Et Hellen les ayant assemblés leur dit: Examinez attentivement ma

conduite et celle de tous ceux qui, comme moi, ont réussi à se créer

des ressources; vous resterez convaincus que, non-seulement elle ne

vous fait aucun tort, mais qu'elle vous est utile, alors même que

nous aurions assez mauvais coeur pour ne pas le vouloir. Quand nous

chassons ou péchons, nous attaquons une classe d'animaux que vous

ne pouvez atteindre, de telle sorte que nous vous avons délivré de

notre rivalité. Il est vrai que, quand vous venez nous emprunter

nos instruments, nous nous réservons une part dans le produit de

votre travail. Mais d'abord cela est juste, car il faut bien que le

nôtre ait aussi sa récompense. Ensuite, cela est nécessaire, car

si vous décidez que désormais on prêtera les armes et les filets

pour rien, qui fera des armes et des filets? Enfin, et c'est ici

ce qui vous intéresse surtout, malgré la rémunération convenue,

l'emprunt, quand vous le faites, vous est toujours profitable, sans

quoi vous ne le feriez pas. Il peut améliorer votre condition, il ne

peut jamais l'empirer; car, considérez que la part que vous cédez

n'est qu'une portion de l'excédant que vous obtenez du fait de

notre capital. Ainsi, après cette part payée, il vous reste _plus_,

grâce à l'emprunt, que si vous ne l'aviez pas fait, et cet excédant

vous facilite les moyens de faire vous-mêmes des provisions et des

instruments, c'est-à-dire du capital. D'où il suit que les conditions

du prêt deviennent tous les jours plus avantageuses aux emprunteurs,

et que vos fils seront, à cet égard, mieux partagés que vous.

Ces hommes primitifs se mirent à réfléchir sur ce discours, et ils le

trouvèrent sensé.

Depuis, les relations sociales se sont bien compliquées. Le capital a

pris mille formes diverses: les transactions ont été facilitées par

l'introduction de la monnaie, des promesses écrites, etc., etc.; mais

à travers toutes ces complications, il est deux faits qui sont restés

et resteront éternellement vrais, savoir:

1º Chaque fois qu'un _travail antérieur_ et un _travail actuel_

s'associent dans l'oeuvre de la production, le produit se partage

entre eux, selon certaines proportions.

2º Plus le capital est abondant, plus sa part proportionnelle dans le

produit est réduite. Et comme les capitaux, en augmentant, augmentent

la facilité d'en créer d'autres, il s'ensuit que la condition de

l'emprunteur s'améliore sans cesse.

J'entends qu'on me dit: Qu'avons-nous à faire de vos démonstrations?

Qui vous conteste l'utilité du capital?

Aussi, ce sur quoi j'appelle la réflexion du lecteur, ce n'est pas

sur l'utilité absolue et non contestée du capital, ni même sur

son utilité relativement à celui qui le possède, mais bien sur

_l'utilité dont il est à ceux qui ne le possèdent pas_. C'est là

qu'est la science économique, c'est là que se montre l'harmonie des

intérêts.

Si la science est impassible, le savant porte dans sa poitrine un

coeur d'homme; toutes ses sympathies sont pour les déshérités de la

fortune, pour ceux de ses frères qui succombent sous le triple joug

des nécessités physiques, intellectuelles et morales non satisfaites.

Ce n'est pas au point de vue de ceux qui regorgent de richesses que

la science des richesses offre de l'intérêt. Ce que nous désirons,

c'est l'approximation constante de tous les hommes vers un niveau

qui s'élève toujours. La question est de savoir si cette évolution

humanitaire s'accomplit par la liberté ou par la contrainte. Si donc

je n'apercevais pas distinctement comment le capital profite à ceux

même qui ne le possèdent pas, comment, sous un régime libre, il

s'accroît, s'universalise et se nivelle sans cesse; si j'avais le

malheur de ne voir dans le capital que l'avantage des capitalistes,

et de ne saisir ainsi qu'un côté, et, assurément, le côté le plus

étroit et le moins consolant de la science économique, je me ferais

Socialiste; car, de manière ou d'autre, il faut que l'inégalité

s'efface progressivement, et si la liberté ne renfermait pas cette

solution, comme les socialistes je la demanderais à la loi, à

l'État, à la contrainte, à l'art, à l'utopie. Mais c'est ma joie de

reconnaître que les arrangements artificiels sont superflus là où

la liberté suffit, que la pensée de Dieu est supérieure à celle du

législateur, que la vraie science consiste à comprendre l'oeuvre

divine, non à en imaginer une autre à la place; car c'est bien Dieu

qui a créé les merveilles du monde social comme celles du monde

matériel, et sans doute il n'a pas moins souri à un de ces ouvrages

qu'à l'autre: _Et vidit Deus quod esset bonum_. Il ne s'agit donc pas

de changer les lois naturelles, mais de les connaître pour nous y

conformer.

