sans conditions, au secours de son frère, partager avec lui jusqu'à
la dernière bouchée de pain. Vous triompherez, disant: Enfin mon
adversaire a avoué qu'il est des occasions où le crédit doit être
gratuit.
Heureusement, vous m'avez fourni vous-même la réponse dans le premier
apologue, que j'aurais inventé, si vous ne m'aviez prévenu.
Un homme passe sur le bord d'un fleuve. Il aperçoit un de ses frères
qui se noie, et, pour le sauver, n'a qu'à lui tendre la main.
Pourra-t-il, en conscience, profiter de l'occasion pour stipuler les
conditions les plus extrêmes, pour dire au malheureux qui se débat
dans le torrent: Je suis libre, je dispose de mon travail. Meurs, ou
donne-moi toute ta fortune!
Je me figure, Monsieur, que si un brave ouvrier se rencontre dans ces
circonstances, il se jettera dans l'eau sans hésiter, sans calculer,
sans spéculer sur son salaire et même sans y songer.
Mais ici, veuillez le remarquer, il n'est pas question de capital;
il s'agit de travail. C'est du travail qui, en conscience, doit
être sacrifié. Est-ce que vous déduirez de là, comme règle normale
des transactions humaines, comme loi de l'économie politique, la
_gratuité du travail_? Et parce que, dans un cas extrême, le service
doit être gratuit, renoncerez-vous théoriquement à votre axiome:
_mutualité des services_?
Et cependant, si de votre second apologue vous concluez qu'on est
toujours tenu de _prêter_ pour rien, du premier vous devez conclure
qu'on est toujours obligé de _travailler_ gratis.
La vérité est que, pour élucider une question d'économie politique,
vous avez imaginé deux cas où toutes les lois de l'économie politique
sont suspendues. Qui jamais a songé à nier que, dans certaines
circonstances, nous ne soyons tenus de sacrifier capital, intérêt,
travail, vie, réputation, affections, santé, etc.? Mais est-ce là la
loi des transactions ordinaires? Et recourir à de tels exemples pour
faire prévaloir la gratuité du crédit, ou la gratuité du travail,
n'est-ce pas avouer son impuissance à faire résulter cette gratuité
de la marche ordinaire des choses?
Vous recherchez, Monsieur, quelles sont, pour la classe travailleuse,
les conséquences du prêt à intérêt, et vous en énumérez
quelques-unes, m'invitant à en faire l'objet ultérieur de ce débat.
Je ne disconviens pas que, parmi vos objections, il n'y en ait de
très-spécieuses et même de très-sérieuses. Il est même impossible,
dans une lettre, de les relever une à une; j'essaierai de les réfuter
toutes à la fois, par la simple exposition de la loi selon laquelle
se répartissent, suivant moi, entre le capital et le travail, les
produits de leur coopération; et c'est par là que je rentrerai dans
ma modeste circonférence économique.
Permettez-moi d'établir cinq propositions qui me semblent
susceptibles d'être mathématiquement démontrées.
1º _Le capital féconde le travail._
Il est bien clair qu'on obtient de plus grands résultats avec
une charrue que sans charrue; avec une scie que sans scie;
avec une route que sans route; avec des approvisionnements que
sans approvisionnements, etc., d'où nous pouvons conclure que
l'intervention du capital accroît la masse des produits à partager.
2º _Le capital est du travail._
Charrues, scies, routes, approvisionnements, ne se font pas tout
seuls, et le travail à qui on les doit a droit à être rémunéré.
Je suis obligé de rappeler ici ce que j'ai dit dans ma dernière
lettre sur la différence dans le mode de rétribution quand elle
s'applique au capital ou au travail.
La peine que prend chaque jour le porteur d'eau doit lui être payée
par ceux qui profitent de cette peine quotidienne. Mais la peine
qu'il a prise pour fabriquer sa brouette et son tonneau doit lui être
payée par un nombre indéterminé de consommateurs.
De même l'ensemencement, le labourage, le sarclage, la moisson,
ne regardent que la récolte actuelle. Mais les clôtures, les
défrichements, les desséchements, les bâtisses entrent dans le prix
de revient d'une série indéfinie de récoltes successives.
