au lieu d'être cotées 1,000 fr., le sont à 2,400.--Elles étaient,
la semaine dernière, à 2,445; et, pour peu que le portefeuille se
remplît, elles monteraient à 2,500 et 3,000 fr.--Ce qui veut dire que
le capital de la Banque, au lieu de lui rapporter 4 pour 100, taux
légal et convenu, produit 8, 10 et 12 pour 100.
Le capital de la Banque s'est donc doublé, triplé?--C'est, en
effet, ce qui devrait avoir lieu d'après la théorie énoncée dans vos
troisième et quatrième propositions, savoir, que _l'intérêt baisse à
mesure que le capital s'accroît, mais de telle sorte que le revenu
total du capitaliste augmente_.
Eh bien, il n'en est rien. Le capital de la Banque est resté le même,
90 millions. Seulement, la Compagnie, en vertu de son privilége, et
à l'aide de son mécanisme financier, a trouvé moyen d'opérer avec
le commerce comme si son capital était, non plus seulement de 90
millions, mais de 450, c'est-à-dire cinq fois plus grand.
Est-il possible, direz-vous?--Voici le procédé; il est fort simple,
et j'en puis parler: c'est précisément un de ceux que se proposait
d'employer la _Banque du Peuple_, pour arriver à l'annihilation de
l'intérêt.
Pour éviter les ports d'espèces, et la manipulation encombrante
des écus, la Banque de France fait usage de bons de crédit,
représentatifs de l'argent qu'elle a dans ses caves, et qu'on appelle
_Billets de Banque_. Ce sont ces billets qu'elle remet d'ordinaire à
ses clients, contre les lettres de change et billets à ordre qu'ils
lui portent, et dont elle se charge d'opérer, sous garantie toutefois
des tireurs comme des tirés, le recouvrement.
Le papier de la Banque a, de la sorte, un double gage: le gage des
écus qui sont dans la caisse, et le gage des valeurs de commerce qui
sont dans le portefeuille. La sécurité donnée par ce double gage est
si grande, qu'il est reçu dans le commerce de préférer le papier aux
espèces, que chacun aime autant savoir à la Banque que dans le tiroir
de sa commode.
On conçoit même, en thèse absolue, qu'à l'aide de ce procédé, la
Banque de France puisse se passer entièrement de capital et faire
l'escompte sans numéraire: en effet, les valeurs de commerce qu'elle
reçoit à l'escompte, et contre lesquelles elle donne ses billets,
devant lui être remboursées, à l'échéance, par pareille somme, soit
en argent, soit en billets, il suffirait que les porteurs de billets
n'eussent jamais la fantaisie de les convertir en écus, pour que le
roulement s'effectuât tout en papier. Alors, la circulation aurait
pour base, non plus le crédit de la Banque, dont le capital serait
ainsi hors de service, mais le crédit public, par l'acceptation
générale des billets.
Dans la pratique, les faits ne se passent pas tout à fait comme
l'indique la théorie. Jamais on n'a vu le papier de Banque se
substituer entièrement au numéraire; il y a seulement _tendance_ à
cette substitution. Or, voici ce qui résulte de cette tendance.
La Banque spéculant, et avec pleine sécurité, sur le crédit public,
sûre d'ailleurs de ses recouvrements, ne limite pas ses escomptes au
montant de son encaisse; elle émet toujours plus de billets qu'elle
n'a d'argent: ce qui signifie que pour une partie de ses crédits, au
lieu de remettre une valeur réelle et d'opérer un véritable change,
elle ne fait qu'un transport d'écritures, ou virement de parties,
sans aucun emploi de capital. Ce qui tient ici lieu de capital à
la Banque, c'est, je le répète, l'usage établi, la confiance du
commerce, en un mot, le crédit public.
Il semble donc qu'alors le taux de l'escompte doive baisser dans la
proportion de la surémission des billets; que si, par exemple, le
capital de la Banque est 90 millions, et la somme des billets 112
millions, le capital fictif étant le quart du capital réel, l'intérêt
de 4 pour 100 devra se réduire, pour les escomptes, à 3. Quoi de
plus juste, en effet? Le crédit public n'est-il pas une propriété
publique? Les billets surémis par la Banque n'ont-ils pas pour gage
unique les obligations réciproques des citoyens? L'acceptation de
ce papier, sans gage métallique, ne repose-t-elle pas exclusivement
sur leur confiance mutuelle? N'est-ce pas cette confiance qui crée
seule toute la probabilité du signe? En quoi le capital de la Banque
y est-il intervenu? En quoi la garantie y paraît-elle?
