Mais j'avais affaire à un homme dont l'intelligence est

hermétiquement fermée, et pour qui la logique n'existe pas. C'est en

vain que je vous crie: Oui, l'intérêt est légitime dans certaines

conditions indépendantes de la volonté du capitaliste; non, il ne

l'est pas dans telles autres, qu'il dépend aujourd'hui de la société

de faire naître; et c'est pour cela que l'intérêt, excusable dans

le prêteur, est, au point de vue de la société et de l'histoire,

une spoliation! Vous n'entendez rien, vous ne comprenez pas, vous

n'écoutez seulement pas ma réponse. Vous manquez de la première

faculté de l'intelligence, l'attention.

C'est ce qui résulte, au surplus, de votre seconde lettre, dont voici

le début: «Monsieur, vous me posez sept questions. Rappelez-vous

qu'il ne s'agit en ce moment que d'une seule: _L'intérêt du capital

est-il légitime?_» Tout le reste de votre épître n'est qu'une

reproduction des arguments de la première; arguments auxquels je

n'avais pas répondu, parce que je n'avais que faire d'y répondre.

Changez le milieu, vous disais je, et vous changez le principe, vous

changez la pratique.--Vous n'avez pas tenu compte de mes paroles.

Vous avez cru plus utile de plaisanter sur la contradiction et

l'antinomie, sur la thèse, l'antithèse et la synthèse, mettant de

votre côté, à si peu de frais, les usuriers et les sots, heureux de

rire de ce qu'ils tremblent de concevoir.

Que fais-je alors?

Pour exciter en vous cette attention rebelle, je prends divers termes

de comparaison. Je vous montre, par l'exemple de la monarchie, de

la polygamie, du combat judiciaire, des corporations industrielles,

qu'une même chose peut très-bien avoir été bonne, utile, légitime,

respectable, puis après devenir mauvaise, illicite et funeste, tout

cela suivant les circonstances qui l'environnent; que le progrès,

la grande loi de l'humanité, n'est pas autre chose que cette

transformation incessante du bien en mal, et du mal en bien; qu'il

en est ainsi, entre autres, de l'intérêt; que l'heure est venue pour

lui de disparaître, ainsi qu'il est facile d'en juger aux signes

politiques, historiques et économiques, que je me contente de vous

indiquer en les résumant.

C'était faire appel à la plus précieuse de vos facultés. C'était

vous dire: Quand j'affirme que les conditions qui rendent le prêt

excusable et licite ont disparu, je n'affirme point une chose

extraordinaire, je ne fais qu'énoncer un cas particulier du progrès

social. Observez, comparez; et, la comparaison faite, l'analogie

reconnue, revenons à la question posée par moi à la suite de la

vôtre. Les formes du crédit peuvent-elles, doivent-elles être

modifiées, de manière à amener la suppression de l'intérêt? Voilà,

sans préjudice de l'absolution que la science doit à tous prêteurs,

spéculateurs, capitalistes et usuriers ce que nous avons à examiner.

Mais, bah! est-ce que M. Bastiat compare, lui? Est-ce que seulement

il est capable de comparaison, plus que d'attention? Les analogies

de l'histoire, vous ne les saisissez point; le mouvement des

institutions et la loi générale qui en ressort, vous l'appelez du

_fatalisme_.--«_Je veux_, dites-vous dans votre troisième lettre,

_rester sur mon terrain_!» Et là-dessus, faisant tourner votre

crécelle, vous accrochant à tous les mots qui peuvent vous fournir un

prétexte, vous reproduisez, comme arguments nouveaux, quelques faits

dont je n'attaque point la légitimité dans la routine établie, mais

dont je conteste la nécessité, dont, par conséquent, je demande la

révision, la réforme.

Quand un homme, qui se dit économiste, qui a la prétention de

raisonner, de démontrer, de soutenir une discussion scientifique,

en est là, j'ose dire, Monsieur, que c'est un homme désespéré. Ni

_attention_, ni _comparaison_; incapacité absolue d'écouter et de

répondre! Que puis-je désormais tirer de vous? Vous êtes hors de la

philosophie, hors de la science, hors de l'humanité.

