que celui qui travaille sur son propre capital ne gagne pas plus que
celui qui travaille sur le capital d'autrui emprunté pour rien! Vous
poursuivez une impossibilité et une injustice.
Je vais plus loin, et je dis qu'eussiez-vous raison sur tout le
reste, vous auriez encore tort de prendre pour devise ces mots:
_gratuité du crédit_. Prenez-y garde en effet, vous n'aspirez pas
à rendre le crédit _gratuit_, mais à le _tuer_. Vous voulez tout
réduire à des achats et des ventes, à des virements de parties. Vous
croyez que, grâce à votre papier-monnaie, il n'y aura plus occasion
de prêter ni d'emprunter; que tout crédit sera inutile, nul, aboli,
éteint faute d'occasion. Mais peut-on dire d'une chose qui n'existe
pas, ou qui a cessé d'exister, qu'elle est gratuite?
Et ceci n'est point une querelle de mots. Après tout, d'ailleurs,
les mots sont les véhicules des idées. En annonçant la _gratuité
du crédit_, vous donnez certainement à entendre, que ce soit
ou non votre intention, que chacun pourra jouir, pendant un
temps indéterminé, de la propriété d'autrui sans rien payer. Les
malheureux, qui n'ont pas le temps d'approfondir les choses et de
discerner en quoi vos expressions manquent d'exactitude, ouvrent
de grands yeux. Ils sentent se remuer en eux les plus déplorables
appétits. Mettre la main sur le bien d'autrui, et cela sans
injustice, quelle attrayante perspective! Aussi vous avez eu et vous
deviez avoir d'abord beaucoup d'adeptes.
Mais si votre mot d'ordre eût été _anéantissement du crédit_, qui
exprime votre pensée réelle, on aurait compris que, sous votre
régime, on n'aura rien pour rien. La cupidité, ce grand organe de
la créance, comme dit Pascal, eût été neutre. On se serait borné à
examiner froidement, d'abord, si votre système est un progrès sur ce
qui est, ensuite, s'il est praticable. Le mot _gratuité_ est toujours
fort séduisant; mais je ne crains pas de dire que, s'il a été un
leurre pour beaucoup de vos adeptes, il a été un piége pour votre
esprit.
Il explique les hésitations qu'on a pu remarquer dans votre
polémique. Quand je m'attachais à circonscrire le débat dans cette
question de la _gratuité_, vous étiez mal à l'aise. Vous sentiez
bien, au fond de votre conscience et de votre science, que le crédit,
_tant qu'il existe_, ne peut être gratuit; que le remboursement
d'une valeur empruntée ne peut être identique, soit qu'on l'opère
immédiatement, soit qu'on l'ajourne indéfiniment. Vous faisiez à cet
égard des concessions loyales qui vous ont été reprochées dans votre
église. D'un autre côté, entraîné, engagé par votre devise: _gratuité
du crédit_, vous faisiez des efforts incroyables pour vous tirer de
ce mauvais pas. Vous invoquiez l'_antinomie_, vous alliez jusqu'à
dire que le _oui_ et le _non_ peuvent être vrais de la même chose
et en même temps. Après la dialectique, venait la rhétorique. Vous
apostrophiez l'intérêt, le qualifiant de vol, etc., etc.
Et tout cela pour avoir revêtu votre pensée d'une expression fausse.
Notre débat eût été bien abrégé, si vous m'aviez dit: Tant que le
crédit existe, il ne peut être gratuit; mais j'ai trouvé le moyen de
faire qu'il n'existe pas, et dorénavant j'écrirai sur mon drapeau, au
lieu de ces mots: _Gratuité du crédit_, ceux-ci: _Anéantissement du
crédit_.
La question ainsi posée, je n'aurais eu qu'à examiner vos moyens
d'exécution. C'est ce que, par votre dernière lettre, vous m'avez mis
à même de faire. J'ai prouvé que ces moyens d'exécution se résument
en un mot: _papier-monnaie_.