Autre chose est le travail actuel du cordonnier qui fait des
souliers, du tailleur qui fait des habits, du charpentier qui fait
des madriers, de l'avocat qui fait des mémoires; autre chose est le
travail accumulé qu'ont exigé la forme, l'établi, la scie, l'étude du
droit.
C'est pourquoi le travail de la première catégorie se rémunère par
le salaire, celui de la seconde catégorie par les combinaisons
de l'intérêt et de l'amortissement, qui ne sont autre chose qu'un
salaire ingénieusement réparti sur une multitude de consommateurs.
3º _À mesure que le capital s'accroît l'intérêt baisse, mais de telle
sorte que le revenu total du capitaliste augmente._
Ce qui a lieu sans injustice et sans préjudice pour le travail,
parce que, ainsi que nous allons le voir, l'excédant de revenu du
capitaliste est pris sur l'excédant de produit dû au capital.
Ce que j'affirme ici, c'est que, quoique l'intérêt baisse, le revenu
total du capitaliste augmente de toute nécessité, et voici comment:
Soit 100 le capital, et le taux de l'intérêt 5. Je dis que l'intérêt
ne peut descendre à 4 sans que le capital s'accumule au moins
au-dessus de 120. En effet, on ne serait pas stimulé à accroître le
capital, s'il en devait résulter diminution, ou même stationnement
du revenu. Il est absurde de dire que le capital étant 100 et le
revenu 5, le capital peut être porté à 200 et le taux descendre à 2;
car, dans le premier cas, on aurait 5 francs de rente, et dans le
second on n'aurait que 4 francs. Le moyen serait trop simple et trop
commode: on mangerait la moitié du capital pour faire reparaître le
revenu.
Ainsi, quand l'intérêt baisse de 5 à 4, de 4 à 3, de 3 à 2, cela veut
dire que le capital s'est accru de 100 à 200, de 200 à 400, de 400 à
800, et que le capitaliste touche successivement pour revenu 5, 8 et
12. Et le travail n'y perd rien, bien au contraire: car il n'avait à
sa disposition qu'une force égale à 100, puis il a eu une force égale
à 200, et enfin une force égale à 800, avec cette circonstance qu'il
paie de moins en moins cher une quantité donnée de cette force.
Il suit de là que ces calculateurs sont bien malhabiles qui vont
disant: «L'intérêt baisse, donc il doit cesser.» Eh morbleu! il
baisse, relativement à chaque 100 fr.; mais c'est justement parce
que le nombre de 100 fr. augmente que l'intérêt baisse. Oui, le
multiplicateur s'amoindrit, mais ce n'est que par la raison même qui
fait grossir le multiplicande, et je défie le dieu de l'arithmétique
lui-même d'en conclure que le produit arrivera ainsi à zéro[38].
[Note 38: Cette loi, d'une décroissance qui, quoique indéfinie,
n'arrive jamais à zéro, loi bien connue des mathématiciens, gouverne
une foule de phénomènes économiques et n'a pas été assez observée.
Citons-en un exemple familier.
Tout le monde sait que dans une grande ville, dans un quartier riche
et populeux, on peut gagner davantage tout en réduisant les prix de
vente. C'est ce qu'on exprime familièrement par cette locution: _Se
retrouver sur la quantité_:
Supposons quatre marchands de couteaux, l'un au village, l'autre à
Bayonne, le troisième à Bordeaux, le quatrième à Paris.
Nous pourrons avoir le tableau suivant:
Nombre Bénéfice
des couteaux par Bénéfice total.
vendus. couteau.
Village 100 1 fr. » 100 fr.
Bayonne 200 » 75 150
Bordeaux 400 » 50 200
Paris 1,000 » 25 250
On voit ici un multiplicateur (deuxième colonne) décroître sans
cesse, parce que le multiplicande (première colonne) s'accroît
toujours; la progression constante du produit total (troisième
colonne) exclut l'idée que le multiplicateur arrive jamais à zéro,
alors même qu'on passerait de Paris à Londres, et à des villes de
plus en plus grandes et riches.
Ce qu'il faut bien observer ici, c'est que l'acheteur n'a pas à se
plaindre de l'accroissement progressif du bénéfice total réalisé par
le marchand, car ce qui l'intéresse, lui acheteur, c'est le profit
proportionnel prélevé sur lui comme rémunérateur du service rendu, et
ce profit diminue sans cesse. Ainsi, à des points de vue divers, le
vendeur et l'acheteur progressent en même temps.