Le capital est comme la lumière.

Dans un hospice, il y avait des aveugles et des clairvoyants. Ceux-là

étaient sans doute plus malheureux, mais leur malheur ne provenait

pas de ce que d'autres avaient la faculté de voir. Bien au contraire,

dans les arrangements journaliers, ceux qui voyaient rendaient à ceux

qui ne voyaient pas des services que ceux-ci n'auraient jamais pu se

rendre à eux-mêmes, et que l'habitude les empêchait d'assez apprécier.

Or, la haine, la jalousie, la défiance vinrent à éclater entre les

deux classes. Les clairvoyants disaient: Gardons-nous de déchirer

le voile qui couvre les yeux de nos frères. Si la vue leur était

rendue, ils se livreraient aux mêmes travaux que nous; ils nous

feraient concurrence, ils paieraient moins cher nos services, et que

deviendrions-nous?

De leur côté, les aveugles s'écriaient: Le plus grand des biens,

c'est l'égalité; et, si comme nos frères, nous ne pouvons voir, il

faut que, comme nous, ils perdent la vue.

Mais un homme, qui avait étudié la nature et les effets des

transactions qui s'accomplissaient dans cet hospice, leur dit:

La passion vous égare. Vous qui voyez, vous souffrez de la cécité de

vos frères, et la communauté atteindrait à une somme de jouissances

matérielles et morales bien supérieure, bien moins chèrement

achetée, si le don de voir avait été fait à tous. Vous qui ne voyez

pas, rendez grâces au Ciel de ce que d'autres voient. Ils peuvent

exécuter, et vous aider à exécuter une multitude de choses dont vous

profitez et dont vous seriez éternellement privés.

La comparaison cependant pèche par un point essentiel. La solidarité

entre les aveugles et les clairvoyants est loin d'être aussi intime

que celle qui lie les prolétaires aux capitalistes; car si ceux qui

voient rendent des services à ceux qui ne voient pas, ces services

ne vont pas jusqu'à leur rendre la vue, et l'égalité est à jamais

impossible. Mais les capitaux de ceux qui possèdent, outre qu'ils

sont actuellement utiles à ceux qui ne possèdent pas, facilitent à

ces derniers les moyens d'en acquérir.

Il serait donc plus juste de comparer le capital au langage. Quelle

folie ne serait-ce pas aux enfants[47] de jalouser, dans les

adultes, la faculté de parler, et de voir là un principe d'inégalité

irrémédiable; puisque c'est précisément parce que les adultes parlent

aujourd'hui que les enfants parleront demain!

[Note 47: Enfant, _in fans_, non parlant.]

Supprimez la parole chez les adultes, et vous aurez l'égalité dans

l'abrutissement. Laissez la parole libre, et vous ouvrez des chances

à l'égalité dans le progrès intellectuel.

De même, supprimez le capital (et ce serait certes le supprimer

que d'en supprimer la récompense), et vous aurez l'égalité dans la

misère. Laissez le capital libre, et vous aurez la plus grande somme

possible de chances d'égalité dans le bien-être.

Voilà l'idée que je me suis efforcé de faire sortir de cette

polémique. M. Proudhon me le reproche. Si j'ai un regret, c'est de

n'avoir pas donné à cette idée assez de place. J'en ai été empêché

par la nécessité de répondre aux arguments de mon adversaire qui me

reproche maintenant de n'y avoir rien répondu. C'est ce qui nous

reste à voir.

La première objection qui m'a été adressée (elle est de M. Chevé)

consiste à dire que je confonds la _propriété_ avec l'_usage_. Celui

qui prête, disait-il, ne cède que l'_usage_ d'une propriété et ne

peut recevoir, en retour, une _propriété définitive_.

