C, -- -- -- 1,089
D, -- -- -- 1,089
E, -- -- -- 1,089
F, -- -- -- 1,089
G, -- -- -- 1,089
H, -- -- -- 1,089
I, -- -- -- 1,089
K, -- -- -- 1,089
L, -- -- -- 1,089
----------
Total 10,890 fr.
Pour achever la démonstration, nous n'avons plus qu'à dresser
l'inventaire de A.
_Résumé des opérations de A,
propriétaire-capitaliste-entrepreneur pour son inventaire au 31
décembre_.
_Doit._ MARCHANDISES GÉNÉRALES. _Avoir._
10,890 fr. Débit de ce compte | Crédit de ce compte
au 31 décembre | au 31 décembre 9,900 fr.
| Restant en magasin
| des marchandises
| inventoriées au 1er
| janvier dernier 100
| Perte sur ce compte 890
---------- ----------
10,890 fr. Somme égale. 10,890 fr.
Maintenant que nous avons établi notre double comptabilité,
rapprochons les comptes, et notons les différences:
1º Sous le régime de l'_usure_, le compte de chaque travailleur
se solde par une perte de 100 fr., soit pour
les 10: 1,000 fr.
En même temps, celui de A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, se
solde par un bénéfice de 1,000 fr.; ce qui prouve que dans la société
capitaliste le déficit, soit la misère, est en raison de l'agio.
2º Sous le régime du _crédit gratuit_, au contraire, le compte de
chaque travailleur se solde par un boni de 99 fr., soit pour les dix,
990 fr.; et celui de A, propriétaire-capitaliste, par un déficit de
890 fr., qui, avec les 100 fr. de marchandises restant en magasin et
venant en couverture du déficit de l'année, font bien les 990 fr.
dont la fortune des dix travailleurs s'est augmentée. Ce qui prouve
que, dans la société mutuelliste, c'est-à-dire de l'égal échange,
la fortune de l'ouvrier augmente en raison directe de son travail,
tandis que celle du capitaliste diminue aussi en raison directe de sa
consommation improductive, et qui détruit le reproche que m'adressait
Pierre Leroux, qu'il n'a cessé depuis deux mois de reproduire dans
sa polémique, savoir, que le crédit gratuit, la Banque du peuple, la
mutualité ne sont aussi que du _propriétarisme_, du _bourgeoisisme_,
de l'exploitation, enfin, comme le régime que la Banque du peuple
avait la prétention d'abolir.
_Dans le régime mutuelliste, la fortune de l'ouvrier augmente en raison
directe de son travail, tandis que celle du propriétaire-capitaliste
diminue en raison directe de sa consommation improductive_:--cette
proposition, mathématiquement démontrée, répond à toutes les
divagations de Pierre Leroux et de Louis Blanc, sur la communauté, la
fraternité et la solidarité.
Renversons maintenant la formule:
_Sous le régime de l'usure, la fortune de l'ouvrier décroît en raison
directe de son travail, tandis que celle du propriétaire-capitaliste
augmente en raison directe de sa consommation improductive_:--cette
proposition, démontrée comme la précédente, mathématiquement, répond
à toutes les divagations des jésuites, malthusiens et philanthropes,
sur l'inégalité des talents, les compensations de l'autre vie, etc.,
etc.
Comme corollaire à ce qui précède, et en nous basant toujours sur la
logique des chiffres, nous disons encore:
Dans la société capitaliste, l'ouvrier ne pouvant jamais racheter son
produit pour le prix qu'il l'a vendu, est constamment en déficit.
D'où, nécessité pour lui de réduire indéfiniment sa consommation, et,
par suite, nécessité pour la société entière de réduire indéfiniment
la production; partant, interdiction de la vie, obstacle à la
formation des capitaux comme des subsistances.
Dans la société mutuelliste, au contraire, l'ouvrier échangeant, sans
retenue, produit contre produit, valeur contre valeur, ne supportant
qu'un droit léger d'escompte largement compensé par l'excédant
que lui laisse, au bout de l'année son travail, l'ouvrier profite
exclusivement de son produit. D'où, faculté pour lui de produire
indéfiniment, et, pour la société, accroissement indéfini de la vie
et de la richesse.
