Proudhon la soumet à une épreuve décisive, celle de la _comptabilité_
commerciale.
Il compare deux systèmes.
Dans l'un, le travailleur emprunte gratis (nous venons de voir
comment), puis, en vertu de l'axiome, _tout travail laisse un
excédant_, il réalise 10 pour cent de profit.
Dans l'autre, le travailleur emprunte à 10 pour cent. L'axiome
économique ne reparaît pas, et il s'ensuit une perte.
Appliquant la comptabilité à ces hypothèses, M. Proudhon nous prouve,
par des chiffres, que le travailleur est beaucoup plus heureux dans
un cas que dans l'autre.
Je n'avais pas besoin de la _partie double_ pour en être convaincu.
Mais je fais observer à M. Proudhon que ses comptes décident la
question par la question. Je n'ai jamais mis en doute qu'il ne
fût très-agréable d'avoir, sans rien payer, l'usage de maisons,
bien meublées, de terres bien préparées, d'outils et de machines
bien puissantes. Il serait plus agréable encore que les alouettes
nous tombassent toutes rôties dans la bouche, et quand M. Proudhon
voudra, je le lui prouverai par _doit_ et _avoir_.--La question est
précisément de savoir si tous ces miracles sont possibles.
Je me suis donc permis de faire observer à M. Proudhon que je ne
contestais pas l'exactitude de sa comptabilité, mais bien la réalité
des données sur lesquelles elle repose.
Sa réponse est curieuse:
«Telle est l'essence de la comptabilité qu'elle ne dépend pas de la
certitude de ses données. _Elle ne souffre pas de données fausses._
Elle est par elle-même, et malgré la volonté du comptable, la
démonstration de la vérité ou de la fausseté de ses propres données:
C'est en vertu de cette propriété que les livres du négociant font
foi en justice.»
J'en demande pardon à M. Proudhon, mais je suis forcé de lui dire que
la justice ne se borne pas, comme la Cour des comptes, à examiner si
la tenue des livres est régulière et si les comptes se balancent.
Elle recherche de plus si l'on n'y a pas introduit des données
fausses.
Mais, vraiment, M. Proudhon a une imagination sans pareille pour
inventer des moyens commodes de s'enrichir, et, à sa place, je me
hâterais d'abandonner le _crédit gratuit_, comme un appareil suranné,
compliqué et contestable. Il est distancé, et de bien loin, par la
_comptabilité_, qui est par elle-même la démonstration de la vérité
de ses propres données.
Ayez deux sous dans la poche, c'est tout ce qu'il faut. Achetez
une feuille de papier. Écrivez dessus un compte simulé, le plus
californien que vous puissiez trouver dans votre cervelle. Supposez,
par exemple, que vous achetez à bon marché et à crédit un navire, que
vous le chargez de sable et de galets ramassés sur le rivage, que
vous expédiez le tout en Angleterre, qu'on vous donne en échange un
poids égal en or, argent, dentelles, pierres précieuses, cochenille,
vanille, parfums, etc.; que de retour en France les acheteurs se
disputent votre opulente cargaison. Mettez à tout cela des chiffres.
Dressez votre comptabilité en parties doubles. Ayez soin qu'elle soit
exacte,--et vous voilà à même de dire de Crésus ce que M. Rothschild
disait d'Aguado: «Il a laissé trente millions, je le croyais plus à
l'aise..»--Car votre comptabilité, si elle est conforme aux lois de
M. Juvigny, impliquera la _vérité de vos données_.
Il n'est encore parvenu à ma connaissance aucun moyen de s'enrichir
plus commode que celui-là; si ce n'est pourtant celui du fils d'Eole.
Je le recommande à M. Proudhon.
«Il s'avisa d'aller dans tous les carrefours, où il criait sans
cesse, d'une voix rauque: Peuples de Bétique, voulez-vous être
riches? Imaginez-vous que je le suis beaucoup et que vous l'êtes
beaucoup aussi. Mettez-vous tous les matins dans l'esprit que votre
fortune a doublé pendant la nuit. Levez-vous ensuite, et si vous avez
des créanciers, allez les payer avec ce que vous aurez imaginé, et
dites-leur d'imaginer à leur tour[48].»
