
humaines.
Mais, par une déduction aussi fausse qu'injuste, sait-on de quoi on
accuse les économistes? c'est, quand nous repoussons la subvention,
de repousser la chose même qu'il s'agit de subventionner, et d'être
les ennemis de tous les genres d'activité, parce que nous voulons que
ces activités, d'une part soient libres, et de l'autre cherchent en
elles-mêmes leur propre récompense. Ainsi, demandons-nous que l'État
n'intervienne pas, par l'impôt, dans les matières religieuses? nous
sommes des athées. Demandons-nous que l'État n'intervienne pas, par
l'impôt, dans l'éducation? nous haïssons les lumières. Disons-nous
que l'État ne doit pas donner, par l'impôt, une valeur factice au
sol, à tel ordre d'industrie? nous sommes les ennemis de la propriété
et du travail. Pensons-nous que l'État ne doit pas subventionner les
artistes? nous sommes des barbares qui jugeons les arts inutiles.
Je proteste ici de toutes mes forces contre ces déductions. Loin
que nous entretenions l'absurde pensée d'anéantir la religion,
l'éducation, la propriété, le travail et les arts quand nous
demandons que l'État protége le libre développement de tous ces
ordres d'activité humaine, sans les soudoyer aux dépens les uns des
autres, nous croyons au contraire que toutes ces forces vives de
la société se développeraient harmonieusement sous l'influence de
la liberté, qu'aucune d'elles ne deviendrait, comme nous le voyons
aujourd'hui, une source de troubles, d'abus, de tyrannie et de
désordre.
Nos adversaires croient qu'une activité qui n'est ni soudoyée ni
réglementée est une activité anéantie. Nous croyons le contraire.
Leur foi est dans le législateur, non dans l'humanité. La nôtre est
dans l'humanité, non dans le législateur.
Ainsi, M. Lamartine disait: Au nom de ce principe, il faut _abolir_
les expositions publiques qui font l'honneur et la richesse de ce
pays.
Je réponds à M. Lamartine: À votre point de vue, _ne pas
subventionner_ c'est _abolir_, parce que, partant de cette donnée
que rien n'existe que par la volonté de l'État, vous en concluez
que rien ne vit que ce que l'impôt fait vivre. Mais je retourne
contre vous l'exemple que vous avez choisi, et je vous fais observer
que la plus grande, la plus noble des expositions, celle qui est
conçue dans la pensée la plus libérale, la plus universelle, et je
puis même me servir du mot humanitaire, qui n'est pas ici exagéré,
c'est l'exposition qui se prépare à Londres, la seule dont aucun
gouvernement ne se mêle et qu'aucun impôt ne soudoie.
Revenant aux beaux-arts, on peut, je le répète, alléguer pour et
contre le système des subventions des raisons puissantes. Le lecteur
comprend que, d'après l'objet spécial de cet écrit, je n'ai ni à
exposer ces raisons, ni à décider entre elles.
Mais M. Lamartine a mis en avant un argument que je ne puis passer
sous silence, car il rentre dans le cercle très-précis de cette étude
économique.
Il a dit:
La question économique, en matière de théâtres, se résume en un
seul mot: c'est du travail. Peu importe la nature de ce travail,
c'est un travail aussi fécond, aussi productif que toute autre
nature de travaux dans une nation. Les théâtres, vous le savez,
ne nourrissent pas moins, ne salarient pas moins, en France, de
quatre-vingt mille ouvriers de toute nature, peintres, maçons,
décorateurs, costumiers, architectes, etc., qui sont la vie même
et le mouvement de plusieurs quartiers de cette capitale, et, à
ce titre, ils doivent obtenir vos sympathies!
Vos sympathies!--traduisez: vos subventions.
Et plus loin:
Les plaisirs de Paris sont le travail et la consommation des
départements, et les luxes du riche sont le salaire et le
pain de deux cent mille ouvriers de toute espèce, vivant de
l'industrie si multiple des théâtres sur la surface de la
République, et recevant de ces plaisirs nobles, qui illustrent
la France, l'aliment de leur vie et le nécessaire de leurs
familles et de leurs enfants. C'est à eux que vous donnerez
ces 60,000 fr. (Très-bien! très-bien! marques nombreuses
d'approbation.)