Vous pouvez déjà, par ce simple aperçu, juger combien est fausse
votre proposition nº 3, suivant laquelle: baisse d'intérêt suppose
augmentation corrélative de capitaux. Rien n'est plus faux que cette
proposition: il est démontré, au contraire, par la théorie et par la
pratique de toutes les banques, qu'une banque peut très-bien tirer un
intérêt de 4 pour 100 de ses capitaux en mettant à 3 pour 100 le taux
de ses escomptes: nous verrons tout à l'heure qu'elle peut descendre
beaucoup plus bas.
Pourquoi donc la Banque, qui, avec 90 millions de capital, émet, par
hypothèse, pour 112 millions de billets: qui, par conséquent, opère,
à l'aide du crédit public, comme si son capital s'était accru de 90
millions à 112; pourquoi, dis-je, ne réduit-elle pas ses escomptes
dans la même proportion? Pourquoi cet intérêt de 4 pour 100, encaissé
par la Banque, pour loyer d'un capital qui n'est pas le sien? Me
donnerez-vous une raison qui justifie ce trop perçu de 1 pour 100 sur
112 millions? Quant à moi, monsieur,
J'appelle un chat un chat, et Rollet un fripon.
et je dis tout uniment que la Banque VOLE.
Mais ceci n'est rien.
Tandis que la Banque de France émet, en place d'écus, des billets,
une partie de ses recouvrements continue à s'opérer en numéraire:
en sorte que, le capital de fondation restant toujours le même, 90
millions, l'encaisse, soit le montant des espèces présentes à la
Banque, s'élève progressivement à 100, 200, 300 millions: il est
aujourd'hui de 431 millions!
Cette accumulation d'espèces, dont certaines gens ont la manie de
s'affliger, est le fait décisif qui anéantit la théorie de l'intérêt,
et qui démontre de la manière la plus palpable la nécessité du crédit
gratuit. Il est facile de s'en rendre compte.
C'est un point admis en théorie, que l'échange des produits peut
très-bien s'opérer sans monnaie: vous le reconnaissez vous-même, et
tous les économistes le savent. Or, ce que démontre la théorie est
justement ce que la pratique réalise sous nos yeux. La circulation
fiduciaire remplaçant peu à peu la circulation métallique, le papier
étant préféré à l'écu, le public aimant mieux s'acquitter avec le
numéraire qu'avec les billets, et la Banque étant toujours provoquée,
soit par les besoins de l'État qui lui emprunte, soit par ceux du
commerce qui vient en masse à l'escompte, soit par toute autre cause,
à faire sans cesse des émissions nouvelles; il en résulte que l'or
et l'argent sortent de la circulation et vont s'engouffrer à la
Banque, et que là, s'ajoutant sans cesse à l'encaisse, la faculté de
multiplier les billets devient littéralement illimitée.
C'est par cette conversion que l'encaisse de la Banque est
arrivé à la somme énorme de 431 millions. De ce fait, il résulte
que la compagnie de la Banque, malgré le renouvellement de son
privilége, n'est plus seule en titre: elle a acquis, par le fait de
l'augmentation de son encaisse, un associé plus puissant qu'elle:
cet associé, c'est le pays, le pays, qui figure chaque semaine, dans
le bilan de la Banque de France, pour un capital variable de 340 à
350 millions. Et, comme les intérêts sont conjoints et indivisibles,
on peut dire, en toute vérité, que ce n'est plus la compagnie
privilégiée de 1803, qui est banquière; ce n'est pas non plus l'État
qui lui a donné son brevet: c'est le commerce, c'est l'industrie, ce
sont les producteurs, c'est toute la nation, qui, en acceptant le
papier de la Banque, de préférence aux écus, l'a véritablement gagée,
et fondée, à la place de l'ancienne Banque de France, au capital de
90 millions, une Banque nationale au capital de 431.
Un décret de l'Assemblée nationale, qui aurait pour objet de
rembourser les actions de la Banque de France, et de la convertir
en une Banque centrale, commanditée par tous les citoyens français,
ne serait qu'une déclaration de ce fait, maintenant accompli, de
l'absorption de la compagnie dans la nation.