C'est la loi des capitaux. Bien connue, elle révèle aussi l'harmonie
des intérêts entre le capitaliste et le prolétaire, et leur progrès
simultané.]
4º _À mesure que les capitaux augmentent_ (et avec eux les
produits), _la_ PART ABSOLUE _qui revient au capital augmente, et sa_
PART PROPORTIONELLE _diminue_.
Cela n'a plus besoin de démonstration. Le capital retire
successivement 5, 4, 3 pour chaque 100 fr. qu'il met dans
l'association; donc son prélèvement _relatif_ diminue. Mais comme
il met successivement dans l'association 100 fr., 200 fr., 400 fr.,
il se trouve qu'il retire, pour sa part totale, d'abord 5, puis 8,
ensuite 12, et ainsi de suite; donc son prélèvement _absolu_ augmente.
5º _À mesure que les capitaux augmentent_ (et avec eux les produits),
_la part proportionnelle et la part absolue du travail augmentent_.
Comment pourrait-il en être autrement? puisque le capital voit
grossir sa part absolue, encore qu'il ne prélève successivement que
1/2, 1/3, 1/4, 1/5 du produit total, le travail, à qui successivement
il revient 1/2, 2/3, 3/4, 4/5, entre évidemment dans le partage pour
une part progressive, dans le sens proportionnel comme dans le sens
absolu.
La loi de cette répartition peut être figurée aux yeux par les
chiffres suivants, qui n'ont pas la prétention d'être précis, mais
que je produis pour élucider ma pensée.
Produit Part Part
total. du capital. du travail.
1re période. 1000 1/2 ou 500 1/2 ou 500
2e -- 1800 1/3 ou 600 2/3 ou 1200
3e -- 2800 1/4 ou 700 3/4 ou 2100
4e -- 4000 1/5 ou 800 4/5 ou 3200
On voit par là comment l'accroissement successif des produits,
correspondant à l'accumulation progressive des capitaux, explique ce
double phénomène, à savoir, que la part absolue du capital augmente,
encore que sa part proportionnelle diminue, tandis que la part du
travail augmente à la fois dans les deux sens.
De tout ce qui précède, il résulte ceci:
Pour que le sort des masses s'améliore, il faut que le loyer des
capitaux baisse.
Pour que l'intérêt baisse, il faut que les capitaux se multiplient.
Pour que les capitaux se multiplient, il faut cinq choses:
_activité_, _économie_, _liberté_, _paix_ et _sécurité_.
Et ces biens, qui importent à tout le monde, importent encore plus à
la classe ouvrière.
Ce n'est pas que je nie les souffrances des travailleurs, mais je
dis qu'ils sont sur une fausse piste quand ils les attribuent à
l'_infâme_ capital.
Telle est ma doctrine. Je la livre avec confiance à la bonne foi des
lecteurs. On a dit que je m'étais constitué l'avocat du _privilége
capitaliste_. Ce n'est pas à moi, c'est à elle de répondre.
Cette doctrine, j'ose le dire, est consolante et concordante. Elle
tend à l'union des classes; elle montre l'accord des principes; elle
détruit l'antagonisme des personnes et des idées; elle satisfait
l'intelligence et le coeur.
En est-il de même de celle qui sert de nouveau pivot au socialisme?
qui dénie au capital tout droit à une récompense? qui ne voit partout
que contradiction, antagonisme et spoliation? qui irrite les classes
les unes contre les autres? qui représente l'iniquité comme un fléau
universel, dont tout homme, à quelque degré, est coupable et victime?
Que si néanmoins le principe de la gratuité du crédit est vrai, il
faut bien l'admettre: _Fiat justitia, ruat coelum_. Mais s'il est
faux!!
Quant à moi, je le tiens pour faux, et, en terminant, je vous
remercie de m'avoir loyalement fourni l'occasion de le combattre.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
NEUVIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.
Grave imputation.--Négation de cinq propositions.--Arguments
tirés des opérations de la Banque de France.--Méfaits de cette
Banque.
31 décembre 1849.
Vous m'avez trompé.
