Eh quoi! Monsieur, vous prétendez arriver à des arrangements tels,

que celui qui travaille sur son propre capital ne gagne pas plus que

celui qui travaille sur le capital d'autrui emprunté pour rien! Vous

poursuivez une impossibilité et une injustice.

Je vais plus loin, et je dis qu'eussiez-vous raison sur tout le

reste, vous auriez encore tort de prendre pour devise ces mots:

_gratuité du crédit_. Prenez-y garde en effet, vous n'aspirez pas

à rendre le crédit _gratuit_, mais à le _tuer_. Vous voulez tout

réduire à des achats et des ventes, à des virements de parties. Vous

croyez que, grâce à votre papier-monnaie, il n'y aura plus occasion

de prêter ni d'emprunter; que tout crédit sera inutile, nul, aboli,

éteint faute d'occasion. Mais peut-on dire d'une chose qui n'existe

pas, ou qui a cessé d'exister, qu'elle est gratuite?

Et ceci n'est point une querelle de mots. Après tout, d'ailleurs,

les mots sont les véhicules des idées. En annonçant la _gratuité

du crédit_, vous donnez certainement à entendre, que ce soit

ou non votre intention, que chacun pourra jouir, pendant un

temps indéterminé, de la propriété d'autrui sans rien payer. Les

malheureux, qui n'ont pas le temps d'approfondir les choses et de

discerner en quoi vos expressions manquent d'exactitude, ouvrent

de grands yeux. Ils sentent se remuer en eux les plus déplorables

appétits. Mettre la main sur le bien d'autrui, et cela sans

injustice, quelle attrayante perspective! Aussi vous avez eu et vous

deviez avoir d'abord beaucoup d'adeptes.

Mais si votre mot d'ordre eût été _anéantissement du crédit_, qui

exprime votre pensée réelle, on aurait compris que, sous votre

régime, on n'aura rien pour rien. La cupidité, ce grand organe de

la créance, comme dit Pascal, eût été neutre. On se serait borné à

examiner froidement, d'abord, si votre système est un progrès sur ce

qui est, ensuite, s'il est praticable. Le mot _gratuité_ est toujours

fort séduisant; mais je ne crains pas de dire que, s'il a été un

leurre pour beaucoup de vos adeptes, il a été un piége pour votre

esprit.

Il explique les hésitations qu'on a pu remarquer dans votre

polémique. Quand je m'attachais à circonscrire le débat dans cette

question de la _gratuité_, vous étiez mal à l'aise. Vous sentiez

bien, au fond de votre conscience et de votre science, que le crédit,

_tant qu'il existe_, ne peut être gratuit; que le remboursement

d'une valeur empruntée ne peut être identique, soit qu'on l'opère

immédiatement, soit qu'on l'ajourne indéfiniment. Vous faisiez à cet

égard des concessions loyales qui vous ont été reprochées dans votre

église. D'un autre côté, entraîné, engagé par votre devise: _gratuité

du crédit_, vous faisiez des efforts incroyables pour vous tirer de

ce mauvais pas. Vous invoquiez l'_antinomie_, vous alliez jusqu'à

dire que le _oui_ et le _non_ peuvent être vrais de la même chose

et en même temps. Après la dialectique, venait la rhétorique. Vous

apostrophiez l'intérêt, le qualifiant de vol, etc., etc.

Et tout cela pour avoir revêtu votre pensée d'une expression fausse.

Notre débat eût été bien abrégé, si vous m'aviez dit: Tant que le

crédit existe, il ne peut être gratuit; mais j'ai trouvé le moyen de

faire qu'il n'existe pas, et dorénavant j'écrirai sur mon drapeau, au

lieu de ces mots: _Gratuité du crédit_, ceux-ci: _Anéantissement du

crédit_.

La question ainsi posée, je n'aurais eu qu'à examiner vos moyens

d'exécution. C'est ce que, par votre dernière lettre, vous m'avez mis

à même de faire. J'ai prouvé que ces moyens d'exécution se résument

en un mot: _papier-monnaie_.

