Consultez le même inventaire: vous y verrez que lesdites actions,

au lieu d'être cotées 1,000 fr., le sont à 2,400.--Elles étaient,

la semaine dernière, à 2,445; et, pour peu que le portefeuille se

remplît, elles monteraient à 2,500 et 3,000 fr.--Ce qui veut dire que

le capital de la Banque, au lieu de lui rapporter 4 pour 100, taux

légal et convenu, produit 8, 10 et 12 pour 100.

Le capital de la Banque s'est donc doublé, triplé?--C'est, en

effet, ce qui devrait avoir lieu d'après la théorie énoncée dans vos

troisième et quatrième propositions, savoir, que _l'intérêt baisse à

mesure que le capital s'accroît, mais de telle sorte que le revenu

total du capitaliste augmente_.

Eh bien, il n'en est rien. Le capital de la Banque est resté le même,

90 millions. Seulement, la Compagnie, en vertu de son privilége, et

à l'aide de son mécanisme financier, a trouvé moyen d'opérer avec

le commerce comme si son capital était, non plus seulement de 90

millions, mais de 450, c'est-à-dire cinq fois plus grand.

Est-il possible, direz-vous?--Voici le procédé; il est fort simple,

et j'en puis parler: c'est précisément un de ceux que se proposait

d'employer la _Banque du Peuple_, pour arriver à l'annihilation de

l'intérêt.

Pour éviter les ports d'espèces, et la manipulation encombrante

des écus, la Banque de France fait usage de bons de crédit,

représentatifs de l'argent qu'elle a dans ses caves, et qu'on appelle

_Billets de Banque_. Ce sont ces billets qu'elle remet d'ordinaire à

ses clients, contre les lettres de change et billets à ordre qu'ils

lui portent, et dont elle se charge d'opérer, sous garantie toutefois

des tireurs comme des tirés, le recouvrement.

Le papier de la Banque a, de la sorte, un double gage: le gage des

écus qui sont dans la caisse, et le gage des valeurs de commerce qui

sont dans le portefeuille. La sécurité donnée par ce double gage est

si grande, qu'il est reçu dans le commerce de préférer le papier aux

espèces, que chacun aime autant savoir à la Banque que dans le tiroir

de sa commode.

On conçoit même, en thèse absolue, qu'à l'aide de ce procédé, la

Banque de France puisse se passer entièrement de capital et faire

l'escompte sans numéraire: en effet, les valeurs de commerce qu'elle

reçoit à l'escompte, et contre lesquelles elle donne ses billets,

devant lui être remboursées, à l'échéance, par pareille somme, soit

en argent, soit en billets, il suffirait que les porteurs de billets

n'eussent jamais la fantaisie de les convertir en écus, pour que le

roulement s'effectuât tout en papier. Alors, la circulation aurait

pour base, non plus le crédit de la Banque, dont le capital serait

ainsi hors de service, mais le crédit public, par l'acceptation

générale des billets.

Dans la pratique, les faits ne se passent pas tout à fait comme

l'indique la théorie. Jamais on n'a vu le papier de Banque se

substituer entièrement au numéraire; il y a seulement _tendance_ à

cette substitution. Or, voici ce qui résulte de cette tendance.

La Banque spéculant, et avec pleine sécurité, sur le crédit public,

sûre d'ailleurs de ses recouvrements, ne limite pas ses escomptes au

montant de son encaisse; elle émet toujours plus de billets qu'elle

n'a d'argent: ce qui signifie que pour une partie de ses crédits, au

lieu de remettre une valeur réelle et d'opérer un véritable change,

elle ne fait qu'un transport d'écritures, ou virement de parties,

sans aucun emploi de capital. Ce qui tient ici lieu de capital à

la Banque, c'est, je le répète, l'usage établi, la confiance du

commerce, en un mot, le crédit public.

Il semble donc qu'alors le taux de l'escompte doive baisser dans la

proportion de la surémission des billets; que si, par exemple, le

capital de la Banque est 90 millions, et la somme des billets 112

millions, le capital fictif étant le quart du capital réel, l'intérêt

de 4 pour 100 devra se réduire, pour les escomptes, à 3. Quoi de

plus juste, en effet? Le crédit public n'est-il pas une propriété

publique? Les billets surémis par la Banque n'ont-ils pas pour gage

unique les obligations réciproques des citoyens? L'acceptation de

ce papier, sans gage métallique, ne repose-t-elle pas exclusivement

sur leur confiance mutuelle? N'est-ce pas cette confiance qui crée

seule toute la probabilité du signe? En quoi le capital de la Banque

y est-il intervenu? En quoi la garantie y paraît-elle?