Ceci posé, je reprends mon raisonnement de tout à l'heure.
L'intérêt, convenu entre la Compagnie et l'État, est 4 pour 100 l'an
de son capital.
Ce capital est de 90 millions.
L'encaisse est aujourd'hui, 31 décembre 1849, de 431 millions.
Le montant des billets émis, de 436 millions.
Le capital, réel ou fictif, sur lequel la Banque opère, ayant presque
quintuplé, le taux de l'escompte devrait être réduit au cinquième de
l'intérêt stipulé dans le contrat d'institution de la Banque, quelque
chose comme 3/4 pour 100.
Vous devez vous apercevoir, monsieur, qu'il s'en faut que vos
propositions soient aussi sûres que celles d'Euclide. Il n'est
pas vrai, et les faits que je viens de vous citer le prouvent
sans réplique, que l'intérêt ne baisse qu'au fur et à mesure de
l'augmentation des capitaux. Entre le _prix_ de la marchandise et
l'_intérêt_ du capital, il n'y a point la moindre analogie; la loi
de leurs oscillations n'est pas la même; et tout ce que vous avez
ressassé depuis six semaines, à propos du capital et de l'intérêt,
est entièrement dépourvu de raison. La pratique universelle des
banques et la raison spontanée du peuple vous donnent, sur tous ces
points, le plus humiliant démenti.
Croiriez-vous maintenant, monsieur, car, en vérité, vous ne me
paraissez au courant de rien, que la Banque de France, compagnie
d'honnêtes gens, de philanthropes, d'hommes craignant Dieu,
incapables de transiger avec leur conscience, continue à prendre 4
p. 100 sur tous ses escomptes, sans faire jouir le public de la plus
légère bonification? Croiriez-vous que c'est sur ce pied de 4 p. 100
sur un capital de 431 millions, dont elle n'est pas propriétaire,
qu'elle règle les dividendes de ses actionnaires, et qu'elle fait
coter ses actions à la Bourse? Est-ce du vol, cela, oui ou non?
Nous ne sommes pas au bout. Je ne vous ai dit que la moindre partie
des méfaits de cette société d'agioteurs, instituée par Napoléon tout
exprès dans le but de faire fleurir le parasitisme gouvernemental et
propriétaire, et de sucer le sang du peuple. Ce ne sont pas quelques
millions de plus ou de moins qui peuvent atteindre d'une manière
dangereuse un peuple de 36 millions d'hommes. Ce que je vous ai
révélé des larcins de la Banque de France n'est que bagatelle: ce
sont les conséquences qu'il faut surtout considérer.
La Banque de France tient aujourd'hui dans ses mains la fortune et la
destinée du pays.
Si elle faisait remise à l'industrie et au commerce d'une différence
sur le taux de ses escomptes, proportionnelle à l'augmentation de son
encaisse; si, en autres termes, le prix de son crédit était réduit
à 3/4 p. 100, ce qu'elle devrait faire pour s'exempter de tout vol,
cette réduction produirait instantanément, sur toute la face de la
République, et en Europe, des conséquences incalculables. Un livre
ne suffirait pas à les énumérer: je me bornerai à vous en signaler
quelques-unes.
Si donc le crédit de la Banque de France, devenue Banque nationale,
était de 3/4 p. 100 au lieu de 4, les banquiers ordinaires, les
notaires, les capitalistes, et jusqu'aux actionnaires de la Banque
même, seraient bientôt forcés, par la concurrence, de réduire leurs
intérêts, escomptes et dividendes au maximum de 1 p. 100, frais
d'acte et commission compris. Quel mal, pensez-vous, ferait cette
réduction aux débiteurs chirographaires, ainsi qu'au commerce et à
l'industrie, dont la charge annuelle, de ce seul fait, est d'au moins
deux milliards?
Si la circulation financière s'opérait à un taux d'escompte
représentant seulement les frais d'administration et de rédaction,
enregistrement, etc., l'intérêt compté dans les achats et ventes qui
se font à terme, tomberait à son tour de 6 p. 100 à zéro, ce qui veut
dire qu'alors les affaires se feraient au comptant: il n'y aurait
plus de dettes. De combien pensez-vous encore que s'en trouverait
diminué le chiffre honteux des suspensions de payements, faillites et
banqueroutes?