[Note 48: CXLIIe lettre persane.]
Mais je laisse là M. Proudhon, et, en terminant cette polémique, je
m'adresse aux socialistes, et les adjure d'examiner impartialement,
non au point de vue des capitalistes, mais dans l'intérêt des
travailleurs, les questions suivantes:
La rémunération légitime d'un homme doit-elle être identique, soit
qu'il consacre à la production sa journée actuelle, soit qu'il y
consacre, en outre, des instruments, fruit d'un travail antérieur?
Personne n'osera le soutenir. Il y a là deux éléments de
rémunération, et qui peut s'en plaindre? Sera-ce l'acheteur du
produit? Mais qui n'aime mieux payer 3 fr. par jour à un menuisier
pourvu d'une scie, que 2 f. 50 c. au même menuisier, faisant des
planches avec ses dix doigts?
Ici les deux éléments de travail et de rémunération sont dans les
mêmes mains. Mais s'ils sont séparés et s'associent, n'est-il pas
juste, utile, inévitable que le produit se partage entre eux selon
certaines proportions?
Quand c'est le capitaliste qui fait l'entreprise à ses risques, la
rémunération du travail se fixe souvent et se nomme _salaire_. Quand
le travailleur entreprend et court les chances, c'est la rémunération
du capital qui se fixe, et elle se nomme _intérêt_[49].
[Note 49: Voir le chap. SALAIRES.--_Harmonies écon._, tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
On peut croire à des arrangements plus perfectionnés, à une
association de risques et de récompenses plus étroite. C'était
naguère la voie qu'explorait le socialisme. Cette fixité de l'un des
deux termes lui paraissait rétrograde. Je pourrais démontrer qu'elle
est un progrès; mais _non est hic locus_.
Voici une école--et elle se dit le socialisme tout entier,--qui va
bien plus loin. Elle affirme que toute récompense doit être déniée
à l'un des éléments de la production, au capital. Et cette école a
écrit sur son drapeau: _Crédit gratuit_ à la place de son ancienne
devise: _La propriété, c'est le vol!_
Socialistes, j'en appelle à votre bonne foi, n'est-ce pas un même
sens sous d'autres mots?
Il n'est pas possible de contester, en principe, la justice et
l'utilité d'une répartition entre le capital et le travail.
Reste à savoir quelle est la loi de cette répartition.
Et vous ne tarderez pas à la trouver dans cette formule: plus l'un
des deux éléments abonde relativement à l'autre, plus sa part
proportionnelle se réduit, et réciproquement.
Et s'il en est ainsi, la propagande du crédit gratuit est une
calamité pour la classe ouvrière.
Car, de même que les capitalistes se feraient tort à eux-mêmes si,
après avoir proclamé l'illégitimité du salaire, ils réduisaient les
travailleurs à mourir ou à s'expatrier; de même, les travailleurs se
suicident quand, après avoir proclamé l'illégitimité de l'intérêt,
ils forcent le capital à disparaître.
Si cette doctrine funeste se répand, si la voix du _suffrage
universel_ peut faire supposer qu'elle ne tardera pas à invoquer le
secours de la loi, c'est-à-dire de la force organisée, n'est-il pas
évident que le capital effrayé, menacé de perdre son droit à toute
récompense, sera contraint de fuir, de se cacher, de se dissiper?
Il y aura moins d'entreprises de tout genre pour un nombre de
travailleurs resté le même. Le résultat peut s'exprimer en deux mots:
_hausse de l'intérêt et baisse des salaires_.
Il y a des pessimistes qui affirment que c'est là ce que veulent les
socialistes: que l'ouvrier souffre; que l'ordre ne puisse renaître;
que le pays soit toujours sur le bord d'un abîme.--S'il existe des
êtres assez pervers pour former de tels voeux, que la société les
flétrisse et que Dieu les juge!