J'ai prouvé, en outre:
Que, pour que les billets d'une Banque soient reçus, il faut qu'ils
inspirent confiance;
Que, pour qu'ils inspirent confiance, il faut que la Banque ait des
capitaux;
Que, pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elle les
emprunte précisément à A, B, C, D, qui sont le peuple, et en paye
l'intérêt au cours;
Que si elle en paye l'intérêt, elle ne peut les prêter sans intérêt;
Que, si elle les prête à A, B, C, D, gratis, après les leur avoir
pris de force sous forme de contribution, il n'y a rien de changé
dans le monde, si ce n'est une oppression de plus;
Et enfin que, dans aucune hypothèse, même en réduisant toutes les
transactions à des ventes, vous ne détruisez pas cette rémunération
du capital, toujours confondue avec le prix de vente.
Il résulte de là, que si votre Banque n'est qu'une fabrique de
papier-monnaie, elle amènera la désorganisation sociale.
Que si, au contraire, elle est établie sur les bases de la justice,
de la prudence et de la raison, elle ne fera rien que ne puisse
faire mieux qu'elle la _liberté des Banques_.
Est-ce à dire, Monsieur, qu'il n'y ait rien de vrai, selon moi, dans
les idées que vous soutenez? En m'expliquant à cet égard, je vais
faire un mouvement vers vous. Puisse-t-il vous déterminer à en faire
un vers moi, ou plutôt vers la vraie solution: la liberté des Banques!
Mais, pour être compris, j'ai besoin, au risque de me répéter,
d'établir quelques notions fondamentales sur le _crédit_.
_Le Temps est précieux._ _Time is money_, disent les Anglais. _Le
temps, c'est l'étoffe dont la vie est faite_, dit le Bonhomme Richard.
C'est de cette vérité incontestable que se déduit la notion et la
pratique de l'intérêt.
Car faire crédit, c'est accorder du temps.
Sacrifier du temps à autrui, c'est lui sacrifier une chose précieuse,
et il n'est pas possible de soutenir qu'en affaires un tel sacrifice
doive être gratuit.
A dit à B: Consacrez cette semaine à faire pour moi un chapeau; je
l'emploierai à faire pour vous des souliers.--Souliers et chapeau se
valent, répond B, j'accepte.
Un instant après, B s'étant ravisé dit à A: J'ai réfléchi que le
temps m'est précieux; je désire me consacrer à moi-même cette semaine
et les suivantes; ainsi, faites-moi les souliers tout de suite; je
vous ferai le chapeau dans un an.--J'y consens, répond A, mais, dans
un an, vous me donnerez une semaine et deux heures.
Je le demande à tout homme de bonne foi, A fait-il acte de piraterie
en plaçant une nouvelle condition à son profit à côté d'une nouvelle
condition à sa charge?
Ce fait primitif contient en germe toute la théorie du crédit.
Je sais que, dans la société, les transactions ne sont pas aussi
simples que celle que je viens de décrire, mais elles sont identiques
par leur essence.
Ainsi, il est possible que A vende les souliers à un tiers pour
10 fr. et remette cette somme à B en lui disant: Donnez-moi le
chapeau immédiatement, ou, si vous voulez un délai d'un an, vous me
restituerez une semaine de travail, plus deux heures, ou bien 10 fr.,
plus un vingtième en sus. Nous rentrons tout à fait dans l'hypothèse
précédente.
D'accord, je l'espère du moins, sur la légitimité du crédit, voyons
maintenant à quels arrangements il peut donner lieu.
B peut n'avoir pris qu'un engagement verbal, et cependant, il n'est
pas impossible que A ne le transmette et ne l'escompte. Il peut dire
à C: Je vous dois 10 fr. B m'a donné sa parole qu'il me donnerait
10 fr. et 10 sous dans un an. Voulez-vous accepter en payement mes
droits sur B?--Si C a confiance, s'il croit, l'opération pourra se
faire. Mais qui oserait dire que, pour multiplier les souliers et
les chapeaux, il suffit de multiplier les promesses de ce genre,
indépendamment de la confiance qui s'y attache?
B peut livrer un titre écrit. Le titre, sous cette forme, évitera
les contestations et dénégations; il inspirera plus de confiance et
circulera plus facilement que la promesse verbale. Mais ni la nature
ni les effets du crédit n'auront changé.
Enfin un tiers, une Banque, peut garantir B, se charger de son
titre et émettre à la place son propre billet. Ce sera une nouvelle
facilité à la circulation. Mais pourquoi? précisément parce que
la signature de la Banque inspire au public plus de confiance que
celle de B. Comment donc peut-on penser qu'une Banque soit bonne à
quelque chose, si elle n'a pas pour base la confiance, et comment
l'aurait-elle, si ses billets offrent moins de garantie que ceux de B?