Pour moi, je suis forcé de dire: _très-mal! très-mal!_ en
restreignant, bien entendu, la portée de ce jugement à l'argument
économique dont il est ici question.
Oui, c'est aux ouvriers des théâtres qu'iront, du moins en partie,
les 60,000 fr. dont il s'agit. Quelques bribes pourront bien s'égarer
en chemin. Même, si l'on scrutait la chose de près, peut-être
découvrirait-on que le gâteau prendra une autre route; heureux les
ouvriers s'il leur reste quelques miettes! Mais je veux bien admettre
que la subvention entière ira aux peintres, décorateurs, costumiers,
coiffeurs, etc. _C'est ce qu'on voit._
Mais d'où vient-elle? Voilà le _revers_ de la question, tout aussi
important à examiner que la _face_. Où est la source de ces 60,000
fr.? Et _où iraient-ils_, si un vote législatif ne les dirigeait
d'abord vers la rue Rivoli et de là vers la rue Grenelie? _C'est ce
qu'on ne voit pas._
Assurément nul n'osera soutenir que le vote législatif a fait éclore
cette somme dans l'urne du scrutin; qu'elle est une pure addition
faite à la richesse nationale; que, sans ce vote miraculeux, ces
soixante mille francs eussent été à jamais invisibles et impalpables.
Il faut bien admettre que tout ce qu'a pu faire la majorité, c'est de
décider qu'ils seraient pris quelque part pour être envoyés quelque
part, et qu'ils ne recevraient une destination que parce qu'ils
seraient détournés d'une autre.
La chose étant ainsi, il est clair que le contribuable qui aura été
taxé à un franc, n'aura plus ce franc à sa disposition. Il est clair
qu'il sera privé d'une satisfaction dans la mesure d'un franc, et que
l'ouvrier, quel qu'il soit, qui la lui aurait procurée, sera privé de
salaire dans la même mesure.
Ne nous faisons donc pas cette puérile illusion de croire que le
vote du 16 mai _ajoute_ quoi que ce soit au bien-être et au travail
national. Il _déplace_ les jouissances, il _déplace_ les salaires,
voilà tout.
Dira-t-on qu'à un genre de satisfaction et à un genre de travail, il
substitue des satisfactions et des travaux plus urgents, plus moraux,
plus raisonnables? Je pourrais lutter sur ce terrain. Je pourrais
dire: En arrachant 60,000 fr. aux contribuables, vous diminuez les
salaires des laboureurs, terrassiers, charpentiers, forgerons, et
vous augmentez d'autant les salaires des chanteurs, coiffeurs,
décorateurs et costumiers. Rien ne prouve que cette dernière classe
soit plus intéressante que l'autre. M. Lamartine ne l'allègue pas.
Il dit lui-même que le travail des théâtres est _aussi_ fécond,
_aussi_ productif et non _plus_ que tout autre, ce qui pourrait
encore être contesté; car la meilleure preuve que le second n'est pas
aussi fécond que le premier, c'est que celui-ci est appelé à soudoyer
celui-là.
Mais cette comparaison entre la valeur et le mérite intrinsèque des
diverses natures de travaux n'entre pas dans mon sujet actuel. Tout
ce que j'ai à faire ici, c'est de montrer que si M. Lamartine et les
personnes qui ont applaudi à son argumentation ont vu, de l'oeil
gauche, les salaires gagnés par les fournisseurs des comédiens, ils
auraient dû voir, de l'oeil droit, les salaires perdus pour les
fournisseurs des contribuables; faute de quoi, ils se sont exposés au
ridicule de prendre un _déplacement_ pour un _gain_. S'ils étaient
conséquents à leur doctrine, ils demanderaient des subventions à
l'infini; car ce qui est vrai d'un franc et de 60,000 fr., est vrai,
dans des circonstances identiques, d'un milliard de francs.
Quand il s'agit d'impôts, messieurs, prouvez-en l'utilité par des
raisons tirées du fond, mais non point par cette malencontreuse
assertion: «Les dépenses publiques font vivre la classe ouvrière.»
