révolutionnaires, à qui la liberté, l'égalité, la richesse, le
travail, ne sont rien, s'il leur faut abandonner ou seulement
ajourner leurs chimères, et renoncer à l'espoir du gouvernement;
Ce que ne sait pas demander le prolétariat, ahuri de théories
sociales, de toasts à l'amour et d'homélies fraternelles.
Va donc, capital; va, continue d'exploiter ce misérable peuple!
Consume cette bourgeoisie hébétée, pressure l'ouvrier, rançonne le
paysan, dévore l'enfance, prostitue la femme, et garde tes faveurs
pour le lâche qui dénonce, pour le juge qui condamne, pour le soldat
qui fusille, pour l'esclave qui applaudit. La morale des marchands
de cochons est devenue celle des honnêtes gens. Malédiction sur mes
contemporains!
P. J. PROUDHON.
DIXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.
À qui le droit de se plaindre d'avoir été trompé? Dialogue.--Les
inductions tirées d'un établissement privilégié, la Banque
de France, ne prouvent rien dans le débat.--Ouvertures
conciliantes.--Prendre la liberté du crédit pour juge en dernier
ressort de la question de gratuité.--Souvenir à l'antinomie.
6 janvier 1850.
Je vous ai trompé, dites-vous; non, je me suis trompé.
Admis sous votre tente, à votre foyer, pour discuter, au milieu de
vos propres amis, une question grave, si mes arguments tombaient sous
votre critique, je devais croire, du moins, que ma personne vous
serait sacrée. Vous négligez mes arguments et qualifiez ma personne.
Je me suis trompé.
En écrivant dans votre journal, m'adressant à vos lecteurs, mon
devoir était de me renfermer sévèrement dans le sujet en discussion.
J'ai cru que, comprenant la gêne de ma position, vous vous croiriez
tenu de vous imposer, chez vous, sous votre toit, la même gêne.--Je
me suis trompé.
Je me disais: M. Proudhon a un esprit indépendant. Rien au monde ne
l'entraînera à manquer aux devoirs de l'hospitalité. Mais M. Louis
Blanc vous ayant fait honte de votre urbanité _envers un économiste_,
vous en avez eu honte, en effet.--Je me suis trompé.
Je me disais encore: la discussion sera loyale. _Le droit à une
rémunération est-il inhérent au capital comme au travail lui-même?_
Telle était la question à résoudre, afin d'en conclure pour ou contre
la gratuité du crédit. Sans espérer tomber d'accord avec vous sur
la solution, je croyais du moins que nous nous accorderions sur la
question. Mais voici, chose étrange, que ce que vous me reprochez
sans cesse avec amertume, presque avec colère, c'est de l'approfondir
et de m'y renfermer. Nous avions avant tout à vérifier un PRINCIPE
d'où dépend, selon vous, la valeur du socialisme, et vous redoutez la
lumière que je cherche à concentrer sur ce principe. Vous êtes mal à
l'aise sur le terrain du débat; vous le fuyez sans cesse.--Je me suis
trompé.
Quel singulier spectacle ne donnons-nous pas à nos lecteurs, et sans
qu'il y ait de ma faute, par ce débat qui peut se résumer ainsi:
--Il fait jour.
--Il fait nuit.
--Voyez: le soleil brille au-dessus de l'horizon. Tous les hommes,
sur la surface entière du pays, vont, viennent, marchent, se
conduisent de manière à rendre témoignage à la lumière.
--Cela prouve qu'_il fait jour_. Mais j'affirme qu'en même temps _il
fait nuit_.
--Comment cela se peut-il?
--En vertu de la belle loi des _Contradictions_. N'avez-vous pas lu
_Kant_, et ne savez-vous pas qu'il n'y a de vrai au monde que les
propositions qui se contredisent?
--Alors, cessons de discuter; car, avec cette logique, nous ne
saurions nous entendre.
--Eh bien! puisque vous ne comprenez pas la sublime clarté des
_contradictions_, je vais condescendre à votre ignorance et vous
prouver ma thèse par la méthode des _distinctions_. Il y a du jour
qui éclaire et du jour qui n'éclaire pas.
--Je ne suis pas plus avancé.
--Il me reste encore pour ressource le système des _digressions_.