Il ne faut donc pas que ces titres divers nous fassent illusion.
Il ne faut pas y voir une valeur propre, mais la simple promesse
de livrer une valeur, promesse souscrite par quelqu'un qui est en
mesure de la tenir.
Mais ce que je veux faire remarquer, car c'est ici que s'opère le
rapprochement que j'ai annoncé entre votre opinion et la mienne,
c'est un singulier déplacement du droit à l'intérêt, qui s'opère par
l'intervention des Banques.
Dans le cas d'un billet à ordre ou d'une lettre de change, qui
paye l'intérêt? Évidemment l'emprunteur, celui à qui d'autres ont
sacrifié du temps. Et qui profite de cet intérêt? Ceux qui ont fait
ce sacrifice. Ainsi, si B a emprunté, pour un an, 1,000 fr. à A, et
lui a souscrit un billet de 1,040 fr., c'est A qui profite des 40 fr.
S'il négocie immédiatement ce billet, à 4 pour 100 d'escompte, c'est
le preneur qui gagne l'intérêt, comme il est juste, puisque c'est lui
qui fait l'_avance_ ou le sacrifice du temps. Si A négocie son billet
au bout de six mois à C, celui-ci ne lui en donne que 1,020 fr., et
l'intérêt se partage entre A et C, parce que chacun a sacrifié six
mois.
Mais quand la Banque intervient, les choses se passent différemment.
C'est toujours B, l'emprunteur, qui paye l'intérêt. Mais ce n'est
plus A et C qui en profitent, c'est la Banque.
En effet, A vient de recevoir son titre. S'il le gardait, à quelque
époque qu'il le négociât, il toucherait toujours l'intérêt pour tout
le temps où il aurait été privé de son capital. Mais il le porte à la
Banque. Il remet à celle-ci un titre de 1,040 fr., et elle lui donne
en échange un billet de 1,000 fr. C'est donc elle qui gagne les 40 fr.
Quelle est la raison de ce phénomène? Il s'explique par la
disposition où sont les hommes de faire des sacrifices à la
commodité. Le billet de banque est un titre très-commode. Quand on le
prend, on ne se propose pas de le garder. On se dit: Il ne restera
pas en mes mains plus de huit à dix jours, et je puis bien sacrifier
l'intérêt de 1,000 fr. pendant une semaine en vue des avantages que
le billet me procure. Au reste, les billets ont cela de commun avec
l'argent; celui qu'on a dans sa bourse ou dans sa caisse ne rapporte
pas d'intérêt, ce qui montre, pour le dire en passant, l'absurdité
des personnes qui déclament sans cesse contre la productivité de
l'argent, rien au monde n'étant plus improductif d'intérêts que la
monnaie.
Ainsi, si un billet de banque reste un an dans la circulation, et
passe par quarante mains, séjournant neuf jours dans chacune, c'est
quarante personnes qui ont renoncé, en faveur de la Banque, aux
droits qu'elles avaient sur les 40 fr. d'intérêts dus et payés par B.
Chacune d'elles a fait un sacrifice de 1 fr.
Dès lors on a pu se demander si cet arrangement était juste, s'il n'y
aurait pas moyen d'organiser une Banque nationale, commune, qui fit
profiter le public du sacrifice supporté par le public, en un mot,
qui ne perçût pas d'intérêts.
Si je ne me trompe, Monsieur, c'est sur l'observation de ce phénomène
que se fonde votre invention. Elle n'est pas nouvelle. Ricardo avait
conçu un plan moins radical, mais analogue[42], et je trouve dans Say
(_Commentaires sur Storch_) ces lignes remarquables:
«Cette idée ingénieuse ne laisse qu'une question non résolue.
Qui devra jouir de l'intérêt de cette somme considérable
mise dans la circulation? Serait-ce le Gouvernement? Ce ne
serait pour lui qu'un moyen d'augmenter les abus, tels que les
sinécures, la corruption parlementaire, le nombre des délateurs
de la police et les armées permanentes. Serait-ce une compagnie
financière, comme la Banque d'Angleterre, la Banque de France?
