à B, ses livraisons de divers articles pour ma consommation 1,089 fr.

C, -- -- -- 1,089

D, -- -- -- 1,089

E, -- -- -- 1,089

F, -- -- -- 1,089

G, -- -- -- 1,089

H, -- -- -- 1,089

I, -- -- -- 1,089

K, -- -- -- 1,089

L, -- -- -- 1,089

----------

Total 10,890 fr.

Pour achever la démonstration, nous n'avons plus qu'à dresser

l'inventaire de A.

_Résumé des opérations de A,

propriétaire-capitaliste-entrepreneur pour son inventaire au 31

décembre_.

_Doit._ MARCHANDISES GÉNÉRALES. _Avoir._

10,890 fr. Débit de ce compte | Crédit de ce compte

au 31 décembre | au 31 décembre 9,900 fr.

| Restant en magasin

| des marchandises

| inventoriées au 1er

| janvier dernier 100

| Perte sur ce compte 890

---------- ----------

10,890 fr. Somme égale. 10,890 fr.

Maintenant que nous avons établi notre double comptabilité,

rapprochons les comptes, et notons les différences:

1º Sous le régime de l'_usure_, le compte de chaque travailleur

se solde par une perte de 100 fr., soit pour

les 10: 1,000 fr.

En même temps, celui de A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, se

solde par un bénéfice de 1,000 fr.; ce qui prouve que dans la société

capitaliste le déficit, soit la misère, est en raison de l'agio.

2º Sous le régime du _crédit gratuit_, au contraire, le compte de

chaque travailleur se solde par un boni de 99 fr., soit pour les dix,

990 fr.; et celui de A, propriétaire-capitaliste, par un déficit de

890 fr., qui, avec les 100 fr. de marchandises restant en magasin et

venant en couverture du déficit de l'année, font bien les 990 fr.

dont la fortune des dix travailleurs s'est augmentée. Ce qui prouve

que, dans la société mutuelliste, c'est-à-dire de l'égal échange,

la fortune de l'ouvrier augmente en raison directe de son travail,

tandis que celle du capitaliste diminue aussi en raison directe de sa

consommation improductive, et qui détruit le reproche que m'adressait

Pierre Leroux, qu'il n'a cessé depuis deux mois de reproduire dans

sa polémique, savoir, que le crédit gratuit, la Banque du peuple, la

mutualité ne sont aussi que du _propriétarisme_, du _bourgeoisisme_,

de l'exploitation, enfin, comme le régime que la Banque du peuple

avait la prétention d'abolir.

_Dans le régime mutuelliste, la fortune de l'ouvrier augmente en raison

directe de son travail, tandis que celle du propriétaire-capitaliste

diminue en raison directe de sa consommation improductive_:--cette

proposition, mathématiquement démontrée, répond à toutes les

divagations de Pierre Leroux et de Louis Blanc, sur la communauté, la

fraternité et la solidarité.

Renversons maintenant la formule:

_Sous le régime de l'usure, la fortune de l'ouvrier décroît en raison

directe de son travail, tandis que celle du propriétaire-capitaliste

augmente en raison directe de sa consommation improductive_:--cette

proposition, démontrée comme la précédente, mathématiquement, répond

à toutes les divagations des jésuites, malthusiens et philanthropes,

sur l'inégalité des talents, les compensations de l'autre vie, etc.,

etc.

Comme corollaire à ce qui précède, et en nous basant toujours sur la

logique des chiffres, nous disons encore:

Dans la société capitaliste, l'ouvrier ne pouvant jamais racheter son

produit pour le prix qu'il l'a vendu, est constamment en déficit.

D'où, nécessité pour lui de réduire indéfiniment sa consommation, et,

par suite, nécessité pour la société entière de réduire indéfiniment

la production; partant, interdiction de la vie, obstacle à la

formation des capitaux comme des subsistances.

Dans la société mutuelliste, au contraire, l'ouvrier échangeant, sans

retenue, produit contre produit, valeur contre valeur, ne supportant

qu'un droit léger d'escompte largement compensé par l'excédant

que lui laisse, au bout de l'année son travail, l'ouvrier profite

exclusivement de son produit. D'où, faculté pour lui de produire

indéfiniment, et, pour la société, accroissement indéfini de la vie

et de la richesse.