J'ai prouvé, en outre:

Que, pour que les billets d'une Banque soient reçus, il faut qu'ils

inspirent confiance;

Que, pour qu'ils inspirent confiance, il faut que la Banque ait des

capitaux;

Que, pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elle les

emprunte précisément à A, B, C, D, qui sont le peuple, et en paye

l'intérêt au cours;

Que si elle en paye l'intérêt, elle ne peut les prêter sans intérêt;

Que, si elle les prête à A, B, C, D, gratis, après les leur avoir

pris de force sous forme de contribution, il n'y a rien de changé

dans le monde, si ce n'est une oppression de plus;

Et enfin que, dans aucune hypothèse, même en réduisant toutes les

transactions à des ventes, vous ne détruisez pas cette rémunération

du capital, toujours confondue avec le prix de vente.

Il résulte de là, que si votre Banque n'est qu'une fabrique de

papier-monnaie, elle amènera la désorganisation sociale.

Que si, au contraire, elle est établie sur les bases de la justice,

de la prudence et de la raison, elle ne fera rien que ne puisse

faire mieux qu'elle la _liberté des Banques_.

Est-ce à dire, Monsieur, qu'il n'y ait rien de vrai, selon moi, dans

les idées que vous soutenez? En m'expliquant à cet égard, je vais

faire un mouvement vers vous. Puisse-t-il vous déterminer à en faire

un vers moi, ou plutôt vers la vraie solution: la liberté des Banques!

Mais, pour être compris, j'ai besoin, au risque de me répéter,

d'établir quelques notions fondamentales sur le _crédit_.

_Le Temps est précieux._ _Time is money_, disent les Anglais. _Le

temps, c'est l'étoffe dont la vie est faite_, dit le Bonhomme Richard.

C'est de cette vérité incontestable que se déduit la notion et la

pratique de l'intérêt.

Car faire crédit, c'est accorder du temps.

Sacrifier du temps à autrui, c'est lui sacrifier une chose précieuse,

et il n'est pas possible de soutenir qu'en affaires un tel sacrifice

doive être gratuit.

A dit à B: Consacrez cette semaine à faire pour moi un chapeau; je

l'emploierai à faire pour vous des souliers.--Souliers et chapeau se

valent, répond B, j'accepte.

Un instant après, B s'étant ravisé dit à A: J'ai réfléchi que le

temps m'est précieux; je désire me consacrer à moi-même cette semaine

et les suivantes; ainsi, faites-moi les souliers tout de suite; je

vous ferai le chapeau dans un an.--J'y consens, répond A, mais, dans

un an, vous me donnerez une semaine et deux heures.

Je le demande à tout homme de bonne foi, A fait-il acte de piraterie

en plaçant une nouvelle condition à son profit à côté d'une nouvelle

condition à sa charge?

Ce fait primitif contient en germe toute la théorie du crédit.

Je sais que, dans la société, les transactions ne sont pas aussi

simples que celle que je viens de décrire, mais elles sont identiques

par leur essence.

Ainsi, il est possible que A vende les souliers à un tiers pour

10 fr. et remette cette somme à B en lui disant: Donnez-moi le

chapeau immédiatement, ou, si vous voulez un délai d'un an, vous me

restituerez une semaine de travail, plus deux heures, ou bien 10 fr.,

plus un vingtième en sus. Nous rentrons tout à fait dans l'hypothèse

précédente.

D'accord, je l'espère du moins, sur la légitimité du crédit, voyons

maintenant à quels arrangements il peut donner lieu.

B peut n'avoir pris qu'un engagement verbal, et cependant, il n'est

pas impossible que A ne le transmette et ne l'escompte. Il peut dire

à C: Je vous dois 10 fr. B m'a donné sa parole qu'il me donnerait

10 fr. et 10 sous dans un an. Voulez-vous accepter en payement mes

droits sur B?--Si C a confiance, s'il croit, l'opération pourra se

faire. Mais qui oserait dire que, pour multiplier les souliers et

les chapeaux, il suffit de multiplier les promesses de ce genre,

indépendamment de la confiance qui s'y attache?

B peut livrer un titre écrit. Le titre, sous cette forme, évitera

les contestations et dénégations; il inspirera plus de confiance et

circulera plus facilement que la promesse verbale. Mais ni la nature

ni les effets du crédit n'auront changé.

