Pour nous faire comprendre les merveilles de son invention, M.

Proudhon la soumet à une épreuve décisive, celle de la _comptabilité_

commerciale.

Il compare deux systèmes.

Dans l'un, le travailleur emprunte gratis (nous venons de voir

comment), puis, en vertu de l'axiome, _tout travail laisse un

excédant_, il réalise 10 pour cent de profit.

Dans l'autre, le travailleur emprunte à 10 pour cent. L'axiome

économique ne reparaît pas, et il s'ensuit une perte.

Appliquant la comptabilité à ces hypothèses, M. Proudhon nous prouve,

par des chiffres, que le travailleur est beaucoup plus heureux dans

un cas que dans l'autre.

Je n'avais pas besoin de la _partie double_ pour en être convaincu.

Mais je fais observer à M. Proudhon que ses comptes décident la

question par la question. Je n'ai jamais mis en doute qu'il ne

fût très-agréable d'avoir, sans rien payer, l'usage de maisons,

bien meublées, de terres bien préparées, d'outils et de machines

bien puissantes. Il serait plus agréable encore que les alouettes

nous tombassent toutes rôties dans la bouche, et quand M. Proudhon

voudra, je le lui prouverai par _doit_ et _avoir_.--La question est

précisément de savoir si tous ces miracles sont possibles.

Je me suis donc permis de faire observer à M. Proudhon que je ne

contestais pas l'exactitude de sa comptabilité, mais bien la réalité

des données sur lesquelles elle repose.

Sa réponse est curieuse:

«Telle est l'essence de la comptabilité qu'elle ne dépend pas de la

certitude de ses données. _Elle ne souffre pas de données fausses._

Elle est par elle-même, et malgré la volonté du comptable, la

démonstration de la vérité ou de la fausseté de ses propres données:

C'est en vertu de cette propriété que les livres du négociant font

foi en justice.»

J'en demande pardon à M. Proudhon, mais je suis forcé de lui dire que

la justice ne se borne pas, comme la Cour des comptes, à examiner si

la tenue des livres est régulière et si les comptes se balancent.

Elle recherche de plus si l'on n'y a pas introduit des données

fausses.

Mais, vraiment, M. Proudhon a une imagination sans pareille pour

inventer des moyens commodes de s'enrichir, et, à sa place, je me

hâterais d'abandonner le _crédit gratuit_, comme un appareil suranné,

compliqué et contestable. Il est distancé, et de bien loin, par la

_comptabilité_, qui est par elle-même la démonstration de la vérité

de ses propres données.

Ayez deux sous dans la poche, c'est tout ce qu'il faut. Achetez

une feuille de papier. Écrivez dessus un compte simulé, le plus

californien que vous puissiez trouver dans votre cervelle. Supposez,

par exemple, que vous achetez à bon marché et à crédit un navire, que

vous le chargez de sable et de galets ramassés sur le rivage, que

vous expédiez le tout en Angleterre, qu'on vous donne en échange un

poids égal en or, argent, dentelles, pierres précieuses, cochenille,

vanille, parfums, etc.; que de retour en France les acheteurs se

disputent votre opulente cargaison. Mettez à tout cela des chiffres.

Dressez votre comptabilité en parties doubles. Ayez soin qu'elle soit

exacte,--et vous voilà à même de dire de Crésus ce que M. Rothschild

disait d'Aguado: «Il a laissé trente millions, je le croyais plus à

l'aise..»--Car votre comptabilité, si elle est conforme aux lois de

M. Juvigny, impliquera la _vérité de vos données_.

Il n'est encore parvenu à ma connaissance aucun moyen de s'enrichir

plus commode que celui-là; si ce n'est pourtant celui du fils d'Eole.

Je le recommande à M. Proudhon.

