C'est que ladite caste de capitalistes, disposant souverainement,

par la prestation intéressée de ses capitaux, des instruments de

production et des produits, a le droit, selon son bon plaisir,

d'arrêter le travail et la circulation, comme nous la voyons faire

depuis deux ans, au risque de faire mourir le peuple;--de changer la

direction naturelle des choses, comme cela se voit dans les États du

Pape, où la terre cultivable est, depuis un temps immémorial, livrée,

pour la convenance des propriétaires, à la vaine pâture, et où le

peuple ne vit que des aumônes et de la curiosité des étrangers;--de

dire à une masse de citoyens: _Vous êtes de trop sur la terre; au

banquet de la vie, il n'y a pas de place pour vous_, comme fit la

comtesse de Strafford, lorsqu'elle expulsa de ses domaines, en une

seule fois, 17,000 paysans; et comme fit, l'année dernière, le

gouvernement français, quand il transporta en Algérie, 4,000 familles

de bouches inutiles.

Je vous le demande à présent: si le préjugé de l'or, si la fatalité

de l'institution monétaire excuse, justifie le capitaliste, n'est-il

pas vrai qu'elle crée pour le travailleur ce régime de force brutale,

qui ne se distingue de l'esclavage antique que par une plus profonde

et une plus scélérate hypocrisie!

LA FORCE, Monsieur, voilà le premier et le dernier mot d'une société

organisée sur le principe de l'intérêt, et qui, depuis 3,000 ans,

fait effort contre l'intérêt. Vous le constatez vous-même, sans

retenue comme sans scrupule, quand vous reconnaissez avec moi que le

capitaliste _ne se prive point_; avec J. B. Say, que sa fonction est

de _ne rien faire_; quand vous lui faites tenir ce langage effronté

que réprouve toute conscience humaine:

«Je ne vous impose rien malgré vous. Dès que vous ne voyez pas dans

le prêt un service, abstenez-vous d'emprunter, comme moi de prêter.

Que si la _société_ vous offre des _avantages_ sans _rétribution_,

adressez-vous à elle, c'est bien plus commode. Et quant à _organiser

la circulation des capitaux_, ainsi que vous me sommez de le faire,

si vous entendez par là que les miens vous arrivent gratis par

l'intermédiaire de la société, j'ai contre ce procédé indirect tout

juste les mêmes objections qui m'ont fait vous refuser le prêt direct

et gratuit.»

Prenez-y garde, Monsieur; le peuple n'est que trop disposé à croire

que c'est uniquement par amour de ses priviléges que la caste

capitaliste, en ce moment dominante, repousse l'organisation du

crédit qu'il réclame; et le jour où le mauvais vouloir de cette

caste lui serait démontré, toute excuse disparaissant à ses yeux, sa

vengeance ne connaîtrait plus de bornes.

Voulez-vous savoir quelle démoralisation épouvantable vous créez

parmi les travailleurs, avec votre théorie du capital, qui n'est

autre, comme je viens de vous le dire, que la théorie du droit de la

FORCE? Il me suffira de reproduire vos propres arguments. Vous aimez

les apologues: je vais, pour concréter ma pensée, vous en proposer

quelques-uns.

Un millionnaire se laisse tomber dans la rivière. Un prolétaire

vient à passer; le capitaliste lui fait signe: le dialogue suivant

s'établit:

LE MILLIONNAIRE. Sauvez-moi, ou je péris.

LE PROLÉTAIRE. Je suis à vous, mais je veux pour ma peine un million.

LE MILLIONNAIRE. Un million pour tendre la main à ton frère qui

se noie! Qu'est-ce que cela te coûte? Une heure de retard! Je te

rembourserai, je suis généreux, un quart de journée.

LE PROLÉTAIRE. Dites-moi, n'est-il pas vrai que je vous rends un

service en vous tirant de là?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLÉTAIRE. Tout service a-t-il droit à une récompense?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLÉTAIRE. Ne suis-je pas libre?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLÉTAIRE. Alors, je veux un million: c'est mon dernier prix.

Je ne vous force pas, je ne vous impose rien malgré vous; je ne

vous empêche point de crier: _À la barque!_ et d'appeler quelqu'un.

Si le pêcheur, que j'aperçois là-bas, à une lieue d'ici, veut vous

faire cet avantage sans rétribution, adressez-vous à lui: c'est plus

commode.

LE MILLIONNAIRE. Malheureux! tu abuses de ma position. La religion,

la morale! l'humanité!...