Enfin un tiers, une Banque, peut garantir B, se charger de son

titre et émettre à la place son propre billet. Ce sera une nouvelle

facilité à la circulation. Mais pourquoi? précisément parce que

la signature de la Banque inspire au public plus de confiance que

celle de B. Comment donc peut-on penser qu'une Banque soit bonne à

quelque chose, si elle n'a pas pour base la confiance, et comment

l'aurait-elle, si ses billets offrent moins de garantie que ceux de B?

Il ne faut donc pas que ces titres divers nous fassent illusion.

Il ne faut pas y voir une valeur propre, mais la simple promesse

de livrer une valeur, promesse souscrite par quelqu'un qui est en

mesure de la tenir.

Mais ce que je veux faire remarquer, car c'est ici que s'opère le

rapprochement que j'ai annoncé entre votre opinion et la mienne,

c'est un singulier déplacement du droit à l'intérêt, qui s'opère par

l'intervention des Banques.

Dans le cas d'un billet à ordre ou d'une lettre de change, qui

paye l'intérêt? Évidemment l'emprunteur, celui à qui d'autres ont

sacrifié du temps. Et qui profite de cet intérêt? Ceux qui ont fait

ce sacrifice. Ainsi, si B a emprunté, pour un an, 1,000 fr. à A, et

lui a souscrit un billet de 1,040 fr., c'est A qui profite des 40 fr.

S'il négocie immédiatement ce billet, à 4 pour 100 d'escompte, c'est

le preneur qui gagne l'intérêt, comme il est juste, puisque c'est lui

qui fait l'_avance_ ou le sacrifice du temps. Si A négocie son billet

au bout de six mois à C, celui-ci ne lui en donne que 1,020 fr., et

l'intérêt se partage entre A et C, parce que chacun a sacrifié six

mois.

Mais quand la Banque intervient, les choses se passent différemment.

C'est toujours B, l'emprunteur, qui paye l'intérêt. Mais ce n'est

plus A et C qui en profitent, c'est la Banque.

En effet, A vient de recevoir son titre. S'il le gardait, à quelque

époque qu'il le négociât, il toucherait toujours l'intérêt pour tout

le temps où il aurait été privé de son capital. Mais il le porte à la

Banque. Il remet à celle-ci un titre de 1,040 fr., et elle lui donne

en échange un billet de 1,000 fr. C'est donc elle qui gagne les 40 fr.

Quelle est la raison de ce phénomène? Il s'explique par la

disposition où sont les hommes de faire des sacrifices à la

commodité. Le billet de banque est un titre très-commode. Quand on le

prend, on ne se propose pas de le garder. On se dit: Il ne restera

pas en mes mains plus de huit à dix jours, et je puis bien sacrifier

l'intérêt de 1,000 fr. pendant une semaine en vue des avantages que

le billet me procure. Au reste, les billets ont cela de commun avec

l'argent; celui qu'on a dans sa bourse ou dans sa caisse ne rapporte

pas d'intérêt, ce qui montre, pour le dire en passant, l'absurdité

des personnes qui déclament sans cesse contre la productivité de

l'argent, rien au monde n'étant plus improductif d'intérêts que la

monnaie.

Ainsi, si un billet de banque reste un an dans la circulation, et

passe par quarante mains, séjournant neuf jours dans chacune, c'est

quarante personnes qui ont renoncé, en faveur de la Banque, aux

droits qu'elles avaient sur les 40 fr. d'intérêts dus et payés par B.

Chacune d'elles a fait un sacrifice de 1 fr.

Dès lors on a pu se demander si cet arrangement était juste, s'il n'y

aurait pas moyen d'organiser une Banque nationale, commune, qui fit

profiter le public du sacrifice supporté par le public, en un mot,

qui ne perçût pas d'intérêts.

Si je ne me trompe, Monsieur, c'est sur l'observation de ce phénomène

que se fonde votre invention. Elle n'est pas nouvelle. Ricardo avait

conçu un plan moins radical, mais analogue[42], et je trouve dans Say

(_Commentaires sur Storch_) ces lignes remarquables:

«Cette idée ingénieuse ne laisse qu'une question non résolue.

Qui devra jouir de l'intérêt de cette somme considérable

mise dans la circulation? Serait-ce le Gouvernement? Ce ne

serait pour lui qu'un moyen d'augmenter les abus, tels que les

sinécures, la corruption parlementaire, le nombre des délateurs

de la police et les armées permanentes. Serait-ce une compagnie

financière, comme la Banque d'Angleterre, la Banque de France?