«Il s'avisa d'aller dans tous les carrefours, où il criait sans

cesse, d'une voix rauque: Peuples de Bétique, voulez-vous être

riches? Imaginez-vous que je le suis beaucoup et que vous l'êtes

beaucoup aussi. Mettez-vous tous les matins dans l'esprit que votre

fortune a doublé pendant la nuit. Levez-vous ensuite, et si vous avez

des créanciers, allez les payer avec ce que vous aurez imaginé, et

dites-leur d'imaginer à leur tour[48].»

[Note 48: CXLIIe lettre persane.]

Mais je laisse là M. Proudhon, et, en terminant cette polémique, je

m'adresse aux socialistes, et les adjure d'examiner impartialement,

non au point de vue des capitalistes, mais dans l'intérêt des

travailleurs, les questions suivantes:

La rémunération légitime d'un homme doit-elle être identique, soit

qu'il consacre à la production sa journée actuelle, soit qu'il y

consacre, en outre, des instruments, fruit d'un travail antérieur?

Personne n'osera le soutenir. Il y a là deux éléments de

rémunération, et qui peut s'en plaindre? Sera-ce l'acheteur du

produit? Mais qui n'aime mieux payer 3 fr. par jour à un menuisier

pourvu d'une scie, que 2 f. 50 c. au même menuisier, faisant des

planches avec ses dix doigts?

Ici les deux éléments de travail et de rémunération sont dans les

mêmes mains. Mais s'ils sont séparés et s'associent, n'est-il pas

juste, utile, inévitable que le produit se partage entre eux selon

certaines proportions?

Quand c'est le capitaliste qui fait l'entreprise à ses risques, la

rémunération du travail se fixe souvent et se nomme _salaire_. Quand

le travailleur entreprend et court les chances, c'est la rémunération

du capital qui se fixe, et elle se nomme _intérêt_[49].

[Note 49: Voir le chap. SALAIRES.--_Harmonies écon._, tome VI.

(_Note de l'éditeur._)]

On peut croire à des arrangements plus perfectionnés, à une

association de risques et de récompenses plus étroite. C'était

naguère la voie qu'explorait le socialisme. Cette fixité de l'un des

deux termes lui paraissait rétrograde. Je pourrais démontrer qu'elle

est un progrès; mais _non est hic locus_.

Voici une école--et elle se dit le socialisme tout entier,--qui va

bien plus loin. Elle affirme que toute récompense doit être déniée

à l'un des éléments de la production, au capital. Et cette école a

écrit sur son drapeau: _Crédit gratuit_ à la place de son ancienne

devise: _La propriété, c'est le vol!_

Socialistes, j'en appelle à votre bonne foi, n'est-ce pas un même

sens sous d'autres mots?

Il n'est pas possible de contester, en principe, la justice et

l'utilité d'une répartition entre le capital et le travail.

Reste à savoir quelle est la loi de cette répartition.

Et vous ne tarderez pas à la trouver dans cette formule: plus l'un

des deux éléments abonde relativement à l'autre, plus sa part

proportionnelle se réduit, et réciproquement.

Et s'il en est ainsi, la propagande du crédit gratuit est une

calamité pour la classe ouvrière.

Car, de même que les capitalistes se feraient tort à eux-mêmes si,

après avoir proclamé l'illégitimité du salaire, ils réduisaient les

travailleurs à mourir ou à s'expatrier; de même, les travailleurs se

suicident quand, après avoir proclamé l'illégitimité de l'intérêt,

ils forcent le capital à disparaître.

Si cette doctrine funeste se répand, si la voix du _suffrage

universel_ peut faire supposer qu'elle ne tardera pas à invoquer le

secours de la loi, c'est-à-dire de la force organisée, n'est-il pas

évident que le capital effrayé, menacé de perdre son droit à toute

récompense, sera contraint de fuir, de se cacher, de se dissiper?

Il y aura moins d'entreprises de tout genre pour un nombre de

travailleurs resté le même. Le résultat peut s'exprimer en deux mots:

_hausse de l'intérêt et baisse des salaires_.

Il y a des pessimistes qui affirment que c'est là ce que veulent les

socialistes: que l'ouvrier souffre; que l'ordre ne puisse renaître;

que le pays soit toujours sur le bord d'un abîme.--S'il existe des

êtres assez pervers pour former de tels voeux, que la société les

flétrisse et que Dieu les juge!