J'ai répondu que l'échange est légitime quand il se fait librement et

volontairement entre deux _valeurs_ égales, que l'une de ces valeurs

fût attachée ou non à un objet matériel. Or, l'usage d'une propriété

utile a une _valeur_. Si je prête, pour un an, le champ que j'ai

clos, défriché, desséché; j'ai droit à une rémunération susceptible

d'être _évaluée_. Pourvu qu'elle soit évaluée librement, encore qu'on

me la paie en objets matériels, comme du froment et de la monnaie,

qu'avez-vous à dire? Voulez-vous donc prohiber les trois quarts

des transactions que les hommes font volontairement entre eux et

probablement parce que cela leur convient? Vous nous parlez toujours

de nous affranchir, et ne nous présentez jamais que de nouvelles

entraves.

Ici, M. Proudhon intervenant, a abandonné la théorie de M. Chevé

et m'a opposé l'_antinomie_. L'intérêt est à la fois légitime et

illégitime, a-t-il dit. Il implique une contradiction, comme la

propriété, comme la liberté, comme tout; car _la contradiction est

l'essence même des phénomènes_. J'ai répondu que, sur ce principe,

ni lui, ni moi, ni aucun homme, ne pouvait jamais avoir ni tort

ni raison, sur ce sujet; qu'adopter ce point de départ, c'était

s'interdire d'arriver jamais à aucune solution, puisque c'était

proclamer d'avance que toute proposition est à la fois vraie

et fausse. Une telle théorie ne discrédite pas seulement tout

raisonnement, mais elle récuse jusqu'à la faculté de raisonner.

Quel est, dans une discussion, le signe auquel on peut reconnaître

qu'un des deux adversaires a tort? C'est d'être forcé d'avouer que

ses propres arguments se contredisent. Or, c'est justement quand M.

Proudhon en est réduit là qu'il triomphe. Je me contredis, donc je

suis dans le vrai, car la contradiction est l'essence des phénomènes.

Certes, je pouvais refuser le combat, si M. Proudhon eût insisté à

m'imposer pour arme une telle logique.

J'ai été plus loin, cependant, et je me suis donné la peine de

rechercher comment M. Proudhon avait succombé à la théorie des

contradictions. Je l'attribue à ce qu'il conclut de la perfectibilité

à la perfection absolue. Or, il est très-vrai que la perfection

absolue est pour nous contradictoire et incompréhensible; et c'est

pourquoi nous croyons en Dieu, mais nous ne pouvons l'expliquer.

Nous ne pouvons rien concevoir sans limites, et toute limite est une

imperfection. Oui, l'intérêt atteste une imperfection sociale. Il

en est de même du travail. Nos membres, nos organes, nos yeux, nos

oreilles, notre cerveau, nos nerfs attestent de même une imperfection

humaine. L'être parfait n'est pas emprisonné dans de tels appareils.

Mais il n'y a pas de raisonnement plus vicieux que celui qui

consisterait à dire: Puisque l'intérêt atteste une imperfection

sociale, pour réaliser la perfection sociale; supprimons l'intérêt.

C'est justement supprimer le remède au mal. Autant vaudrait dire,

puisque nos nerfs, nos organes, notre cerveau attestent une limite,

et par suite, une imperfection humaine, supprimons toutes ces choses,

et l'homme sera parfait.

Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que je sache, n'a pas

répliqué.

Il n'a pas répliqué, mais il a invoqué la théorie des _compensations_.

Nous ne demandons pas, dit-il, qu'on prête pour rien, mais qu'il n'y

ait plus occasion de prêter. Ce à quoi nous aspirons, ce n'est pas

précisément l'abolition, mais la compensation des intérêts. Nous

voulons arriver à ce que, dans tout échange, la mise en capital et

travail soit la même de toutes parts.

Chimère et despotisme, ai-je répondu. Vous ne ferez jamais qu'un

facteur de M. Bidault fasse entrer dans ses services du _travail

accumulé_ et du _travail actuel_ en mêmes proportions que le

fabricant de bas. Pourvu que les _valeurs_ échangées soient égales,

que vous importe le reste? Vous voulez la compensation? mais vous

l'avez sous le régime de l'échange libre. _Évaluer_, c'est comparer

du travail actuel à du travail actuel, du travail antérieur, à du

travail antérieur, ou bien enfin, du travail _actuel à du travail

antérieur_. De quel droit voulez-vous supprimer cette dernière nature

d'évaluation; et en quoi les hommes seront-ils plus heureux quand ils

seront moins libres?

Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que je sache, n'a rien

répliqué.

Il n'a rien répliqué, mais se fendant à fond contre le capitaliste,

il lui a porté cette botte terrible et bien connue: Le capitaliste

n'a pas droit à une rémunération, parce qu'_il ne se prive pas_.