Vous pouvez déjà, par ce simple aperçu, juger combien est fausse

votre proposition nº 3, suivant laquelle: baisse d'intérêt suppose

augmentation corrélative de capitaux. Rien n'est plus faux que cette

proposition: il est démontré, au contraire, par la théorie et par la

pratique de toutes les banques, qu'une banque peut très-bien tirer un

intérêt de 4 pour 100 de ses capitaux en mettant à 3 pour 100 le taux

de ses escomptes: nous verrons tout à l'heure qu'elle peut descendre

beaucoup plus bas.

Pourquoi donc la Banque, qui, avec 90 millions de capital, émet, par

hypothèse, pour 112 millions de billets: qui, par conséquent, opère,

à l'aide du crédit public, comme si son capital s'était accru de 90

millions à 112; pourquoi, dis-je, ne réduit-elle pas ses escomptes

dans la même proportion? Pourquoi cet intérêt de 4 pour 100, encaissé

par la Banque, pour loyer d'un capital qui n'est pas le sien? Me

donnerez-vous une raison qui justifie ce trop perçu de 1 pour 100 sur

112 millions? Quant à moi, monsieur,

J'appelle un chat un chat, et Rollet un fripon.

et je dis tout uniment que la Banque VOLE.

Mais ceci n'est rien.

Tandis que la Banque de France émet, en place d'écus, des billets,

une partie de ses recouvrements continue à s'opérer en numéraire:

en sorte que, le capital de fondation restant toujours le même, 90

millions, l'encaisse, soit le montant des espèces présentes à la

Banque, s'élève progressivement à 100, 200, 300 millions: il est

aujourd'hui de 431 millions!

Cette accumulation d'espèces, dont certaines gens ont la manie de

s'affliger, est le fait décisif qui anéantit la théorie de l'intérêt,

et qui démontre de la manière la plus palpable la nécessité du crédit

gratuit. Il est facile de s'en rendre compte.

C'est un point admis en théorie, que l'échange des produits peut

très-bien s'opérer sans monnaie: vous le reconnaissez vous-même, et

tous les économistes le savent. Or, ce que démontre la théorie est

justement ce que la pratique réalise sous nos yeux. La circulation

fiduciaire remplaçant peu à peu la circulation métallique, le papier

étant préféré à l'écu, le public aimant mieux s'acquitter avec le

numéraire qu'avec les billets, et la Banque étant toujours provoquée,

soit par les besoins de l'État qui lui emprunte, soit par ceux du

commerce qui vient en masse à l'escompte, soit par toute autre cause,

à faire sans cesse des émissions nouvelles; il en résulte que l'or

et l'argent sortent de la circulation et vont s'engouffrer à la

Banque, et que là, s'ajoutant sans cesse à l'encaisse, la faculté de

multiplier les billets devient littéralement illimitée.

C'est par cette conversion que l'encaisse de la Banque est

arrivé à la somme énorme de 431 millions. De ce fait, il résulte

que la compagnie de la Banque, malgré le renouvellement de son

privilége, n'est plus seule en titre: elle a acquis, par le fait de

l'augmentation de son encaisse, un associé plus puissant qu'elle:

cet associé, c'est le pays, le pays, qui figure chaque semaine, dans

le bilan de la Banque de France, pour un capital variable de 340 à

350 millions. Et, comme les intérêts sont conjoints et indivisibles,

on peut dire, en toute vérité, que ce n'est plus la compagnie

privilégiée de 1803, qui est banquière; ce n'est pas non plus l'État

qui lui a donné son brevet: c'est le commerce, c'est l'industrie, ce

sont les producteurs, c'est toute la nation, qui, en acceptant le

papier de la Banque, de préférence aux écus, l'a véritablement gagée,

et fondée, à la place de l'ancienne Banque de France, au capital de

90 millions, une Banque nationale au capital de 431.

Un décret de l'Assemblée nationale, qui aurait pour objet de

rembourser les actions de la Banque de France, et de la convertir

en une Banque centrale, commanditée par tous les citoyens français,

ne serait qu'une déclaration de ce fait, maintenant accompli, de

l'absorption de la compagnie dans la nation.