Diriez-vous qu'une pareille révolution dans les rapports
économiques ne ferait, après tout, que déplacer la misère;
qu'au lieu de la misère du travailleur salarié, qui ne peut
racheter son propre produit, et qui devient d'autant plus
pauvre qu'il travaille davantage, nous aurions la misère du
propriétaire-capitaliste-entrepreneur, qui se verrait forcé d'entamer
son capital, et, partant, de détruire incessamment, avec la matière
du produit, l'instrument du travail même?
Mais qui ne voit que si, comme cela est inévitable dans le régime de
la gratuité, les deux qualités de _travailleur salarié_ d'une part,
et de _propriétaire-capitaliste-entrepreneur_, de l'autre, deviennent
égales et inséparables dans la personne de chaque ouvrier, le déficit
qu'éprouve A dans les opérations qu'il fait comme capitaliste, il le
couvre immédiatement par le bénéfice qu'il obtient à son tour comme
travailleur: de sorte que, tandis que, d'un côté, par l'annihilation
de l'intérêt, la somme des _produits_ du travail s'accroît
indéfiniment; de l'autre, par les facilités de la circulation, ces
produits se convertissent incessamment en VALEUR, et les valeurs en
CAPITAUX?
Que chacun, au lieu de crier à la spoliation contre le socialisme,
fasse donc son propre compte; que chacun dresse l'inventaire
de sa fortune et de son industrie, de ce qu'il gagne comme
capitaliste-propriétaire, et de ce qu'il peut obtenir comme
travailleur; et, je me trompe fort, ou, sur les 10 millions de
citoyens inscrits sur les listes électorales, il ne s'en trouvera pas
200,000, 1 sur 50, qui aient intérêt à conserver le régime usuraire
et à repousser le crédit gratuit. Quiconque, encore une fois, gagne
plus par son travail, par son talent, par son industrie, par sa
science, que par son capital, est directement et surabondamment
intéressé à l'abolition la plus immédiate et la plus complète de
l'usure; celui-là, dis-je, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, est, au
premier chef, partisan de la _République démocratique et sociale_;
il est, dans l'acception la plus large, la plus conservatrice,
RÉVOLUTIONNAIRE. Quoi donc! Serait-il vrai, parce qu'ainsi l'a dit
Malthus et qu'ainsi le veut, à sa suite, une poignée de pédants, que
10 millions de travailleurs, avec leurs enfants et leurs femmes,
doivent servir éternellement de pâture à 200,000 parasites, et que
c'est afin de protéger cette exploitation de l'homme par l'homme, que
l'État existe, qu'il dispose d'une force armée de 500,000 soldats,
d'un million de fonctionnaires et que nous lui payons deux milliards
d'impôts?...
Mais qu'ai-je besoin, après tout ce qui a été dit dans le cours de
cette polémique, d'entretenir plus longtemps l'opposition purement
factice de _travailleurs-salariés_ et _capitalistes-propriétaires_?
Le moment est venu de faire cesser tout antagonisme entre les
classes, et d'intéresser à l'abolition de la rente et de l'intérêt,
jusqu'aux propriétaires et aux capitalistes eux-mêmes. La Révolution,
ayant assuré son triomphe par la justice, peut, sans manquer à sa
dignité, s'adresser aux intérêts.
N'avons-nous pas vu que l'intérêt est né des risques de l'industrie
et du commerce, qu'il s'est manifesté d'abord dans les contrats plus
ou moins aléatoires de _pacotille_ et _à la grosse_? Or, ce qui
fut au commencement l'effet inévitable de l'état de guerre, ce qui
devait, de toute nécessité, apparaître dans une société antagoniste,
se reproduira encore et toujours, dans la société harmonique et
pacifiée. Le progrès, dans l'industrie comme dans la science, est
sans fin; le travail ne connaît pas de bornes à ses aventureuses
entreprises. Mais qui dit entreprise, dit toujours chose plus ou
moins aléatoire, par conséquent, risque plus ou moins grand du
capital engagé, partant nécessité d'un intérêt compensateur.