Cependant je ne me rebute pas. Peut-être, me dis-je, l'attention et

la comparaison s'éveilleront-elles en M. Bastiat, à l'aide d'une

autre faculté. Observer avec attention une idée, comparer ensuite

cette idée avec une autre, c'est chose trop subtile, trop abstraite.

Essayons de l'histoire: l'histoire est la série des observations et

des expériences du genre humain. Montrons à M. Bastiat le progrès:

pour saisir le progrès dans son unité, et conséquemment dans sa loi,

il ne faut que de la _mémoire_.

Quand je parle de la mémoire, comme faculté de l'entendement humain,

je la distingue essentiellement du _souvenir_. Les animaux se

souviennent, ils n'ont pas la mémoire. La mémoire est la faculté

d'enchaîner et de classer les souvenirs; de considérer plusieurs

faits consécutifs comme un seul et même fait; d'y mettre de la série

et de l'unité. C'est l'attention appliquée à une suite de choses

accomplies dans le temps et généralisées.

J'écris donc la monographie de l'usure. Je vous montre l'usure

dans son origine, ses causes, ses prétextes, ses analogies, son

développement, ses effets, ses conséquences. Je prouve que les

résultats du principe de l'usure sont tout à l'impossible et à

l'absurde, qu'ils engendrent fatalement l'immoralité et la misère.

Cela fait, je vous dis: Vous voyez que l'ordre et la conservation

de la société sont désormais incompatibles avec l'usure; que les

conditions du crédit ne peuvent plus rester les mêmes; que l'intérêt,

licite au commencement, excusable encore aujourd'hui dans le prêteur,

dont il ne dépend pas de s'en priver, est devenu, au point de vue

de la conscience sociale, une loi spoliatrice, une institution

monstrueuse, qui appelle invinciblement une réforme.

C'était le cas, si je ne me trompe, d'étudier enfin l'histoire, les

conditions nouvelles du crédit, la possibilité, attestée par moi, de

le rendre gratuit. Et rappelez-vous qu'écartant avec le plus grand

soin la question de personnes, je vous disais sans cesse: Je n'accuse

point les capitalistes; je ne me plains pas des propriétaires; je

n'ai garde de condamner, comme a fait l'Église, les banquiers et les

usuriers: je reconnais la bonne foi de tous ceux qui profitent de

l'intérêt. Je dénonce une erreur exclusivement collective, une utopie

antisociale et pleine d'iniquité. Eh bien! m'avez-vous seulement

compris? Car pour ce qui est de me réfuter, vous n'y songez seulement

pas.

J'ai sous les yeux votre quatrième lettre: y a-t-il ombre de cette

aperception historique, qui est, comme je vous le dis, la mémoire?

Non. Les faits accomplis existent pour vous uniquement comme

souvenirs: c'est-à-dire qu'ils ne sont rien. Vous ne les niez point:

mais comme il vous est impossible d'en suivre la filière et de les

généraliser, vous n'en dégagez pas le contenu; leur intelligence vous

échappe. Votre faculté mnémonique, comme votre faculté d'attention

et de comparaison, est nulle. Vous ne savez que répéter toujours la

même chose: Celui qui prête à intérêt n'est point un voleur; et nul

ne peut être contraint de prêter. Que sert, après cela, de savoir

si le crédit peut être organisé sur d'autres bases, ou d'examiner

ce qui résulte pour les classes travailleuses de la pratique de

l'intérêt?--Votre thème est fait: vous ne vous en départez point.

Et sur cela, après avoir exposé la routine usuraire, sous forme

d'exemples, vous la reproduisez sous forme de propositions, et vous

dites: Voilà la science!

Je vous l'avoue, Monsieur, j'ai douté un instant qu'il y eût sur

la terre un homme aussi disgracié de la nature sous le rapport

de l'intellect, et j'ai accusé votre volonté. Pour ma part, je

préférerais mille fois être suspecté dans ma franchise, que de me

voir dépouillé du plus bel apanage de l'homme, de ce qui fait sa

force et son essence[44]. C'est sous cette impression pénible qu'a

été écrite ma lettre du 31 décembre, dont il vous est facile à

présent d'apprécier la signification.

[Note 44: Quelques mois après la clôture de cette discussion,

M. Proudhon, au nom d'une compagnie industrielle, demandait au

gouvernement une garantie de 5 pour % d'intérêt, pour certaine

entreprise de transports, entre Châlons et Avignon. Choqué d'une

telle demande de la part de l'apôtre du _crédit gratuit_ et de

_l'anarchie_, Bastiat manifesta son impression par une lettre restée

inédite, dont nous reproduisons les dernières lignes.