Elle a le tort de dissimuler un fait essentiel, à savoir, que
les _dépenses publiques_ se substituent toujours à des _dépenses
privées_, et que, par conséquent, elles font bien vivre un ouvrier au
lieu d'un autre, mais n'ajoutent rien au lot de la classe ouvrière
prise en masse. Votre argumentation est fort de mode, mais elle est
trop absurde pour que la raison n'en ait pas raison.
V. Travaux publics.
Qu'une nation, après s'être assurée qu'une grande entreprise doit
profiter à la communauté, la fasse exécuter sur le produit d'une
cotisation commune, rien de plus naturel. Mais la patience m'échappe,
je l'avoue, quand j'entends alléguer à l'appui d'une telle résolution
cette bévue économique: «C'est d'ailleurs le moyen de créer du
travail pour les ouvriers.»
L'État ouvre un chemin, bâtit un palais, redresse une rue, perce
un canal; par là, il donne du travail à certains ouvriers, _c'est
ce qu'on voit_; mais il prive de travail certains autres ouvriers,
_c'est ce qu'on ne voit pas_.
Voilà la route en cours d'exécution. Mille ouvriers arrivent tous les
matins, se retirent tous les soirs, emportent leur salaire, cela est
certain. Si la route n'eût pas été décrétée, si les fonds n'eussent
pas été votés, ces braves gens n'eussent rencontré là ni ce travail
ni ce salaire; cela est certain encore.
Mais est-ce tout? L'opération, dans son ensemble, n'embrasse-t-elle
pas autre chose? Au moment où M. Dupin prononce les paroles
sacramentelles: «L'Assemblée a adopté,» les millions descendent-ils
miraculeusement sur un rayon de la lune dans les coffres de MM. Fould
et Bineau? Pour que l'évolution, comme on dit, soit complète, ne
faut-il pas que l'État organise la recette aussi bien que la dépense?
qu'il mette ses percepteurs en campagne et ses contribuables à
contribution?
Étudiez donc la question dans ses deux éléments. Tout en constatant
la destination que l'État donne aux millions votés, ne négligez pas
de constater aussi la destination que les contribuables auraient
donnée--et ne peuvent plus donner--à ces mêmes millions. Alors,
vous comprendrez qu'une entreprise publique est une médaille à deux
revers. Sur l'une figure un ouvrier occupé, avec cette devise: _Ce
qu'on voit_; sur l'autre, un ouvrier inoccupé, avec cette devise _Ce
qu'on ne voit pas_.
Le sophisme que je combats dans cet écrit est d'autant plus
dangereux, appliqué aux travaux publics, qu'il sert à justifier les
entreprises et les prodigalités les plus folles. Quand un chemin de
fer ou un pont ont une utilité réelle, il suffit d'invoquer cette
utilité. Mais si on ne le peut, que fait-on? On a recours à cette
mystification: «Il faut procurer de l'ouvrage aux ouvriers.»
Cela dit, on ordonne de faire et de défaire les terrasses du Champ
de Mars. Le grand Napoléon, on le sait, croyait faire oeuvre
philanthropique en faisant creuser et combler des fossés. Il disait
aussi: Qu'importe le résultat? Il ne faut voir que la richesse
répandue parmi les classes laborieuses.
Allons au fond des choses. L'argent nous fait illusion. Demander le
concours, sous forme d'argent, de tous les citoyens à une oeuvre
commune, c'est en réalité leur demander un concours en nature; car
chacun d'eux se procure, par le travail, la somme à laquelle il
est taxé. Or, que l'on réunisse tous les citoyens pour leur faire
exécuter, par prestation, une oeuvre utile à tous, cela pourrait se
comprendre; leur récompense serait dans les résultats de l'oeuvre
elle-même. Mais qu'après les avoir convoqués, on les assujettisse à
faire des routes où nul ne passera, des palais que nul n'habitera,
et cela, sous prétexte de leur procurer du travail: voilà qui serait
absurde et ils seraient, certes, fondés à objecter: De ce travail-là
nous n'avons que faire, nous aimons mieux travailler pour notre
propre compte.
