Ce que ne veulent pas les socialistes eux-mêmes, prétendus

révolutionnaires, à qui la liberté, l'égalité, la richesse, le

travail, ne sont rien, s'il leur faut abandonner ou seulement

ajourner leurs chimères, et renoncer à l'espoir du gouvernement;

Ce que ne sait pas demander le prolétariat, ahuri de théories

sociales, de toasts à l'amour et d'homélies fraternelles.

Va donc, capital; va, continue d'exploiter ce misérable peuple!

Consume cette bourgeoisie hébétée, pressure l'ouvrier, rançonne le

paysan, dévore l'enfance, prostitue la femme, et garde tes faveurs

pour le lâche qui dénonce, pour le juge qui condamne, pour le soldat

qui fusille, pour l'esclave qui applaudit. La morale des marchands

de cochons est devenue celle des honnêtes gens. Malédiction sur mes

contemporains!

P. J. PROUDHON.

DIXIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

À qui le droit de se plaindre d'avoir été trompé? Dialogue.--Les

inductions tirées d'un établissement privilégié, la Banque

de France, ne prouvent rien dans le débat.--Ouvertures

conciliantes.--Prendre la liberté du crédit pour juge en dernier

ressort de la question de gratuité.--Souvenir à l'antinomie.

6 janvier 1850.

Je vous ai trompé, dites-vous; non, je me suis trompé.

Admis sous votre tente, à votre foyer, pour discuter, au milieu de

vos propres amis, une question grave, si mes arguments tombaient sous

votre critique, je devais croire, du moins, que ma personne vous

serait sacrée. Vous négligez mes arguments et qualifiez ma personne.

Je me suis trompé.

En écrivant dans votre journal, m'adressant à vos lecteurs, mon

devoir était de me renfermer sévèrement dans le sujet en discussion.

J'ai cru que, comprenant la gêne de ma position, vous vous croiriez

tenu de vous imposer, chez vous, sous votre toit, la même gêne.--Je

me suis trompé.

Je me disais: M. Proudhon a un esprit indépendant. Rien au monde ne

l'entraînera à manquer aux devoirs de l'hospitalité. Mais M. Louis

Blanc vous ayant fait honte de votre urbanité _envers un économiste_,

vous en avez eu honte, en effet.--Je me suis trompé.

Je me disais encore: la discussion sera loyale. _Le droit à une

rémunération est-il inhérent au capital comme au travail lui-même?_

Telle était la question à résoudre, afin d'en conclure pour ou contre

la gratuité du crédit. Sans espérer tomber d'accord avec vous sur

la solution, je croyais du moins que nous nous accorderions sur la

question. Mais voici, chose étrange, que ce que vous me reprochez

sans cesse avec amertume, presque avec colère, c'est de l'approfondir

et de m'y renfermer. Nous avions avant tout à vérifier un PRINCIPE

d'où dépend, selon vous, la valeur du socialisme, et vous redoutez la

lumière que je cherche à concentrer sur ce principe. Vous êtes mal à

l'aise sur le terrain du débat; vous le fuyez sans cesse.--Je me suis

trompé.

Quel singulier spectacle ne donnons-nous pas à nos lecteurs, et sans

qu'il y ait de ma faute, par ce débat qui peut se résumer ainsi:

--Il fait jour.

--Il fait nuit.

--Voyez: le soleil brille au-dessus de l'horizon. Tous les hommes,

sur la surface entière du pays, vont, viennent, marchent, se

conduisent de manière à rendre témoignage à la lumière.

--Cela prouve qu'_il fait jour_. Mais j'affirme qu'en même temps _il

fait nuit_.

--Comment cela se peut-il?

--En vertu de la belle loi des _Contradictions_. N'avez-vous pas lu

_Kant_, et ne savez-vous pas qu'il n'y a de vrai au monde que les

propositions qui se contredisent?

--Alors, cessons de discuter; car, avec cette logique, nous ne

saurions nous entendre.

--Eh bien! puisque vous ne comprenez pas la sublime clarté des

_contradictions_, je vais condescendre à votre ignorance et vous

prouver ma thèse par la méthode des _distinctions_. Il y a du jour

qui éclaire et du jour qui n'éclaire pas.

--Je ne suis pas plus avancé.