Suivez-moi, et je vous ferai faire du chemin.
--Je n'ai pas à vous suivre. J'ai prouvé qu'_il fait jour_; vous en
convenez, tout est dit.
--Vous ressassez toujours même assertion et mêmes preuves: vous avez
prouvé qu'_il fait jour_, soit; maintenant, prouvez-moi qu'_il ne
fait pas nuit_.
--Cela est-il sérieux?
Quand un homme se lève, et, s'adressant au peuple, lui dit: Le
moment est venu où la _société_ te doit le capital gratis, où tu
dois avoir des maisons, des outils, des instruments, des matériaux,
des approvisionnements _pour rien_; quand un homme, dis-je, tient
ce langage, il doit s'attendre à rencontrer un adversaire qui lui
demande quelle est la nature intime du capital. Vous aurez beau
invoquer la _contradiction_, la _distinction_ et la _digression_, je
vous ramènerai au sujet principal et essentiel. C'est mon rôle; et
peut-être, est-ce le vôtre de dire que je suis un ignorant opiniâtre,
et que je ne sais pas raisonner.
Car enfin, pour qu'il y ait entre nous une divergence si profonde, il
faut bien que nous ne nous entendions pas sur la signification de ce
mot: Capital.
Dans votre lettre du 17 décembre vous disiez: «Si la peine du
créancier est zéro, l'intérêt du créancier doit devenir zéro.»
Soit. Mais il en résulte ceci:
Si la peine du créancier est quelque chose, l'intérêt doit être
quelque chose.
Prouvez donc que le temps est venu où les maisons, les outils, les
provisions naissent spontanément. Hors de là, vous n'êtes pas fondé à
dire que la peine du capitaliste est zéro, et que, par ce motif, sa
rémunération doit être zéro.
En vérité, je ne sais pas ce que vous entendez par ce mot: Capital;
car vous en donnez, dans votre lettre, deux définitions toutes
différentes.
D'un côté, le capital d'une nation, ce serait le _numéraire_ qu'elle
possède. C'est de cette donnée que vous partez pour prouver que le
taux de l'intérêt, en France, est de 160 pour 100. Vous calculez
ainsi: La somme du numéraire est de un milliard. On paye pour les
intérêts de toutes les dettes hypothécaires, chirographaires,
commanditaires et publiques 1,600 millions. Donc le capital se fait
payer au taux de 100 pour 100.
Il résulte de là qu'à vos yeux _capital_ et _numéraire_ c'est une
seule et même chose.
Partant de cette donnée, je trouve votre évaluation de l'intérêt bien
modérée. Vous eussiez dû dire que le capital prélève encore quelque
chose sur le prix de tout produit, et vous seriez arrivé ainsi à
estimer l'intérêt à 4 ou 500 pour 100.
Mais voici qu'après avoir raisonné de la sorte sur cette singulière
définition du capital, vous la renversez vous-même en ces termes:
«Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
désignent point, en réalité, deux choses distinctes; ils ne désignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit.»
Voici une base autrement large que celle du numéraire. Si le
Capital est le produit ou l'ensemble des produits (terres, maisons,
marchandises, argent, etc.), assurément le capital national est de
plus d'un milliard, et votre évaluation du taux de l'intérêt est un
non-sens.
Convaincu que tout ce débat repose sur la notion du capital, souffrez
que, au risque de vous ennuyer, je dise ce que j'en pense, non par
voie de définition, mais par voie de description.
Un menuisier travaille pendant trois cents jours, gagne et dépense 5
fr. par jour.
Cela veut dire qu'il rend des services à la société et que la société
lui rend des services équivalents, les uns et les autres estimés
1,500 fr., les pièces de cent sous n'étant ici qu'un moyen de
faciliter les échanges.
Supposons que cet artisan économise 1 franc par jour. Qu'est-ce que
cela signifie? Cela signifie qu'il rend à la société des services
pour 1,500 francs, et qu'il n'en retire actuellement des services que
pour 1,200. Il acquiert le droit de puiser dans le milieu social,
où, quand et sous la forme qu'il lui plaira, des services, bien et
dûment gagnés, jusqu'à concurrence de 300 fr. Les soixante pièces
de cent sous qu'il a conservées sont à la fois le titre et le moyen
d'exécution de son droit.
