La constitution de rente et l'emphytéose sont aujourd'hui, presque

partout, hors d'usage. On a trouvé qu'un produit ou capital échangé

contre un intérêt perpétuel était encore trop de la part du

capitaliste: le besoin d'un perfectionnement se faisait sentir dans

le système. De nos jours, les capitaux et immeubles ne se placent

plus en rente perpétuelle, si ce n'est sur l'État: ils se LOUENT,

c'est-à-dire se prêtent, toujours contre intérêt, mais à courte

échéance. Cette nouvelle espèce d'usure a nom _loyer_ ou _fermage_.

Concevez-vous, Monsieur, ce que c'est que le prêt à intérêt (loyer ou

fermage) à courte échéance? Dans l'emphytéose et la constitution de

rente, dont je parlais tout à l'heure, si la rente était perpétuelle,

la cession du capital l'était aussi: entre le paiement et la

jouissance, il y avait encore une sorte de parité. Ici, le capital ne

cesse jamais d'appartenir à celui qui le loue et qui peut en exiger,

à volonté, la restitution. En sorte que le capitaliste n'échange

point capital contre capital, produit contre produit: il ne donne

rien, il garde tout, ne travaille pas, et vit de ses loyers, intérêts

et usures, comme 1,000, 10,000 et 100,000 travailleurs réunis ne

vivent pas de leur production.

Par le prêt à intérêt,--fermage ou loyer,--avec faculté d'exiger,

à volonté, le remboursement de la somme prêtée, et d'éliminer le

fermier ou locataire, le capitaliste a imaginé quelque chose de

plus grand que l'espace, de plus durable que le temps. Il n'y a pas

d'infini qui égale l'infini de l'usure locative, de cette usure qui

dépasse autant la perpétuité de la rente, que la perpétuité de la

rente elle-même dépassé le remboursement à terme et au comptant.

L'emprunteur à intérêt et courte échéance paie, paie encore, paie

toujours; et il ne jouit point de ce qu'il paie; il n'en a que la

vue, il n'en possède que l'ombre. N'est-ce pas à cette image de

l'usurier, que le théologien a imaginé son Dieu, ce Dieu atroce, qui

fait éternellement payer le pécheur, et qui jamais ne lui fait remise

de sa dette! Toujours! Jamais! Voilà le Dieu du catholicisme, voilà

l'usurier!...

Eh bien, je dis que tout échange de produits et de capitaux peut

s'effectuer au comptant;

Qu'en conséquence, l'escompte du banquier doit se réduire aux frais

de bureaux et à l'indemnité du métal improductivement engagé dans la

monnaie.

Partant, que tout intérêt, loyer, fermage ou rente, n'est qu'un déni

de remboursement, un vol à l'égard de l'emprunteur ou locataire, la

cause première de toutes les misères et subversions de la société.

Je vous ai prouvé, en dernier lieu, par l'exemple de la Banque de

France, que c'était chose facile et pratique d'organiser l'égalité

dans l'échange, soit la circulation gratuite des capitaux et des

produits. Vous n'avez voulu voir, dans ce fait catégorique et

décisif, qu'un cas particulier de monopole, étranger à la théorie

de l'intérêt. Que me fait, répondez-vous avec nonchalance, la

Banque de France et son privilége? Je vous parle de l'intérêt des

capitaux.--Comme si le crédit foncier et commercial étant organisé

partout sur le pied de 1/2 pour 100, il pouvait exister quelque part

encore un intérêt!... Je vais vous montrer à présent, à la façon des

teneurs de livres, que ce solde particulier, qui vient se placer

constamment entre les deux termes de l'échange, ce péage imposé à

la circulation, ce droit établi sur la conversion des produits en

valeurs, et des valeurs en capitaux, cet intérêt, enfin, ou pour

l'appeler par son nom, cet entremetteur (_interesse_) du commerce,

dont vous vous obstinez à prendre la défense, est précisément le

grand faussaire qui, pour s'approprier, frauduleusement et sans

travail, des produits qu'il ne crée pas, des services qu'il ne rend

jamais, falsifie les comptes, fait des surcharges et des suppositions

dans les écritures, détruit l'équilibre des transactions, met le

désordre dans les affaires, et produit fatalement dans les nations le

désespoir et la misère.