Diriez-vous qu'une pareille révolution dans les rapports

économiques ne ferait, après tout, que déplacer la misère;

qu'au lieu de la misère du travailleur salarié, qui ne peut

racheter son propre produit, et qui devient d'autant plus

pauvre qu'il travaille davantage, nous aurions la misère du

propriétaire-capitaliste-entrepreneur, qui se verrait forcé d'entamer

son capital, et, partant, de détruire incessamment, avec la matière

du produit, l'instrument du travail même?

Mais qui ne voit que si, comme cela est inévitable dans le régime de

la gratuité, les deux qualités de _travailleur salarié_ d'une part,

et de _propriétaire-capitaliste-entrepreneur_, de l'autre, deviennent

égales et inséparables dans la personne de chaque ouvrier, le déficit

qu'éprouve A dans les opérations qu'il fait comme capitaliste, il le

couvre immédiatement par le bénéfice qu'il obtient à son tour comme

travailleur: de sorte que, tandis que, d'un côté, par l'annihilation

de l'intérêt, la somme des _produits_ du travail s'accroît

indéfiniment; de l'autre, par les facilités de la circulation, ces

produits se convertissent incessamment en VALEUR, et les valeurs en

CAPITAUX?

Que chacun, au lieu de crier à la spoliation contre le socialisme,

fasse donc son propre compte; que chacun dresse l'inventaire

de sa fortune et de son industrie, de ce qu'il gagne comme

capitaliste-propriétaire, et de ce qu'il peut obtenir comme

travailleur; et, je me trompe fort, ou, sur les 10 millions de

citoyens inscrits sur les listes électorales, il ne s'en trouvera pas

200,000, 1 sur 50, qui aient intérêt à conserver le régime usuraire

et à repousser le crédit gratuit. Quiconque, encore une fois, gagne

plus par son travail, par son talent, par son industrie, par sa

science, que par son capital, est directement et surabondamment

intéressé à l'abolition la plus immédiate et la plus complète de

l'usure; celui-là, dis-je, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, est, au

premier chef, partisan de la _République démocratique et sociale_;

il est, dans l'acception la plus large, la plus conservatrice,

RÉVOLUTIONNAIRE. Quoi donc! Serait-il vrai, parce qu'ainsi l'a dit

Malthus et qu'ainsi le veut, à sa suite, une poignée de pédants, que

10 millions de travailleurs, avec leurs enfants et leurs femmes,

doivent servir éternellement de pâture à 200,000 parasites, et que

c'est afin de protéger cette exploitation de l'homme par l'homme, que

l'État existe, qu'il dispose d'une force armée de 500,000 soldats,

d'un million de fonctionnaires et que nous lui payons deux milliards

d'impôts?...

Mais qu'ai-je besoin, après tout ce qui a été dit dans le cours de

cette polémique, d'entretenir plus longtemps l'opposition purement

factice de _travailleurs-salariés_ et _capitalistes-propriétaires_?

Le moment est venu de faire cesser tout antagonisme entre les

classes, et d'intéresser à l'abolition de la rente et de l'intérêt,

jusqu'aux propriétaires et aux capitalistes eux-mêmes. La Révolution,

ayant assuré son triomphe par la justice, peut, sans manquer à sa

dignité, s'adresser aux intérêts.

N'avons-nous pas vu que l'intérêt est né des risques de l'industrie

et du commerce, qu'il s'est manifesté d'abord dans les contrats plus

ou moins aléatoires de _pacotille_ et _à la grosse_? Or, ce qui

fut au commencement l'effet inévitable de l'état de guerre, ce qui

devait, de toute nécessité, apparaître dans une société antagoniste,

se reproduira encore et toujours, dans la société harmonique et

pacifiée. Le progrès, dans l'industrie comme dans la science, est

sans fin; le travail ne connaît pas de bornes à ses aventureuses

entreprises. Mais qui dit entreprise, dit toujours chose plus ou

moins aléatoire, par conséquent, risque plus ou moins grand du

capital engagé, partant nécessité d'un intérêt compensateur.