--Il me reste encore pour ressource le système des _digressions_.

Suivez-moi, et je vous ferai faire du chemin.

--Je n'ai pas à vous suivre. J'ai prouvé qu'_il fait jour_; vous en

convenez, tout est dit.

--Vous ressassez toujours même assertion et mêmes preuves: vous avez

prouvé qu'_il fait jour_, soit; maintenant, prouvez-moi qu'_il ne

fait pas nuit_.

--Cela est-il sérieux?

Quand un homme se lève, et, s'adressant au peuple, lui dit: Le

moment est venu où la _société_ te doit le capital gratis, où tu

dois avoir des maisons, des outils, des instruments, des matériaux,

des approvisionnements _pour rien_; quand un homme, dis-je, tient

ce langage, il doit s'attendre à rencontrer un adversaire qui lui

demande quelle est la nature intime du capital. Vous aurez beau

invoquer la _contradiction_, la _distinction_ et la _digression_, je

vous ramènerai au sujet principal et essentiel. C'est mon rôle; et

peut-être, est-ce le vôtre de dire que je suis un ignorant opiniâtre,

et que je ne sais pas raisonner.

Car enfin, pour qu'il y ait entre nous une divergence si profonde, il

faut bien que nous ne nous entendions pas sur la signification de ce

mot: Capital.

Dans votre lettre du 17 décembre vous disiez: «Si la peine du

créancier est zéro, l'intérêt du créancier doit devenir zéro.»

Soit. Mais il en résulte ceci:

Si la peine du créancier est quelque chose, l'intérêt doit être

quelque chose.

Prouvez donc que le temps est venu où les maisons, les outils, les

provisions naissent spontanément. Hors de là, vous n'êtes pas fondé à

dire que la peine du capitaliste est zéro, et que, par ce motif, sa

rémunération doit être zéro.

En vérité, je ne sais pas ce que vous entendez par ce mot: Capital;

car vous en donnez, dans votre lettre, deux définitions toutes

différentes.

D'un côté, le capital d'une nation, ce serait le _numéraire_ qu'elle

possède. C'est de cette donnée que vous partez pour prouver que le

taux de l'intérêt, en France, est de 160 pour 100. Vous calculez

ainsi: La somme du numéraire est de un milliard. On paye pour les

intérêts de toutes les dettes hypothécaires, chirographaires,

commanditaires et publiques 1,600 millions. Donc le capital se fait

payer au taux de 100 pour 100.

Il résulte de là qu'à vos yeux _capital_ et _numéraire_ c'est une

seule et même chose.

Partant de cette donnée, je trouve votre évaluation de l'intérêt bien

modérée. Vous eussiez dû dire que le capital prélève encore quelque

chose sur le prix de tout produit, et vous seriez arrivé ainsi à

estimer l'intérêt à 4 ou 500 pour 100.

Mais voici qu'après avoir raisonné de la sorte sur cette singulière

définition du capital, vous la renversez vous-même en ces termes:

«Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne

désignent point, en réalité, deux choses distinctes; ils ne désignent

que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit.»

Voici une base autrement large que celle du numéraire. Si le

Capital est le produit ou l'ensemble des produits (terres, maisons,

marchandises, argent, etc.), assurément le capital national est de

plus d'un milliard, et votre évaluation du taux de l'intérêt est un

non-sens.

Convaincu que tout ce débat repose sur la notion du capital, souffrez

que, au risque de vous ennuyer, je dise ce que j'en pense, non par

voie de définition, mais par voie de description.

Un menuisier travaille pendant trois cents jours, gagne et dépense 5

fr. par jour.

Cela veut dire qu'il rend des services à la société et que la société

lui rend des services équivalents, les uns et les autres estimés

1,500 fr., les pièces de cent sous n'étant ici qu'un moyen de

faciliter les échanges.

Supposons que cet artisan économise 1 franc par jour. Qu'est-ce que

cela signifie? Cela signifie qu'il rend à la société des services

pour 1,500 francs, et qu'il n'en retire actuellement des services que

pour 1,200. Il acquiert le droit de puiser dans le milieu social,

où, quand et sous la forme qu'il lui plaira, des services, bien et

dûment gagnés, jusqu'à concurrence de 300 fr. Les soixante pièces

de cent sous qu'il a conservées sont à la fois le titre et le moyen

d'exécution de son droit.