Au bout de l'an, notre menuisier peut donc, s'il le juge à propos,
revendiquer son droit acquis sur la société. Il peut lui demander
des satisfactions. Il peut choisir entre le cabaret, le spectacle,
la boutique; il peut encore augmenter son outillage, acquérir des
instruments plus parfaits, se mettre à même de rendre son travail
ultérieur plus productif. C'est ce _droit acquis_ que j'appelle
_capital_.
Les choses en sont là, quand le forgeron, son voisin, vient dire
au menuisier: Tu as acquis, par ton travail, tes économies, tes
_avances_, le droit de retirer du milieu social des services jusqu'à
concurrence de 300 fr.; substitue-moi à ton droit pour un an; car
j'en userai de manière à avoir plus de marteaux, plus de fer, plus de
houille, en un mot, à améliorer ma condition et mon industrie.
--Je suis dans le même cas, dit le menuisier; cependant je veux bien
te céder mes droits et m'en priver pour un an, si tu veux me faire
participer pour quelque chose à l'_excédant_ des profits que tu vas
faire.
Si ce marché, profitable aux deux parties, est librement conclu, qui
osera le déclarer illégitime?
Voilà donc l'intérêt défini, et, comme vous l'avez dit, il a dû se
présenter, à l'origine, sous forme d'un partage de bénéfices, d'une
part accordée au capital sur l'_excédant_ des profits qu'il a aidé à
réaliser.
C'est cette part afférente au capital que je dis être d'autant plus
grande ou plus petite, que le capital lui-même est plus rare ou plus
abondant.
Plus tard, les parties contractantes, pour leur commodité, pour
n'avoir pas à se surveiller réciproquement, à débattre des comptes,
etc., ont traité à _forfait_ sur cette part. Comme le métayage s'est
transformé en fermage, la prime incertaine de l'assurance en prime
fixe; de même l'intérêt, au lieu d'être une participation variable
aux bénéfices, est devenu une rémunération déterminée. Il a un taux,
et ce taux, grâce au ciel, tend à baisser en proportion de l'ordre,
de l'activité, de l'économie, de la sécurité qui règnent dans la
société!
Et certes, si vous voulez la gratuité du crédit, vous êtes tenu de
prouver que le capital n'est pas né du travail de celui qui le prête
et qu'il ne féconde pas le travail de celui qui l'emprunte.
Qu'on dise donc qui perd à cet arrangement. Est-ce le menuisier
qui en tire un profit? Est-ce le forgeron qui y trouve un moyen
d'accroître la production et ne cède qu'une partie de l'excédant?
Est-ce un tiers quelconque dans la société? Est-ce la société
elle-même qui obtient de la forge plus de produits et des produits
moins chers?
Il est vrai que les transactions relatives au capital peuvent
donner lieu à des tromperies, à des abus de force ou de ruse, à
des escroqueries, à des extorsions. L'ai-je jamais nié et est-ce
là l'objet de notre débat? N'y a-t-il pas beaucoup de transactions
relatives au travail, où le capital n'est pour rien, et auxquelles on
peut adresser le même reproche? Et serait-il plus logique de conclure
de ces abus, dans le premier cas, à la _gratuité du crédit_, que dans
le second à la _gratuité du travail_?
Ceci m'amène à dire quelques mots de la nouvelle série d'arguments
que vous cherchez dans les procédés de la Banque de France. Si
même je me décide à revenir sur la résolution que j'avais prise de
clore cette discussion, c'est que je suis bien aise de saisir cette
occasion de protester énergiquement contre une imputation qui a été
mal à propos dirigée contre moi.
On a dit que je m'étais constitué le défenseur du _privilége
capitaliste_.
Non; je ne défends aucun privilége; je ne défends autre chose que
les droits du capital considéré en lui-même. Vous serez assez juste,
monsieur, pour reconnaître qu'il ne s'agissait pas entre nous de
questions de faits particuliers, mais d'une question de science.
Ce que je défends, c'est la liberté des transactions.
Par votre théorie des _contradictions_, vous rendez contradictoire ce
qui est identique, est-ce que vous voudriez aussi, par une théorie
de _conciliation_ non moins étrange, rendre identique ce qui est
contradictoire; par exemple, la liberté et le privilége?