Au loyer, au fermage, à la rente, au prêt sur hypothèque, à

l'agio mercantile, aux spéculations de bourse, à la spoliation

bancocratique, doit succéder pour le capital, dans des conditions de

plus en plus heureuses, la _Commandite_. Alors le capital, divisé par

actions et fourni par les masses ouvrières, au lieu de spolier le

travail, produira pour le travail; alors le dividende ne sera qu'une

manière de faire participer la société tout entière aux bénéfices

des spéculations privées: ce sera le gain légitimé du génie contre

la fortune. Que les capitalistes actuels, au lieu de s'entasser à

la Bourse, de comprimer la révolution et de mettre l'embargo sur les

bras, osent donc se faire nos chefs de file; qu'ils deviennent, comme

en 92, nos généraux dans cette nouvelle guerre du travail contre la

misère, dans cette grande croisade de l'industrie contre la nature.

N'y a-t-il donc plus rien à découvrir, plus rien à oser, plus rien à

faire pour le développement de notre nationalité, pour l'augmentation

de notre richesse et de notre gloire?...

Je m'arrête: il est temps. Malgré moi, Monsieur, vous m'avez poussé

à cette déduction abstraite, fatigante pour le public et peu facile

pour les colonnes d'un journal populaire. Fallait-il donc m'entraîner

à cette dissertation épineuse, quand il était si facile, si simple de

nous renfermer dans cette question péremptoire autant que positive:

_Le crédit peut-il ou ne peut-il pas être gratuit?_ Au risque de

rebuter les lecteurs de la _Voix du Peuple_, j'ai voulu satisfaire à

votre désir: vous me direz, si vous le jugez convenable, ce que vous

trouvez à reprendre, d'abord à l'analyse que j'ai faite de la notion

de _capital_; puis à la définition que j'en ai fait sortir; enfin aux

théorèmes et aux corollaires qui en ont fait le développement.

Dans ce que vous venez de lire il y a, vous ne le nierez pas, toute

une révolution non-seulement politique et économique, mais encore,

ce qui doit vous être, ainsi qu'à moi-même, beaucoup plus sensible,

scientifique. À vous de voir si vous acceptez, pour votre compte

et pour celui de vos coreligionnaires, la conclusion qui ressort

avec éclat de toute cette discussion, savoir, que ni vous, monsieur

Bastiat, ni personne de votre école, n'entendez rien à l'économie

politique.

Je suis, etc.

P. J. PROUDHON.

DOUZIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

Le système de la gratuité du crédit se réduit au

papier-monnaie.--Quelles conséquences tirer de la comptabilité

établie par M. Proudhon?--Des billets de banque.--Des profits

qu'ils procurent.--Pénétration de J. B. Say.--Le vrai

moyen de faire profiter du crédit le public, qui lui-même

l'accorde, c'est la liberté.--Analyse du crédit et de

l'intérêt.--Exhortation à M. Proudhon de changer sa bannière.

4 février 1850.

Vous venez de rendre à la société un signalé service. Jusqu'ici

la _gratuité du crédit_ était demeurée enveloppée de nuages

philosophiques, métaphysiques, économiques, antinomiques,

historiques. En la soumettant à la simple épreuve de la comptabilité,

vous la faites descendre de ces vagues régions; vous l'exposez nue à

tous les regards; chacun pourra la reconnaître: c'est la _monnaie de

papier_.

Multiplier et égaliser les richesses sur la terre en y jetant

une pluie de _papier-monnaie_, voilà tout le mystère. Voilà le

_conclusum_, l'_ultimatum_ et le _desideratum_ du socialisme.

La _gratuité du crédit_, c'est son dernier mot, sa dernière formule,

son dernier effort. Vous l'avez dit cent fois avec raison. D'autres,

il est vrai, donnent à ce mot un autre sens. Est socialiste, disait,

ces jours-ci, la _Démocratie pacifique_, quiconque aspire à réaliser

un peu de bien.--Certes, si la définition est vague, elle est du

moins compréhensive et surtout prudente. Ainsi défini, le socialisme

est impérissable.

Mais un désir, non plus que vingt aspirations qui s'entre-détruisent,

ne constituent pas une science. Qu'est devenue l'_Icarie_? Ou

en sont le _phalanstère_, l'_atelier national_, la _triade_? Ces

formules sont mortes, et vous n'avez pas peu contribué à les tuer.

Si quelques autres ont fait récemment leur entrée dans le monde,

sous des noms sanscrits (que j'ai oubliés), il est permis de croire

qu'elles ne sont pas nées viables. Une seule survivait encore:

_gratuité du crédit_. Il m'a semblé qu'elle puisait sa vie dans le

mystère. Vous l'exposez au grand jour: survivra-t-elle longtemps?