Ceci posé, je reprends mon raisonnement de tout à l'heure.

L'intérêt, convenu entre la Compagnie et l'État, est 4 pour 100 l'an

de son capital.

Ce capital est de 90 millions.

L'encaisse est aujourd'hui, 31 décembre 1849, de 431 millions.

Le montant des billets émis, de 436 millions.

Le capital, réel ou fictif, sur lequel la Banque opère, ayant presque

quintuplé, le taux de l'escompte devrait être réduit au cinquième de

l'intérêt stipulé dans le contrat d'institution de la Banque, quelque

chose comme 3/4 pour 100.

Vous devez vous apercevoir, monsieur, qu'il s'en faut que vos

propositions soient aussi sûres que celles d'Euclide. Il n'est

pas vrai, et les faits que je viens de vous citer le prouvent

sans réplique, que l'intérêt ne baisse qu'au fur et à mesure de

l'augmentation des capitaux. Entre le _prix_ de la marchandise et

l'_intérêt_ du capital, il n'y a point la moindre analogie; la loi

de leurs oscillations n'est pas la même; et tout ce que vous avez

ressassé depuis six semaines, à propos du capital et de l'intérêt,

est entièrement dépourvu de raison. La pratique universelle des

banques et la raison spontanée du peuple vous donnent, sur tous ces

points, le plus humiliant démenti.

Croiriez-vous maintenant, monsieur, car, en vérité, vous ne me

paraissez au courant de rien, que la Banque de France, compagnie

d'honnêtes gens, de philanthropes, d'hommes craignant Dieu,

incapables de transiger avec leur conscience, continue à prendre 4

p. 100 sur tous ses escomptes, sans faire jouir le public de la plus

légère bonification? Croiriez-vous que c'est sur ce pied de 4 p. 100

sur un capital de 431 millions, dont elle n'est pas propriétaire,

qu'elle règle les dividendes de ses actionnaires, et qu'elle fait

coter ses actions à la Bourse? Est-ce du vol, cela, oui ou non?

Nous ne sommes pas au bout. Je ne vous ai dit que la moindre partie

des méfaits de cette société d'agioteurs, instituée par Napoléon tout

exprès dans le but de faire fleurir le parasitisme gouvernemental et

propriétaire, et de sucer le sang du peuple. Ce ne sont pas quelques

millions de plus ou de moins qui peuvent atteindre d'une manière

dangereuse un peuple de 36 millions d'hommes. Ce que je vous ai

révélé des larcins de la Banque de France n'est que bagatelle: ce

sont les conséquences qu'il faut surtout considérer.

La Banque de France tient aujourd'hui dans ses mains la fortune et la

destinée du pays.

Si elle faisait remise à l'industrie et au commerce d'une différence

sur le taux de ses escomptes, proportionnelle à l'augmentation de son

encaisse; si, en autres termes, le prix de son crédit était réduit

à 3/4 p. 100, ce qu'elle devrait faire pour s'exempter de tout vol,

cette réduction produirait instantanément, sur toute la face de la

République, et en Europe, des conséquences incalculables. Un livre

ne suffirait pas à les énumérer: je me bornerai à vous en signaler

quelques-unes.

Si donc le crédit de la Banque de France, devenue Banque nationale,

était de 3/4 p. 100 au lieu de 4, les banquiers ordinaires, les

notaires, les capitalistes, et jusqu'aux actionnaires de la Banque

même, seraient bientôt forcés, par la concurrence, de réduire leurs

intérêts, escomptes et dividendes au maximum de 1 p. 100, frais

d'acte et commission compris. Quel mal, pensez-vous, ferait cette

réduction aux débiteurs chirographaires, ainsi qu'au commerce et à

l'industrie, dont la charge annuelle, de ce seul fait, est d'au moins

deux milliards?

Si la circulation financière s'opérait à un taux d'escompte

représentant seulement les frais d'administration et de rédaction,

enregistrement, etc., l'intérêt compté dans les achats et ventes qui

se font à terme, tomberait à son tour de 6 p. 100 à zéro, ce qui veut

dire qu'alors les affaires se feraient au comptant: il n'y aurait

plus de dettes. De combien pensez-vous encore que s'en trouverait

diminué le chiffre honteux des suspensions de payements, faillites et

banqueroutes?