J'attendais de vous une controverse sérieuse: vos lettres ne sont
qu'une perpétuelle et insipide mystification. Quand vous auriez fait
un pacte avec l'usure, pour embrouiller la question et empêcher notre
débat d'aboutir, en l'embarrassant d'incidents, de hors-d'oeuvre, de
vétilles et de chicanes, vous n'eussiez pu vous y prendre autrement.
De quoi s'agit-il entre nous, s'il vous plaît? de savoir si l'intérêt
de l'argent doit ou non être aboli. Je vous l'ai dit moi-même: c'est
là le pivot du socialisme, la cheville ouvrière de la Révolution.
Une question préjudicielle s'élève donc tout d'abord, celle de
savoir si, en fait, il y a possibilité d'abolir cet intérêt. Vous
le niez; je l'affirme: lequel croire de nous deux? Évidemment, ni
l'un ni l'autre. Il faut examiner la chose: voilà ce que dicte le
sens commun, ce que la plus simple notion d'équité prescrit. Vous,
au contraire, vous repoussez cet examen. Depuis deux mois que nous
avons ouvert, dans la _Voix du Peuple_, cette assise solennelle où le
capital devait être jugé, et l'usure condamnée ou absoute, vous ne
cessez de me répéter sur tous les tons cette ritournelle:
«Le capital, tel que je le comprends, tel qu'il m'apparaît dans sa
nature intime, est productif. Cette conviction me suffit: je ne veux
pas en savoir davantage. D'ailleurs, vous reconnaissez qu'en prêtant
à intérêt, je rends service et ne suis point voleur; qu'ai-je donc
besoin de vous entendre? Quand j'ai prouvé, dans mon système, que
la gratuité du crédit est impossible, et que vous accordez qu'un
honnête homme peut, en toute sûreté de conscience, tirer de son fonds
un revenu, vous devez tenir cette même gratuité pour impossible. Ce
qui est démontré vrai, dans un système, ne peut devenir faux dans un
autre: autrement, il faudrait dire qu'une même chose peut être vraie
et fausse tout à la fois, ce que mon esprit se refuse absolument à
comprendre. Je ne sors pas de là.»
Où donc, monsieur, avez-vous appris, je ne dis pas à raisonner, car
il appert dès le commencement de cette polémique que le raisonnement
en vous se réduit à affirmer et confirmer toujours votre proposition,
sans infirmer celle de votre adversaire, mais à discuter? Le dernier
clerc de procureur vous dirait qu'en tout débat, il faut examiner
successivement et contradictoirement le dire de chaque partie; et,
puisque nous avons pris le public pour juge, il est évident qu'une
fois votre système exposé et débattu, il faut aborder le mien.
Avec vous les choses ne se passent point ainsi. Satisfait de la
concession que je vous ai faite, à savoir, que dans l'état actuel
des choses le prêt à intérêt ne peut être considéré comme un acte
illicite, vous tenez la nécessité de l'intérêt pour démontrée; et
là-dessus, sous prétexte que vous n'entendez rien à l'antinomie, me
fermant la bouche, vous faites défaut au débat. Est-ce discuter, je
vous le demande?
Forcé par une conduite si étrange, je fais alors un pas vers vous.
Ma méthode de démonstration avait paru vous faire quelque peine:
je quitte cette méthode, et vous montre, en employant la forme
ordinaire de raisonnement, que tout change dans la société; que ce
qui à une époque fut un progrès, à une autre devient une entrave;
qu'ainsi, en faisant abstraction du temps, la même idée, le même
fait, change complétement de caractère, selon l'aspect sous lequel
on le considère; que rien n'empêche de croire que l'intérêt soit
précisément dans ce cas; qu'en conséquence votre fin de non-recevoir
ne peut être admise, et qu'il faut décidément examiner avec moi
l'hypothèse de la gratuité du crédit, de l'abolition de l'intérêt.
À cela que répondez-vous? c'est à peine si j'ose vous le rappeler.
Parce que, par égard pour vous, j'avais cru devoir changer de
méthode, vous m'accusez, d'abord de _tergiversation_, ensuite de
_fatalisme_! J'ai fait avec vous, permettez-moi cette comparaison, ce
que le professeur de mathématiques fait avec ses élèves, lorsqu'à une
démonstration difficile, il en substitue une autre plus saisissable
à leur intelligence. Car, sachez-le bien, monsieur, la dialectique
hégélienne, qui cependant n'est pas toute la logique, est au
syllogisme et à l'induction ce que le calcul différentiel est à la
géométrie ordinaire. Il vous est permis d'en rire; c'est le droit
de l'esprit humain de rire de tout ce qu'il a une fois compris et
deviné; mais il faut comprendre, sans quoi le rire n'est que la
grimace de l'insensé. Et vous, pour prix de ma complaisance, vous me
décernez le sarcasme: je ne suis, à vous entendre, qu'un sophiste.