Mais à quoi bon faire à une compagnie financière déjà riche

le cadeau des intérêts _payés en détail par le public_?...

Telles sont les questions qui naissent à ce sujet. Peut-être

ne sont-elles pas insolubles. Peut-être y a-t-il des moyens

de rendre hautement _profitable au public_ l'économie qui en

résulterait; mais je ne suis pas appelé à développer ici ce

nouvel ordre d'idées.

[Note 42: _Proposals for an economical and secure currency._]

Puisque c'est le _public_ qui paye en détail ces intérêts, c'est

au _public_ d'en profiter. Certes, il n'y avait qu'un pas de ces

prémisses à la conclusion. Quant au moyen, je le crois tout trouvé;

ce n'est pas la Banque nationale, mais la liberté des banques.

Remarquons d'abord que la Banque ne bénéficie pas de la totalité de

l'intérêt.

Outre les frais, elle a un capital. Et puis elle est dans la

nécessité de tenir toujours prête dans ses caisses, une somme

d'argent improductive.

Les billets d'une banque, on ne saurait trop le répéter, sont des

titres de confiance. Le jour où elle les émet, la Banque proclame

hautement qu'elle est prête à les rembourser à bureau ouvert et à

toute heure. Rigoureusement, elle devrait donc tenir toujours en

disponibilité une _valeur faite_ égale à la _valeur représentative_

lancée dans la circulation, et alors l'intérêt payé par B serait

perdu pour tout le monde. Mais l'expérience ayant appris à la Banque

que ses billets courent le monde pendant un temps déterminé, elle ne

prend ses précautions qu'en conséquence. Au lieu de garder 1,000 fr.

elle n'en garde que 400 (par hypothèse), et fait valoir 600 fr. C'est

l'intérêt de ces 600 fr. qui est supporté par le public, par les

détenteurs successifs du billet, et gagné par la Banque.

Or, cela ne devrait pas être. Elle ne devrait gagner que ses frais,

l'intérêt de tout capital de fondation, et les justes profits de

tout travail, de toute spéculation. C'est ce qui arriverait avec la

liberté des banques; car la concurrence, tendant à rendre uniforme le

taux de l'intérêt, ne permettrait pas aux actionnaires d'une banque

d'être mieux traités que les actionnaires de toute autre entreprise

analogue. En d'autres termes, les banques rivales seraient forcées de

réduire le taux des escomptes à ce qui est nécessaire pour placer

leurs capitaux dans la condition commune, et ce phénomène étrange

que j'ai signalé, je veux dire l'abandon volontaire des intérêts,

auxquels se soumettent les détenteurs successifs de ces billets,

profiterait au _public_ sous forme de réduction dans le taux des

escomptes. Pour être plus précis, je dirai que l'intérêt d'un billet

de 1,000 fr. mis en circulation, se partagerait. Une partie irait

à la Banque pour couvrir la somme qu'elle est obligée de tenir en

réserve, les frais, et la rente de son capital primitif;--l'autre

partie serait forcée, par la concurrence, à se convertir en

diminution d'escompte.

Et cela, prenez-y garde, ne veut pas dire que l'intérêt tendra à

devenir gratuit ou à s'anéantir. Cela veut dire seulement qu'il

tendrait à être perçu par celui qui y a droit.

Mais le privilége est intervenu qui en a disposé autrement, et la

Banque de France, n'ayant pas de concurrents, au lieu de retenir la

partie, empoche le tout.

Je voudrais, Monsieur, montrer la liberté des banques sous un autre

aspect; mais cette lettre est déjà trop longue. Je me bornerai à

indiquer ma pensée.

Ce qu'on nomme vulgairement l'intérêt[43] comprend trois éléments

qu'on a trop l'habitude de confondre:

1º L'intérêt proprement dit, qui est la rémunération du délai, le

prix du temps;

2º Les frais de circulation;

3º La prime d'assurance.

[Note 43: Quant à la rémunération du capital indépendante de la

circonstance du prêt, voyez, à la quatrième lettre, les pages 140 et

suiv.