Vous trouverez, dans ce qui va suivre, la représentation graphique

des opérations de la société, exposées tour à tour dans les deux

systèmes, le système de l'_intérêt_, actuellement régnant, et

le système de la _gratuité_, qui est celui que je propose. Tout

raisonnement, toute dialectique, toute controverse tombe devant cette

image intelligible du mouvement économique.

I.--SYSTÈME DE L'INTÉRÊT.

Dans ce système, la production, la circulation et la consommation

des richesses s'opèrent par le concours de deux classes de citoyens,

distinctes et séparées: les propriétaires, capitalistes et

entrepreneurs d'une part, et les travailleurs salariés d'autre part.

Ces deux classes, quoique en état flagrant d'antagonisme, constituent

ensemble un organisme clos, qui agit en lui-même, sur lui-même, et

par lui-même.

Il suit de là que toutes les opérations d'agriculture, de commerce,

d'industrie, qui peuvent se traiter dans un pays, tous les comptes

de chaque manufacture, fabrique, banque, etc., peuvent se résumer et

être représentés par un seul compte, dont je vais donner les parties.

Je désigne par A la classe entière des propriétaires, capitalistes et

entrepreneurs que je considère comme une personne unique, et par B,

C, D, E, F, G, H, I, K, L, la classe des travailleurs salariés.

COMPTES

_entre A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, et B, C, D, E, F, G,

H, I, K, L, travailleurs salariés_.

CHAPITRE PREMIER.

_Compte et résumé des opérations personnelles à A,

propriétaire-capitaliste-entrepreneur_.

À l'ouverture du compte, A commence sa spéculation avec un capital

que je suppose de 10,000 fr. Cette somme forme sa mise de fonds;

c'est avec cela qu'il va travailler et entamer des opérations de

commerce. Cet acte d'installation de A s'exprime de la manière

suivante:

1. _Caisse doit à A._

1er janvier, compte de capital 10,000 fr.

Le capital formé, que va faire A? Il louera des ouvriers, dont il

payera les produits et services avec ses 10,000 fr.; c'est-à-dire

qu'il convertira ces 10,000 fr. en marchandises, ce que le comptable

exprime comme suit:

2. _Marchandises générales, à Caisse._

Achat au comptant, ou par anticipation, des produits de l'année

courante, des travailleurs ci-après dénommés:

De B, _x_ (journées de travail ou produit): ensemble. 1,000 fr.

De C, -- -- 1,000

De D, -- -- 1,000

De E, -- -- 1,000

De F, -- -- 1,000

De G, -- -- 1,000

De H, -- -- 1,000

De I -- -- 1,000

De K, -- -- 1,000

De L, -- -- 1,000

---------

Total 10,000 fr.

L'argent converti en marchandises, il s'agit, pour le

propriétaire-capitaliste-entrepreneur A, de faire l'opération

inverse, et de convertir ses marchandises en argent. Cette

conversion suppose un bénéfice (agio, intérêt, etc.), puisque, par

l'hypothèse et d'après la théorie de l'intérêt, la terre et les

maisons ne se prêtent pas pour rien, les capitaux pour rien, la

garantie et la considération de l'entrepreneur pour rien. Admettons,

suivant les règles ordinaires du commerce, que le bénéfice soit 10

pour 100.

À qui se fera la vente des produits de A? Nécessairement à B, C,

D, etc., travailleurs: puisque la société tout entière se compose

de A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, et de B, C, D, etc.,

travailleurs salariés, hors desquels il n'y a personne. Voici comment

s'établit le compte:

3. _Les Suivants, à Marchandises générales_:

B, mes ventes à lui faites dans le courant de l'année, 1,100 fr.

C, -- -- 1,100

D, -- -- 1,100

E, -- -- 1,100

F, -- -- 1,100

G, -- -- 1,100

H, -- -- 1,100

I, -- -- 1,100

K, -- -- 1,100

L, -- -- 1,100

----------

Total 11,000 fr.

La vente terminée, reste à faire l'encaissement des sommes dues par

les acheteurs. Nouvelle opération que le comptable couche sur son

livre, en la façon ci-après:

4. _Doit Caisse aux Suivants_:

à B, son versement en espèces pour solde de son compte

au 31 décembre 1,100 fr.

à C, -- -- 1,100

a D, -- -- 1,100

à E, -- -- 1,100

à F, -- -- 1,100

à G, -- -- 1,100

à H, -- -- 1,100

à I, -- -- 1,100

à K, -- -- 1,100

à L, -- -- 1,100

----------

Somme égale 11,000 fr.