Au loyer, au fermage, à la rente, au prêt sur hypothèque, à
l'agio mercantile, aux spéculations de bourse, à la spoliation
bancocratique, doit succéder pour le capital, dans des conditions de
plus en plus heureuses, la _Commandite_. Alors le capital, divisé par
actions et fourni par les masses ouvrières, au lieu de spolier le
travail, produira pour le travail; alors le dividende ne sera qu'une
manière de faire participer la société tout entière aux bénéfices
des spéculations privées: ce sera le gain légitimé du génie contre
la fortune. Que les capitalistes actuels, au lieu de s'entasser à
la Bourse, de comprimer la révolution et de mettre l'embargo sur les
bras, osent donc se faire nos chefs de file; qu'ils deviennent, comme
en 92, nos généraux dans cette nouvelle guerre du travail contre la
misère, dans cette grande croisade de l'industrie contre la nature.
N'y a-t-il donc plus rien à découvrir, plus rien à oser, plus rien à
faire pour le développement de notre nationalité, pour l'augmentation
de notre richesse et de notre gloire?...
Je m'arrête: il est temps. Malgré moi, Monsieur, vous m'avez poussé
à cette déduction abstraite, fatigante pour le public et peu facile
pour les colonnes d'un journal populaire. Fallait-il donc m'entraîner
à cette dissertation épineuse, quand il était si facile, si simple de
nous renfermer dans cette question péremptoire autant que positive:
_Le crédit peut-il ou ne peut-il pas être gratuit?_ Au risque de
rebuter les lecteurs de la _Voix du Peuple_, j'ai voulu satisfaire à
votre désir: vous me direz, si vous le jugez convenable, ce que vous
trouvez à reprendre, d'abord à l'analyse que j'ai faite de la notion
de _capital_; puis à la définition que j'en ai fait sortir; enfin aux
théorèmes et aux corollaires qui en ont fait le développement.
Dans ce que vous venez de lire il y a, vous ne le nierez pas, toute
une révolution non-seulement politique et économique, mais encore,
ce qui doit vous être, ainsi qu'à moi-même, beaucoup plus sensible,
scientifique. À vous de voir si vous acceptez, pour votre compte
et pour celui de vos coreligionnaires, la conclusion qui ressort
avec éclat de toute cette discussion, savoir, que ni vous, monsieur
Bastiat, ni personne de votre école, n'entendez rien à l'économie
politique.
Je suis, etc.
P. J. PROUDHON.
DOUZIÈME LETTRE.
F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.
Le système de la gratuité du crédit se réduit au
papier-monnaie.--Quelles conséquences tirer de la comptabilité
établie par M. Proudhon?--Des billets de banque.--Des profits
qu'ils procurent.--Pénétration de J. B. Say.--Le vrai
moyen de faire profiter du crédit le public, qui lui-même
l'accorde, c'est la liberté.--Analyse du crédit et de
l'intérêt.--Exhortation à M. Proudhon de changer sa bannière.
4 février 1850.
Vous venez de rendre à la société un signalé service. Jusqu'ici
la _gratuité du crédit_ était demeurée enveloppée de nuages
philosophiques, métaphysiques, économiques, antinomiques,
historiques. En la soumettant à la simple épreuve de la comptabilité,
vous la faites descendre de ces vagues régions; vous l'exposez nue à
tous les regards; chacun pourra la reconnaître: c'est la _monnaie de
papier_.
Multiplier et égaliser les richesses sur la terre en y jetant
une pluie de _papier-monnaie_, voilà tout le mystère. Voilà le
_conclusum_, l'_ultimatum_ et le _desideratum_ du socialisme.
La _gratuité du crédit_, c'est son dernier mot, sa dernière formule,
son dernier effort. Vous l'avez dit cent fois avec raison. D'autres,
il est vrai, donnent à ce mot un autre sens. Est socialiste, disait,
ces jours-ci, la _Démocratie pacifique_, quiconque aspire à réaliser
un peu de bien.--Certes, si la définition est vague, elle est du
moins compréhensive et surtout prudente. Ainsi défini, le socialisme
est impérissable.
Mais un désir, non plus que vingt aspirations qui s'entre-détruisent,
ne constituent pas une science. Qu'est devenue l'_Icarie_? Ou
en sont le _phalanstère_, l'_atelier national_, la _triade_? Ces
formules sont mortes, et vous n'avez pas peu contribué à les tuer.
Si quelques autres ont fait récemment leur entrée dans le monde,
sous des noms sanscrits (que j'ai oubliés), il est permis de croire
qu'elles ne sont pas nées viables. Une seule survivait encore:
_gratuité du crédit_. Il m'a semblé qu'elle puisait sa vie dans le
mystère. Vous l'exposez au grand jour: survivra-t-elle longtemps?