Quant à moi, je n'ai pas à me prononcer sur des intentions
auxquelles, d'ailleurs, je ne puis croire.
Mais je dis: La gratuité du crédit, c'est l'absurdité scientifique,
l'antagonisme des intérêts, la haine des classes, la barbarie.
La liberté du crédit, c'est l'harmonie sociale, c'est le droit, c'est
le respect de l'indépendance et de la dignité humaine, c'est la foi
dans le progrès et les destinées de la société.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
CE QU'ON VOIT
ET
CE QU'ON NE VOIT PAS[50].
[Note 50: Ce pamphlet, publié en juillet 1850, est le dernier que
Bastiat ait écrit. Depuis plus d'un an, il était promis au public.
Voici comment son apparition fut retardée. L'auteur en perdit le
manuscrit lorsqu'il transporta son domicile de la rue de Choiseul
à la rue d'Alger. Après de longues et inutiles recherches, il se
décida à recommencer entièrement son oeuvre, et choisit pour base
principale de ses démonstrations des discours récemment prononcés à
l'Assemblée nationale. Cette tâche finie, il se reprocha d'avoir été
trop sérieux, jeta au feu le second manuscrit et écrivit celui que
nous réimprimons.
(_Note de l'éditeur._)]
Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution,
une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets.
De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste
simultanément avec sa cause, _on le voit_. Les autres ne se déroulent
que successivement, _on ne les voit pas_; heureux si on les _prévoit_.
Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence:
l'un s'en tient à l'effet _visible_; l'autre tient compte et de
l'effet qu'on _voit_ et de ceux qu'il faut _prévoir_.
Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que,
lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences
ultérieures sont funestes, et _vice versâ_.--D'où il suit que le
mauvais Économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un
grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand
bien à venir, au risque d'un petit mal actuel.
Du reste, il en est ainsi en hygiène, en morale. Souvent, plus le
premier fruit d'une habitude est doux, plus les autres sont amers.
Témoin: la débauche, la paresse, la prodigalité. Lors donc qu'un
homme, frappé de l'effet _qu'on voit_, n'a pas encore appris à
discerner ceux _qu'on ne voit pas_, il s'abandonne à des habitudes
funestes, non-seulement par penchant, mais par calcul.
Ceci explique l'évolution fatalement douloureuse de l'humanité.
L'ignorance entoure son berceau; donc elle se détermine dans ses
actes par leurs premières conséquences, les seules, à son origine,
qu'elle puisse voir. Ce n'est qu'à la longue qu'elle apprend à tenir
compte des autres[51]. Deux maîtres, bien divers, lui enseignent
cette leçon: l'Expérience et la Prévoyance. L'expérience régente
efficacement mais brutalement. Elle nous instruit de tous les effets
d'un acte en nous les faisant ressentir, et nous ne pouvons manquer
de finir par savoir que le feu brûle, à force de nous brûler. À ce
rude docteur, j'en voudrais, autant que possible, substituer un plus
doux: la Prévoyance. C'est pourquoi je rechercherai les conséquences
de quelques phénomènes économiques, opposant à celles _qu'on voit_,
celles _qu'on ne voit pas_.
[Note 51: V. le chap. XX du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
I. La Vitre cassée.
Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques
Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau
de vitre? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous
aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente,
semblent s'être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné
cette consolation uniforme: «À quelque chose malheur est bon. De tels
accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que
deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres?»
Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu'il
est bon de surprendre _flagrante delicto_, dans ce cas très simple,
attendu que c'est exactement la même que celle qui, par malheur,
régit la plupart de nos institutions économiques.
À supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le
dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à
l'industrie vitrière, qu'il l'encourage dans la mesure de six francs
la susdite industrie; je l'accorde, je ne conteste en aucune façon,
on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera sa besogne, touchera
six francs, se frottera les mains et bénira dans son coeur l'enfant
terrible. _C'est ce qu'on voit._
Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le
fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela
fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour
l'industrie en général; je suis obligé de m'écrier: halte-là! Votre
théorie s'arrête à _ce qu'on voit_, elle ne tient pas compte de _ce
qu'on ne voit pas_.
_On ne voit pas_ que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à
une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. _On ne voit
pas_ que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé,
par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa
bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi
quelconque qu'il ne fera pas.
Faisons donc le compte de l'industrie _en général_.
La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la
mesure de six francs; _c'est ce qu'on voit_.
Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou toute
autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs; _c'est ce
qu'on ne voit pas_.
Et si l'on prenait en considération _ce qu'on ne voit pas_, parce que
c'est un fait négatif, aussi bien que _ce que l'on voit_, parce que
c'est un fait positif, on comprendrait qu'il n'y a aucun intérêt pour
l'industrie _en général_, ou pour l'ensemble du _travail national_, à
ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas.
Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.
Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il dépense six
francs, et a, ni plus ni moins que devant, la jouissance d'une vitre.
Dans la seconde, celle où l'accident ne fût pas arrivé, il aurait
dépensé six francs en chaussure et aurait eu tout à la fois la
jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre.
Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société, il faut
conclure de là que, considérée dans son ensemble et toute balance
faite de ses travaux et de ses jouissances, elle a perdu la valeur de
la vitre cassée.
Par où, en généralisant, nous arrivons à cette conclusion inattendue:
«la société perd la valeur des objets inutilement détruits,»--et
à cet aphorisme qui fera dresser les cheveux sur la tête des
protectionistes: «Casser, briser, dissiper, ce n'est pas encourager
le travail national,» ou plus brièvement: «destruction n'est pas
profit.»
Que direz-vous, _Moniteur industriel_, que direz-vous, adeptes de ce
bon M. de Saint-Chamans, qui a calculé avec tant de précision ce que
l'industrie gagnerait à l'incendie de Paris, à raison des maisons
qu'il faudrait reconstruire?
Je suis fâché de déranger ses ingénieux calculs, d'autant qu'il en a
fait passer l'esprit dans notre législation. Mais je le prie de les
recommencer, en faisant entrer en ligne de compte ce qu'_on ne voit
pas_ à côté de ce qu'_on voit_.
Il faut que le lecteur s'attache à bien constater qu'il n'y a pas
seulement deux personnages, mais trois dans le petit drame que
j'ai soumis à son attention. L'un, Jacques Bonhomme, représente le
Consommateur, réduit par la destruction à une jouissance au lieu de
deux. L'autre, sous la figure du Vitrier, nous montre le Producteur
dont l'accident encourage l'industrie. Le troisième est le Cordonnier
(ou tout autre industriel) dont le travail est découragé d'autant par
la même cause. C'est ce troisième personnage qu'on tient toujours
dans l'ombre et qui, personnifiant _ce qu'on ne voit pas_, est un
élément nécessaire du problème. C'est lui qui nous fait comprendre
combien il est absurde de voir un profit dans une destruction. C'est
lui qui bientôt nous enseignera qu'il n'est pas moins absurde de voir
un profit dans une restriction, laquelle n'est après tout qu'une
destruction partielle.--Aussi, allez au fond de tous les arguments
qu'on fait valoir en sa faveur, vous n'y trouverez que la paraphrase
de ce dicton vulgaire: «_Que deviendraient les vitriers, si l'on ne
cassait jamais de vitres_[52]?»
[Note 52: V., au tome IV, le chap. XX de la 1re série des
_Sophismes_, p. 100 et suiv.
(_Note de l'éditeur._)]
II. Le licenciement.
Il en est d'un peuple comme d'un homme. Quand il veut se donner une
satisfaction, c'est à lui de voir si elle vaut ce qu'elle coûte.
Pour une nation, la Sécurité est le plus grand des biens. Si, pour
l'acquérir, il faut mettre sur pied cent mille hommes et dépenser
cent millions, je n'ai rien à dire. C'est une jouissance achetée au
prix d'un sacrifice.