Il ne se prive pas de la chose qu'il cède, puisqu'il ne pourrait

l'utiliser _personnellement_.

J'ai répondu que c'était là une misérable équivoque, qui incrimine

la vente aussi bien que le prêt. Si l'homme n'était pas un être

sociable, il serait obligé de produire directement tous les objets

nécessaires à la satisfaction de ses besoins. Mais il est sociable:

il échange. De là la division du travail, et la séparation des

occupations. C'est pourquoi chacun ne fait qu'une chose, et en

fait beaucoup plus qu'il n'en peut personnellement consommer. Cet

excédant, il le troque contre d'autres choses qu'il ne fait pas,

et qui lui sont indispensables. Il travaille pour les autres et

les autres travaillent pour lui. Sans doute, celui qui a fait deux

maisons et n'en habite qu'une _ne se prive pas_ personnellement, en

louant l'autre. Il ne s'en priverait pas davantage en la vendant; et

si, par ce motif, le prix de location est un vol, il en est de même

du prix de vente. Le chapelier, qui a cent chapeaux dans sa boutique,

quand il en vend un, _ne se prive pas personnellement_, dans ce sens

qu'il ne se réduit pas à aller tête nue. L'éditeur des livres de M.

Proudhon, qui en a mille exemplaires dans ses magasins, _ne se prive

pas personnellement_, à mesure de ses ventes, car un seul exemplaire

suffirait à son instruction; l'avocat et le médecin qui donnent

des conseils, _ne se privent pas_. Ainsi votre objection attaque

non-seulement l'intérêt, mais le principe même des transactions et de

la société. C'est certainement une chose déplorable d'en être réduit,

au dix-neuvième siècle, à réfuter sérieusement de telles équivoques,

de telles puérilités. Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que

je sache, n'a rien répliqué.

Il n'a rien répliqué; mais il s'est mis à invoquer ce qu'on pourrait

appeler la doctrine des métamorphoses:

L'intérêt était légitime autrefois, du temps où la violence entachait

toutes les transactions. Il est illégitime aujourd'hui sous le régime

du droit. Combien n'y a-t-il pas d'institutions qui ont été bonnes,

justes, utiles à l'humanité, et seraient maintenant abusives? Tels

sont l'esclavage, la torture, la polygamie, le combat judiciaire,

etc. _Le progrès, la grande loi de l'humanité, n'est pas autre chose

que cette transformation du bien en mal et du mal en bien._

J'ai répondu que c'était là un _fatalisme_ aussi pernicieux en morale

que l'_antinomie_ est funeste en logique. Quoi! selon le caprice des

circonstances, ce qui était respectable devient odieux, et ce qui

était inique devient juste! Je repousse de toutes mes forces cette

indifférence au bien et au mal. Les actes sont bons ou mauvais,

moraux ou immoraux, légitimes ou illégitimes par eux-mêmes, par les

mobiles qui les déterminent, par les conséquences qu'ils entraînent,

et non par des considérations de temps et de lieux. Jamais je ne

conviendrai que l'esclavage ait été autrefois légitime et bon; qu'il

a été utile que des hommes en réduisissent d'autres en servitude.

Jamais je ne conviendrai que soumettre un accusé à d'inexprimables

tourments, ait été un moyen légitime et bon de lui faire dire la

vérité. Que l'humanité n'ait pu échapper à ces horreurs, soit. La

perfectibilité étant son essence, le mal doit se trouver à ses

commencements; mais il n'en est pas moins le mal, et au lieu de

seconder la civilisation, il la retarde.

La rémunération volontairement attribuée au travail antérieur, la

récompense librement accordée à un sacrifice de temps, en un mot,

l'intérêt est-il une atrocité comme l'esclavage, une absurdité comme

la torture? Il ne suffit pas de l'affirmer, il faut le prouver. De ce

qu'il y avait dans l'antiquité des abus qui ont cessé, il ne s'ensuit

pas que tous les usages de ces époques étaient des abus et doivent

cesser.

Voilà ce que j'ai répondu à M. Proudhon, qui n'a pas insisté.

Il n'a pas insisté; mais il a fait une nouvelle et non moins étrange

fugue dans l'histoire.

L'intérêt, a-t-il dit, est né du _contrat de pacotille_. Quand, pour

une expédition maritime, un homme donnait Navire et Marchandises, et

un autre Talent et Travail, le profit se partageait entre eux dans

des proportions convenues.