Le procédé qui consiste à faire concourir les citoyens en argent et
non en travail ne change rien à ces résultats généraux. Seulement,
par ce dernier procédé, la perte se répartirait sur tout le monde.
Par le premier, ceux que l'État occupe échappent à leur part de
perte, en rajoutant à celle que leurs compatriotes ont déjà à subir.
Il y a un article de la Constitution qui porte:
«La société favorise et encourage le développement du travail... par
l'établissement par l'État, les départements et les communes, de
travaux publics propres à employer les bras inoccupés.»
Comme mesure temporaire, dans un temps de crise, pendant un hiver
rigoureux, cette intervention du contribuable peut avoir de bons
effets. Elle agit dans le même sens que les assurances. Elle n'ajoute
rien au travail ni au salaire, mais elle prend du travail et des
salaires sur les temps ordinaires pour en doter, avec perte il est
vrai, des époques difficiles.
Comme mesure permanente, générale, systématique, ce n'est autre chose
qu'une mystification ruineuse, une impossibilité, une contradiction
qui montre un peu de travail stimulé qu'_on voit_, et cache beaucoup
de travail empêché qu'_on ne voit pas_.
VI. Les intermédiaires.
La société est l'ensemble des services que les hommes se rendent
forcément ou volontairement les uns aux autres, c'est-à-dire des
_services publics_ et des _services privés_.
Les premiers, imposés et réglementés par la loi, qu'il n'est pas
toujours aisé de changer quand il le faudrait, peuvent survivre
longtemps, avec elle, à leur propre utilité, et conserver encore le
nom de _services publics_, même quand ils ne sont plus des services
du tout, même quand ils ne sont plus que de publiques vexations.
Les seconds sont du domaine de la volonté, de la responsabilité
individuelle. Chacun en rend et en reçoit ce qu'il veut, ce qu'il
peut, après débat contradictoire. Ils ont toujours pour eux la
présomption d'utilité réelle, exactement mesurée par leur valeur
comparative.
C'est pourquoi ceux-là sont si souvent frappés d'immobilisme, tandis
que ceux-ci obéissent à la loi du progrès.
Pendant que le développement exagéré des services publics, par la
déperdition de forces qu'il entraîne, tend à constituer au sein de la
société un funeste parasitisme, il est assez singulier que plusieurs
sectes modernes, attribuant ce caractère aux services libres et
privés, cherchent à transformer les professions en fonctions.
Ces sectes s'élèvent avec force contre ce qu'elles nomment les
_intermédiaires_. Elles supprimeraient volontiers le capitaliste,
le banquier, le spéculateur, l'entrepreneur, le marchand et le
négociant, les accusant de s'interposer entre la production et la
consommation pour les rançonner toutes deux, sans leur rendre aucune
valeur.--Ou plutôt elles voudraient transférer à l'État l'oeuvre
qu'ils accomplissent, car cette oeuvre ne saurait être supprimée.
Le sophisme des socialistes sur ce point consiste à montrer au public
ce qu'il paye aux _intermédiaires_ en échange de leurs services, et à
lui cacher ce qu'il faudrait payer à l'État. C'est toujours la lutte
entre ce qui frappe les yeux et ce qui ne se montre qu'à l'esprit,
entre _ce qu'on voit_ et _ce qu'on ne voit pas_.
Ce fut surtout en 1847 et à l'occasion de la disette que les écoles
socialistes cherchèrent et réussirent à populariser leur funeste
théorie. Elles savaient bien que la plus absurde propagande a
toujours quelques chances auprès des hommes qui souffrent; _malesuada
fames_.
Donc, à l'aide des grands mots: _Exploitation de l'homme par
l'homme_, _spéculation sur la faim_, _accaparement_, elles se mirent
à dénigrer le commerce et à jeter un voile sur ses bienfaits.
«Pourquoi, disaient-elles, laisser aux négociants le soin de faire
venir des subsistances des États-Unis et de la Crimée? Pourquoi
l'État, les départements, les communes n'organisent-ils pas un
service d'approvisionnement et des magasins de réserve? Ils
vendraient au _prix de revient_, et le peuple, le pauvre peuple
serait affranchi du tribut qu'il paye au commerce libre, c'est-à-dire
égoïste, individualiste et anarchique.»