(_Note de l'éditeur._)]

La liberté des banques agirait à la fois d'une manière favorable,

et dans le sens de la réduction, sur ces trois éléments. Elle

maintiendrait au taux le plus bas, par les raisons que j'ai dites,

l'intérêt proprement dit, sans jamais l'anéantir. Elle ferait tomber

les frais de circulation à un chiffre qui, dans la pratique, se

confondrait avec zéro. Enfin elle tendrait à diminuer et surtout

à égaliser la prime d'assurance, qui est de beaucoup l'élément le

plus onéreux,--principalement pour les classes laborieuses,--dont se

compose l'intérêt total.

Si, en effet, les hommes qui jouissent de la plénitude du crédit en

France, comme les Mallet, les Hottinger, les Rothschild, trouvent des

capitaux à 3 pour 100, on peut dire que c'est là l'élément _intérêt_,

et que tout ce que les autres payent en sus représente l'élément

_frais_, et surtout l'élément _prime d'assurance_; ce n'est plus le

_prix du temps_, c'est le prix du _risque_, ou de la difficulté et de

l'incertitude du recouvrement.

Comment la liberté des banques améliorerait-elle et égaliserait-elle

la condition des emprunteurs sous ces rapports? Que le lecteur

veuille bien résoudre la question. J'aime mieux lui laisser cette

fatigue que de la lui donner.

En cette matière, comme en toutes, la véritable solution est donc

la liberté. La liberté fera surgir des banques partout où il y a

un centre d'activité, et associera ces banques entre elles; elle

mettra à portée de chaque marchand, de chaque artisan, ces deux

grands leviers du progrès, l'épargne et le crédit. Elle restreindra

l'intérêt au taux le plus bas où il puisse descendre. Elle répandra

les habitudes les plus favorables à la formation des capitaux.

Elle fera disparaître toute ligne de démarcation entre les classes

et réalisera la _mutualité des services_, sans anéantir ce _prix

du temps_, qui est un des cléments légitimes et nécessaires des

transactions humaines.

Liberté des banques! Liberté du crédit! Oh! pourquoi, monsieur

Proudhon, votre brûlante propagande n'a-t-elle pas pris cette

direction? Est-ce qu'à tous autres égards, vous ne réclamez pas ce

qui est pour tous les hommes un droit, un attribut, un enseignement,

la liberté? Est-ce que vous ne demandez pas la liberté des achats

et des ventes? Et qu'est-ce, après tout, que le prêt, si ce n'est

la vente d'un usage; la vente du temps? Pourquoi faut-il que cette

transaction seule soit réglementée par l'État ou renfermée dans le

cercle de vos conceptions? Avez-vous foi dans l'humanité? Travaillez

à faire tomber ses chaînes et non à lui en forger de nouvelles.

Admettez que le mobile qui la pousse vers son perfectionnement

indéfini réside en elle-même et non dans le cerveau du législateur.

Réalisons la liberté, et l'humanité saura bien en faire sortir tout

le progrès que sa nature comporte. S'il est possible et bon que

le crédit soit jamais gratuit ou anéanti, comme vous le croyez,

l'humanité libre accomplira cette oeuvre plus sûrement que votre

banque. Si cela n'est ni bon ni possible, comme j'en suis convaincu,

l'humanité libre évitera les abîmes où votre banque la pousse.

Au nom du droit, au nom de la justice, au nom de votre foi dans les

destinées humaines, au nom de cette concordance qu'il est toujours

désirable de mettre entre toutes les parties d'une propagande,

je vous adjure donc de substituer sur votre drapeau à ces mots:

_Gratuité du crédit_, ceux de _Liberté du crédit_.--Mais j'oublie

qu'il ne m'appartient pas de donner des conseils. D'ailleurs à quoi

serviraient-ils? A-t-on jamais vu un chef d'école revenir sur ses

pas et braver ce mot injuste, mais terrible: Apostasie?--Il y en a

qui ont fait dans leur vie bien des témérités; ils ne feront pas

celle-là, encore qu'elle soit plus digne que toutes les autres de

flatter l'orgueil d'un noble coeur.

FRÉDÉRIC BASTIAT.

TREIZIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

Consultation psychologique.--Récapitulation.--La comptabilité

est une méthode infaillible.--Clôture de la discussion.

11 février 1850.

MONSIEUR BASTIAT,

Votre dernière lettre justifie toutes mes prévisions. J'étais si sûr

de ce qui m'arrive, qu'avant même d'avoir reçu la _Voix du Peuple_

du 4 février, j'avais écrit les trois quarts de la réponse que vous

allez lire, et à laquelle je n'ai plus qu'à mettre une fin.