Mais, de même que dans la société le produit _net_ ne se distingue
pas du produit _brut_; de même, dans l'ensemble des fait économiques,
le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
désignent point en réalité deux choses distinctes; ils ne désignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit:
il n'y a de différence entre eux que dans l'économie domestique;
elle est nulle dans l'économie publique. Si donc l'intérêt, après
être tombé, pour le numéraire, à 3/4 p. 100, c'est-à-dire à zéro,
puisque 3/4 p. 100 ne représentent plus que le service de la
Banque, tombait encore à zéro pour les marchandises; par l'analogie
des principes et des faits, il tomberait encore à zéro pour les
immeubles: le fermage et le loyer finiraient par se confondre dans
l'amortissement.--Croyez-vous, monsieur, que cela empêchât d'habiter
les maisons et de cultiver la terre?...
Si, grâce à cette réforme essentielle de l'appareil circulatoire, le
travail n'avait plus à payer au capital qu'un intérêt représentant
le juste prix du service que rend le capitaliste, l'argent et
les immeubles n'ayant plus aucune valeur reproductive, n'étant
plus estimés que comme _produits_, comme choses consommables et
fongibles, la faveur qui s'attache à l'argent et aux capitaux se
porterait tout entière sur les produits; chacun, au lieu de resserrer
sa consommation, ne songerait qu'à l'étendre. Tandis qu'aujourd'hui,
grâce à l'interdiction mise sur les objets de consommation par
l'intérêt, le débouché reste toujours, et de beaucoup, insuffisant;
ce serait la production qui, à son tour, ne suffirait pas: le travail
serait donc de fait, comme de droit, garanti.
La classe travailleuse gagnant d'un seul coup 3 milliards environ
d'intérêt, qu'on lui prend sur les 10 qu'elle produit, plus 5
milliards que le même intérêt lui fait perdre en chômage, plus 5
milliards que la classe parasite, coupée aux vivres, serait alors
forcée de produire: la production nationale se trouverait doublée, et
le bien-être du travailleur quadruplerait.--Et vous, monsieur, que
le culte de l'intérêt n'empêche point d'élever votre pensée vers un
autre monde, que dites-vous de cet amendement aux choses d'ici-bas?
Est-il clair, à présent, que ce n'est pas la multiplication des
capitaux qui fait baisser l'intérêt, mais bien, au contraire, la
baisse de l'intérêt qui multiplie les capitaux?
Mais tout cela déplaît à MM. les capitalistes, et n'est point du goût
de la Banque. La Banque tient à la main la corne d'abondance que lui
a confiée le peuple: ce sont ces 341 millions de numéraire accumulé
dans ses caves, et qui témoignent si haut de la puissance du crédit
public. Pour ranimer le travail et répandre partout la richesse, la
Banque n'aurait à faire qu'une chose: ce serait de réduire le taux
de ses escomptes au chiffre voulu pour la production d'un intérêt
à 4 pour 100 sur 90 millions. Elle ne le veut pas. Pour quelques
millions de plus à distribuer à ses actionnaires, et qu'elle vole,
elle préfère faire perdre au pays, sur la production de chaque
année, 10 milliards. Afin de payer le parasitisme, de solder les
vices, d'assouvir la crapule de deux millions de fonctionnaires,
d'agioteurs, d'usuriers, de prostituées, de mouchards, et
d'entretenir cette lèpre du gouvernement, elle fera pourrir, s'il le
faut, dans la misère, trente-quatre millions d'hommes.--Encore une
fois, est-ce du vol, cela? Est-ce de la rapine, du brigandage, de
l'assassinat avec préméditation et guet-apens?
Ai-je tout dit?--Non; j'en aurais pour dix volumes; mais il
faut en finir. Je terminerai par un trait qui me paraît, à moi,
le chef-d'oeuvre du genre, et sur lequel j'appelle toute votre
attention. Avocat du capital, vous ne connaissez pas toutes les
roueries du capital.
La somme de numéraire, je ne dirai pas existant, mais circulant en
France, y compris l'encaisse de la Banque, ne dépasse pas, suivant
l'évaluation la plus commune, 1 milliard.
À 4 pour 100 d'intérêt,--je raisonne toujours dans l'hypothèse du
crédit payé,--c'est donc une somme de 40 millions que le peuple
travailleur doit chaque année pour le service de ce capital.