Qu'avait donc à faire le privilége de la Banque de France dans
notre débat? Quand, où ai-je justifié ce privilége et le mal qu'il
engendre? Ce mal a-t-il été contesté par aucun de mes amis? Lisez
plutôt le livre de M. Ch. Coquelin.
Mais quand, pour atteindre la légitime rémunération du capital, vous
frappez les illégitimes extorsions du privilége, cet artifice ne
renferme-t-il pas l'aveu que vous êtes impuissant contre les droits
du Capital exercés sous l'empire de la liberté?
L'émission d'une chose que le public recherche,--à savoir, les
_Bons au porteur_,--est interdite à tous les Français, hors un. Ce
privilége met celui qui en est investi en situation de faire de gros
profits. Quel rapport cela a-t-il avec la question de savoir si le
capital a droit de recevoir une récompense _librement_ consentie?
Remarquez ceci: le capital, qui, comme vous dites, ne se distingue
pas du produit, représente du travail, tellement que, depuis le début
de cette discussion, vous ne portez jamais un coup à l'un qui ne
retombe sur l'autre; c'est ce que je vous ai montré, dans ma dernière
lettre, à propos de deux apologues: Pour prouver qu'il est des cas où
on est tenu, en conscience, de prêter gratis, vous supposez un riche
capitaliste en face d'un pauvre naufragé.--Et vous-même, un instant
avant, vous aviez placé un ouvrier en présence d'un capitaliste
près d'être englouti dans les flots. Que s'ensuit-il? qu'il est des
circonstances où le capital, comme le travail, doivent se _donner_.
Mais on n'en peut pas plus conclure à la gratuité normale de l'un,
qu'à la gratuité normale de l'autre.
Maintenant, vous me parlez des méfaits du capital, et me citez en
exemple un _capital privilégié_. Je vous répondrai, en vous citant du
_travail privilégié_.
Je suppose qu'un réformateur, plus radical que vous, se lève au
milieu du peuple et lui dise: «Le travail doit être gratuit; le
salaire est un vol. _Mutuum date, nil indè sperantes._ Et, pour vous
prouver que les produits du travail sont illégitimes, je vous signale
cet agent de change qui exploite le privilége exclusif de faire des
courtages, ce boucher qui a le droit exclusif d'alimenter la ville,
ce fabricant qui a fait fermer toutes les boutiques, excepté la
sienne: vous voyez bien que le travail ne porte pas en lui-même le
principe de la rémunération, qu'il vole tout ce qu'on lui paye, et
que le salaire doit être aboli.»
Assurément, en entendant le réformateur assimiler les rétributions
_forcées_ aux rétributions _libres_, vous seriez fondé à lui adresser
cette question: Où avez-vous appris à raisonner?
Eh bien! monsieur, si vous concluez du privilége de la Banque à la
gratuité du crédit, je crois pouvoir retourner contre vous cette
question que vous m'adressez dans votre dernière lettre: Où avez-vous
appris à raisonner?
«Dans Hegel, direz-vous. Il m'a fourni une logique infaillible.»
Malebranche aussi avait imaginé une méthode de raisonnement, au moyen
de laquelle il ne devait jamais se tromper... et il s'est trompé
toute sa vie, au point qu'on a pu dire de ce philosophe:
Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou.
Laissons donc là la Banque de France. Que vous appréciiez bien ou
mal ses torts, que vous exagériez ou non son action funeste, elle a
un privilége, cela suffit pour qu'elle ne puisse en rien éclairer ce
débat.
Peut-être, néanmoins, pourrions-nous trouver là un terrain de
conciliation. N'y a-t-il pas un point sur lequel nous sommes
d'accord? C'est de réclamer et poursuivre avec énergie la liberté des
transactions, aussi bien celles qui sont relatives aux capitaux, au
numéraire, aux billets de banque, que toutes les autres. Je voudrais
qu'on pût librement ouvrir partout des boutiques d'argent, des
bureaux de prêt et d'emprunt, comme on ouvre boutique de souliers ou
de comestibles.
Vous croyez à la gratuité du crédit; je n'y crois pas. Mais enfin,
à quoi bon disputer, si nous sommes d'accord sur ce fait que les
transactions de crédit doivent être libres?