Ainsi, le capital avancé par A,--après conversion de ce capital en

produits, puis vente de ces produits aux travailleurs-consommateurs

B, C, D, etc., et, enfin, payement de la vente,--lui rentre augmenté

d'un dixième, ce qui s'exprime à l'inventaire par la balance

ci-dessous:

5. _Résumé des opérations de A,

propriétaire-capitaliste-entrepreneur, pour son inventaire au 31

décembre_.

_Doivent._ MARCHANDISES GÉNÉRALES. _Avoir._

10,000 fr. Débit de ce compte | Crédit de ce compte

au 31 décembre. | au 31 décembre. 11,000 fr.

1,000 Bénéfice sur ce |

compte à porter au |

crédit du compte |

du capital A. |

---------- | ----------

11,000 fr. | Balance 11,000 fr.

On voit ici, pour le dire en passant, comment et à quelle condition

les produits deviennent capitaux. Ce ne sont pas les marchandises

en magasin qui, à l'inventaire, sont portées au crédit du compte

de capital, c'est le _bénéfice_. Le bénéfice, c'est-à-dire le

produit vendu, livré, dont le prix a été encaissé ou doit l'être

prochainement: en deux mots, c'est le produit fait _valeur_.

Passons à la contre-partie de ce compte, au compte des travailleurs.

CHAPITRE DEUXIÈME.

_Compte des opérations de B, travailleur, avec A,

propriétaire-capitaliste-entrepreneur._

B, travailleur, sans propriété, sans capital, sans ouvrage, est

embauché par A, qui lui donne de l'occupation et acquiert son

produit. Première opération, que l'on fait figurer au compte de B,

ainsi:

1. Doit Caisse, 1er janvier, à B.--Compte de Capital.

Vente au comptant ou par anticipation de tout le produit de

son travail de l'année, à A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur,

ci 1,000 fr.

En échange de son produit, le travailleur reçoit donc 1,000 fr.,

somme égale à celle que nous avons vue figurer au chapitre précédent,

art. 2, _Compte de marchandises générales_.

Mais B vit de son salaire, c'est-à-dire qu'avec l'argent que lui

donne A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, il se pourvoit chez

ledit A de tous les objets nécessaires à la consommation de lui B,

objets qui lui sont facturés, comme nous l'avons vu plus haut, chap.

1er, art. 3, à 10 pour 100 de bénéfice en sus du prix de revient.

L'opération a donc pour B le résultat que voici:

2. Doit B, compte de Capital, à A,

propriétaire-capitaliste-entrepreneur:

Montant des fournitures de toute espèce de ce dernier

dans le cours de l'année 1,100 fr.

3. _Résumé des opérations de_ B, _pour son inventaire_:

_Doit._ COMPTE DE CAPITAL. _Avoir._

1,100 fr. Débit de ce compte au 31 décembre.

Crédit de ce compte au 31 décembre 1,000 fr.

Perte sur ce compte, que B ne peut payer

qu'au moyen d'un emprunt 100

--------- ----------

1,100 fr. 1,100 fr.

Tous les autres travailleurs se trouvant dans les mêmes conditions

que B, leurs comptes présentent individuellement le même résultat.

Pour l'intelligence du fait que j'ai voulu faire ressortir, savoir:

le défaut d'équilibre dans la circulation générale, par suite des

prélèvements du capital, il est donc inutile de reproduire chacun de

ces comptes.

Le tableau qui précède, bien autrement instructif et démonstratif

que celui de Quesnay, est l'image fidèle, présentée algébriquement,

de l'économie actuelle de la société. C'est là qu'on peut se

convaincre que le prolétariat et la misère sont l'effet, non pas

seulement de causes accidentelles, telles qu'inondation, guerre,

épidémie; mais qu'ils résultent aussi d'une cause organique,

inhérente à la constitution de la société.

Par la fiction de la productivité du capital et par les prérogatives

sans nombre que s'arroge le monopoleur, il arrive toujours et

nécessairement l'une de ces deux choses:

Ou bien c'est le monopoleur qui enlève au salarié partie de son

capital social. B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, ont produit dans

l'année comme 10, et ils n'ont consommé que comme 9. En autres

termes, le capitaliste a mangé un travailleur.--En outre, par

la capitalisation de l'intérêt, la position des travailleurs

s'aggrave chaque année de plus en plus; de telle sorte qu'en

poussant la démonstration jusqu'au bout, on arrive, vers la septième

année, à trouver que tout l'apport primitif des travailleurs est

passé, à titre d'intérêts et de bénéfices, entre les mains du

propriétaire-capitaliste-entrepreneur, ce qui signifie que les

travailleurs salariés, s'ils voulaient payer leurs dettes, devraient

travailler chaque septième année pour rien.