Au bout de l'an, notre menuisier peut donc, s'il le juge à propos,

revendiquer son droit acquis sur la société. Il peut lui demander

des satisfactions. Il peut choisir entre le cabaret, le spectacle,

la boutique; il peut encore augmenter son outillage, acquérir des

instruments plus parfaits, se mettre à même de rendre son travail

ultérieur plus productif. C'est ce _droit acquis_ que j'appelle

_capital_.

Les choses en sont là, quand le forgeron, son voisin, vient dire

au menuisier: Tu as acquis, par ton travail, tes économies, tes

_avances_, le droit de retirer du milieu social des services jusqu'à

concurrence de 300 fr.; substitue-moi à ton droit pour un an; car

j'en userai de manière à avoir plus de marteaux, plus de fer, plus de

houille, en un mot, à améliorer ma condition et mon industrie.

--Je suis dans le même cas, dit le menuisier; cependant je veux bien

te céder mes droits et m'en priver pour un an, si tu veux me faire

participer pour quelque chose à l'_excédant_ des profits que tu vas

faire.

Si ce marché, profitable aux deux parties, est librement conclu, qui

osera le déclarer illégitime?

Voilà donc l'intérêt défini, et, comme vous l'avez dit, il a dû se

présenter, à l'origine, sous forme d'un partage de bénéfices, d'une

part accordée au capital sur l'_excédant_ des profits qu'il a aidé à

réaliser.

C'est cette part afférente au capital que je dis être d'autant plus

grande ou plus petite, que le capital lui-même est plus rare ou plus

abondant.

Plus tard, les parties contractantes, pour leur commodité, pour

n'avoir pas à se surveiller réciproquement, à débattre des comptes,

etc., ont traité à _forfait_ sur cette part. Comme le métayage s'est

transformé en fermage, la prime incertaine de l'assurance en prime

fixe; de même l'intérêt, au lieu d'être une participation variable

aux bénéfices, est devenu une rémunération déterminée. Il a un taux,

et ce taux, grâce au ciel, tend à baisser en proportion de l'ordre,

de l'activité, de l'économie, de la sécurité qui règnent dans la

société!

Et certes, si vous voulez la gratuité du crédit, vous êtes tenu de

prouver que le capital n'est pas né du travail de celui qui le prête

et qu'il ne féconde pas le travail de celui qui l'emprunte.

Qu'on dise donc qui perd à cet arrangement. Est-ce le menuisier

qui en tire un profit? Est-ce le forgeron qui y trouve un moyen

d'accroître la production et ne cède qu'une partie de l'excédant?

Est-ce un tiers quelconque dans la société? Est-ce la société

elle-même qui obtient de la forge plus de produits et des produits

moins chers?

Il est vrai que les transactions relatives au capital peuvent

donner lieu à des tromperies, à des abus de force ou de ruse, à

des escroqueries, à des extorsions. L'ai-je jamais nié et est-ce

là l'objet de notre débat? N'y a-t-il pas beaucoup de transactions

relatives au travail, où le capital n'est pour rien, et auxquelles on

peut adresser le même reproche? Et serait-il plus logique de conclure

de ces abus, dans le premier cas, à la _gratuité du crédit_, que dans

le second à la _gratuité du travail_?

Ceci m'amène à dire quelques mots de la nouvelle série d'arguments

que vous cherchez dans les procédés de la Banque de France. Si

même je me décide à revenir sur la résolution que j'avais prise de

clore cette discussion, c'est que je suis bien aise de saisir cette

occasion de protester énergiquement contre une imputation qui a été

mal à propos dirigée contre moi.

On a dit que je m'étais constitué le défenseur du _privilége

capitaliste_.

Non; je ne défends aucun privilége; je ne défends autre chose que

les droits du capital considéré en lui-même. Vous serez assez juste,

monsieur, pour reconnaître qu'il ne s'agissait pas entre nous de

questions de faits particuliers, mais d'une question de science.

Ce que je défends, c'est la liberté des transactions.

Par votre théorie des _contradictions_, vous rendez contradictoire ce

qui est identique, est-ce que vous voudriez aussi, par une théorie

de _conciliation_ non moins étrange, rendre identique ce qui est

contradictoire; par exemple, la liberté et le privilége?