Qu'on ne se méprenne donc pas sur la portée de ma thèse.
Un représentant propose de licencier cent mille hommes pour soulager
les contribuables de cent millions.
Si l'on se borne à lui répondre: «Ces cent mille hommes et ces
cent millions sont indispensables à la sécurité nationale: c'est un
sacrifice; mais, sans ce sacrifice, la France serait déchirée par
les factions ou envahie par l'étranger.»--Je n'ai rien à opposer
ici à cet argument, qui peut être vrai ou faux en fait, mais qui ne
renferme pas théoriquement d'hérésie économique. L'hérésie commence
quand on veut représenter le sacrifice lui-même comme un avantage,
parce qu'il profite à quelqu'un.
Or, je suis bien trompé, ou l'auteur de la proposition ne sera pas
plus tôt descendu de la tribune qu'un orateur s'y précipitera pour
dire:
«Licencier cent mille hommes! y pensez-vous? Que vont-ils devenir?
de quoi vivront-ils? sera-ce de travail? mais ne savez-vous pas que
le travail manque partout? que toutes les carrières sont encombrées?
Voulez-vous les jeter sur la place pour y augmenter la concurrence et
peser sur le taux des salaires? Au moment où il est si difficile de
gagner sa pauvre vie, n'est-il pas heureux que l'État donne du pain
à cent mille individus? Considérez, de plus, que l'armée consomme
du vin, des vêtements, des armes, qu'elle répand ainsi l'activité
dans les fabriques, dans les villes de garnison, et qu'elle est,
en définitive, la Providence de ses innombrables fournisseurs.
Ne frémissez-vous pas à l'idée d'anéantir cet immense mouvement
industriel?»
Ce discours, on le voit, conclut au maintien des cent mille
soldats, abstraction faite des nécessités du service, et par des
considérations économiques. Ce sont ces considérations seules que
j'ai à réfuter.
Cent mille hommes, coûtant aux contribuables cent millions, vivent
et font vivre leurs fournisseurs autant que cent millions peuvent
s'étendre: _c'est ce qu'on voit_.
Mais cent millions, sortis de la poche des contribuables, cessent de
faire vivre ces contribuables et leurs fournisseurs, autant que cent
millions peuvent s'étendre: _c'est ce qu'on ne voit pas_. Calculez,
chiffrez, et dites-moi où est le profit pour la masse?
Quant à moi, je vous dirai où est la _perte_, et, pour simplifier, au
lieu de parler de cent mille hommes et de cent millions, raisonnons
sur un homme et mille francs.
Nous voici dans le village de A. Les recruteurs font la tournée et
y enlèvent un homme. Les percepteurs font leur tournée aussi et y
enlèvent mille francs. L'homme et la somme sont transportés à Metz,
l'une destinée à faire vivre l'autre, pendant un an, sans rien
faire. Si vous ne regardez que Metz, oh! vous avez cent fois raison,
la mesure est très avantageuse; mais si vos yeux se portent sur le
village de A, vous jugerez autrement, car, à moins d'être aveugle,
vous verrez que ce village a perdu un travailleur et les mille francs
qui rémunéraient son travail, et l'activité que, par la dépense de
ces mille francs, il répandait autour de lui.
Au premier coup d'oeil, il semble qu'il y ait compensation. Le
phénomène qui se passait au village se passe à Metz, et voilà
tout. Mais voici où est la perte. Au village, un homme bêchait et
labourait: c'était un travailleur; à Metz, il fait des tête droite
et des tête gauche: c'est un soldat. L'argent et la circulation sont
les mêmes dans les deux cas; mais, dans l'un, il y avait trois cents
journées de travail productif; dans l'autre, il y a trois cents
journées de travail improductif, toujours dans la supposition qu'une
partie de l'armée n'est pas indispensable à la sécurité publique.