L'altération des monnaies, pouvant aller jusqu'à la monnaie

fictive, c'est une invention qui n'est ni neuve, ni d'origine

très-démocratique. Jusqu'ici cependant, on avait pris la peine de

donner ou de supposer au _papier-monnaie_ quelques garanties, les

futures richesses du Mississipi, le sol national, les forêts de

l'État, les biens des émigrés, etc. On comprenait bien que le papier

n'a pas de valeur intrinsèque, qu'il ne vaut que comme _promesse_,

et qu'il faut que cette promesse inspire quelque confiance pour que

le papier qui la constate soit volontairement reçu en échange de

réalités. De là le mot _crédit_ (_credere_, croire, avoir foi). Vous

ne paraissez pas vous être préoccupé de ces nécessités. Une fabrique

inépuisable de papier-monnaie, voilà votre solution.

Permettez-moi d'intervertir l'ordre de la discussion que vous

m'indiquez, et d'examiner d'abord votre mécanisme social, exposé sous

ce titre: _Gratuité du crédit_.

Il est bon de constater que vous définissez ainsi le capital: _Toute

valeur faite, en terres, instruments de travail, marchandises,

subsistances ou monnaies, et servant ou pouvant servir à la

production._ Cette définition, je l'accepte. Elle suffit à la

discussion actuelle.

Ceci posé, A, B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, etc., sont tout à la fois

capitalistes et travailleurs.

Vous faites le compte de l'un d'eux, A, pris en sa qualité de

capitaliste; puis celui de B, représentant tous les travailleurs;

enfin vous dressez la comptabilité de la Banque.

A est détenteur de capitaux, de _valeurs faites_, en terres,

instruments, subsistances, etc.; B désire se les approprier, mais il

n'a rien à donner en échange et ne doit pas les emprunter sous peine

de payer un intérêt.

Il se présente à la Banque et lui dit: Livrez-moi pour mille francs

de billets, je vous rembourserai sur le produit de mon travail futur

au fur et à mesure de mes ventes. La Banque s'exécute et donne des

billets pour 990 fr.[41]. Muni de ces précieux talismans, B se

présente à A et lui dit: «Vous espériez peut-être me _prêter_ vos

capitaux, mais vous voilà réduit à me les _vendre_, car je suis en

mesure de les payer.» A s'empresse de livrer ses capitaux (terres,

marchandises, subsistances) à B contre les billets. B entreprend

son travail. En vertu de l'aphorisme: _Tout travail doit laisser un

excédant_, il ajoute 10 pour 100 à la valeur qu'il vient d'acheter,

court à la Banque payer (en billets sans doute) les 990 fr. qu'il lui

doit, et se trouve avoir réalisé 99 fr. de profits. Ainsi de C, D, E,

F, etc., en un mot de tous les hommes.

[Note 41: Cette retenue de 10 fr., n'ayant pour objet que les frais

de bureau, est improprement nommée _escompte_. Elle pourrait être

réduite à quelques centimes. Peut-être même eût-il mieux valu, dans

la théorie et la comptabilité, ne point s'en préoccuper.]

Ayant imaginé ces données, vous dressez la comptabilité de A, de B

et celle de la Banque. Certes, cette comptabilité, les données étant

admises, est irréprochable.

Mais peut-on admettre vos données? Sont-elles conformes à la nature

des hommes et des choses? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

Les billets de la Banque offriront-ils quelques garanties? en

d'autres termes, inspireront-ils ou non de la confiance? En d'autres

termes encore, la Banque aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un capital

primitif et des _valeurs faites_ suffisantes pour répondre de toutes

ses émissions?

Comment réunira-t-elle le capital en _valeurs faites_? Si elle a

des actionnaires, dans l'ordre de choses actuel, qui est notre point

de départ, ils voudront toucher un intérêt, et comment la Banque

prêtera-t-elle à titre gratuit ce qu'elle emprunte à titre onéreux?

On s'emparera du capital de la Banque de France, dites-vous, et on

remboursera les actionnaires en rentes sur l'État. Ceci recule la

difficulté sans la résoudre. C'est la masse, la nation qui empruntera

le capital à 5 pour 100 pour le prêter gratis. L'intérêt ne sera pas

anéanti, mais mis sur le dos du contribuable.