Qu'avait donc à faire le privilége de la Banque de France dans

notre débat? Quand, où ai-je justifié ce privilége et le mal qu'il

engendre? Ce mal a-t-il été contesté par aucun de mes amis? Lisez

plutôt le livre de M. Ch. Coquelin.

Mais quand, pour atteindre la légitime rémunération du capital, vous

frappez les illégitimes extorsions du privilége, cet artifice ne

renferme-t-il pas l'aveu que vous êtes impuissant contre les droits

du Capital exercés sous l'empire de la liberté?

L'émission d'une chose que le public recherche,--à savoir, les

_Bons au porteur_,--est interdite à tous les Français, hors un. Ce

privilége met celui qui en est investi en situation de faire de gros

profits. Quel rapport cela a-t-il avec la question de savoir si le

capital a droit de recevoir une récompense _librement_ consentie?

Remarquez ceci: le capital, qui, comme vous dites, ne se distingue

pas du produit, représente du travail, tellement que, depuis le début

de cette discussion, vous ne portez jamais un coup à l'un qui ne

retombe sur l'autre; c'est ce que je vous ai montré, dans ma dernière

lettre, à propos de deux apologues: Pour prouver qu'il est des cas où

on est tenu, en conscience, de prêter gratis, vous supposez un riche

capitaliste en face d'un pauvre naufragé.--Et vous-même, un instant

avant, vous aviez placé un ouvrier en présence d'un capitaliste

près d'être englouti dans les flots. Que s'ensuit-il? qu'il est des

circonstances où le capital, comme le travail, doivent se _donner_.

Mais on n'en peut pas plus conclure à la gratuité normale de l'un,

qu'à la gratuité normale de l'autre.

Maintenant, vous me parlez des méfaits du capital, et me citez en

exemple un _capital privilégié_. Je vous répondrai, en vous citant du

_travail privilégié_.

Je suppose qu'un réformateur, plus radical que vous, se lève au

milieu du peuple et lui dise: «Le travail doit être gratuit; le

salaire est un vol. _Mutuum date, nil indè sperantes._ Et, pour vous

prouver que les produits du travail sont illégitimes, je vous signale

cet agent de change qui exploite le privilége exclusif de faire des

courtages, ce boucher qui a le droit exclusif d'alimenter la ville,

ce fabricant qui a fait fermer toutes les boutiques, excepté la

sienne: vous voyez bien que le travail ne porte pas en lui-même le

principe de la rémunération, qu'il vole tout ce qu'on lui paye, et

que le salaire doit être aboli.»

Assurément, en entendant le réformateur assimiler les rétributions

_forcées_ aux rétributions _libres_, vous seriez fondé à lui adresser

cette question: Où avez-vous appris à raisonner?

Eh bien! monsieur, si vous concluez du privilége de la Banque à la

gratuité du crédit, je crois pouvoir retourner contre vous cette

question que vous m'adressez dans votre dernière lettre: Où avez-vous

appris à raisonner?

«Dans Hegel, direz-vous. Il m'a fourni une logique infaillible.»

Malebranche aussi avait imaginé une méthode de raisonnement, au moyen

de laquelle il ne devait jamais se tromper... et il s'est trompé

toute sa vie, au point qu'on a pu dire de ce philosophe:

Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou.

Laissons donc là la Banque de France. Que vous appréciiez bien ou

mal ses torts, que vous exagériez ou non son action funeste, elle a

un privilége, cela suffit pour qu'elle ne puisse en rien éclairer ce

débat.

Peut-être, néanmoins, pourrions-nous trouver là un terrain de

conciliation. N'y a-t-il pas un point sur lequel nous sommes

d'accord? C'est de réclamer et poursuivre avec énergie la liberté des

transactions, aussi bien celles qui sont relatives aux capitaux, au

numéraire, aux billets de banque, que toutes les autres. Je voudrais

qu'on pût librement ouvrir partout des boutiques d'argent, des

bureaux de prêt et d'emprunt, comme on ouvre boutique de souliers ou

de comestibles.

Vous croyez à la gratuité du crédit; je n'y crois pas. Mais enfin,

à quoi bon disputer, si nous sommes d'accord sur ce fait que les

transactions de crédit doivent être libres?