L'altération des monnaies, pouvant aller jusqu'à la monnaie
fictive, c'est une invention qui n'est ni neuve, ni d'origine
très-démocratique. Jusqu'ici cependant, on avait pris la peine de
donner ou de supposer au _papier-monnaie_ quelques garanties, les
futures richesses du Mississipi, le sol national, les forêts de
l'État, les biens des émigrés, etc. On comprenait bien que le papier
n'a pas de valeur intrinsèque, qu'il ne vaut que comme _promesse_,
et qu'il faut que cette promesse inspire quelque confiance pour que
le papier qui la constate soit volontairement reçu en échange de
réalités. De là le mot _crédit_ (_credere_, croire, avoir foi). Vous
ne paraissez pas vous être préoccupé de ces nécessités. Une fabrique
inépuisable de papier-monnaie, voilà votre solution.
Permettez-moi d'intervertir l'ordre de la discussion que vous
m'indiquez, et d'examiner d'abord votre mécanisme social, exposé sous
ce titre: _Gratuité du crédit_.
Il est bon de constater que vous définissez ainsi le capital: _Toute
valeur faite, en terres, instruments de travail, marchandises,
subsistances ou monnaies, et servant ou pouvant servir à la
production._ Cette définition, je l'accepte. Elle suffit à la
discussion actuelle.
Ceci posé, A, B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, etc., sont tout à la fois
capitalistes et travailleurs.
Vous faites le compte de l'un d'eux, A, pris en sa qualité de
capitaliste; puis celui de B, représentant tous les travailleurs;
enfin vous dressez la comptabilité de la Banque.
A est détenteur de capitaux, de _valeurs faites_, en terres,
instruments, subsistances, etc.; B désire se les approprier, mais il
n'a rien à donner en échange et ne doit pas les emprunter sous peine
de payer un intérêt.
Il se présente à la Banque et lui dit: Livrez-moi pour mille francs
de billets, je vous rembourserai sur le produit de mon travail futur
au fur et à mesure de mes ventes. La Banque s'exécute et donne des
billets pour 990 fr.[41]. Muni de ces précieux talismans, B se
présente à A et lui dit: «Vous espériez peut-être me _prêter_ vos
capitaux, mais vous voilà réduit à me les _vendre_, car je suis en
mesure de les payer.» A s'empresse de livrer ses capitaux (terres,
marchandises, subsistances) à B contre les billets. B entreprend
son travail. En vertu de l'aphorisme: _Tout travail doit laisser un
excédant_, il ajoute 10 pour 100 à la valeur qu'il vient d'acheter,
court à la Banque payer (en billets sans doute) les 990 fr. qu'il lui
doit, et se trouve avoir réalisé 99 fr. de profits. Ainsi de C, D, E,
F, etc., en un mot de tous les hommes.
[Note 41: Cette retenue de 10 fr., n'ayant pour objet que les frais
de bureau, est improprement nommée _escompte_. Elle pourrait être
réduite à quelques centimes. Peut-être même eût-il mieux valu, dans
la théorie et la comptabilité, ne point s'en préoccuper.]
Ayant imaginé ces données, vous dressez la comptabilité de A, de B
et celle de la Banque. Certes, cette comptabilité, les données étant
admises, est irréprochable.
Mais peut-on admettre vos données? Sont-elles conformes à la nature
des hommes et des choses? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.
Les billets de la Banque offriront-ils quelques garanties? en
d'autres termes, inspireront-ils ou non de la confiance? En d'autres
termes encore, la Banque aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un capital
primitif et des _valeurs faites_ suffisantes pour répondre de toutes
ses émissions?
Comment réunira-t-elle le capital en _valeurs faites_? Si elle a
des actionnaires, dans l'ordre de choses actuel, qui est notre point
de départ, ils voudront toucher un intérêt, et comment la Banque
prêtera-t-elle à titre gratuit ce qu'elle emprunte à titre onéreux?
On s'emparera du capital de la Banque de France, dites-vous, et on
remboursera les actionnaires en rentes sur l'État. Ceci recule la
difficulté sans la résoudre. C'est la masse, la nation qui empruntera
le capital à 5 pour 100 pour le prêter gratis. L'intérêt ne sera pas
anéanti, mais mis sur le dos du contribuable.