Mais enfin, admettons que ce capital de 10,000 fr., sur lequel vous

opérez fictivement, soit réuni, et mettons de côté ce cercle vicieux

qui consiste à _supposer_ la gratuité pour la _réaliser_. Puisque

vous l'avez cru nécessaire, vous jugez sans doute indispensable qu'il

se conserve.

Pour cela vous raisonnez sur cette hypothèse que B, C, D, E, etc.,

rembourseront chaque année à la Banque les billets qu'ils lui auront

pris. Mais si cette hypothèse fait défaut? Si B est un débauché

qui va dépenser ses 1,000 fr. au cabaret? Si C les donne à sa

maîtresse? Si D les jette dans une entreprise ridicule? Si E fait

une fugue en Belgique? etc., etc., que deviendra la Banque? À qui A

s'adressera-t-il pour avoir la contre-valeur des capitaux dont il se

sera défait?

Car enfin votre Banque n'aura pas la vertu de changer notre

nature, de réformer nos mauvaises inclinations. Bien au contraire,

et il faut reconnaître que l'extrême facilité de se procurer

du _papier-monnaie_, sur la simple promesse de travailler à le

rembourser ultérieurement, serait un puissant encouragement au jeu,

aux entreprises folles, aux opérations hasardeuses, aux spéculations

téméraires, aux dépenses immorales ou inconsidérées. C'est une chose

grave que de placer tous les hommes en situation de se dire: Tentons

la fortune avec le bien d'autrui; si je réussis, tant mieux pour

moi; si j'échoue, tant pis pour les autres.» Je ne puis concevoir,

quant à moi, le jeu régulier des transactions humaines en dehors de

la loi de responsabilité. Mais, sans rechercher ici les effets moraux

de votre invention, toujours est-il qu'elle ôte à la Banque nationale

toute condition de _crédit_ et de durée.

Vous me direz peut-être qu'avant de livrer ses billets la Banque

s'enquerra avec soin du degré de confiance que méritent les

demandeurs. Propriété, moralité, activité, intelligence, prudence,

tout sera scruté et pesé avec soin. Mais prenez garde; si, d'un côté,

vous exigez que la Banque ait un capital primitif de garantie, si,

de l'autre, elle ne prête qu'en toute sécurité, que fera-t-elle de

plus que ne font aux États-Unis les Banques libres? Et celui qui est

pauvre diable aujourd'hui ne sera-t-il pas pauvre diable sous votre

régime?

Je ne crois pas que vous puissiez sortir de ces alternatives:

Ou la Banque aura un capital dont elle payera l'intérêt, et alors

elle ne pourra, sans se ruiner, prêter sans intérêt;

Ou elle disposera d'un capital gratuit, et, en ce cas, expliquez-nous

d'où elle le tirera, en dehors de A, B, C, D, etc., qui forment toute

la nation?

Dans l'une et l'autre hypothèse, ou elle prêtera avec mesure et

discernement, et alors vous n'aurez pas le crédit universel; ou elle

prêtera sans garantie, et en ce cas elle fera faillite avant deux

mois.

Mais passons sur ces premières difficultés.

A, que vous mettez en scène, est capitaliste, partant avisé, prudent,

timoré, peureux même. Ce n'est pas vous qui le nierez. Après tout,

cela lui est bien permis. Tout ce qu'il a, il l'a acquis au prix de

ses sueurs, et ne veut pas s'exposer à le perdre. Ce sentiment, au

point de vue social, est éminemment conservateur. Avant donc de

livrer ses capitaux contre des billets, A tournera et retournera

bien souvent ces billets dans ses mains. Peut-être finira-t-il

par les refuser, et voilà votre système en fumée. Que ferez-vous?

Décréterez-vous le _cours forcé_? Que devient alors la liberté, dont

vous êtes le champion? Après avoir fait de la Banque une inquisition,

en ferez-vous une gendarmerie? Ce n'était pas la peine de supprimer

l'État.

Mais je vous concède, pour la discussion seulement, le cours forcé.

Vous n'empêcherez pas A de calculer ses risques. Il est vrai qu'il

n'y a guère de risques qu'un vendeur n'affronte, pourvu qu'il trouve

dans l'élévation du prix une prime d'assurance satisfaisante.