Mais à quoi bon faire à une compagnie financière déjà riche
le cadeau des intérêts _payés en détail par le public_?...
Telles sont les questions qui naissent à ce sujet. Peut-être
ne sont-elles pas insolubles. Peut-être y a-t-il des moyens
de rendre hautement _profitable au public_ l'économie qui en
résulterait; mais je ne suis pas appelé à développer ici ce
nouvel ordre d'idées.
[Note 42: _Proposals for an economical and secure currency._]
Puisque c'est le _public_ qui paye en détail ces intérêts, c'est
au _public_ d'en profiter. Certes, il n'y avait qu'un pas de ces
prémisses à la conclusion. Quant au moyen, je le crois tout trouvé;
ce n'est pas la Banque nationale, mais la liberté des banques.
Remarquons d'abord que la Banque ne bénéficie pas de la totalité de
l'intérêt.
Outre les frais, elle a un capital. Et puis elle est dans la
nécessité de tenir toujours prête dans ses caisses, une somme
d'argent improductive.
Les billets d'une banque, on ne saurait trop le répéter, sont des
titres de confiance. Le jour où elle les émet, la Banque proclame
hautement qu'elle est prête à les rembourser à bureau ouvert et à
toute heure. Rigoureusement, elle devrait donc tenir toujours en
disponibilité une _valeur faite_ égale à la _valeur représentative_
lancée dans la circulation, et alors l'intérêt payé par B serait
perdu pour tout le monde. Mais l'expérience ayant appris à la Banque
que ses billets courent le monde pendant un temps déterminé, elle ne
prend ses précautions qu'en conséquence. Au lieu de garder 1,000 fr.
elle n'en garde que 400 (par hypothèse), et fait valoir 600 fr. C'est
l'intérêt de ces 600 fr. qui est supporté par le public, par les
détenteurs successifs du billet, et gagné par la Banque.
Or, cela ne devrait pas être. Elle ne devrait gagner que ses frais,
l'intérêt de tout capital de fondation, et les justes profits de
tout travail, de toute spéculation. C'est ce qui arriverait avec la
liberté des banques; car la concurrence, tendant à rendre uniforme le
taux de l'intérêt, ne permettrait pas aux actionnaires d'une banque
d'être mieux traités que les actionnaires de toute autre entreprise
analogue. En d'autres termes, les banques rivales seraient forcées de
réduire le taux des escomptes à ce qui est nécessaire pour placer
leurs capitaux dans la condition commune, et ce phénomène étrange
que j'ai signalé, je veux dire l'abandon volontaire des intérêts,
auxquels se soumettent les détenteurs successifs de ces billets,
profiterait au _public_ sous forme de réduction dans le taux des
escomptes. Pour être plus précis, je dirai que l'intérêt d'un billet
de 1,000 fr. mis en circulation, se partagerait. Une partie irait
à la Banque pour couvrir la somme qu'elle est obligée de tenir en
réserve, les frais, et la rente de son capital primitif;--l'autre
partie serait forcée, par la concurrence, à se convertir en
diminution d'escompte.
Et cela, prenez-y garde, ne veut pas dire que l'intérêt tendra à
devenir gratuit ou à s'anéantir. Cela veut dire seulement qu'il
tendrait à être perçu par celui qui y a droit.
Mais le privilége est intervenu qui en a disposé autrement, et la
Banque de France, n'ayant pas de concurrents, au lieu de retenir la
partie, empoche le tout.
Je voudrais, Monsieur, montrer la liberté des banques sous un autre
aspect; mais cette lettre est déjà trop longue. Je me bornerai à
indiquer ma pensée.
Ce qu'on nomme vulgairement l'intérêt[43] comprend trois éléments
qu'on a trop l'habitude de confondre:
1º L'intérêt proprement dit, qui est la rémunération du délai, le
prix du temps;
2º Les frais de circulation;
3º La prime d'assurance.
[Note 43: Quant à la rémunération du capital indépendante de la
circonstance du prêt, voyez, à la quatrième lettre, les pages 140 et
suiv.