«M. Proudhon, déplorant la faiblesse de mes facultés intellectuelles,

disait:--Pour ma part, je préférerais mille fois être suspecté dans

ma franchise que de me voir dépouillé du plus bel apanage de l'homme,

de ce qui fait sa force et son essence.--Que M. Proudhon le sache

bien: j'accepte le partage. À moi l'humble intelligence qu'il a plu

à Dieu de me départir; à lui, puisqu'il le préfère, d'être suspecté

dans sa franchise.»

(_Note de l'éditeur._)]

Je me suis dit: Puisque M. Bastiat ne daigne ni honorer de son

attention ma réponse, ni comparer les faits qui la motivent, ni

faire état du mouvement historique qui met à néant sa théorie;

puisqu'il est incapable d'entrer avec moi en dialogue et d'entendre

les raisons de son contradicteur, il faut croire qu'il y a en lui

excès de personnalité. C'est un homme, comme l'on dit, qui abonde

dans son propre jugement, et qui, à force de n'écouter que soi, s'est

séquestré de toute conversation avec ses semblables. Attaquons-le

donc dans son jugement, c'est-à-dire dans sa conscience, dans sa

personnalité, dans son _moi_.

Voilà comment, Monsieur, j'ai été conduit à m'en prendre, non plus à

vos raisonnements, radicalement nuls dans la question, mais à votre

volonté. J'ai accusé votre bonne foi: c'était une expérience, je vous

en demande pardon, que je me permettais sur votre individu. Pour

donner corps et figure à mon accusation, j'ai concentré toute notre

discussion sur un fait contemporain, palpable, décisif, avec lequel

j'ai identifié, non-seulement votre théorie, mais vous-même, sur la

Banque de France.

La Banque de France, vous ai-je fait observer, est la preuve

vivante de ce que je ne cesse de vous répéter depuis six semaines,

savoir, que si l'intérêt fut un jour nécessaire et licite, il y a

aujourd'hui, pour la société, devoir et possibilité de l'abolir.

Il est prouvé, en effet, par la comparaison du capital de la Banque

avec son encaisse, que tout en servant à ses actionnaires l'intérêt

dudit capital à 4 pour 100, elle peut faire le crédit et l'escompte

à 1 pour 100, et réaliser encore de beaux bénéfices. Elle le peut,

elle le doit: en ne le faisant pas, elle vole. Elle est cause,

par son refus, que le taux des intérêts, loyers et fermages, qui

devrait descendre partout à 1 pour 100, en maximum, reste élevé à 3,

4, 5, 6, 7, 8, 10, 12 et 15 pour 100. Elle est cause que le peuple

paie chaque année aux classes improductives plus de six milliards

de gratifications et pots-de-vin, et que, tandis qu'il pourrait

produire chaque année vingt milliards de valeurs, il n'en produit

que dix. Donc, ou vous justifierez la Banque de France, ou, si vous

ne le pouvez pas, si vous ne l'osez pas, vous reconnaîtrez que la

pratique de l'intérêt n'est qu'une pratique de transition, qui doit

disparaître dans une société supérieure.

Voilà, monsieur, ce que je vous ai dit, et en termes assez vifs

pour provoquer de votre part, à défaut d'attention, de comparaison,

de mémoire, sur la question tout historique que je vous avais

jusqu'alors soumise, cet acte simple et tout intuitif de la pensée,

lorsqu'elle se trouve en présence d'un fait, et interrogée par _oui_

ou par _non_, je veux dire, un jugement. Vous n'aviez qu'à répondre,

en deux mots, _cela est_, ou _cela n'est pas_, et le procès était

fini.

_Cela est_, c'est-à-dire, oui, la Banque de France peut, sans faire

tort à ses actionnaires et se nuire à elle-même, faire l'escompte à 1

pour 100; elle peut donc en vertu de la concurrence qu'elle créerait

par cette diminution, faire baisser le loyer de tous les capitaux, et

du sien propre, au-dessous de 1 pour 100. Et puisque le mouvement de

décroissance, une fois commencé, ne s'arrêterait plus, elle peut, si

elle veut, faire disparaître tout à fait l'intérêt. Donc le crédit

payé, quand il ne prend que ce qui lui est dû, mène droit au crédit

gratuit; donc l'intérêt n'est qu'un fait d'ignorance et de barbarie;

donc l'usure et la rente, dans une démocratie organisée, sont

illicites.