Ou bien, c'est le travailleur qui, ne pouvant donner de son produit

que le prix qu'il en a lui-même reçu, pousse le monopoleur à la

baisse, et par conséquent le met à découvert de tout le montant des

intérêts, loyers et bénéfices dont l'exercice de la propriété lui

faisait un droit et une nécessité.

On est donc amené à reconnaître que le crédit, dans le système de

l'intérêt, a pour résultat inévitable la spoliation du travailleur,

et, pour correctif non moins inévitable, la banqueroute de

l'entrepreneur, la ruine du capitaliste propriétaire. L'intérêt est

comme une épée à deux tranchants: de quelque côté qu'il frappe, il

tue.

Je viens de vous montrer comment les choses se passent dans le régime

de l'intérêt. Voyons maintenant comment elles se passeraient sous le

régime de la gratuité.

II.--Système de gratuité.

D'après la théorie du crédit gratuit, la qualité de travailleur

salarié et celle de propriétaire-capitaliste-entrepreneur sont

identiques l'une à l'autre et adéquates: elles se confondent sous

celle de _producteur-consommateur_. L'effet de ce changement est de

ramener toutes les opérations du crédit actuel, prêt, vente à terme,

agio, loyer, fermage, etc., à la simple forme de l'échange; comme

toutes les opérations de banque à un simple virement de parties.

Admettons donc que la Banque de France, organe principal de ce

système, ait été réorganisée suivant les idées du crédit gratuit,

et le taux de ses escomptes réduit à 1 pour 100, taux que nous

regarderons provisoirement comme le juste salaire du service

particulier de la Banque, et, conséquemment, comme représentant un

intérêt égal à zéro. Et voyons les changements qui en résultent pour

la comptabilité générale. C'est par l'entremise de la Banque et de

ses succursales, remplaçant toutes les variétés du crédit usuraire,

que s'effectuent désormais les transactions: c'est donc avec la

Banque que B, C, D, etc., travailleurs, associés, groupés ou libres,

entrent d'abord, et directement, en compte.

CHAPITRE PREMIER.

1. _Compte des opérations de_ B, _travailleur, avec_ x, _Banque

nationale_.

Doit Caisse, 1er janvier, à _x_, Banque nationale,

Avance de celle-ci sur tous les produits de mon travail de

l'année, à lui rembourser au fur et à mesure de mes ventes,

1,000 fr.; escompte 1 pour 100 déduit, ci. 990 fr.

Ainsi qu'on l'a vu plus haut, B vit exclusivement de son travail:

c'est-à-dire que, sur la garantie de son produit, il obtient de

_x_, Banque nationale, soit des billets, soit des espèces, avec

lesquels il achète chez A,--travailleur comme lui, mais qui, dans les

opérations de vente ou échange dont nous parlerons tout à l'heure,

remplit le rôle de propriétaire-capitaliste-entrepreneur,--tous les

objets nécessaires à son industrie et à sa consommation. Par le fait,

B achète tous ces objets au comptant: il peut donc, et d'autant plus

rigoureusement, en débattre le prix.

Cet achat, fait avec les billets ou espèces de la Banque, donne

ouverture au compte suivant sur les livres de B:

2. _Doivent Marchandises générales à Caisse_,

Achat au comptant, chez A, de toute ma consommation de

l'année 990 fr.

Au fur et à mesure de sa fabrication, B vend ses produits. Mais

la production se règle sur la consommation: or, celle-ci n'étant

plus entravée, comme sous le régime de l'intérêt, par l'usure,

c'est-à-dire par la vente à terme, par le loyer des instruments de

travail et les charges qui en résultent, surtout par le préjugé de

la monnaie, devenue improductive, et même inutile; il s'ensuit que

B, comme tous les autres travailleurs, peut non-seulement racheter,

à une fraction minime près, son propre produit, mais donner carrière

à son énergie, à sa puissance productive, sans crainte de créer

des non-valeurs ou d'amener l'avilissement des prix, avec l'espoir

légitimement fondé, au contraire, de se compenser, par ce surcroît

de production et d'échange, de la faible rétribution qu'il paye à la

Banque, pour la négociation de ses valeurs. C'est ce qui va paraître

dans l'article suivant du compte de B.