Sauriez-vous, monsieur, me dire pourquoi, au lieu de 40 millions,
nous payons 1,600 millions,--je dis _seize cents millions_,--le
louage dudit capital?
1,600 millions, 160 pour 100! dites-vous: Impossible!...--Quand je
vous dis, monsieur, que vous n'entendez rien à l'économie politique.
Voici le fait qui, pour vous, j'en suis sûr, est encore une énigme.
La somme des créances hypothécaires, d'après les auteurs les
mieux informés, est de 12 milliards, quelques-uns la portent à 16
milliards, ci:
12 milliards.
Celle des créances chirographaires, au
moins 6
La commandite, environ 2
À quoi il convient d'ajouter la dette publique, 8
--
Total. 28 milliards,
que l'agriculture, l'industrie, le commerce, en un mot, le travail,
qui produit tout, et l'État, qui ne produit rien, et pour qui le
travail paye, doivent au capital.
Toutes ces dettes, notez ce point, proviennent d'argent prêté, ou
censé l'avoir été, qui à 4 pour 100, qui à 5, qui à 6, qui à 8, qui à
12, et jusqu'à 15.
Je prends pour moyenne de l'intérêt, en ce qui concerne les trois
premières catégories, 6 pour 100: soit donc, sur 20 milliards, 1,200
millions.--Ajoutez l'intérêt de la dette publique, environ 400
millions: en tout 1,600 millions d'intérêt annuel, pour un capital de
1 milliard.
Or çà, dites-moi, est-ce aussi la rareté de l'argent qui est cause de
la multiplication exorbitante de ces usures? Non, puisque toutes ces
sommes ont été prêtées, comme nous venons de le dire, à un taux moyen
de 6 pour 100. Comment donc un intérêt, stipulé à 6 pour 100, est-il
devenu un intérêt de 160 pour 100? Je m'en vais vous le dire.
Vous saurez, monsieur, vous qui croyez que tout capital est
naturellement et nécessairement productif, que cette productivité n'a
pas lieu également pour tous; qu'elle ne s'exerce d'habitude que sous
deux espèces, l'espèce dite immeubles (terre et maison), quand on en
trouve le placement, ce qui n'est ni toujours facile, ni toujours
sûr; et l'espèce argent. L'argent, l'argent surtout! Voilà le capital
par excellence, le capital qui se prête, c'est-à-dire qui se loue,
qui se fait payer, qui produit toutes ces merveilles financières,
que nous voyons s'élaborer à la Banque, à la Bourse, dans tous les
ateliers de l'usure et de l'intérêt.
Mais l'argent n'est point chose qui s'exploite comme la terre, ni
qui se consomme par l'usage comme une maison ou un habit. Ce n'est
pas autre chose qu'un _bon d'échange_, ayant créance chez tous les
négociants et producteurs, et avec lequel, vous qui faites des
sabots, vous pouvez vous procurer une casquette. En vain, par le
ministère de la Banque, le papier se substitue peu à peu, et du
consentement de tous, au numéraire: le préjugé tient bon, et si le
papier de banque est reçu à l'égal de l'argent, c'est qu'on se flatte
de pouvoir, à volonté, l'échanger contre de l'argent. On ne veut que
de l'argent.
Lorsque je loue de l'argent, c'est donc, au fond, la faculté
d'échanger mon produit, présent ou futur, mais non encore vendu,
que je loue: l'argent, en lui-même, m'est inutile. Je ne le prends
que pour le dépenser; je ne le consomme ni ne le cultive. L'échange
conclu, l'argent redevient disponible, capable, par conséquent, de
donner lieu à une nouvelle location. C'est aussi ce qui a lieu; et
comme, par l'accumulation des intérêts, le capital argent, d'échange
en échange, revient toujours à sa source, il s'ensuit que la
relocation, toujours faite par la même main, profite toujours au même
personnage.
Direz-vous que, l'argent servant à l'échange des capitaux et des
produits, l'intérêt qu'on lui paye s'adresse moins à lui qu'aux
capitaux échangés; et qu'ainsi 1,600 millions d'intérêts payés pour
1 milliard de numéraire, représentent en réalité le loyer de 25 à 30
milliards de capitaux? Cela a été dit ou écrit quelque part par un
économiste de votre école[39].