_Cela n'est pas_, c'est-à-dire, non, il n'est pas vrai, quoi qu'en

dise le bilan publié chaque semaine par la Banque de France, qu'elle

ait un capital de 90 millions et un encaisse de 460 millions; il

n'est pas vrai que cet encaisse énorme vienne de la substitution du

papier de banque au numéraire dans la circulation commerciale, etc.

etc. Dans ce cas, je vous renvoyais à M. d'Argout, à qui revenait le

débat.

L'eût-on jamais cru, si vous ne nous l'aviez fait voir? À ce fait si

catégorique, si palpitant de la Banque de France, vous ne répondez

ni _oui_ ni _non_. Vous ne vous doutez seulement pas de l'identité

qui existe entre le fait soumis à votre jugement et votre théorie

de l'intérêt. Vous n'apercevez point la synonymie de ces deux

propositions: Oui, la Banque de France peut faire crédit à 1 pour

100, donc ma théorie est fausse;--Non, la Banque de France ne peut

pas faire crédit à 1 pour 100, donc ma théorie est vraie.

Votre réponse, monument irrécusable d'une intelligence que le Verbe

divin n'illumina jamais, c'est: qu'il ne s'agit pas pour vous de la

Banque de France, mais du capital; que vous ne défendez point le

privilége de la Banque, mais seulement la légitimité de l'intérêt;

que vous êtes pour la liberté des banques, comme pour la liberté

du prêt; que, s'il est possible à la Banque de France de faire le

crédit et l'escompte pour rien, vous ne l'empêchez point; que vous

vous bornez à affirmer une chose, à savoir que la notion du capital

suppose et implique nécessairement celle de l'intérêt; que le premier

ne va pas sans le second, bien que le second existe quelquefois sans

le premier, etc.

Ainsi, vous êtes aussi impuissant à juger qu'à observer, comparer

et vous remémorer. Il vous manque cette conscience juridique qui,

en présence de deux faits identiques ou contraires, prononce:

Oui, l'identité existe; non, l'identité n'existe pas. Sans doute,

puisque vous êtes un être pensant, vous avez des intuitions, des

illuminations, des révélations; je ne me charge pas, quant à moi,

de dire ce qui se passe dans votre cerveau. Mais, à coup sûr, vous

ne raisonnez pas, vous ne réfléchissez pas. Quelle espèce d'homme

êtes-vous, monsieur Bastiat? Êtes-vous seulement un homme?...

Comment! après m'avoir abandonné successivement la métaphysique, à

laquelle vous n'entendez rien; la philosophie de l'histoire, que

vous traitez de fatalisme; le progrès économique, dont le dernier

terme est la réduction à l'absurde de l'intérêt; vous m'abandonnez

encore la pratique financière, dont le plus magnifique corollaire

est précisément la conversion du crédit payé en crédit gratuit;

et vous n'en persistez pas moins à soutenir la vérité absolue de

votre théorie, que vous avez ainsi détruite de vos propres mains!

Vous lâchez pied partout; la métaphysique, l'histoire, l'économie

sociale, la banque, font successivement défaut à votre thèse, comme

l'attention, la comparaison, la mémoire et le jugement à votre

intelligence? encore une fois, quelle dialectique est la vôtre, et

comment voulez-vous qu'on vous prenne?

Et cependant, je ne me suis point découragé. J'ai voulu aller

jusqu'au bout et tenter un dernier effort. J'ai cru que cette inertie

des facultés intellectuelles pouvait provenir de l'absence de

notions, et je me suis flatté de l'espérance de faire jaillir enfin

l'étincelle dans votre âme. Vous-même paraissiez m'indiquer cette

marche, quand vous me disiez: _Convaincu que tout ce débat repose

sur la_ NOTION _du capital_; et, qu'en conséquence, vous essayiez de

m'expliquer ce que vous entendez par capital; puis donc qu'il est

inabordable par la logique, me dis-je, attaquons-le par les notions.