Mais enfin, admettons que ce capital de 10,000 fr., sur lequel vous
opérez fictivement, soit réuni, et mettons de côté ce cercle vicieux
qui consiste à _supposer_ la gratuité pour la _réaliser_. Puisque
vous l'avez cru nécessaire, vous jugez sans doute indispensable qu'il
se conserve.
Pour cela vous raisonnez sur cette hypothèse que B, C, D, E, etc.,
rembourseront chaque année à la Banque les billets qu'ils lui auront
pris. Mais si cette hypothèse fait défaut? Si B est un débauché
qui va dépenser ses 1,000 fr. au cabaret? Si C les donne à sa
maîtresse? Si D les jette dans une entreprise ridicule? Si E fait
une fugue en Belgique? etc., etc., que deviendra la Banque? À qui A
s'adressera-t-il pour avoir la contre-valeur des capitaux dont il se
sera défait?
Car enfin votre Banque n'aura pas la vertu de changer notre
nature, de réformer nos mauvaises inclinations. Bien au contraire,
et il faut reconnaître que l'extrême facilité de se procurer
du _papier-monnaie_, sur la simple promesse de travailler à le
rembourser ultérieurement, serait un puissant encouragement au jeu,
aux entreprises folles, aux opérations hasardeuses, aux spéculations
téméraires, aux dépenses immorales ou inconsidérées. C'est une chose
grave que de placer tous les hommes en situation de se dire: Tentons
la fortune avec le bien d'autrui; si je réussis, tant mieux pour
moi; si j'échoue, tant pis pour les autres.» Je ne puis concevoir,
quant à moi, le jeu régulier des transactions humaines en dehors de
la loi de responsabilité. Mais, sans rechercher ici les effets moraux
de votre invention, toujours est-il qu'elle ôte à la Banque nationale
toute condition de _crédit_ et de durée.
Vous me direz peut-être qu'avant de livrer ses billets la Banque
s'enquerra avec soin du degré de confiance que méritent les
demandeurs. Propriété, moralité, activité, intelligence, prudence,
tout sera scruté et pesé avec soin. Mais prenez garde; si, d'un côté,
vous exigez que la Banque ait un capital primitif de garantie, si,
de l'autre, elle ne prête qu'en toute sécurité, que fera-t-elle de
plus que ne font aux États-Unis les Banques libres? Et celui qui est
pauvre diable aujourd'hui ne sera-t-il pas pauvre diable sous votre
régime?
Je ne crois pas que vous puissiez sortir de ces alternatives:
Ou la Banque aura un capital dont elle payera l'intérêt, et alors
elle ne pourra, sans se ruiner, prêter sans intérêt;
Ou elle disposera d'un capital gratuit, et, en ce cas, expliquez-nous
d'où elle le tirera, en dehors de A, B, C, D, etc., qui forment toute
la nation?
Dans l'une et l'autre hypothèse, ou elle prêtera avec mesure et
discernement, et alors vous n'aurez pas le crédit universel; ou elle
prêtera sans garantie, et en ce cas elle fera faillite avant deux
mois.
Mais passons sur ces premières difficultés.
A, que vous mettez en scène, est capitaliste, partant avisé, prudent,
timoré, peureux même. Ce n'est pas vous qui le nierez. Après tout,
cela lui est bien permis. Tout ce qu'il a, il l'a acquis au prix de
ses sueurs, et ne veut pas s'exposer à le perdre. Ce sentiment, au
point de vue social, est éminemment conservateur. Avant donc de
livrer ses capitaux contre des billets, A tournera et retournera
bien souvent ces billets dans ses mains. Peut-être finira-t-il
par les refuser, et voilà votre système en fumée. Que ferez-vous?
Décréterez-vous le _cours forcé_? Que devient alors la liberté, dont
vous êtes le champion? Après avoir fait de la Banque une inquisition,
en ferez-vous une gendarmerie? Ce n'était pas la peine de supprimer
l'État.
Mais je vous concède, pour la discussion seulement, le cours forcé.
Vous n'empêcherez pas A de calculer ses risques. Il est vrai qu'il
n'y a guère de risques qu'un vendeur n'affronte, pourvu qu'il trouve
dans l'élévation du prix une prime d'assurance satisfaisante.