Assurément, s'il est dans la nature du capital de se prêter
gratuitement, ce sera sous le régime de la liberté, et sans doute
vous ne demandez pas cette révolution à la contrainte.
Attaquons donc le privilége de la Banque de France, ainsi que tous
les priviléges. Réalisons la liberté et laissons-la agir. Si vous
avez raison, s'il est dans la nature du crédit d'être gratuit, la
liberté développera cette nature,--et soyez bien convaincu que je
serai, si je vis encore, le premier à m'en réjouir. J'emprunterai
gratis, et pour le reste de mes jours, une belle maison sur le
boulevard, avec un mobilier assorti et un million au bout. Mon
exemple sera sans doute contagieux, et il y aura force emprunteurs
dans le monde. Pourvu que les prêteurs ne fassent pas défaut, nous
mènerons tous joyeuse vie.
Et puisque le sujet m'y entraîne, voulez-vous, tout profane que
je suis, que je dise un mot, en terminant, de la métaphysique des
_antinomies_? Je n'ai pas étudié Hegel, mais je vous ai lu, et voici
l'idée que je m'en suis formée.
Oui, il est une multitude de choses dont on peut dire avec vérité
qu'elles sont un _bien_ et un _mal_, selon qu'on les considère dans
leur rapport avec l'infirmité humaine ou au point de vue de la
perfection absolue.
Nos jambes sont un bien, car elles nous permettent de nous
transporter d'un lieu à un autre. Elles sont un mal aussi, car elles
attestent que nous n'avons pas le don de l'ubiquité.
Il en est ainsi de tout remède douloureux et efficace; il est un bien
et un mal: un bien parce qu'il est efficace; un mal parce qu'il est
douloureux.
Il est donc vrai que l'on peut voir des _antinomies_ dans chacune
de ces idées: _Capital_, _intérêt_, _propriété_, _concurrence_,
_machines_, _État_, _travail_, etc.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à payer
d'intérêts, car les capitaux naîtraient pour lui spontanément et sans
mesure, ou plutôt il n'aurait pas besoin de capitaux.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à
travailler: un _fiat_ suffirait à satisfaire ses désirs.
Oui, si l'homme était absolument parfait, nous n'aurions que faire
de gouvernement ni d'État. Comme il n'y aurait pas de procès, il ne
faudrait pas de juges. Comme il n'y aurait ni crimes ni délits, il
ne faudrait pas de police. Comme il n'y aurait pas de guerres, il ne
faudrait pas d'armées.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'y aurait pas
de propriété, car chacun ayant, comme Dieu, la plénitude des
satisfactions, on ne pourrait imaginer la distinction du _tien_ et du
_mien_.
Les choses étant ainsi, on conçoit qu'une métaphysique subtile,
abusant du dogme incontestable de la perfectibilité humaine, vienne
dire: Nous marchons vers un temps où le crédit sera gratuit, où
l'État sera anéanti. Ce n'est même qu'alors que la société sera
parfaite, car les idées _intérêt_, _État_, sont exclusives de l'idée:
_Perfection_.
Autant elle en pourrait dire des idées: _travail_, _bras_, _jambes_,
_yeux_, _estomac_, _intelligence_, _vertu_, etc.
Et certes, cette métaphysique tomberait dans le plus grossier
sophisme, si elle ajoutait: Puisque la société ne sera arrivée à la
perfection que lorsqu'elle ne connaîtra plus l'intérêt et l'État,
supprimons l'État et l'intérêt, et nous aurons là société parfaite.
C'est comme si elle disait: Puisque l'homme n'aura plus que faire
de ses jambes quand il aura le don de l'ubiquité, pour le rendre
ubiquiste, coupons-lui les jambes.
Le sophisme consiste à dissimuler que ce qu'on nomme ici un mal est
un remède; que ce n'est pas la suppression du remède qui fait la
perfection, que c'est, au contraire, la perfection qui rend le remède
inutile[40].
[Note 40: L'auteur avait déjà présenté, sous une autre forme, la
réfutation de ce sophisme. Voy. page 57.