Mais, de même que dans la société le produit _net_ ne se distingue

pas du produit _brut_; de même, dans l'ensemble des fait économiques,

le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne

désignent point en réalité deux choses distinctes; ils ne désignent

que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit:

il n'y a de différence entre eux que dans l'économie domestique;

elle est nulle dans l'économie publique. Si donc l'intérêt, après

être tombé, pour le numéraire, à 3/4 p. 100, c'est-à-dire à zéro,

puisque 3/4 p. 100 ne représentent plus que le service de la

Banque, tombait encore à zéro pour les marchandises; par l'analogie

des principes et des faits, il tomberait encore à zéro pour les

immeubles: le fermage et le loyer finiraient par se confondre dans

l'amortissement.--Croyez-vous, monsieur, que cela empêchât d'habiter

les maisons et de cultiver la terre?...

Si, grâce à cette réforme essentielle de l'appareil circulatoire, le

travail n'avait plus à payer au capital qu'un intérêt représentant

le juste prix du service que rend le capitaliste, l'argent et

les immeubles n'ayant plus aucune valeur reproductive, n'étant

plus estimés que comme _produits_, comme choses consommables et

fongibles, la faveur qui s'attache à l'argent et aux capitaux se

porterait tout entière sur les produits; chacun, au lieu de resserrer

sa consommation, ne songerait qu'à l'étendre. Tandis qu'aujourd'hui,

grâce à l'interdiction mise sur les objets de consommation par

l'intérêt, le débouché reste toujours, et de beaucoup, insuffisant;

ce serait la production qui, à son tour, ne suffirait pas: le travail

serait donc de fait, comme de droit, garanti.

La classe travailleuse gagnant d'un seul coup 3 milliards environ

d'intérêt, qu'on lui prend sur les 10 qu'elle produit, plus 5

milliards que le même intérêt lui fait perdre en chômage, plus 5

milliards que la classe parasite, coupée aux vivres, serait alors

forcée de produire: la production nationale se trouverait doublée, et

le bien-être du travailleur quadruplerait.--Et vous, monsieur, que

le culte de l'intérêt n'empêche point d'élever votre pensée vers un

autre monde, que dites-vous de cet amendement aux choses d'ici-bas?

Est-il clair, à présent, que ce n'est pas la multiplication des

capitaux qui fait baisser l'intérêt, mais bien, au contraire, la

baisse de l'intérêt qui multiplie les capitaux?

Mais tout cela déplaît à MM. les capitalistes, et n'est point du goût

de la Banque. La Banque tient à la main la corne d'abondance que lui

a confiée le peuple: ce sont ces 341 millions de numéraire accumulé

dans ses caves, et qui témoignent si haut de la puissance du crédit

public. Pour ranimer le travail et répandre partout la richesse, la

Banque n'aurait à faire qu'une chose: ce serait de réduire le taux

de ses escomptes au chiffre voulu pour la production d'un intérêt

à 4 pour 100 sur 90 millions. Elle ne le veut pas. Pour quelques

millions de plus à distribuer à ses actionnaires, et qu'elle vole,

elle préfère faire perdre au pays, sur la production de chaque

année, 10 milliards. Afin de payer le parasitisme, de solder les

vices, d'assouvir la crapule de deux millions de fonctionnaires,

d'agioteurs, d'usuriers, de prostituées, de mouchards, et

d'entretenir cette lèpre du gouvernement, elle fera pourrir, s'il le

faut, dans la misère, trente-quatre millions d'hommes.--Encore une

fois, est-ce du vol, cela? Est-ce de la rapine, du brigandage, de

l'assassinat avec préméditation et guet-apens?

Ai-je tout dit?--Non; j'en aurais pour dix volumes; mais il

faut en finir. Je terminerai par un trait qui me paraît, à moi,

le chef-d'oeuvre du genre, et sur lequel j'appelle toute votre

attention. Avocat du capital, vous ne connaissez pas toutes les

roueries du capital.

La somme de numéraire, je ne dirai pas existant, mais circulant en

France, y compris l'encaisse de la Banque, ne dépasse pas, suivant

l'évaluation la plus commune, 1 milliard.