Quant à moi, je n'ai pas à me prononcer sur des intentions

auxquelles, d'ailleurs, je ne puis croire.

Mais je dis: La gratuité du crédit, c'est l'absurdité scientifique,

l'antagonisme des intérêts, la haine des classes, la barbarie.

La liberté du crédit, c'est l'harmonie sociale, c'est le droit, c'est

le respect de l'indépendance et de la dignité humaine, c'est la foi

dans le progrès et les destinées de la société.

FRÉDÉRIC BASTIAT.

CE QU'ON VOIT

ET

CE QU'ON NE VOIT PAS[50].

[Note 50: Ce pamphlet, publié en juillet 1850, est le dernier que

Bastiat ait écrit. Depuis plus d'un an, il était promis au public.

Voici comment son apparition fut retardée. L'auteur en perdit le

manuscrit lorsqu'il transporta son domicile de la rue de Choiseul

à la rue d'Alger. Après de longues et inutiles recherches, il se

décida à recommencer entièrement son oeuvre, et choisit pour base

principale de ses démonstrations des discours récemment prononcés à

l'Assemblée nationale. Cette tâche finie, il se reprocha d'avoir été

trop sérieux, jeta au feu le second manuscrit et écrivit celui que

nous réimprimons.

(_Note de l'éditeur._)]

Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution,

une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets.

De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste

simultanément avec sa cause, _on le voit_. Les autres ne se déroulent

que successivement, _on ne les voit pas_; heureux si on les _prévoit_.

Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence:

l'un s'en tient à l'effet _visible_; l'autre tient compte et de

l'effet qu'on _voit_ et de ceux qu'il faut _prévoir_.

Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que,

lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences

ultérieures sont funestes, et _vice versâ_.--D'où il suit que le

mauvais Économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un

grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand

bien à venir, au risque d'un petit mal actuel.

Du reste, il en est ainsi en hygiène, en morale. Souvent, plus le

premier fruit d'une habitude est doux, plus les autres sont amers.

Témoin: la débauche, la paresse, la prodigalité. Lors donc qu'un

homme, frappé de l'effet _qu'on voit_, n'a pas encore appris à

discerner ceux _qu'on ne voit pas_, il s'abandonne à des habitudes

funestes, non-seulement par penchant, mais par calcul.

Ceci explique l'évolution fatalement douloureuse de l'humanité.

L'ignorance entoure son berceau; donc elle se détermine dans ses

actes par leurs premières conséquences, les seules, à son origine,

qu'elle puisse voir. Ce n'est qu'à la longue qu'elle apprend à tenir

compte des autres[51]. Deux maîtres, bien divers, lui enseignent

cette leçon: l'Expérience et la Prévoyance. L'expérience régente

efficacement mais brutalement. Elle nous instruit de tous les effets

d'un acte en nous les faisant ressentir, et nous ne pouvons manquer

de finir par savoir que le feu brûle, à force de nous brûler. À ce

rude docteur, j'en voudrais, autant que possible, substituer un plus

doux: la Prévoyance. C'est pourquoi je rechercherai les conséquences

de quelques phénomènes économiques, opposant à celles _qu'on voit_,

celles _qu'on ne voit pas_.

[Note 51: V. le chap. XX du tome VI.

(_Note de l'éditeur._)]

I. La Vitre cassée.

Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques

Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau

de vitre? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous

aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente,

semblent s'être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné

cette consolation uniforme: «À quelque chose malheur est bon. De tels

accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que

deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres?»

Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu'il

est bon de surprendre _flagrante delicto_, dans ce cas très simple,

attendu que c'est exactement la même que celle qui, par malheur,

régit la plupart de nos institutions économiques.

À supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le

dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à

l'industrie vitrière, qu'il l'encourage dans la mesure de six francs

la susdite industrie; je l'accorde, je ne conteste en aucune façon,

on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera sa besogne, touchera

six francs, se frottera les mains et bénira dans son coeur l'enfant

terrible. _C'est ce qu'on voit._

Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le

fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela

fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour

l'industrie en général; je suis obligé de m'écrier: halte-là! Votre

théorie s'arrête à _ce qu'on voit_, elle ne tient pas compte de _ce

qu'on ne voit pas_.

_On ne voit pas_ que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à

une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. _On ne voit

pas_ que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé,

par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa

bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi

quelconque qu'il ne fera pas.

Faisons donc le compte de l'industrie _en général_.

La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la

mesure de six francs; _c'est ce qu'on voit_.

Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou toute

autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs; _c'est ce

qu'on ne voit pas_.

Et si l'on prenait en considération _ce qu'on ne voit pas_, parce que

c'est un fait négatif, aussi bien que _ce que l'on voit_, parce que

c'est un fait positif, on comprendrait qu'il n'y a aucun intérêt pour

l'industrie _en général_, ou pour l'ensemble du _travail national_, à

ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas.

Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.

Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il dépense six

francs, et a, ni plus ni moins que devant, la jouissance d'une vitre.

Dans la seconde, celle où l'accident ne fût pas arrivé, il aurait

dépensé six francs en chaussure et aurait eu tout à la fois la

jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre.

Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société, il faut

conclure de là que, considérée dans son ensemble et toute balance

faite de ses travaux et de ses jouissances, elle a perdu la valeur de

la vitre cassée.

Par où, en généralisant, nous arrivons à cette conclusion inattendue:

«la société perd la valeur des objets inutilement détruits,»--et

à cet aphorisme qui fera dresser les cheveux sur la tête des

protectionistes: «Casser, briser, dissiper, ce n'est pas encourager

le travail national,» ou plus brièvement: «destruction n'est pas

profit.»

Que direz-vous, _Moniteur industriel_, que direz-vous, adeptes de ce

bon M. de Saint-Chamans, qui a calculé avec tant de précision ce que

l'industrie gagnerait à l'incendie de Paris, à raison des maisons

qu'il faudrait reconstruire?

Je suis fâché de déranger ses ingénieux calculs, d'autant qu'il en a

fait passer l'esprit dans notre législation. Mais je le prie de les

recommencer, en faisant entrer en ligne de compte ce qu'_on ne voit

pas_ à côté de ce qu'_on voit_.

Il faut que le lecteur s'attache à bien constater qu'il n'y a pas

seulement deux personnages, mais trois dans le petit drame que

j'ai soumis à son attention. L'un, Jacques Bonhomme, représente le

Consommateur, réduit par la destruction à une jouissance au lieu de

deux. L'autre, sous la figure du Vitrier, nous montre le Producteur

dont l'accident encourage l'industrie. Le troisième est le Cordonnier

(ou tout autre industriel) dont le travail est découragé d'autant par

la même cause. C'est ce troisième personnage qu'on tient toujours

dans l'ombre et qui, personnifiant _ce qu'on ne voit pas_, est un

élément nécessaire du problème. C'est lui qui nous fait comprendre

combien il est absurde de voir un profit dans une destruction. C'est

lui qui bientôt nous enseignera qu'il n'est pas moins absurde de voir

un profit dans une restriction, laquelle n'est après tout qu'une

destruction partielle.--Aussi, allez au fond de tous les arguments

qu'on fait valoir en sa faveur, vous n'y trouverez que la paraphrase

de ce dicton vulgaire: «_Que deviendraient les vitriers, si l'on ne

cassait jamais de vitres_[52]?»

[Note 52: V., au tome IV, le chap. XX de la 1re série des

_Sophismes_, p. 100 et suiv.

(_Note de l'éditeur._)]

II. Le licenciement.

Il en est d'un peuple comme d'un homme. Quand il veut se donner une

satisfaction, c'est à lui de voir si elle vaut ce qu'elle coûte.