Maintenant, vienne le licenciement. Vous me signalez un surcroît
de cent mille travailleurs, la concurrence stimulée et la pression
qu'elle exerce sur le taux des salaires. C'est ce que vous voyez.
Mais voici ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyez pas que renvoyer
cent mille soldats, ce n'est pas anéantir cent millions, c'est les
remettre aux contribuables. Vous ne voyez pas que jeter ainsi cent
mille travailleurs sur le marché, c'est y jeter, du même coup, les
cent millions destinés à payer leur travail; que, par conséquent,
la même mesure qui augmente l'_offre_ des bras en augmente aussi la
_demande_; d'où il suit que votre baisse des salaires est illusoire.
Vous ne voyez pas qu'avant, comme après le licenciement, il y a dans
le pays cent millions correspondant à cent mille hommes; que toute la
différence consiste en ceci: avant, le pays livre les cent millions
aux cent mille hommes pour ne rien faire; après, il les leur livre
pour travailler. Vous ne voyez pas, enfin, que lorsqu'un contribuable
donne son argent, soit à un soldat en échange de rien, soit à un
travailleur en échange de quelque chose, toutes les conséquences
ultérieures de la circulation de cet argent sont les mêmes dans les
deux cas; seulement, dans le second cas, le contribuable reçoit
quelque chose, dans le premier, il ne reçoit rien.--Résultat: une
perte sèche pour la nation.
Le sophisme que je combats ici ne résiste pas à l'épreuve de la
progression, qui est la pierre de touche des principes. Si, tout
compensé, tous intérêts examinés, il y a _profit national_ à
augmenter l'armée, pourquoi ne pas enrôler sous les drapeaux toute la
population virile du pays?
III. L'Impôt.
Ne vous est-il jamais arrivé d'entendre dire:
«L'impôt, c'est le meilleur placement; c'est une rosée fécondante?
Voyez combien de familles il fait vivre, et suivez, par la pensée,
ses ricochets sur l'industrie: c'est l'infini, c'est la vie.»
Pour combattre cette doctrine, je suis obligé de reproduire la
réfutation précédente. L'économie politique sait bien que ses
arguments ne sont pas assez divertissants pour qu'on en puisse dire:
_Repetita placent_. Aussi, comme Basile, elle a arrangé le proverbe à
son usage, bien convaincue que dans sa bouche, _Repetita docent_.
Les avantages que les fonctionnaires trouvent à émarger, _c'est ce
qu'on voit_. Le bien qui en résulte pour leurs fournisseurs, _c'est
ce qu'on voit encore_. Cela crève les yeux du corps.
Mais le désavantage que les contribuables éprouvent à se libérer,
_c'est ce qu'on ne voit pas_, et le dommage qui en résulte pour leurs
fournisseurs, _c'est ce qu'on ne voit pas davantage_, bien que cela
dût sauter aux yeux de l'esprit.
Quand un fonctionnaire dépense à son profit _cent sous de plus_,
cela implique qu'un contribuable dépense à son profit _cent sous de
moins_. Mais la dépense du fonctionnaire _se voit_, parce qu'elle se
fait; tandis que celle du contribuable _ne se voit pas_, parce que,
hélas! on l'empêche de se faire.
Vous comparez la nation à une terre desséchée et l'impôt à une pluie
féconde. Soit. Mais vous devriez vous demander aussi où sont les
sources de cette pluie, et si ce n'est pas précisément l'impôt qui
pompe l'humidité du sol et le dessèche.
Vous devriez vous demander encore s'il est possible que le sol
reçoive autant de cette eau précieuse par la pluie qu'il en perd par
l'évaporation?
Ce qu'il y a de très-positif, c'est que, quand Jacques Bonhomme
compte cent sous au percepteur, il ne reçoit rien en retour. Quand,
ensuite, un fonctionnaire dépensant ces cent sous, les rend à Jacques
Bonhomme, c'est contre une valeur égale en blé ou en travail. Le
résultat définitif est pour Jacques Bonhomme une perte de cinq francs.