À 4 pour 100 d'intérêt,--je raisonne toujours dans l'hypothèse du

crédit payé,--c'est donc une somme de 40 millions que le peuple

travailleur doit chaque année pour le service de ce capital.

Sauriez-vous, monsieur, me dire pourquoi, au lieu de 40 millions,

nous payons 1,600 millions,--je dis _seize cents millions_,--le

louage dudit capital?

1,600 millions, 160 pour 100! dites-vous: Impossible!...--Quand je

vous dis, monsieur, que vous n'entendez rien à l'économie politique.

Voici le fait qui, pour vous, j'en suis sûr, est encore une énigme.

La somme des créances hypothécaires, d'après les auteurs les

mieux informés, est de 12 milliards, quelques-uns la portent à 16

milliards, ci:

12 milliards.

Celle des créances chirographaires, au

moins 6

La commandite, environ 2

À quoi il convient d'ajouter la dette publique, 8

--

Total. 28 milliards,

que l'agriculture, l'industrie, le commerce, en un mot, le travail,

qui produit tout, et l'État, qui ne produit rien, et pour qui le

travail paye, doivent au capital.

Toutes ces dettes, notez ce point, proviennent d'argent prêté, ou

censé l'avoir été, qui à 4 pour 100, qui à 5, qui à 6, qui à 8, qui à

12, et jusqu'à 15.

Je prends pour moyenne de l'intérêt, en ce qui concerne les trois

premières catégories, 6 pour 100: soit donc, sur 20 milliards, 1,200

millions.--Ajoutez l'intérêt de la dette publique, environ 400

millions: en tout 1,600 millions d'intérêt annuel, pour un capital de

1 milliard.

Or çà, dites-moi, est-ce aussi la rareté de l'argent qui est cause de

la multiplication exorbitante de ces usures? Non, puisque toutes ces

sommes ont été prêtées, comme nous venons de le dire, à un taux moyen

de 6 pour 100. Comment donc un intérêt, stipulé à 6 pour 100, est-il

devenu un intérêt de 160 pour 100? Je m'en vais vous le dire.

Vous saurez, monsieur, vous qui croyez que tout capital est

naturellement et nécessairement productif, que cette productivité n'a

pas lieu également pour tous; qu'elle ne s'exerce d'habitude que sous

deux espèces, l'espèce dite immeubles (terre et maison), quand on en

trouve le placement, ce qui n'est ni toujours facile, ni toujours

sûr; et l'espèce argent. L'argent, l'argent surtout! Voilà le capital

par excellence, le capital qui se prête, c'est-à-dire qui se loue,

qui se fait payer, qui produit toutes ces merveilles financières,

que nous voyons s'élaborer à la Banque, à la Bourse, dans tous les

ateliers de l'usure et de l'intérêt.

Mais l'argent n'est point chose qui s'exploite comme la terre, ni

qui se consomme par l'usage comme une maison ou un habit. Ce n'est

pas autre chose qu'un _bon d'échange_, ayant créance chez tous les

négociants et producteurs, et avec lequel, vous qui faites des

sabots, vous pouvez vous procurer une casquette. En vain, par le

ministère de la Banque, le papier se substitue peu à peu, et du

consentement de tous, au numéraire: le préjugé tient bon, et si le

papier de banque est reçu à l'égal de l'argent, c'est qu'on se flatte

de pouvoir, à volonté, l'échanger contre de l'argent. On ne veut que

de l'argent.

Lorsque je loue de l'argent, c'est donc, au fond, la faculté

d'échanger mon produit, présent ou futur, mais non encore vendu,

que je loue: l'argent, en lui-même, m'est inutile. Je ne le prends

que pour le dépenser; je ne le consomme ni ne le cultive. L'échange

conclu, l'argent redevient disponible, capable, par conséquent, de

donner lieu à une nouvelle location. C'est aussi ce qui a lieu; et

comme, par l'accumulation des intérêts, le capital argent, d'échange

en échange, revient toujours à sa source, il s'ensuit que la

relocation, toujours faite par la même main, profite toujours au même

personnage.

Direz-vous que, l'argent servant à l'échange des capitaux et des

produits, l'intérêt qu'on lui paye s'adresse moins à lui qu'aux

capitaux échangés; et qu'ainsi 1,600 millions d'intérêts payés pour

1 milliard de numéraire, représentent en réalité le loyer de 25 à 30

milliards de capitaux? Cela a été dit ou écrit quelque part par un

économiste de votre école[39].