Tout travail doit laisser un excédant; cet aphorisme est un des

premiers de l'économie politique. Il est fondé sur ce principe que,

dans l'ordre économique, quel que soit le capital mis en oeuvre,

_toute valeur est créée, par le travail, de rien_; de même que,

selon la théologie chrétienne, toutes choses dans la nature ont été

créées de Dieu, également de rien. En effet, le produit étant défini:

_l'utilité ajoutée par le travail aux objets que fournit la nature_

(J. B. Say et tous les économistes), il est clair que le produit tout

entier est le fait des travailleurs; et si l'objet auquel s'ajoute

l'utilité nouvelle est déjà lui-même un produit, la valeur reproduite

est nécessairement plus grande que la valeur consommée. Admettons

que, par son travail, B ait augmenté de 10 pour 100 la valeur qu'il

consomme, et constatons, par ses écritures, le résultat:

3. _Doit Caisse à Marchandises générales_,

Mes ventes au comptant à divers, courant de l'année, 1,089 fr.

Il appert de ce compte que l'usure est une cause de misère, en ce

qu'elle empêche la consommation et la reproduction, d'abord en

élevant le prix de vente des produits d'une quantité plus forte

que l'excédant obtenu par le travail reproducteur: la somme des

usures, en France, sur un produit total de 10 milliards, est de 6

milliards, 60 pour 100;--puis, en entravant la circulation par toutes

les formalités de l'escompte, de l'intérêt, du loyer, du fermage,

etc.:--toutes difficultés qui disparaissent sous le régime du crédit

gratuit.

Nous voici au moment où B a réalisé tout le produit de son travail de

l'année. Il faut qu'il se liquide avec _x_, Banque nationale, ce qui

donne lieu à l'opération que voici:

4. Doit _x_, Banque nationale, à Caisse,

Mon versement pour solde 1,000 fr.

Maintenant B doit se rendre compte: il le fait de la manière

suivante:

5. _Résumé des opérations de B pour son inventaire._

_Doit._ COMPTE DE MARCHANDISES GÉNÉRALES. _Avoir._

990 fr. Débit de ce compte | Crédit de ce compte

au 31 décembre. | au 31 décembre. 1,089 fr.

99 Bénéfice sur ce |

compte. |

--------- ---------

1,089 fr. Somme égale. 1,089 fr.

L'année suivante, B, au lieu d'opérer sur un produit de 1,000,

opérera sur un produit de 1,089, ce qui lui donnera un nouveau

surcroît de bénéfice; puis le même mouvement se renouvelant la 3e, la

4e, la 5e, etc., année, le progrès de sa richesse suivra le progrès

de son industrie; il ira à l'infini.

Les autres travailleurs, C, D, E, F, etc., étant dans les mêmes

conditions que B, leurs comptes présentent individuellement le même

résultat; il est inutile de les reproduire.

Je passe à la contre-partie des comptes ouverts chez B, et tout

d'abord à celui de la Banque.

CHAPITRE II.

On a vu plus haut que _x_, Banque nationale, a fait à B

une avance sur son travail ou produit; qu'elle en a usé de même avec

tous les autres travailleurs; et qu'ensuite elle s'est couverte

et rémunérée, par le remboursement des valeurs qu'ils lui avaient

remises, et par la déduction, faite à son profil, de 1 pour 100

d'escompte. Voici comment se traduiraient ces diverses opérations sur

les livres de la Banque.

_Doivent les Suivants à Caisse_:

B, mes avances sur le produit de son travail de l'année,

contre son engagement de 1,000 fr.; escompte

déduit 990 fr.

C, -- -- 990

D, -- -- 990

E, -- -- 990

F, -- -- 990

G, -- -- 990

H, -- -- 990

I, -- -- 990

K, -- -- 990

L, -- -- 990

---------

9,900 fr.

Lors du remboursement par les débiteurs, nouvelle opération que le

comptable coucherait sur les livres comme suit:

_Doit Caisse aux Suivants_:

à B, son versement pour solde 990 fr.