Assurément, s'il est dans la nature du capital de se prêter

gratuitement, ce sera sous le régime de la liberté, et sans doute

vous ne demandez pas cette révolution à la contrainte.

Attaquons donc le privilége de la Banque de France, ainsi que tous

les priviléges. Réalisons la liberté et laissons-la agir. Si vous

avez raison, s'il est dans la nature du crédit d'être gratuit, la

liberté développera cette nature,--et soyez bien convaincu que je

serai, si je vis encore, le premier à m'en réjouir. J'emprunterai

gratis, et pour le reste de mes jours, une belle maison sur le

boulevard, avec un mobilier assorti et un million au bout. Mon

exemple sera sans doute contagieux, et il y aura force emprunteurs

dans le monde. Pourvu que les prêteurs ne fassent pas défaut, nous

mènerons tous joyeuse vie.

Et puisque le sujet m'y entraîne, voulez-vous, tout profane que

je suis, que je dise un mot, en terminant, de la métaphysique des

_antinomies_? Je n'ai pas étudié Hegel, mais je vous ai lu, et voici

l'idée que je m'en suis formée.

Oui, il est une multitude de choses dont on peut dire avec vérité

qu'elles sont un _bien_ et un _mal_, selon qu'on les considère dans

leur rapport avec l'infirmité humaine ou au point de vue de la

perfection absolue.

Nos jambes sont un bien, car elles nous permettent de nous

transporter d'un lieu à un autre. Elles sont un mal aussi, car elles

attestent que nous n'avons pas le don de l'ubiquité.

Il en est ainsi de tout remède douloureux et efficace; il est un bien

et un mal: un bien parce qu'il est efficace; un mal parce qu'il est

douloureux.

Il est donc vrai que l'on peut voir des _antinomies_ dans chacune

de ces idées: _Capital_, _intérêt_, _propriété_, _concurrence_,

_machines_, _État_, _travail_, etc.

Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à payer

d'intérêts, car les capitaux naîtraient pour lui spontanément et sans

mesure, ou plutôt il n'aurait pas besoin de capitaux.

Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à

travailler: un _fiat_ suffirait à satisfaire ses désirs.

Oui, si l'homme était absolument parfait, nous n'aurions que faire

de gouvernement ni d'État. Comme il n'y aurait pas de procès, il ne

faudrait pas de juges. Comme il n'y aurait ni crimes ni délits, il

ne faudrait pas de police. Comme il n'y aurait pas de guerres, il ne

faudrait pas d'armées.

Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'y aurait pas

de propriété, car chacun ayant, comme Dieu, la plénitude des

satisfactions, on ne pourrait imaginer la distinction du _tien_ et du

_mien_.

Les choses étant ainsi, on conçoit qu'une métaphysique subtile,

abusant du dogme incontestable de la perfectibilité humaine, vienne

dire: Nous marchons vers un temps où le crédit sera gratuit, où

l'État sera anéanti. Ce n'est même qu'alors que la société sera

parfaite, car les idées _intérêt_, _État_, sont exclusives de l'idée:

_Perfection_.

Autant elle en pourrait dire des idées: _travail_, _bras_, _jambes_,

_yeux_, _estomac_, _intelligence_, _vertu_, etc.

Et certes, cette métaphysique tomberait dans le plus grossier

sophisme, si elle ajoutait: Puisque la société ne sera arrivée à la

perfection que lorsqu'elle ne connaîtra plus l'intérêt et l'État,

supprimons l'État et l'intérêt, et nous aurons là société parfaite.

C'est comme si elle disait: Puisque l'homme n'aura plus que faire

de ses jambes quand il aura le don de l'ubiquité, pour le rendre

ubiquiste, coupons-lui les jambes.

Le sophisme consiste à dissimuler que ce qu'on nomme ici un mal est

un remède; que ce n'est pas la suppression du remède qui fait la

perfection, que c'est, au contraire, la perfection qui rend le remède

inutile[40].

[Note 40: L'auteur avait déjà présenté, sous une autre forme, la

réfutation de ce sophisme. Voy. page 57.

(_Note de l'éditeur._)]

Mais on conçoit combien la métaphysique dont je parle peut troubler

et égarer les esprits, si elle est habilement maniée par un vigoureux

publiciste.