LE PROLÉTAIRE. Ceci regarde ma conscience. Au reste, l'heure

m'appelle, finissons en. Vivre prolétaire, ou mourir millionnaire:

lequel voulez-vous?

Sans doute, Monsieur, vous me direz que la religion, la morale,

l'humanité, qui nous commandent de secourir notre semblable dans la

détresse, n'ont rien de commun avec l'intérêt. Je le pense comme

vous: mais que trouvez-vous à redire à l'exemple suivant?

Un missionnaire anglais, allant à la conversion des infidèles, fait

naufrage en route, et aborde dans un canot, avec sa femme et quatre

enfants, à l'île de...--Robinson, propriétaire de cette île par

droit de première occupation, par droit de conquête, par droit de

travail, ajustant le naufragé avec son fusil, lui défend de porter

atteinte à sa propriété. Mais comme Robinson est humain, qu'il a

l'âme chrétienne, il veut bien indiquer à cette famille infortunée un

rocher voisin, isolé au milieu des eaux, où elle pourra se sécher et

reposer, sans crainte, de l'Océan.

Le rocher ne produisant rien, le naufragé prie Robinson de lui prêter

sa bêche et un petit sac de semences.

J'y consens, dit Robinson; mais à une condition: c'est que tu me

rendras 99 boisseaux de blé sur 100 que tu récolteras.

LE NAUFRAGÉ. C'est une avanie! Je vous rendrai ce que vous m'aurez

prêté, et à charge de revanche.

ROBINSON. As-tu trouvé un grain de blé sur ton rocher?

LE NAUFRAGÉ. Non.

ROBINSON. Est-ce que je te rends service en te donnant les moyens de

cultiver ton île, et de vivre en travaillant?

LE NAUFRAGÉ. Oui.

ROBINSON. Tout service mérite-t-il rémunération?

LE NAUFRAGÉ. Oui.

ROBINSON. Eh bien! la rémunération que je demande, c'est 99 pour 100.

Voilà mon prix.

LE NAUFRAGÉ. Transigeons: je rendrai le sac de blé et la bêche, avec

5 pour 100 d'intérêt. C'est le taux légal.

ROBINSON. Oui, taux légal, lorsqu'il y a concurrence, et que la

marchandise abonde, comme le prix légal du pain est de 30 centimes le

kilogramme, quand il n'y a pas disette.

LE NAUFRAGÉ. 99 pour 100 de ma récolte! mais c'est un vol, un

brigandage!

ROBINSON. Est-ce que je te fais violence? est-ce que je t'oblige

à prendre ma bêche et mon blé? Ne sommes-nous pas libres l'un et

l'autre?

LE NAUFRAGÉ. Il le faut. Je périrai à la tâche; mais ma femme, mes

enfants!... Je consens à tout; je signe. Prêtez-moi, par-dessus le

marché, votre scie et votre hache, pour que je me fasse une cabane.

ROBINSON. Oui-dà! J'ai besoin de ma hache et de ma scie. Il m'en a

coûté huit jours de peine pour les fabriquer. Je te les prêterai

cependant, mais à la condition que tu me donneras 99 planches sur 100

que tu fabriqueras.

LE NAUFRAGÉ. Eh parbleu! je vous rendrai votre hache et votre scie,

et vous ferai cadeau de cinq de mes planches en reconnaissance de

votre peine.

ROBINSON. Alors, je garde ma scie et ma hache. Je ne t'oblige point.

Je suis libre.

LE NAUFRAGÉ. Mais vous ne croyez donc point en Dieu! Vous êtes un

exploiteur de l'humanité, un malthusien, un juif!

ROBINSON. La religion, mon père, nous enseigne que «l'homme a une

noble destination, qui n'est point circonscrite dans l'étroit domaine

de la production industrielle. Quelle est cette fin? Ce n'est pas en

ce moment le lieu de soulever cette question. Mais, quelle qu'elle

soit, ce que je puis te dire, c'est que nous ne pouvons l'atteindre,

si, courbés sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne

nous reste aucun loisir pour développer nos organes, nos affections,

notre intelligence, notre sens du beau, ce qu'il y a de plus pur

et de plus élevé dans notre nature... Quelle est donc la puissance

qui nous donnera ce loisir bienfaisant, image et avant-goût de

l'éternelle félicité? C'est le capital.» J'ai travaillé jadis; j'ai

épargné, précisément en vue de te prêter: tu feras un jour comme moi.

LE NAUFRAGÉ. Hypocrite!