à C, -- -- 990

à D, -- -- 990

à E, -- -- 990

à F, -- -- 990

à G, -- -- 990

à H, -- -- 990

à I, -- -- 990

à K, -- -- 990

à L, -- -- 990

à Profits et pertes, reçu desdits pour escompte

1 pour 100 100

----------

Total 10,000 fr.

Le crédit donné par _x_, Banque nationale,--après conversion de la

somme créditée, en produits, puis vente de ces produits à tous les

membres de la société, producteurs-consommateurs, depuis A jusqu'à L,

et enfin payement de la vente au moyen de la même somme fournie par

la Banque;--ce crédit, disons-nous, lui rentre, sous forme de billets

ou espèces, augmenté de l'escompte de 1 pour 100, avec lequel la

Banque paye ses employés et acquitte ses frais. Si même, après avoir

couvert ses dépenses, il restait à la Banque un bénéfice net tant

soit peu considérable, elle réduirait proportionnellement le taux de

son escompte, de manière à ce qu'il lui restât toujours, pour intérêt

du capital, zéro.

_Résumé des opérations de_ x, _Banque nationale, pour son

inventaire au 31 décembre_.

_Doit._ PROFITS ET PERTES. _Avoir._

100 fr. Bénéfice sur ce | Produit des escomptes de

compte. | l'année. 100 fr.

En se reportant au compte de _Caisse_ de _x_, Banque nationale, on

voit tout d'abord que l'excédant du débit de ce compte sur le crédit

est de fr. 100, somme égale à celle du bénéfice d'escompte constatée

par le compte de _Profits et pertes_.

CHAPITRE III.

Venons enfin au compte de A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur,

lequel ne se distingue plus, comme nous l'avons dit, de B, C, D,

etc., travailleurs salariés, et ne prend ce titre que fictivement,

par suite de ses opérations avec ces derniers.

Dans le régime du crédit gratuit, A ne prête plus les matières

premières, l'instrument du travail, le capital, en un mot; il ne

le donne pas non plus pour rien; il le vend. Dès qu'il en a reçu

le prix, il est déchu de ses droits sur son capital; il ne peut

plus s'en faire payer éternellement, et au delà de l'éternité même,

l'intérêt.

Voyons donc comment se comportera le compte de A, dans ce nouveau

système.

D'abord, la monnaie n'étant qu'un instrument de circulation, devenu,

par son accumulation à la Banque et la substitution presque générale

du papier au numéraire, une propriété commune, dont l'usage, partout

dédaigné, est gratuit, les producteurs-consommateurs B, C, D, etc.,

n'ont plus que faire des écus de A. Ce qu'il leur faut, ce sont les

matières premières, instruments de travail et subsistances dont A est

détenteur.

A commence donc ses opérations avec son capital, _marchandises_, que

par hypothèse nous fixerons à 10,000 fr. Cette ouverture d'opérations

de A s'exprime sur ses livres de la manière suivante:

1. Doit Marchandises générales à A, compte de Capital:

Marchandises en magasin, au 1er janvier dernier, suivant

inventaire 10,000 fr.

Que fera A de cette marchandise? Il la vend aux travailleurs B, C, D,

etc., c'est-à-dire à la société consommatrice et reproductrice qu'ici

ils représentent, de même que lui, A, représente, pour le moment, la

société capitaliste et propriétaire. C'est ce que le comptable de A

constatera comme suit:

2. Vente au comptant à B 990

-- à C 990

-- à D 990

-- à E 990

-- à F 990

-- à G 990

-- à H 990

-- à I 990

-- à K 990

-- à L 990

---------

Total 9,900 fr.

Mais si les travailleurs B, C, D, etc., consomment les articles de

A, à son tour le propriétaire-capitaliste-entrepreneur A consomme les

produits des travailleurs B, C, D, etc., de qui il doit les acheter,

comme ils achètent eux-mêmes les siens. Or, nous avons vu, chapitre

1er, article 3, que la mieux-value donnée aux valeurs consommées par

B, C, D, etc., étant, par hypothèse, dans un régime exempt de tout

chômage, stagnation, avilissement de prix, de 10 pour 100, le capital

de 990 fr. que B a obtenu, par crédit, de la Banque, reproductivement

consommé, se transforme en un autre de 1,089 fr.: c'est donc d'après

ce prix que A fait ses achats auprès de B, et en acquitte les

factures. Ce qui se traduit dans les écritures comme suit:

3. _Doit Marchandise générale à Caisse_:

Achat au comptant, aux travailleurs ci-après:

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 19 / 42 段