(_Note de l'éditeur._)]
Mais on conçoit combien la métaphysique dont je parle peut troubler
et égarer les esprits, si elle est habilement maniée par un vigoureux
publiciste.
Il lui sera aisé, en effet, de montrer, tour à tour, comme un
_bien_ et comme un _mal_, la propriété, la liberté, le travail, les
machines, le capital, l'intérêt, la magistrature, l'État.
Il pourra intituler son livre: _Contradictions économiques_. Tout y
sera alternativement attaqué et défendu. Le faux y revêtira toujours
les couleurs du vrai. Si l'auteur est un grand écrivain, il couvrira
les principes du bouclier le plus solide, en même temps qu'il
tournera contre eux les armes les plus dangereuses.
Son livre sera un inépuisable arsenal pour et contre toutes les
causes. Le lecteur arrivera au bout sans savoir où est la vérité,
où est l'erreur. Effrayé de se sentir envahi par le scepticisme, il
implorera le maître et lui dira ce qu'on disait à Kant: _De grâce,
dégagez l'inconnue_. Mais l'inconnue ne se dégagera pas.
Que si, jouteur téméraire, vous entrez dans la lice, vous ne saurez
par où prendre le terrible athlète, car celui-ci s'est ménagé, par
son système, un monde de refuges.
Lui direz-vous: Je viens défendre la propriété? Il vous répondra: Je
l'ai défendue mieux que vous.--Et cela est vrai. Lui direz-vous: Je
viens attaquer la propriété? Il vous répondra: Je l'ai attaquée avant
vous.--Et c'est encore vrai. Soyez pour ou contre le crédit, l'État,
le travail, la religion, vous le trouverez toujours prêt à approuver
ou à contredire, son livre à la main.
Et tout cela, pour avoir faussement conclu de la perfectibilité
indéfinie à la perfection absolue, ce qui n'est, certes jamais
permis, quand on traite de l'homme.
Mais ce que vous pouvez dire, monsieur Proudhon, et ce que ma faible
voix répétera avec vous, c'est ceci: Approchons de la perfection,
pour rendre de plus en plus inutiles l'intérêt, l'État, le travail,
tous les remèdes onéreux et douloureux.
Créons autour de nous l'ordre, la sécurité, les habitudes d'économie
et de tempérance, afin que les capitaux se multiplient et que
l'INTÉRÊT baisse.
Créons parmi nous l'esprit de justice, de paix et de concorde, afin
de rendre de plus en plus inutiles l'armée, la marine, la police, la
magistrature, la répression, en un mot l'ÉTAT.
Et surtout, réalisons la LIBERTÉ, par qui s'engendrent toutes les
puissances civilisatrices.
Aujourd'hui même, 6 janvier 1850, _la Voix du Peuple_ interpelle _la
Patrie_ en ces termes:
«La _Patrie_ veut-elle demander avec nous la suppression du privilége
des banques, la suppression des monopoles des notaires, des agents de
change, des avoués, des huissiers, des imprimeurs, des boulangers;
la liberté du transport des lettres, de la fabrication des sels, des
poudres et des tabacs; l'abolition de la loi sur les coalitions,
l'abolition de la douane, de l'octroi, de l'impôt sur les boissons,
de l'impôt sur les sucres? La _Patrie_ veut-elle appuyer l'impôt sur
le capital, le seul proportionnel; le licenciement de l'armée et son
remplacement par la garde nationale; la substitution du jury à la
magistrature, la liberté de l'enseignement à tous les degrés?»
C'est mon programme; je n'en eus jamais d'autre. Qu'en résulte-t-il?
C'est que le capital doit se prêter non _gratuitement_, mais
_librement_.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
ONZIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.
Maintien de l'imputation d'ignorance.--Définition
du CAPITAL substituée aux définitions inexactes des
économistes.--Appel à l'autorité de la tenue des livres en
partie double.--Comptabilité des classes sociales.--Preuve
qui en dérive.--Concession conciliante sur le risque des
capitaux.--Révolution politique, économique et scientifique.
21 janvier 1850.
Vous ne m'avez pas trompé: le ton de bonne foi et d'extrême
sincérité, qui éclate à chaque ligne de votre dernière lettre, m'en
est une preuve. Aussi est-ce avec une joie bien franche que je
rétracte mes paroles.