[Note 39: Que M. Proudhon se soit fait illusion sur la valeur
très-douteuse des chiffres et des arguments employés dans cette
lettre, cela se conçoit à la rigueur. Mais il est bien difficile de
regarder comme une erreur involontaire l'incroyable confusion qu'il
fait ici entre _le numéraire_ et _le capital_ de la nation.
(_Note de l'éditeur._)]
Une pareille allégation ne peut se soutenir un instant. D'où vient,
je vous prie, que les maisons se louent, que les terres s'afferment,
que les marchandises vendues à terme portent intérêt? Cela vient
précisément de l'usage de l'argent; de l'argent, qui intervient,
comme un agent fiscal, dans toutes les transactions; de l'argent,
qui empêche les maisons et les terres, au lieu de se louer, de
s'échanger, et les marchandises de se placer au comptant. L'argent
donc, intervenant partout comme capital supplémentaire, agent de
circulation, instrument de garantie, c'est bien lui qu'il s'agit
de payer, c'est bien le service qu'il rend qu'il est question de
rémunérer.
Et, puisque d'un autre côté nous avons vu, d'après l'exposé
du mécanisme de la Banque de France et les conséquences de
l'accumulation de son encaisse, qu'un capital de 90 millions espèces,
devant produire un intérêt de 4 p. 100 l'an, ne comporte, selon la
masse d'affaires traitées par la Banque, qu'un escompte de 3, de
2, de 1, de 3/4 p. 100, il est bien évident que les 1,600 millions
d'intérêts que le peuple paye à ses usuriers, banquiers, rentiers,
notaires et commanditaires ont uniquement pour objet d'acquitter le
loyer d'un milliard, or et argent, à moins que vous ne préfériez
reconnaître, avec moi, que ces 1,600 millions sont le produit du
vol...
Je vous l'ai dit, monsieur, dès le commencement de cette dispute,
et je le répète, il n'est jamais entré dans ma pensée d'accuser les
hommes. Ce que j'incrimine, ce sont les idées et les institutions.
Sous ce rapport, j'ai été, dans toute cette discussion, plus juste
que l'Église, plus charitable que l'Évangile même. Vous avez vu avec
quel soin j'ai séparé, dans la question du prêt à intérêt, l'homme de
l'institution, la conscience de la théorie. Jamais je n'accuserai la
société: en dépit de tous les crimes de mes semblables, et des vices
de mon propre coeur, je crois à la sainteté du genre humain.
Cependant, quand je réfléchis que c'est contre des folies pareilles
que la Révolution se débat aujourd'hui; quand je vois des millions
d'hommes sacrifiés à de si exécrables utopies, je suis près de céder
à ma misanthropie, et je ne me sens plus le courage de la réfutation.
Alors, j'essaye d'élever et d'ennoblir, par la sublimité de la
dialectique, les misères de mon sujet: votre impitoyable routine me
ramène sans cesse à la hideuse réalité.
La production à doubler,
Le bien-être du travailleur à quadrupler:
Voilà ce qu'en vingt-quatre heures, par une simple réforme de banque,
nous pourrions, si nous le voulions, réaliser, sans dictature, sans
communisme, sans phalanstère, sans Icarie et sans Triade. Un décret,
en douze articles, de l'Assemblée nationale; une simple déclaration
de ce fait, que la Banque de France, par l'augmentation de son
numéraire, est devenue Banque nationale; qu'en conséquence elle doit
fonctionner au nom et pour le compte de la nation, et le taux des
escomptes être réduit à 3/4 p. 100,--et la Révolution est aux trois
quarts faite.
Mais c'est ce que nous ne voulons pas, ce que nous refusons de
comprendre, tant nos bavardages politiques et nos hâbleries
parlementaires ont étouffé en nous à la fois le sens moral et le sens
pratique;
C'est ce que ne veut pas la Banque de France, citadelle du
parasitisme;
Ce que ne veut pas le gouvernement, créé tout exprès pour soutenir,
protéger, encourager le parasitisme;
Ce que ne veut pas la majorité de l'Assemblée nationale, composée de
parasites et de fauteurs de parasites;
Ce que ne veut pas la minorité, entêtée de gouvernement, et qui
se demande ce que deviendra la société quand elle n'aura plus de
parasites;