A, capitaliste, c'est-à-dire menuisier, cordonnier, forgeron,

tailleur, etc., etc., dira donc à B, C, D: Messieurs, si vous voulez

mes meubles, mes souliers, mes clous, mes habits, qui sont des

_valeurs faites_, donnez-moi une _valeur faite_, c'est-à-dire 20

fr. en argent.--Voilà 20 fr. en billets, répond B.--Ce n'est qu'une

promesse, répond A, et je n'y ai pas confiance.--Le cours forcé est

décrété, réplique B:--Soit, riposte A, mais je veux 100 fr. de ma

marchandise.

Comment arrêterez-vous cette hausse de prix, évidemment destructive

de tous les bienfaits que vous attendez de la Banque? Que ferez-vous?

Décréterez-vous le _maximum_?

L'universelle cherté se manifestera encore par une autre cause.

Certes, vous ne doutez pas que la Banque, dès qu'elle aura fait

battre le rappel par tous les organes de la publicité, dès qu'elle

aura annoncé qu'elle prête pour rien, n'attire à elle de nombreux

clients. Tous ceux qui ont des dettes, dont ils payent l'intérêt,

voudront profiter de cette belle occasion de se libérer. En voilà

pour une vingtaine de milliards. L'État voudra s'acquitter aussi

des 5 milliards qu'il doit. La Banque sera encore assaillie de tout

négociant qui a conçu une opération, de tout manufacturier qui veut

fonder ou agrandir une fabrique, de tout monomane qui a fait une

découverte merveilleuse, de tout ouvrier, compagnon, ou apprenti qui

veut devenir maître.

Je ne crains pas de trop m'avancer en disant que l'émission des

billets, si elle a la prétention de satisfaire tous les appétits,

toutes les cupidités, toutes les rêveries, dépassera 50 milliards

dès les six premiers mois. Voilà de quel poids la demande des

capitaux pèsera sur le marché. Mais où en sera l'offre? Dans six

mois, la France n'aura pas créé assez de _valeurs faites_ (terres,

instruments, marchandises, subsistances), pour satisfaire à ce

prodigieux accroissement de prétentions; car les valeurs faites, les

réalités, ne tombent pas aussi facilement dans le tablier de dame

Offre, que les valeurs fictives dans celui de dame Demande. Cependant

vendre et acheter sont des termes corrélatifs; ils expriment deux

actes qui s'impliquent, et, à vrai dire, ne font qu'un. Quel sera le

résultat? Une hausse exorbitante de tous les prix, ou, pour mieux

dire, une désorganisation sociale telle que le monde n'en a jamais

vu.--Et, soyez-en sûr, si quelqu'un en réchappe, ce ne sera pas le

moins fripon, ce ne sera pas surtout le pauvre diable à qui la Banque

a refusé crédit.

Ainsi, mesures arbitraires pour fonder la Banque, inquisition si elle

veut mesurer la confiance, cours forcé, maximum, et, en définitive,

banqueroute et désorganisation, dont les plus pauvres et les moins

roués seront les premières victimes; voilà les conséquences logiques

du papier-monnaie. Ce n'est pas tout.

Vous pourriez me dire: Votre critique porte sur les moyens

d'exécution. On y avisera. Il ne s'agit que du principe. Or, vous

ne pouvez nier que ma Banque, sauf les moyens d'exécution, détruit

l'intérêt. Donc la _gratuité du crédit_ est au moins possible.

Je pourrais répondre: Non, si les moyens d'exécution ne le sont pas.

Mais je vais droit au fond, et je dis: Votre invention n'eût-elle pas

tous les dangers que j'ai signalés, n'atteint pas votre but. Elle ne

réalise pas la _gratuité du crédit_.

Vous savez aussi bien que moi, Monsieur, que cette rémunération du

capital, qu'on nomme intérêt, ne s'attache pas seulement au prêt.

Elle est aussi comprise dans le prix de revient des produits. Et

puisque vous invoquez la comptabilité, je l'invoque à mon tour.

Ouvrons les livres du premier entrepreneur venu. Nous y verrons qu'il

n'opère jamais sans s'être assuré non-seulement le salaire de son

travail, mais encore la rentrée, l'amortissement et l'intérêt de son

capital. Cet intérêt se trouve confondu dans le prix de vente. En

réduisant toutes les transactions à des achats et des ventes, votre

Banque ne résout donc pas, ne touche même pas le problème de la

suppression de l'intérêt.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 20 / 42 段