ROBINSON. Tu m'injuries: adieu! Tu n'as qu'à couper les arbres avec

tes dents, et scier tes planches avec tes ongles.

LE NAUFRAGÉ. Je cède à la force. Mais, du moins, faites-moi l'aumône

de quelques médicaments pour ma pauvre fille qui est malade. Cela ne

vous coûtera aucune peine; j'irai les cueillir moi-même dans votre

propriété.

ROBINSON. Halte-là! ma propriété est sacrée. Je te défends d'y mettre

le pied: sinon tu auras affaire avec ma carabine. Cependant, je

suis bon homme; je te permets de venir cueillir tes herbes: mais tu

m'amèneras ton autre fille, qui me paraît jolie...

LE NAUFRAGÉ. Infâme! tu oses tenir à un père un pareil langage!

ROBINSON. Est-ce un service que je vous rends à tous, à toi et à tes

filles, en vous sauvant la vie par mes remèdes? Oui ou non?

LE NAUFRAGÉ. Assurément; mais le prix que tu y mets?

ROBINSON. Est-ce que je la prends de force, ta fille?--N'est-elle

pas libre? ne l'es-tu pas toi-même?... Et puis, ne sera-t-elle pas

heureuse de partager mes loisirs? Ne prendra-t-elle pas sa part du

revenu que tu me paies? En faisant d'elle ma fille de compagnie, ne

deviens-je pas votre bienfaiteur? Va, tu n'es qu'un ingrat!

LE NAUFRAGÉ. Arrête, propriétaire! J'aimerais mieux voir ma fille

morte que déshonorée. Mais je la sacrifie pour sauver l'autre. Je ne

te demande plus qu'une chose: c'est de me prêter tes outils de pêche;

car avec le blé que tu nous laisses, il nous est impossible de vivre.

Un de mes fils, en pêchant, nous procurera quelque supplément.

ROBINSON. Soit: je te rendrai encore ce service. Je ferai plus: je

te débarrasserai de ton autre fils, et me chargerai de sa nourriture

et de son éducation. Il faut que je lui apprenne à tirer le fusil, à

manier le sabre, et à vivre comme moi, sans rien faire. Car, comme

je me défie de vous tous, et que vous pourriez fort bien ne me pas

payer, je suis bien aise, à l'occasion, d'avoir main-forte. Coquins

de pauvres, qui prétendez qu'on vous prête sans intérêt! Impies, qui

ne voulez pas de l'exploitation de l'homme par l'homme!

Un jour, Robinson, s'échauffant à la chasse, prend un

refroidissement, et tombe malade. Sa concubine, dégoûtée de lui, et

qui entretenait, avec son jeune compagnon, des relations intimes, lui

dit: Je vous soignerai et vous guérirai, mais à une condition: c'est

que vous me ferez donation de tous vos biens. Autrement, je vous

laisse.

ROBINSON. Ô toi que j'ai tant aimée, à qui j'ai sacrifié honneur,

conscience, humanité, voudrais-tu me laisser sur le lit de douleur?

LA SERVANTE. Et moi, je ne vous aimais pas, c'est pour cela que je

ne vous dois rien. Si vous m'avez entretenue, je vous ai livré ma

personne: nous sommes quittes. Ne suis-je pas libre? Et suis-je

obligée après vous avoir servi de maîtresse, de vous servir encore de

garde-malade?

ROBINSON. Mon enfant, ma chère enfant, je te prie, calme-toi. Sois

bonne, sois douce, sois gentille; je vais, en ta faveur, faire mon

testament.

LA SERVANTE. Je veux une donation, ou je pars.

ROBINSON. Tu m'assassines! Dieu et les hommes m'abandonnent.

Malédiction sur l'univers! Que le tonnerre m'écrase, et que l'enfer

m'engloutisse!

Il meurt désespéré.

P. J. PROUDHON.

HUITIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

La preuve de l'impossibilité dispense d'examiner la

possibilité.--Protestation contre le fatalisme.--Vérités

immuables.--Jugement sur les pérégrinations à travers les champs

de l'histoire.--Apologues retournés contre leur auteur.--Lois

des capitaux résumées en cinq propositions.

24 décembre 1849.

La gratuité du crédit est-elle possible?

La gratuité du crédit est-elle impossible?

Il est clair que, résoudre une de ces questions, c'est résoudre

l'autre.

Vous me reprochez de manquer à la charité parce que je maintiens le

débat sur la seconde.