Est-ce sérieux?
Je fais plus encore. Vous aviez dit,--je cite vos propres
paroles:--_Montrez-moi comment l'intérêt, de légitime devient
illégitime, et je consens à discuter la théorie du crédit gratuit._
Pour satisfaire à ce désir, d'ailleurs très légitime, je fais
l'historique de l'intérêt, j'écris la biographie de l'usure.
Je montre que cette pratique a sa cause dans un concours de
circonstances politiques et économiques, indépendant de la volonté
des contractants, et inévitable à l'origine des sociétés, savoir:
1º L'incommensurabilité des valeurs, résultant de la non-séparation
des industries, et de l'absence des termes de comparaison; 2º
les risques du commerce; 3º l'habitude, introduite de bonne
heure parmi les négociants et devenue peu à peu constante et
générale, de compter un excédant proportionnel à titre d'amende ou
indemnité (_dommage-intérêt_), à tout débiteur retardataire; 4º
la prépondérance des métaux précieux et monnayés sur les autres
marchandises; 5º la pratique combinée des contrats de _pacotille_,
d'_assurance_, et _à la grosse_; 6º enfin, l'établissement de la
rente foncière, imitée de l'intérêt de l'argent, et qui, admise
sans contestation par les casuistes, devait servir plus tard à la
justification de ce même intérêt.
Pour rendre la démonstration complète, je prouve ensuite, par
un simple rapport arithmétique, que l'intérêt, excusable comme
_accident_, dans les conditions où il a pris naissance, et où il
s'est ensuite développé, devient absurde et spoliateur, dès qu'on
prétend le généraliser et en faire une RÈGLE d'économie publique;
qu'il est en contradiction formelle avec le principe économique,
que dans la société le produit _net_ est identique au produit
_brut_, en sorte que tout prélèvement exercé par le capital sur le
travail constitue, dans la balance sociale, une erreur de compte et
une impossibilité. Je prouve, enfin, que si, à une autre époque,
l'intérêt a servi de mobile à la circulation des capitaux, il
n'est plus aujourd'hui pour cette circulation, de même que l'impôt
sur le sel, le vin, le sucre, la viande, de même que la douane
elle-même, qu'une entrave; que c'est à lui qu'il faut rapporter la
stagnation des affaires, le chômage de l'industrie, la détresse de
l'agriculture, et l'imminence toujours grandissante d'une banqueroute
universelle.
Tout cela était d'histoire, de théorie et de pratique, comme
de calcul: vous avez remarqué vous-même que je n'avais pas une
seule fois fait appel, contre l'intérêt, à la fraternité, à la
philanthropie, à l'autorité de l'Évangile et des Pères de l'Église.
J'ai peu de foi à la philanthropie; quant à l'Église, elle n'a
jamais rien entendu à cette matière, et sa casuistique, depuis le
Christ jusqu'à Pie IX, est tout simplement absurde. Absurde, dis-je,
soit quand elle condamne l'intérêt, sans aucune considération
des circonstances qui l'excusent, qui l'exigent; soit quand elle
restreint ses anathèmes à l'usure d'argent, et fait, pour ainsi dire,
acception de l'usure terrienne.
À cette exposition, dont vous avez vous-même apprécié l'intérêt, que
répondez-vous, dans votre quatrième lettre?--Rien.
Niez-vous l'histoire?--Point.
Contestez-vous mes calculs?--Non.