Rien de plus naturel et de plus juste, ai-je répondu, qu'un tel

partage. Seulement, il n'est pas nécessairement attaché aux

opérations qui se font par mer. Il embrasse la totalité des

transactions humaines. Vous faites ici une exception de ce qui est

la règle universelle; et par là vous sapez l'intérêt, parce que

l'exception est toujours prévenue d'être illégitime, tandis que rien

ne prouve mieux la légitimité d'une règle que son universalité. Le

jour où un sauvage a prêté ses armes sous condition d'avoir une part

dans le gibier, le jour où un pasteur a prêté son troupeau à la

condition d'avoir une part dans le croît; ce jour-là, et il remonte

sans doute à l'origine des sociétés, le principe de l'intérêt est

né; car l'intérêt n'est que cet arrangement fait entre le travail

antérieur et le travail actuel, qu'il s'agisse d'exploiter la terre,

la mer ou l'air. Depuis, et quand l'expérience a permis ce progrès,

la part du capital, d'aléatoire qu'elle était, est devenue fixe,

comme le métayage s'est transformé en fermage; l'intérêt s'est

régularisé sans changer de nature.

Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon n'a pas répliqué.

Il n'a pas répliqué; mais il s'est jeté, contré son habitude, dans

l'argument _sentimentaliste_. Il fallait qu'il fût bien à bout de

ressources pour recourir à celle-là.

Donc, il m'a proposé des cas extrêmes, où un homme ne pourrait, sans

faire horreur, exiger du prêt une rémunération. Par exemple, un riche

propriétaire habitant la côte, qui recueillerait un naufragé et lui

prêterait des vêtements, pourrait-il pousser ses exigences jusqu'à

l'extrême limite?

J'ai répondu à M. Proudhon.... ou plutôt M. Proudhon s'était répondu

à lui-même par un autre exemple, d'où il résulte que dans certains

cas extrêmes, la rémunération de la vente, ou même celle du travail,

serait tout aussi abominable que celle du prêt. Il en serait ainsi

de l'homme qui, pour tendre la main à son frère près d'être englouti

dans les flots, exigerait le plus grand prix qu'on puisse obtenir

dans ces circonstances.

Ainsi cet argument de M. Proudhon n'attaque pas seulement l'intérêt,

mais toute rémunération: moyen certain d'établir la _gratuité_

universelle.

De plus, il ouvre la porte à toutes ces théories sentimentalistes

(que M. Proudhon combat avec tant de force et de raison) qui veulent

à toute force faire reposer les affaires de ce monde sur le principe

de l'abnégation.

Enfin, comme le Protée de la Fable, dont on disait: «Pour le vaincre,

il faut l'épuiser,» M. Proudhon, chassé de la _contradiction_ à la

_compensation_, de la compensation à la _privation_, de la privation

à la _transformation_, de la transformation à l'_abnégation_, a

quitté tout à coup la controverse et est venu à l'_exécution_.

Le moyen d'exécution qu'il proposé pour réaliser la gratuité

du crédit, c'est le _papier-monnaie_.--Je ne l'ai pas nommé,

dit-il.--C'est vrai. Mais qu'est-ce donc qu'une banque nationale

prêtant à qui en désire, et gratuitement, de prétendus _capitaux_

sous forme de billets?

Évidemment nous retrouvons ici cette erreur funeste et si invétérée

qui fait confondre l'instrument de l'échange avec les objets

échangés, erreur dont M. Proudhon, dans ses précédentes lettres,

laissait apercevoir le germe, quand il disait: Ce ne sont pas les

choses qui font la richesse, mais la circulation.--Et encore, quand

il calculait que l'intérêt en France était à 160 pour 100, parce

qu'il comparait toutes les rentes payées au capital en numéraire.

J'avais posé à M. Proudhon ce dilemme: ou votre Banque nationale

prêtera indistinctement des billets à tous ceux qui se présenteront;

et en ce cas, la circulation en sera tellement saturée, qu'ils seront

dépréciés,--ou bien elle ne les livrera qu'avec discernement; et

alors votre but n'est pas atteint.

Il est clair, en effet, que si chacun peut aller se pourvoir gratis

de monnaie fictive à la Banque, et si cette monnaie est reçue à sa

valeur normale, les émissions n'auront pas de limite et s'élèveront

à plus de cinquante milliards, dès la première année. L'effet

sera le même que si l'or et l'argent devenaient aussi communs que

la boue.--L'illusion qui consiste à croire que la richesse se

multiplie, ou même que la circulation s'active à mesure qu'on accroît

l'instrument de l'échange, ne devrait pas entrer dans la tête d'un

publiciste qui, de nos jours, discute des questions économiques.