Il serait honteux qu'une pareille discussion finit sans que les deux

adversaires pussent se rendre le témoignage, que s'ils n'ont pu

s'accorder, au moins ils se sont compris!

J'analyse donc, pour vous exprès, la notion du capital. Cette analyse

terminée, je donne la définition; j'en déduis les corollaires; puis,

afin de ne laisser aucune ambiguïté dans les termes, j'appelle à moi

la science du comptable. Je représente par écritures de commerce, sur

deux tableaux comparatifs, d'un côté la théorie du capital d'après

vos idées; de l'autre, cette même théorie d'après les miennes. Je

consacre treize colonnes de la _Voix du Peuple_ à cette exposition,

toute de complaisance, mais de laquelle, selon moi, doit sortir une

révolution économique, mieux que cela, une science nouvelle.

C'était une dernière fois vous dire:

Prenez garde! les temps sont changés. Le principe de l'intérêt a

épuisé toutes ses conséquences; elles sont aujourd'hui reconnues

immorales, destructives de la félicité publique, mathématiquement

fausses; la tenue des livres les dément, et, ce qui ne vous laisse

aucune ressource, avec la tenue des livres, la notion même du

capital. Pour Dieu, soyez donc attentif aux faits que je vous

signale; observez, comparez, synthétisez, jugez, remontez aux

notions: alors seulement vous aurez le droit d'exprimer une opinion.

Vous persisterez dans votre erreur, sans doute, mais du moins votre

erreur sera raisonnée; vous vous tromperez en connaissance de cause.

Comment êtes-vous sorti de cette épreuve? C'est ce que je vais

examiner, en répondant à votre dernière.

Je laisse de côté votre exorde, magnifique et pompeux dans lequel

vous félicitez la société du service que je lui ai rendu en dévoilant

le dernier mot du socialisme, et célébrez votre victoire. Je ne

relèverai pas davantage certaines plaisanteries sur les _hésitations_

et oscillations de ma polémique: nos lecteurs sont à cet égard

suffisamment instruits. Ils savent que ce que vous appelez en moi

hésitation, n'est autre que la distinction fondamentale que j'ai

faite, dès le premier jour, sur le _passé_ et le _présent_ de

l'économie des sociétés, distinction que j'ai appuyée successivement

de toutes les preuves que me fournissaient la métaphysique,

l'histoire, le progrès, la routine même, et sur laquelle je

m'efforce, mais inutilement, depuis deux mois, d'appeler votre

attention. Je néglige, en un mot, tout ce qui, dans votre épître,

n'a point directement trait à la question, et ne m'attache qu'à

l'essentiel.

J'avais défini le capital: TOUTE VALEUR FAITE, _en terres,

instruments de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies, et

servant, ou pouvant servir à la production_.

Chose singulière! cette définition vous agrée; vous l'acceptez,

vous vous en emparez. Hélas! mieux eût valu pour vous cent fois

la rejeter, avec l'antinomie et la philosophie de l'histoire, que

d'encombrer d'une pareille formule votre entendement! Il faut voir

quel affreux ravage cette terrible définition a fait sur votre esprit!

D'abord, vous ne l'avez point du tout comprise. Malgré la peine que

je me suis donnée de vous l'expliquer, vous ignorez ce que c'est

qu'une _valeur faite_: sans cela, eussiez-vous fait tenir, à l'un

des personnages que vous mettez en scène, le discours suivant:

«Messieurs, si vous voulez mes meubles, mes souliers, mes clous, mes

habits, _qui sont des valeurs faites_, donnez-moi une valeur faite,

c'est-à-dire vingt francs d'argent?»

On appelle _valeur faite_, dans le commerce, une lettre de change,

par exemple, ayant une cause réelle, revêtue des formes légales,

émanée d'une source connue et solvable, acceptée, et au besoin

endossée par des personnes également solvables et connues, offrant

ainsi triple, quadruple, etc., garantie, et susceptible, par le

nombre et la solidité des cautions, de circuler comme numéraire. Plus

il y a de cautions et d'acceptations, mieux la valeur est faite: elle

serait parfaite, si elle avait pour garants et pour accepteurs tous

les citoyens. Telle est la monnaie, la mieux faite de toutes les

valeurs: car, outre qu'elle porte son gage en elle-même, elle est

revêtue de la signature de l'État, qui la lance dans la circulation

comme une lettre de change, et assurée de l'acceptation du public.