Il lui sera aisé, en effet, de montrer, tour à tour, comme un

_bien_ et comme un _mal_, la propriété, la liberté, le travail, les

machines, le capital, l'intérêt, la magistrature, l'État.

Il pourra intituler son livre: _Contradictions économiques_. Tout y

sera alternativement attaqué et défendu. Le faux y revêtira toujours

les couleurs du vrai. Si l'auteur est un grand écrivain, il couvrira

les principes du bouclier le plus solide, en même temps qu'il

tournera contre eux les armes les plus dangereuses.

Son livre sera un inépuisable arsenal pour et contre toutes les

causes. Le lecteur arrivera au bout sans savoir où est la vérité,

où est l'erreur. Effrayé de se sentir envahi par le scepticisme, il

implorera le maître et lui dira ce qu'on disait à Kant: _De grâce,

dégagez l'inconnue_. Mais l'inconnue ne se dégagera pas.

Que si, jouteur téméraire, vous entrez dans la lice, vous ne saurez

par où prendre le terrible athlète, car celui-ci s'est ménagé, par

son système, un monde de refuges.

Lui direz-vous: Je viens défendre la propriété? Il vous répondra: Je

l'ai défendue mieux que vous.--Et cela est vrai. Lui direz-vous: Je

viens attaquer la propriété? Il vous répondra: Je l'ai attaquée avant

vous.--Et c'est encore vrai. Soyez pour ou contre le crédit, l'État,

le travail, la religion, vous le trouverez toujours prêt à approuver

ou à contredire, son livre à la main.

Et tout cela, pour avoir faussement conclu de la perfectibilité

indéfinie à la perfection absolue, ce qui n'est, certes jamais

permis, quand on traite de l'homme.

Mais ce que vous pouvez dire, monsieur Proudhon, et ce que ma faible

voix répétera avec vous, c'est ceci: Approchons de la perfection,

pour rendre de plus en plus inutiles l'intérêt, l'État, le travail,

tous les remèdes onéreux et douloureux.

Créons autour de nous l'ordre, la sécurité, les habitudes d'économie

et de tempérance, afin que les capitaux se multiplient et que

l'INTÉRÊT baisse.

Créons parmi nous l'esprit de justice, de paix et de concorde, afin

de rendre de plus en plus inutiles l'armée, la marine, la police, la

magistrature, la répression, en un mot l'ÉTAT.

Et surtout, réalisons la LIBERTÉ, par qui s'engendrent toutes les

puissances civilisatrices.

Aujourd'hui même, 6 janvier 1850, _la Voix du Peuple_ interpelle _la

Patrie_ en ces termes:

«La _Patrie_ veut-elle demander avec nous la suppression du privilége

des banques, la suppression des monopoles des notaires, des agents de

change, des avoués, des huissiers, des imprimeurs, des boulangers;

la liberté du transport des lettres, de la fabrication des sels, des

poudres et des tabacs; l'abolition de la loi sur les coalitions,

l'abolition de la douane, de l'octroi, de l'impôt sur les boissons,

de l'impôt sur les sucres? La _Patrie_ veut-elle appuyer l'impôt sur

le capital, le seul proportionnel; le licenciement de l'armée et son

remplacement par la garde nationale; la substitution du jury à la

magistrature, la liberté de l'enseignement à tous les degrés?»

C'est mon programme; je n'en eus jamais d'autre. Qu'en résulte-t-il?

C'est que le capital doit se prêter non _gratuitement_, mais

_librement_.

FRÉDÉRIC BASTIAT.

ONZIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

Maintien de l'imputation d'ignorance.--Définition

du CAPITAL substituée aux définitions inexactes des

économistes.--Appel à l'autorité de la tenue des livres en

partie double.--Comptabilité des classes sociales.--Preuve

qui en dérive.--Concession conciliante sur le risque des

capitaux.--Révolution politique, économique et scientifique.

21 janvier 1850.

Vous ne m'avez pas trompé: le ton de bonne foi et d'extrême

sincérité, qui éclate à chaque ligne de votre dernière lettre, m'en

est une preuve. Aussi est-ce avec une joie bien franche que je

rétracte mes paroles.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 17 / 42 段