A, capitaliste, c'est-à-dire menuisier, cordonnier, forgeron,
tailleur, etc., etc., dira donc à B, C, D: Messieurs, si vous voulez
mes meubles, mes souliers, mes clous, mes habits, qui sont des
_valeurs faites_, donnez-moi une _valeur faite_, c'est-à-dire 20
fr. en argent.--Voilà 20 fr. en billets, répond B.--Ce n'est qu'une
promesse, répond A, et je n'y ai pas confiance.--Le cours forcé est
décrété, réplique B:--Soit, riposte A, mais je veux 100 fr. de ma
marchandise.
Comment arrêterez-vous cette hausse de prix, évidemment destructive
de tous les bienfaits que vous attendez de la Banque? Que ferez-vous?
Décréterez-vous le _maximum_?
L'universelle cherté se manifestera encore par une autre cause.
Certes, vous ne doutez pas que la Banque, dès qu'elle aura fait
battre le rappel par tous les organes de la publicité, dès qu'elle
aura annoncé qu'elle prête pour rien, n'attire à elle de nombreux
clients. Tous ceux qui ont des dettes, dont ils payent l'intérêt,
voudront profiter de cette belle occasion de se libérer. En voilà
pour une vingtaine de milliards. L'État voudra s'acquitter aussi
des 5 milliards qu'il doit. La Banque sera encore assaillie de tout
négociant qui a conçu une opération, de tout manufacturier qui veut
fonder ou agrandir une fabrique, de tout monomane qui a fait une
découverte merveilleuse, de tout ouvrier, compagnon, ou apprenti qui
veut devenir maître.
Je ne crains pas de trop m'avancer en disant que l'émission des
billets, si elle a la prétention de satisfaire tous les appétits,
toutes les cupidités, toutes les rêveries, dépassera 50 milliards
dès les six premiers mois. Voilà de quel poids la demande des
capitaux pèsera sur le marché. Mais où en sera l'offre? Dans six
mois, la France n'aura pas créé assez de _valeurs faites_ (terres,
instruments, marchandises, subsistances), pour satisfaire à ce
prodigieux accroissement de prétentions; car les valeurs faites, les
réalités, ne tombent pas aussi facilement dans le tablier de dame
Offre, que les valeurs fictives dans celui de dame Demande. Cependant
vendre et acheter sont des termes corrélatifs; ils expriment deux
actes qui s'impliquent, et, à vrai dire, ne font qu'un. Quel sera le
résultat? Une hausse exorbitante de tous les prix, ou, pour mieux
dire, une désorganisation sociale telle que le monde n'en a jamais
vu.--Et, soyez-en sûr, si quelqu'un en réchappe, ce ne sera pas le
moins fripon, ce ne sera pas surtout le pauvre diable à qui la Banque
a refusé crédit.
Ainsi, mesures arbitraires pour fonder la Banque, inquisition si elle
veut mesurer la confiance, cours forcé, maximum, et, en définitive,
banqueroute et désorganisation, dont les plus pauvres et les moins
roués seront les premières victimes; voilà les conséquences logiques
du papier-monnaie. Ce n'est pas tout.
Vous pourriez me dire: Votre critique porte sur les moyens
d'exécution. On y avisera. Il ne s'agit que du principe. Or, vous
ne pouvez nier que ma Banque, sauf les moyens d'exécution, détruit
l'intérêt. Donc la _gratuité du crédit_ est au moins possible.
Je pourrais répondre: Non, si les moyens d'exécution ne le sont pas.
Mais je vais droit au fond, et je dis: Votre invention n'eût-elle pas
tous les dangers que j'ai signalés, n'atteint pas votre but. Elle ne
réalise pas la _gratuité du crédit_.
Vous savez aussi bien que moi, Monsieur, que cette rémunération du
capital, qu'on nomme intérêt, ne s'attache pas seulement au prêt.
Elle est aussi comprise dans le prix de revient des produits. Et
puisque vous invoquez la comptabilité, je l'invoque à mon tour.
Ouvrons les livres du premier entrepreneur venu. Nous y verrons qu'il
n'opère jamais sans s'être assuré non-seulement le salaire de son
travail, mais encore la rentrée, l'amortissement et l'intérêt de son
capital. Cet intérêt se trouve confondu dans le prix de vente. En
réduisant toutes les transactions à des achats et des ventes, votre
Banque ne résout donc pas, ne touche même pas le problème de la
suppression de l'intérêt.