Par analogie, je dis que des meubles, des souliers, et tous autres

produits, sont reconnus valeurs faites, non pas lorsque la confection

en est achevée et qu'ils sont exposés à la vente, comme vous le

dites; mais après qu'ils ont été appréciés contradictoirement, que

la valeur en a été fixée, la livraison effectuée; et cela encore,

seulement, pour celui qui les achète, ou qui consent à les reprendre

au même prix. C'est ainsi, vous ai-je dit, que le produit devient

capital; et il n'est capital que pour l'acquéreur, qui s'en fait

soit un instrument, soit un élément de reproduction. Pour celui-là,

dis-je, et pour lui seul, le produit devient valeur faite, en un mot,

capital.

Ici, Monsieur, j'ai du moins l'avantage que vous ne me contredirez

point. Je suis l'auteur de la définition; je sais ce que j'ai voulu

dire; vos paroles déposent de ce que vous avez entendu. Vous ne me

comprenez pas.

Quoi qu'il en soit, et sans y regarder de si près, vous prenez ma

définition du capital pour bonne; vous dites qu'elle suffit à la

discussion. Vous reconnaissez donc, implicitement, que _capital_ et

_produit_ sont, dans la société, termes synonymes; conséquemment,

que toute opération de crédit se résout, à peine de fraude, dans

un échange: deux choses que vous aviez d'abord niées, et que je

vous féliciterais d'avoir enfin comprises, s'il m'était possible de

croire que vous donnez à mes paroles le sens que je leur applique.

Quoi de plus fécond, en effet, que cette analyse: Puisque la valeur

n'est autre chose qu'une proportion, et que tous les produits sont

nécessairement proportionnels entre eux, il s'ensuit qu'au point de

vue social les produits sont toujours valeurs et valeurs faites:

la différence, pour la société, entre capital et produit, n'existe

pas. Cette différence est toute subjective aux individus: elle vient

de l'impuissance où ils se trouvent d'exprimer la proportionnalité

des produits en nombre exact et de leurs efforts pour arriver à une

approximation. Car, ne l'oublions pas, la loi secrète de l'échange,

la règle absolue des transactions, loi non écrite mais intuitive,

règle non de convention mais de nature, c'est de conformer, le plus

possible, les actes de la vie privée aux formules de la vie sociale.

Or, et c'est ce qui fait naître mes doutes, cette définition, si

profonde et si nette, du capital, que vous trouvez bon d'accepter;

cette identité du capital et du produit, du crédit et de l'échange,

tout cela, Monsieur, est la négation de votre théorie de l'intérêt;

et certes, vous ne vous en doutiez pas? Dès lors, en effet, que la

formule de J. B. Say, _les produits s'échangent contre les produits_,

est synonyme de cette autre, _les capitaux s'échangent contre les

capitaux_; que la définition du capital, par vous acceptée, n'est

autre chose que cette synonymie; que tout concourt, dans la société,

à rendre les faits de commerce de plus en plus conformes à cette loi;

il est évident, _à priori_, qu'un jour doit venir où les relations de

prêt, loyer, fermage, intérêt, et autres analogues, seront abolies

et converties en rapports d'échange; et qu'ainsi la prestation des

capitaux, devenant simplement échange de capitaux, et toutes les

affaires se réglant au comptant, l'intérêt devra disparaître. L'idée

d'usure, dans cette définition du capital, implique contradiction.

C'est ce que vous eussiez infailliblement compris, si, tout en

adoptant ma définition du capital, vous lui aviez accordé une seule

minute de réflexion. Mais croire que vous allez réfléchir sur vos

propres notions; s'imaginer qu'après avoir admis un principe, vous

en adopterez les conséquences, le mouvement et les lois; c'est, j'en

ai fait la triste expérience, se tromper étrangement. Raisonner,

pour vous, c'est contredire à tort et à travers, sans suite et sans

méthode. La notion glisse sur votre esprit sans le pénétrer. Vous

prenez le mot, que vous appliquez ensuite à votre guise, et suivant

les préoccupations de votre esprit: vous laissez l'idée, le germe,

qui seul féconde l'intelligence et dénoue les difficultés.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 22 / 42 段