Pour une nation, la Sécurité est le plus grand des biens. Si, pour

l'acquérir, il faut mettre sur pied cent mille hommes et dépenser

cent millions, je n'ai rien à dire. C'est une jouissance achetée au

prix d'un sacrifice.

Qu'on ne se méprenne donc pas sur la portée de ma thèse.

Un représentant propose de licencier cent mille hommes pour soulager

les contribuables de cent millions.

Si l'on se borne à lui répondre: «Ces cent mille hommes et ces

cent millions sont indispensables à la sécurité nationale: c'est un

sacrifice; mais, sans ce sacrifice, la France serait déchirée par

les factions ou envahie par l'étranger.»--Je n'ai rien à opposer

ici à cet argument, qui peut être vrai ou faux en fait, mais qui ne

renferme pas théoriquement d'hérésie économique. L'hérésie commence

quand on veut représenter le sacrifice lui-même comme un avantage,

parce qu'il profite à quelqu'un.

Or, je suis bien trompé, ou l'auteur de la proposition ne sera pas

plus tôt descendu de la tribune qu'un orateur s'y précipitera pour

dire:

«Licencier cent mille hommes! y pensez-vous? Que vont-ils devenir?

de quoi vivront-ils? sera-ce de travail? mais ne savez-vous pas que

le travail manque partout? que toutes les carrières sont encombrées?

Voulez-vous les jeter sur la place pour y augmenter la concurrence et

peser sur le taux des salaires? Au moment où il est si difficile de

gagner sa pauvre vie, n'est-il pas heureux que l'État donne du pain

à cent mille individus? Considérez, de plus, que l'armée consomme

du vin, des vêtements, des armes, qu'elle répand ainsi l'activité

dans les fabriques, dans les villes de garnison, et qu'elle est,

en définitive, la Providence de ses innombrables fournisseurs.

Ne frémissez-vous pas à l'idée d'anéantir cet immense mouvement

industriel?»

Ce discours, on le voit, conclut au maintien des cent mille

soldats, abstraction faite des nécessités du service, et par des

considérations économiques. Ce sont ces considérations seules que

j'ai à réfuter.

Cent mille hommes, coûtant aux contribuables cent millions, vivent

et font vivre leurs fournisseurs autant que cent millions peuvent

s'étendre: _c'est ce qu'on voit_.

Mais cent millions, sortis de la poche des contribuables, cessent de

faire vivre ces contribuables et leurs fournisseurs, autant que cent

millions peuvent s'étendre: _c'est ce qu'on ne voit pas_. Calculez,

chiffrez, et dites-moi où est le profit pour la masse?

Quant à moi, je vous dirai où est la _perte_, et, pour simplifier, au

lieu de parler de cent mille hommes et de cent millions, raisonnons

sur un homme et mille francs.

Nous voici dans le village de A. Les recruteurs font la tournée et

y enlèvent un homme. Les percepteurs font leur tournée aussi et y

enlèvent mille francs. L'homme et la somme sont transportés à Metz,

l'une destinée à faire vivre l'autre, pendant un an, sans rien

faire. Si vous ne regardez que Metz, oh! vous avez cent fois raison,

la mesure est très avantageuse; mais si vos yeux se portent sur le

village de A, vous jugerez autrement, car, à moins d'être aveugle,

vous verrez que ce village a perdu un travailleur et les mille francs

qui rémunéraient son travail, et l'activité que, par la dépense de

ces mille francs, il répandait autour de lui.

Au premier coup d'oeil, il semble qu'il y ait compensation. Le

phénomène qui se passait au village se passe à Metz, et voilà

tout. Mais voici où est la perte. Au village, un homme bêchait et

labourait: c'était un travailleur; à Metz, il fait des tête droite

et des tête gauche: c'est un soldat. L'argent et la circulation sont

les mêmes dans les deux cas; mais, dans l'un, il y avait trois cents

journées de travail productif; dans l'autre, il y a trois cents

journées de travail improductif, toujours dans la supposition qu'une

partie de l'armée n'est pas indispensable à la sécurité publique.