(_Note de l'éditeur._)]
La liberté des banques agirait à la fois d'une manière favorable,
et dans le sens de la réduction, sur ces trois éléments. Elle
maintiendrait au taux le plus bas, par les raisons que j'ai dites,
l'intérêt proprement dit, sans jamais l'anéantir. Elle ferait tomber
les frais de circulation à un chiffre qui, dans la pratique, se
confondrait avec zéro. Enfin elle tendrait à diminuer et surtout
à égaliser la prime d'assurance, qui est de beaucoup l'élément le
plus onéreux,--principalement pour les classes laborieuses,--dont se
compose l'intérêt total.
Si, en effet, les hommes qui jouissent de la plénitude du crédit en
France, comme les Mallet, les Hottinger, les Rothschild, trouvent des
capitaux à 3 pour 100, on peut dire que c'est là l'élément _intérêt_,
et que tout ce que les autres payent en sus représente l'élément
_frais_, et surtout l'élément _prime d'assurance_; ce n'est plus le
_prix du temps_, c'est le prix du _risque_, ou de la difficulté et de
l'incertitude du recouvrement.
Comment la liberté des banques améliorerait-elle et égaliserait-elle
la condition des emprunteurs sous ces rapports? Que le lecteur
veuille bien résoudre la question. J'aime mieux lui laisser cette
fatigue que de la lui donner.
En cette matière, comme en toutes, la véritable solution est donc
la liberté. La liberté fera surgir des banques partout où il y a
un centre d'activité, et associera ces banques entre elles; elle
mettra à portée de chaque marchand, de chaque artisan, ces deux
grands leviers du progrès, l'épargne et le crédit. Elle restreindra
l'intérêt au taux le plus bas où il puisse descendre. Elle répandra
les habitudes les plus favorables à la formation des capitaux.
Elle fera disparaître toute ligne de démarcation entre les classes
et réalisera la _mutualité des services_, sans anéantir ce _prix
du temps_, qui est un des cléments légitimes et nécessaires des
transactions humaines.
Liberté des banques! Liberté du crédit! Oh! pourquoi, monsieur
Proudhon, votre brûlante propagande n'a-t-elle pas pris cette
direction? Est-ce qu'à tous autres égards, vous ne réclamez pas ce
qui est pour tous les hommes un droit, un attribut, un enseignement,
la liberté? Est-ce que vous ne demandez pas la liberté des achats
et des ventes? Et qu'est-ce, après tout, que le prêt, si ce n'est
la vente d'un usage; la vente du temps? Pourquoi faut-il que cette
transaction seule soit réglementée par l'État ou renfermée dans le
cercle de vos conceptions? Avez-vous foi dans l'humanité? Travaillez
à faire tomber ses chaînes et non à lui en forger de nouvelles.
Admettez que le mobile qui la pousse vers son perfectionnement
indéfini réside en elle-même et non dans le cerveau du législateur.
Réalisons la liberté, et l'humanité saura bien en faire sortir tout
le progrès que sa nature comporte. S'il est possible et bon que
le crédit soit jamais gratuit ou anéanti, comme vous le croyez,
l'humanité libre accomplira cette oeuvre plus sûrement que votre
banque. Si cela n'est ni bon ni possible, comme j'en suis convaincu,
l'humanité libre évitera les abîmes où votre banque la pousse.
Au nom du droit, au nom de la justice, au nom de votre foi dans les
destinées humaines, au nom de cette concordance qu'il est toujours
désirable de mettre entre toutes les parties d'une propagande,
je vous adjure donc de substituer sur votre drapeau à ces mots:
_Gratuité du crédit_, ceux de _Liberté du crédit_.--Mais j'oublie
qu'il ne m'appartient pas de donner des conseils. D'ailleurs à quoi
serviraient-ils? A-t-on jamais vu un chef d'école revenir sur ses
pas et braver ce mot injuste, mais terrible: Apostasie?--Il y en a
qui ont fait dans leur vie bien des témérités; ils ne feront pas
celle-là, encore qu'elle soit plus digne que toutes les autres de
flatter l'orgueil d'un noble coeur.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
TREIZIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.
Consultation psychologique.--Récapitulation.--La comptabilité
est une méthode infaillible.--Clôture de la discussion.
11 février 1850.
MONSIEUR BASTIAT,
Votre dernière lettre justifie toutes mes prévisions. J'étais si sûr
de ce qui m'arrive, qu'avant même d'avoir reçu la _Voix du Peuple_
du 4 février, j'avais écrit les trois quarts de la réponse que vous
allez lire, et à laquelle je n'ai plus qu'à mettre une fin.