Voici mon motif:

Rechercher si la gratuité du crédit est _possible_, c'eût été me

laisser entraîner à discuter la _Banque du Peuple_, l'_impôt sur le

capital_, les _ateliers nationaux_, l'_organisation du travail_, en

un mot, les mille moyens par lesquels chaque école prétend réaliser

cette gratuité. Tandis que, pour s'assurer qu'elle est _impossible_,

il suffisait d'analyser la nature intime du capital; ce qui atteint

mon but, et, à ce qu'il me semble, le vôtre.

On pose à Galilée cinquante arguments contre la rotation de la terre.

Faut-il qu'il les réfute tous? Non: il prouve qu'elle tourne, et tout

est dit: _E pur si muove._

Comme novateur, dites-vous, j'ai droit à l'examen.--Sans doute;

mais, avant tout, la société, comme défenderesse, a droit qu'on lui

prouve son tort. Vous traduisez le capital et l'intérêt au tribunal

de l'opinion, les accusant d'injustice, de spoliation. À vous à

prouver leur culpabilité; à eux à prouver leur innocence.--Vous avez,

dites-vous, plusieurs moyens de les faire rentrer dans le droit. Il

faut d'abord savoir s'ils en sont sortis. L'examen de vos inventions

ne peut venir qu'après, puisqu'il suppose l'accusation fondée, ce

qu'ils nient.

Cette marche est tellement logique, que vous y acquiescez en ces

termes:

«Vraie ou fausse, légitime ou illégitime, morale ou immorale,

j'accepte l'usure, je l'approuve, je la loue même; je renonce à

toutes les illusions du socialisme, et me refais chrétien, si vous me

démontrez que la prestation des capitaux, de même que la circulation

des valeurs, ne saurait, en aucun cas, être gratuite.»

Or, que fais-je autre chose? C'est bien là mon terrain: prouver

que le capital porte en lui-même l'indestructible principe de la

rémunérabilité.

Cette doctrine, vous l'avez d'abord combattue par la théorie des

_contradictions_, ensuite par celle des _distinctions_. L'intérêt,

avez-vous dit, a eu sa raison d'existence autrefois, il ne l'a plus

aujourd'hui. Il fut un instrument d'égalité et de progrès, il n'est

plus que vol et oppression.--Et, là-dessus, vous citez plusieurs

institutions et usages d'abord légitimes et libéraux, devenus plus

tard injustes et funestes à la liberté, entre autres, la torture, le

jugement par l'eau bouillante, l'esclavage, etc.

Je repousse, quant à moi, ce fatalisme cruel qui consiste à justifier

tous les excès comme ayant servi la cause de la civilisation.

L'esclavage, la torture, les épreuves judiciaires, n'ont pas avancé,

mais retardé la marche de l'humanité. Il en eût été de même de

l'intérêt, s'il n'avait été, comme vous le dites, qu'un abus de la

force.

En outre, s'il y a des choses qui changent, il y en a qui ne changent

pas. Depuis la création, il a été vrai que les trois angles d'un

triangle sont égaux à deux angles droits, et cela sera vrai jusqu'au

jugement dernier et au delà. De même, il a toujours été vrai, il

le sera toujours, que le _travail accumulé_, ou le capital, mérite

récompense.

Vous comparez ma logique à celle d'un entrepreneur qui dirait: «Que

m'importent la vapeur, la pression atmosphérique, l'électricité?

Prouver la légitimité du char à quatre roues, n'est-ce pas prouver

que l'invention des chemins de fer est une chimère?»

J'accepte la similitude; mais voici comment:

Je reconnais que le chemin de fer est un progrès. Je me réjouis

de ce qu'il fait baisser le prix des transports; mais si l'on en

voulait conclure à la _gratuité des transports_, si l'on disait: un

prix quelconque pour les transports a pu être légitime autrefois,

mais le temps est venu où ils doivent s'exécuter gratuitement, je

répondrais: la conclusion est fausse. De progrès en progrès, ce prix

peut diminuer sans cesse, mais il ne peut arriver à zéro, parce qu'il

y aura toujours là une intervention de travail humain, un _service_

humain, qui porte en lui-même le principe de la rémunérabilité.

De même, je reconnais que le loyer des capitaux va baissant en

raison de leur abondance. Je le reconnais et m'en réjouis, car ils

pénètrent ainsi de plus en plus dans toutes les classes, et les

soulagent, pour chaque satisfaction donnée, du poids du travail.