[Note 39: Que M. Proudhon se soit fait illusion sur la valeur

très-douteuse des chiffres et des arguments employés dans cette

lettre, cela se conçoit à la rigueur. Mais il est bien difficile de

regarder comme une erreur involontaire l'incroyable confusion qu'il

fait ici entre _le numéraire_ et _le capital_ de la nation.

(_Note de l'éditeur._)]

Une pareille allégation ne peut se soutenir un instant. D'où vient,

je vous prie, que les maisons se louent, que les terres s'afferment,

que les marchandises vendues à terme portent intérêt? Cela vient

précisément de l'usage de l'argent; de l'argent, qui intervient,

comme un agent fiscal, dans toutes les transactions; de l'argent,

qui empêche les maisons et les terres, au lieu de se louer, de

s'échanger, et les marchandises de se placer au comptant. L'argent

donc, intervenant partout comme capital supplémentaire, agent de

circulation, instrument de garantie, c'est bien lui qu'il s'agit

de payer, c'est bien le service qu'il rend qu'il est question de

rémunérer.

Et, puisque d'un autre côté nous avons vu, d'après l'exposé

du mécanisme de la Banque de France et les conséquences de

l'accumulation de son encaisse, qu'un capital de 90 millions espèces,

devant produire un intérêt de 4 p. 100 l'an, ne comporte, selon la

masse d'affaires traitées par la Banque, qu'un escompte de 3, de

2, de 1, de 3/4 p. 100, il est bien évident que les 1,600 millions

d'intérêts que le peuple paye à ses usuriers, banquiers, rentiers,

notaires et commanditaires ont uniquement pour objet d'acquitter le

loyer d'un milliard, or et argent, à moins que vous ne préfériez

reconnaître, avec moi, que ces 1,600 millions sont le produit du

vol...

Je vous l'ai dit, monsieur, dès le commencement de cette dispute,

et je le répète, il n'est jamais entré dans ma pensée d'accuser les

hommes. Ce que j'incrimine, ce sont les idées et les institutions.

Sous ce rapport, j'ai été, dans toute cette discussion, plus juste

que l'Église, plus charitable que l'Évangile même. Vous avez vu avec

quel soin j'ai séparé, dans la question du prêt à intérêt, l'homme de

l'institution, la conscience de la théorie. Jamais je n'accuserai la

société: en dépit de tous les crimes de mes semblables, et des vices

de mon propre coeur, je crois à la sainteté du genre humain.

Cependant, quand je réfléchis que c'est contre des folies pareilles

que la Révolution se débat aujourd'hui; quand je vois des millions

d'hommes sacrifiés à de si exécrables utopies, je suis près de céder

à ma misanthropie, et je ne me sens plus le courage de la réfutation.

Alors, j'essaye d'élever et d'ennoblir, par la sublimité de la

dialectique, les misères de mon sujet: votre impitoyable routine me

ramène sans cesse à la hideuse réalité.

La production à doubler,

Le bien-être du travailleur à quadrupler:

Voilà ce qu'en vingt-quatre heures, par une simple réforme de banque,

nous pourrions, si nous le voulions, réaliser, sans dictature, sans

communisme, sans phalanstère, sans Icarie et sans Triade. Un décret,

en douze articles, de l'Assemblée nationale; une simple déclaration

de ce fait, que la Banque de France, par l'augmentation de son

numéraire, est devenue Banque nationale; qu'en conséquence elle doit

fonctionner au nom et pour le compte de la nation, et le taux des

escomptes être réduit à 3/4 p. 100,--et la Révolution est aux trois

quarts faite.

Mais c'est ce que nous ne voulons pas, ce que nous refusons de

comprendre, tant nos bavardages politiques et nos hâbleries

parlementaires ont étouffé en nous à la fois le sens moral et le sens

pratique;

C'est ce que ne veut pas la Banque de France, citadelle du

parasitisme;

Ce que ne veut pas le gouvernement, créé tout exprès pour soutenir,

protéger, encourager le parasitisme;

Ce que ne veut pas la majorité de l'Assemblée nationale, composée de

parasites et de fauteurs de parasites;

Ce que ne veut pas la minorité, entêtée de gouvernement, et qui

se demande ce que deviendra la société quand elle n'aura plus de

parasites;

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 16 / 42 段