Que dites-vous donc?--Vous rebattez votre éternel refrain: Celui qui
prête rend service; dès lors il est prouvé que _le capital porte en
soi l'indestructible principe de la rémunération_. Sur quoi, vous
me donnez, comme expression de la sagesse des siècles, cinq ou six
aphorismes, excellents pour endormir les mauvaises consciences, mais
qui, je vous le prouverai tout à l'heure, sont tout ce que la routine
la plus brute a fait jamais dire de plus absurde. Puis, faisant votre
signe de croix, vous déclarez la discussion close. _Amen!_
Vous êtes économiste, monsieur Bastiat, membre de l'Académie des
sciences morales et politiques, membre du comité des finances, membre
du congrès de la Paix, membre de la ligue anglo-française pour le
libre-échange, et, ce qui vaut mieux que tout cela, honnête homme
et homme d'esprit. Eh bien! je suis forcé, pour mettre à couvert
votre intelligence et votre loyauté, de vous prouver, par A plus
B, que vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous avez
entrepris de parler, ni du capital, ni de l'intérêt, ni du prix, ni
de la valeur, ni de la circulation, ni de la finance, ni de toute
l'économie politique, pas plus que de la métaphysique allemande.
Avez-vous, dans votre vie, entendu parler de la Banque de France?
Faites-moi le plaisir, quelque jour, d'y jeter le pied; ce n'est
pas loin de l'Institut. Vous trouverez là M. d'Argout, qui, en fait
de capital et d'intérêt, en sait plus que vous et que tous les
économistes de Guillaumin. La Banque de France est une compagnie
de capitalistes, formée, il y a une cinquantaine d'années, à la
sollicitation de l'État, et par privilége de l'État, pour exercer
l'usure sur tout le territoire de France. Depuis sa fondation, elle
n'a cessé de prendre de continuels accroissements: la révolution de
Février en a fait, par l'adjonction des banques départementales,
le premier pouvoir de la République. Le principe sur lequel
cette compagnie s'est formée est exactement le vôtre. Ils ont
dit: Nous avons acquis nos capitaux par notre travail, ou par le
travail de nos pères. Pourquoi donc, en les faisant servir à la
circulation générale, en les mettant au service de notre pays, n'en
tirerions-nous pas un salaire légitime, quand le propriétaire foncier
tire un revenu de sa terre; quand le constructeur de maisons tire
loyer de ses maisons; quand l'entrepreneur tire de sa marchandise
un bénéfice supérieur aux frais de sa gestion; quand l'ouvrier
qui assemble nos parquets fait entrer dans le prix de sa journée
un _quantum_ pour l'usure de ses outils, lequel _quantum_ dépasse
assurément ce qui serait nécessaire pour amortir la somme qu'ils lui
ont coûtée?
Cette argumentation, vous le voyez, est on ne peut plus plausible.
C'est celle qu'on a opposée de tout temps, et avec juste raison, à
l'Église, quand elle a voulu condamner l'intérêt exclusivement à la
rente; c'est le thème qui revient dans chacune de vos lettres.
Or, savez-vous où ce beau raisonnement a conduit les actionnaires,
que je tiens tous, ainsi que M. d'Argout, pour très-honnêtes gens,
de la Banque de France?--Au vol, oui, monsieur, au vol le plus
manifeste, le plus éhonté, le plus détestable; car c'est ce vol qui,
lui seul, depuis Février, arrête le travail, empêche les affaires,
fait périr le peuple du choléra, de la faim et du froid, et qui,
dans le but secret d'une restauration monarchique, souffle le
désespoir parmi les classes travailleuses.
C'est ici surtout que je me propose de vous faire voir comment
l'intérêt, de légitime devient illégitime; et, ce qui vous surprendra
bien davantage encore, comment le crédit payé, dès l'instant qu'il
ne se fait pas voleur, qu'il ne réclame que le prix qui lui est
légitimement dû, devient crédit gratuit.
Quel est le capital de la Banque de France?
D'après le dernier inventaire, 90 millions.
Quel est le taux légal, convenu entre la Banque et l'État, pour les
escomptes?--4 p. 100 l'an.
Donc le produit annuel, légal et légitime de la Banque de France, le
juste prix de ses services, c'est, pour un capital de 90 millions à 4
p. 100 l'an, 3 millions 600 mille francs de revenu.
3,600,000 francs, voilà suivant la fiction de la productivité du
capital, ce que le commerce français doit chaque année à la Banque de
France en rémunération de son capital, qui est de 90 millions.
Dans ces conditions, les actions de la Banque de France sont comme
des immeubles qui rendraient régulièrement 40 francs de revenu:
émises à 1,000 francs, elles valent 1,000 francs.
Or, savez-vous ce qui arrive?