Mais, de cette baisse constante de l'intérêt, je ne puis conclure à

son anéantissement absolu, parce que jamais les capitaux ne naîtront

spontanément, qu'ils seront toujours un service plus ou moins grand,

et que dès lors ils portent en eux-mêmes, ainsi que les transports,

le principe de la rémunérabilité.

Ainsi, Monsieur, je ne vois aucun motif de déplacer ce débat au

moment de le clore; et il me semble qu'il n'est pas un de nos

lecteurs qui ne considérât ma tâche comme remplie, si je prouvais

ces propositions:

Tout capital (quelle que soit sa forme, moissons, outils, machines,

maisons, etc.), tout capital résulte d'un travail antérieur, et

féconde un travail ultérieur.

Parce qu'il résulte d'un travail antérieur, celui qui le cède reçoit

une rémunération.

Parce qu'il féconde un travail ultérieur, celui qui l'emprunte doit

une rémunération.

Et vous le dites vous-même: «Si la peine du créancier est zéro,

l'intérêt doit devenir zéro.»

Donc, qu'avons-nous à rechercher? Ceci:

Est-il possible qu'un capital se forme sans peine?

Si c'est possible, j'ai tort; le crédit doit être gratuit.

Si c'est impossible, c'est vous qui avez tort, le capital doit être

rémunéré. Vous avez beau faire; la question se réduit à ces termes:

Le temps est-il arrivé, arrivera-t-il jamais où les capitaux écloront

spontanément sans la participation d'aucun effort humain?

Mais, dans une revue rétrospective pleine de verve, vous élançant

vers la Palestine, vers Athènes, Sparte, Tyr, Rome, Carthage, vous

m'entraînez par la tangente hors du cercle où je ne puis vous

retenir. Eh bien! avant d'y rentrer, j'essaierai, sinon de vous

suivre, du moins de faire quelques pas avec vous.

Vous débutez ainsi:

«Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste même au point

de départ de l'économie des sociétés, devient, avec le développement

des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est

que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être,

que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique

l'exigence du prêteur; la force, voilà ce qui fait la résignation

de l'emprunteur. Mais à mesure que, dans les relations humaines, la

nécessité fait place à la vérité, et qu'à la force succède le droit,

le capitaliste perd son excuse.»

Il perd plus que cela; il perd le seul titre que vous lui

reconnaissez. Si, sous l'empire de la liberté et du droit, l'intérêt

persiste, c'est sans doute qu'il a, quoi que vous en disiez, une

autre _raison d'être_ que la _force_.

En vérité, je ne comprends plus votre _distinguo_. Vous disiez:

«L'intérêt a été juste autrefois, il ne l'est plus aujourd'hui.» Et

quelle raison en donnez-vous? Celle-ci: «Jadis la force régnait,

aujourd'hui c'est le droit.» Loin de conclure de là que l'intérêt a

passé de la légitimité à l'illégitimité, n'est-ce pas le contraire

qui se déduit de vos prémisses?

Et certes, le fait confirmerait cette déduction; car l'usure a

pu être odieuse quand on devenait capitaliste par la rapine, et

l'intérêt est justifié depuis qu'on le devient par le travail.

«C'est dans le commerce de mer qu'il faut chercher l'origine de

l'intérêt. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du

contrat de pacotille, fut sa première forme.»

Je crois que le capital a une nature qui lui est propre, parfaitement

indépendante de l'élément par lequel les hommes exécutent leurs

transports. Qu'ils voyagent et fassent voyager leurs marchandises par

terre, par eau ou par l'air, en char, en barque ou en ballon, cela ne

confère ni ne retire aucun droit au capital.

Il est d'ailleurs permis de penser que la pratique de l'intérêt a

été antérieure à celle du commerce maritime. Très-probablement le

patriarche Abraham ne prêtait pas des troupeaux sans se réserver une

part quelconque dans le croît, et ceux qui, après le déluge, bâtirent

à Babylone les premières maisons, n'en cédaient sans doute pas

l'usage sans rétribution.

Eh quoi! Monsieur, ces transactions, qui ont prévalu et

s'accomplissent volontairement depuis le commencement du monde, sous

les noms de location, intérêt, fermage, baux, loyer, ne seraient pas

sorties des entrailles mêmes de l'humanité! Elles seraient nées du

_Contrat de pacotille_!

Ensuite, à propos du contrat à la grosse, vous faites une théorie du

bénéfice qu'en vérité je crois inadmissible.--Mais la discuter ici,

ce serait nous écarter du sujet.