Vous êtes de bonne foi, monsieur Bastiat, vous ne souffrez pas
qu'on en doute; je l'ai d'ailleurs reconnu et ne prétends point me
rétracter. Mais il faut bien que je vous le dise, votre intelligence
sommeille, ou plutôt elle n'a jamais vu le jour: c'est ce que je
vais avoir l'honneur de vous démontrer à vous-même, en faisant le
résumé de notre débat. Je souhaite que l'espèce de consultation
psychologique à laquelle vous allez assister, et dont le sujet
sera votre propre esprit, commence pour vous cette éducation
intellectuelle, sans laquelle un homme, quelque dignité de caractère
qui le distingue, quelque talent qu'il déploie, n'est et ne sera
jamais autre chose qu'un _animal parlant_, comme dit Aristote.
Ce qui constitue dans l'homme l'intelligence, c'est l'exercice
complet, harmonique, suivi, des quatre facultés suivantes:
_Attention_, _Comparaison_, _Mémoire_, _Jugement_.--Voilà du moins ce
qu'on m'a appris au collége, et que vous trouverez dans toutes les
philosophies.
Deux ou plusieurs jugements enchaînés l'un à l'autre, et formant
un tout systématique sont une _opération_.--Les opérations de
l'entendement sont de plusieurs espèces, syllogisme, induction,
sorite, dilemme, etc. On leur donne à toutes le nom commun de
_raisonnement_.
L'art de raisonner s'appelle la _logique_: c'est, à proprement
parler, la mécanique intellectuelle.--L'ensemble des facultés est la
RAISON.
L'induction de Platon, le syllogisme d'Aristote, la contradiction des
sophistes, l'identité de Condillac, l'antinomie de Kant et Hegel,
ne sont que des formes variées du raisonnement, des applications
particulières de la logique: c'est ainsi que l'emploi de la vapeur
comme force motrice a fait inventer des machines de toute espèce,
locomotives, bateaux à vapeur, machines fixes, machines à haute ou
basse pression, etc.; mais qui toutes découlent du même principe, la
vapeur.
Toutes les sciences, sans exception, sont fondées sur la logique,
c'est-à-dire sur l'exercice des quatre facultés primordiales:
attention, comparaison, mémoire, jugement. C'est pourquoi la science
est essentiellement démonstrative: la spontanéité, l'intuition,
l'imagination, ne sont d'aucune autorité scientifique. C'est pour
cela, aussi, c'est en vertu de leurs facultés rationnelles, que
les hommes deviennent capables de se communiquer leurs pensées et
de converser entre eux: ôtez-leur l'attention, la comparaison, la
mémoire et le jugement; ils parlent l'un après l'autre ou tous à la
fois, ils ne se répondent pas, ils ne s'entendent plus.
Appliquons ces règles de la raison humaine, notre commun criterium.
Dès le commencement de cette dispute, répondant catégoriquement à
la question que vous m'avez posée, savoir, _si l'intérêt du prêt
est légitime_, je vous ai dit que, dans les conditions économiques
actuelles, et tant que le crédit ne serait pas démocratiquement
organisé, l'affirmative me paraissait indubitable; qu'ainsi les
démonstrations que vous preniez la peine de me faire étaient
inutiles; que je les acceptais d'avance; que toute la question, pour
moi, était de savoir si le milieu économique pouvait être changé,
et que le socialisme, au nom duquel je prenais la parole, affirmait
cette possibilité. J'ajoutais que le changement des conditions du
crédit était une nécessité de la tradition elle-même, le dernier
terme de cette routine que vous défendez avec tant d'obstination et
si peu de philosophie.
Ainsi donc, à la question que vous m'adressiez, l'intérêt du capital
est-il légitime? j'ai répondu sans hésiter:--Oui, dans l'ordre actuel
des choses, l'intérêt est légitime. Mais j'affirme que cet ordre peut
et doit être modifié, et qu'inévitablement, de gré ou de force, il le
sera. Était-ce donc une réponse obscure? Et n'avais-je pas le droit
d'espérer qu'après avoir répondu si nettement à votre question, vous
répondriez à votre tour à la mienne?