Vous êtes de bonne foi, monsieur Bastiat, vous ne souffrez pas

qu'on en doute; je l'ai d'ailleurs reconnu et ne prétends point me

rétracter. Mais il faut bien que je vous le dise, votre intelligence

sommeille, ou plutôt elle n'a jamais vu le jour: c'est ce que je

vais avoir l'honneur de vous démontrer à vous-même, en faisant le

résumé de notre débat. Je souhaite que l'espèce de consultation

psychologique à laquelle vous allez assister, et dont le sujet

sera votre propre esprit, commence pour vous cette éducation

intellectuelle, sans laquelle un homme, quelque dignité de caractère

qui le distingue, quelque talent qu'il déploie, n'est et ne sera

jamais autre chose qu'un _animal parlant_, comme dit Aristote.

Ce qui constitue dans l'homme l'intelligence, c'est l'exercice

complet, harmonique, suivi, des quatre facultés suivantes:

_Attention_, _Comparaison_, _Mémoire_, _Jugement_.--Voilà du moins ce

qu'on m'a appris au collége, et que vous trouverez dans toutes les

philosophies.

Deux ou plusieurs jugements enchaînés l'un à l'autre, et formant

un tout systématique sont une _opération_.--Les opérations de

l'entendement sont de plusieurs espèces, syllogisme, induction,

sorite, dilemme, etc. On leur donne à toutes le nom commun de

_raisonnement_.

L'art de raisonner s'appelle la _logique_: c'est, à proprement

parler, la mécanique intellectuelle.--L'ensemble des facultés est la

RAISON.

L'induction de Platon, le syllogisme d'Aristote, la contradiction des

sophistes, l'identité de Condillac, l'antinomie de Kant et Hegel,

ne sont que des formes variées du raisonnement, des applications

particulières de la logique: c'est ainsi que l'emploi de la vapeur

comme force motrice a fait inventer des machines de toute espèce,

locomotives, bateaux à vapeur, machines fixes, machines à haute ou

basse pression, etc.; mais qui toutes découlent du même principe, la

vapeur.

Toutes les sciences, sans exception, sont fondées sur la logique,

c'est-à-dire sur l'exercice des quatre facultés primordiales:

attention, comparaison, mémoire, jugement. C'est pourquoi la science

est essentiellement démonstrative: la spontanéité, l'intuition,

l'imagination, ne sont d'aucune autorité scientifique. C'est pour

cela, aussi, c'est en vertu de leurs facultés rationnelles, que

les hommes deviennent capables de se communiquer leurs pensées et

de converser entre eux: ôtez-leur l'attention, la comparaison, la

mémoire et le jugement; ils parlent l'un après l'autre ou tous à la

fois, ils ne se répondent pas, ils ne s'entendent plus.

Appliquons ces règles de la raison humaine, notre commun criterium.

Dès le commencement de cette dispute, répondant catégoriquement à

la question que vous m'avez posée, savoir, _si l'intérêt du prêt

est légitime_, je vous ai dit que, dans les conditions économiques

actuelles, et tant que le crédit ne serait pas démocratiquement

organisé, l'affirmative me paraissait indubitable; qu'ainsi les

démonstrations que vous preniez la peine de me faire étaient

inutiles; que je les acceptais d'avance; que toute la question, pour

moi, était de savoir si le milieu économique pouvait être changé,

et que le socialisme, au nom duquel je prenais la parole, affirmait

cette possibilité. J'ajoutais que le changement des conditions du

crédit était une nécessité de la tradition elle-même, le dernier

terme de cette routine que vous défendez avec tant d'obstination et

si peu de philosophie.

Ainsi donc, à la question que vous m'adressiez, l'intérêt du capital

est-il légitime? j'ai répondu sans hésiter:--Oui, dans l'ordre actuel

des choses, l'intérêt est légitime. Mais j'affirme que cet ordre peut

et doit être modifié, et qu'inévitablement, de gré ou de force, il le

sera. Était-ce donc une réponse obscure? Et n'avais-je pas le droit

d'espérer qu'après avoir répondu si nettement à votre question, vous

répondriez à votre tour à la mienne?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 21 / 42 段