Enfin vous arrivez à cette tige de toutes les erreurs économiques, à

savoir: la confusion entre les capitaux et le numéraire; confusion à

l'aide de laquelle il est aisé d'embrouiller la question. Mais vous

n'y croyez pas vous-même, et je n'en veux pour preuve que ce que vous

disiez naguère à M. Louis Blanc: «L'argent n'est pas une richesse

pour la société: c'est tout simplement un moyen de circulation qui

pourrait très-avantageusement être remplacé par du papier, par une

substance _de nulle valeur_.»

Veuillez donc croire que lorsque je parle de la productivité du

capital (outils, instruments, etc.) mis en oeuvre par le travail, je

n'entends pas attribuer une merveilleuse vertu prolifique à l'argent.

Vous suivrai-je, Monsieur, en Palestine, à Athènes et Lacédémone?

Vraiment, cela n'est pas nécessaire. Un mot seulement sur le _Non

foenerabis_ de Moïse.

J'admire la dévotion qui a saisi certains socialistes (avec lesquels

je ne vous confonds pas), depuis qu'ils ont découvert, à l'appui de

leur thèse, quelques textes dans l'Ancien et le Nouveau Testament,

les conciles et les Pères de l'Église. Je me permettrai de leur

adresser cette question: Entendent-ils nous donner ces autorités

comme infaillibles en matière de sciences et d'économie sociale?

Certes, ils n'iront pas jusqu'à me répondre: Nous tenons pour

infaillibles les textes qui nous conviennent, et pour faillibles ceux

qui ne nous conviennent pas.--Quand on invoque les livres sacrés, à

ce titre et comme dépositaires de la volonté indiscutable de Dieu,

il faut tout prendre, sous peine de jouer une puérile comédie. Eh

bien! sans parler d'une multitude de sentences de l'Ancien Testament,

qui ne peuvent, sans danger, être prises au pied de la lettre, il y

a, dans l'Évangile, d'autres textes que le fameux _Mutuum date_, dont

ils veulent déduire la gratuité du crédit, entre autres ceux-ci:

«Heureux ceux qui pleurent.

«Heureux ceux qui souffrent.

«Il y aura toujours des pauvres parmi vous.

«Rendez à César ce qui appartient à César.

«Obéissez aux puissances.

«Ne vous préoccupez pas du lendemain.

«Faites comme le lis, qui ne file ni ne tisse.

«Faites comme l'oiseau, qui ne laboure ni ne sème.

«Si on vous frappe sur la joue gauche, tendez encore la joue droite.

«Si on vous vole votre manteau, donnez encore votre robe.»

Que diraient messieurs les socialistes, si nous fondions sur un de

ces textes la politique et l'économie sociale?

Il est permis de croire que lorsque le fondateur du christianisme

a dit à ses disciples: _Mutuum date_, il a entendu leur donner un

conseil de charité et non faire un cours d'économie politique.

Jésus était charpentier, il travaillait pour vivre. Dès lors, il ne

pouvait faire du _don_ une prescription absolue. Je crois pouvoir

ajouter, sans irrévérence, qu'il se faisait payer très légitimement,

non-seulement pour le travail consacré à faire des planches, mais

aussi pour le travail consacré à faire des scies et des rabots,

c'est-à-dire pour le capital.

Enfin, je ne dois pas laisser passer les deux apologues par lesquels

vous terminez voire lettre, sans vous faire observer que, loin

d'infirmer ma doctrine, ils condamnent la vôtre; car on n'en peut

déduire la _gratuité du crédit_ qu'à la condition d'en déduire aussi

la _gratuité du travail_. Votre second drame me porte un grand coup

d'épée; mais, par le premier, vous m'avez charitablement muni d'une

cuirasse à toute épreuve.

En effet, par quel artifice voulez-vous m'amener à reconnaître

qu'il est des circonstances où on est tenu en conscience de prêter

gratuitement? Vous imaginez une de ces situations extraordinaires

qui font taire tous les instincts personnels et mettent en jeu le

principe sympathique, la pitié, la commisération, le dévouement,

le sacrifice.--Un insulaire est bien pourvu de toutes choses. Il

rencontre des naufragés que la mer a jetés nus sur la plage. Vous me

demandez s'il est permis à cet insulaire de tirer, dans son intérêt,

tout le parti possible de sa position, de pousser ses exigences

jusqu'aux dernières limites, de demander mille pour cent de ses

capitaux, et même de les louer au prix de l'honneur.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 14 / 42 段