Maintenant, vienne le licenciement. Vous me signalez un surcroît

de cent mille travailleurs, la concurrence stimulée et la pression

qu'elle exerce sur le taux des salaires. C'est ce que vous voyez.

Mais voici ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyez pas que renvoyer

cent mille soldats, ce n'est pas anéantir cent millions, c'est les

remettre aux contribuables. Vous ne voyez pas que jeter ainsi cent

mille travailleurs sur le marché, c'est y jeter, du même coup, les

cent millions destinés à payer leur travail; que, par conséquent,

la même mesure qui augmente l'_offre_ des bras en augmente aussi la

_demande_; d'où il suit que votre baisse des salaires est illusoire.

Vous ne voyez pas qu'avant, comme après le licenciement, il y a dans

le pays cent millions correspondant à cent mille hommes; que toute la

différence consiste en ceci: avant, le pays livre les cent millions

aux cent mille hommes pour ne rien faire; après, il les leur livre

pour travailler. Vous ne voyez pas, enfin, que lorsqu'un contribuable

donne son argent, soit à un soldat en échange de rien, soit à un

travailleur en échange de quelque chose, toutes les conséquences

ultérieures de la circulation de cet argent sont les mêmes dans les

deux cas; seulement, dans le second cas, le contribuable reçoit

quelque chose, dans le premier, il ne reçoit rien.--Résultat: une

perte sèche pour la nation.

Le sophisme que je combats ici ne résiste pas à l'épreuve de la

progression, qui est la pierre de touche des principes. Si, tout

compensé, tous intérêts examinés, il y a _profit national_ à

augmenter l'armée, pourquoi ne pas enrôler sous les drapeaux toute la

population virile du pays?

III. L'Impôt.

Ne vous est-il jamais arrivé d'entendre dire:

«L'impôt, c'est le meilleur placement; c'est une rosée fécondante?

Voyez combien de familles il fait vivre, et suivez, par la pensée,

ses ricochets sur l'industrie: c'est l'infini, c'est la vie.»

Pour combattre cette doctrine, je suis obligé de reproduire la

réfutation précédente. L'économie politique sait bien que ses

arguments ne sont pas assez divertissants pour qu'on en puisse dire:

_Repetita placent_. Aussi, comme Basile, elle a arrangé le proverbe à

son usage, bien convaincue que dans sa bouche, _Repetita docent_.

Les avantages que les fonctionnaires trouvent à émarger, _c'est ce

qu'on voit_. Le bien qui en résulte pour leurs fournisseurs, _c'est

ce qu'on voit encore_. Cela crève les yeux du corps.

Mais le désavantage que les contribuables éprouvent à se libérer,

_c'est ce qu'on ne voit pas_, et le dommage qui en résulte pour leurs

fournisseurs, _c'est ce qu'on ne voit pas davantage_, bien que cela

dût sauter aux yeux de l'esprit.

Quand un fonctionnaire dépense à son profit _cent sous de plus_,

cela implique qu'un contribuable dépense à son profit _cent sous de

moins_. Mais la dépense du fonctionnaire _se voit_, parce qu'elle se

fait; tandis que celle du contribuable _ne se voit pas_, parce que,

hélas! on l'empêche de se faire.

Vous comparez la nation à une terre desséchée et l'impôt à une pluie

féconde. Soit. Mais vous devriez vous demander aussi où sont les

sources de cette pluie, et si ce n'est pas précisément l'impôt qui

pompe l'humidité du sol et le dessèche.

Vous devriez vous demander encore s'il est possible que le sol

reçoive autant de cette eau précieuse par la pluie qu'il en perd par

l'évaporation?

Ce qu'il y a de très-positif, c'est que, quand Jacques Bonhomme

compte cent sous au percepteur, il ne reçoit rien en retour. Quand,

ensuite, un fonctionnaire dépensant ces cent sous, les rend à Jacques

Bonhomme, c'est contre une valeur égale en blé ou en travail. Le

résultat définitif est pour Jacques Bonhomme une perte de cinq francs.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 25 / 42 段