Nous savons tous, par notre propre expérience, que le numéraire, non

plus que les billets de banque, ne portant pas intérêt, chacun n'en

garde dans son coffre ou son portefeuille que le moins possible; et

par conséquent la quantité que le public en demande est limitée. On

ne peut l'accroître sans la déprécier, et tout ce qui résulte de cet

accroissement, c'est que, pour chaque échange, il faut deux écus ou

deux billets au lieu d'un.

Ce qui se passe à la Banque de France est une leçon qui ne peut

être perdue. Elle a émis depuis deux ans beaucoup de billets.

Mais le nombre des transactions ne s'en est pas accru. Il dépend

d'autres causes, et ces causes ont agi dans le sens d'une diminution

d'affaires. Aussi, qu'est-il arrivé? C'est qu'à mesure que la Banque

émettait des billets, le numéraire affluait dans ses caves, de telle

sorte qu'un instrument d'échange s'est substitué à un autre. Voilà

tout.

Je vais plus loin, il se peut que les transactions augmentent sans

que l'instrument des échanges s'accroisse. Il se fait plus d'affaires

en Angleterre qu'en France, et cependant la somme réunie des billets

et des espèces y est moindre. Pourquoi? Parce que les Anglais, par

l'intermédiaire des banquiers, font beaucoup de compensations, de

virements de parties.

Dans les idées de M. Proudhon, sa banque a pour objet de réduire

les payements à des virements de parties. C'est précisément ce que

font les écus, d'une manière, à la vérité, assez dispendieuse. Les

billets de banque sont un appareil qui arrive au même résultat à

moins de frais; et le _Clearing-House_ des Anglais est moins coûteux

encore. Mais de quelque manière qu'on s'y prenne pour compenser

les payements, qu'ont de commun ces procédés divers, plus ou moins

perfectionnés, avec le principe de l'intérêt? Y en a-t-il un seul qui

fasse que le travail antérieur ne doive pas être rémunéré et que le

temps n'ait pas son prix?

Gorger la circulation de billets n'est donc le moyen ni d'accroître

la richesse, ni de détruire la rente. De plus, livrer des billets à

tout venant, c'est mettre la banque en faillite avant six mois.

Aussi M. Proudhon fuit le premier membre de mon dilemme et se réfugie

dans le second.

«Que la Banque fasse son métier avec prudence et sévérité dit-il,

comme elle a fait jusqu'à présent: Cela ne me regarde pas.»

Cela ne vous regarde pas! Quoi! vous imaginez une banque nouvelle

qui doit réaliser le crédit gratuit pour tout le monde, et quand je

vous demande si elle prêtera à tout le monde, vous me répondez, pour

échapper à la conclusion dont je vous menace, cela ne me regarde pas!

Mais tout en disant que cela ne vous regarde pas, vous ajoutez «que

la nouvelle banque fera son métier avec prudence et sévérité.» Cela

ne signifie rien, ou cela veut dire qu'elle prêtera à ceux qui

peuvent répondre du remboursement.

Mais alors que devient l'Égalité qui est votre idole? et ne

voyez-vous pas qu'au lieu de rendre les hommes égaux devant le

crédit, vous constituez une inégalité plus choquante que celle que

vous prétendez détruire?

En effet, dans votre système, les riches emprunteront gratis, et les

pauvres ne pourront emprunter à aucun prix.

Quand un riche se présentera à la banque, on lui dira: Vous êtes

solvable, voilà des capitaux, nous vous les prêtons pour rien.

Mais qu'un ouvrier ose se montrer. On lui dira: Où sont vos

garanties, vos terres, vos maisons, vos marchandises?--Je n'ai que

mes bras et ma probité.--Cela ne nous rassure pas, nous devons agir

avec prudence et _sévérité_, nous ne pouvons vous prêter gratis.--Eh

bien! prêtez-nous, à mes compagnons et à moi, aux taux de 4, 5 et 6

pour cent, ce sera une prime d'assurance dont le produit couvrira

vos risques.--Y pensez-vous? notre loi est de prêter gratis ou de ne

prêter pas du tout. Nous sommes trop bons philanthropes pour rien

faire payer à qui que ce soit, pas plus au pauvre qu'au riche. Voilà

pourquoi le riche obtient chez nous du crédit gratuit, et pourquoi

vous n'en aurez ni en payant ni sans payer.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 24 / 42 段