délaisse, et qui court à la concurrence:--Est-ce que le chariot
et la malbrouck ne sont pas des institutions utiles, légitimes,
bienfaisantes, indestructibles? Est-ce qu'en transportant vos
personnes, et vos produits, nous ne vous rendons pas un service?
Est-ce que ce service n'est pas une valeur? Est-ce que toute valeur
ne doit pas être payée? Est-ce qu'en faisant le transport à 25 c. par
tonne et kilomètre, tandis que la locomotive le fait, il est vrai, à
10 c., nous sommes des voleurs? Est-ce que le commerce ne s'est pas
développé perpétuellement et universellement par le roulage, la bête
de somme, la navigation à voiles ou à rames? Que nous importent donc
et la vapeur, et la pression atmosphérique, et l'électricité? Prouver
la réalité et la légitimité de la voiture à quatre roues, n'est-ce
pas prouver que l'invention des chemins de fer est une chimère?
Voilà, Monsieur, où vous conduit votre argumentation. Votre dernière
lettre n'a, comme les précédentes, et du commencement à la fin, pas
d'autre sens. Peur conserver au capital l'intérêt que je lui refuse,
vous me répondez par la question préalable, vous opposez à mon idée
novatrice votre routine; vous protestez contre le rail et la machine
à vapeur. Je serais désolé de vous dire rien de blessant; mais, en
vérité, Monsieur, il me semble que j'aurais le droit, dès ce moment,
de briser là et de vous tourner le dos.
Je ne le ferai point: je veux vous donner satisfaction jusqu'à la
fin, en vous montrant comment, pour me servir de vos paroles, _la
rémunération du capital passe de la légitimité à l'illégitimité_,
et comment la gratuité du crédit est la conclusion finale de la
pratique de l'intérêt. Cette discussion, par elle-même, ne manque pas
d'importance; je m'efforcerai surtout de la rendre pacifique.
Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste même, au point
de départ de l'économie des sociétés, devient, avec le développement
des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est
que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être,
que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique
l'exigence du prêteur; la force, voilà ce qui fait la résignation de
l'emprunteur. Mais, à mesure que, dans les relations humaines, la
nécessité fait place à la liberté, et qu'à la force succède le droit,
le capitaliste perd son excuse, et la revendication s'ouvre pour le
travailleur contre le propriétaire.
Au commencement, la terre est indivise; chaque famille vit de
sa chasse, pêche, cueillette, ou pâturage; l'industrie est toute
domestique; l'agriculture, pour ainsi dire, nomade. Il n'y a ni
commerce, ni propriété.
Plus tard, les tribus s'agglomérant, les nations commencent à se
former; la caste apparaît née de la guerre et du patriarcat. La
propriété s'établit peu à peu; mais, selon le droit héroïque, le
maître, quand il ne cultive pas de ses propres mains, exploite par
ses esclaves, comme plus tard le seigneur par ses serfs. Le fermage
n'existe point encore; la rente, qui indique ce rapport, est inconnue.
À cette époque, le commerce se fait surtout en échanges. Si l'or
et l'argent apparaissent dans les transactions, c'est plutôt comme
marchandise que comme agent de circulation et unité de valeur: on
les pèse, on ne les compte pas. Le change, l'agio qui en est la
conséquence, le prêt à intérêt, la commandite, toutes ces opérations
d'un commerce développé, auxquelles donne lieu la monnaie, sont
inconnues. Longtemps ces moeurs primitives se sont conservées parmi
les populations agricoles. Ma mère, simple paysanne, nous racontait
qu'avant 89, elle se louait l'hiver pour filer le chanvre, recevant,
pour salaire de six semaines de travail, avec sa nourriture, une
paire de sabots et un pain de seigle.
C'est dans le commerce de mer qu'il faut rechercher l'origine du prêt
à intérêt. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du
contrat de pacotille, fut sa première forme; de même que le bail à
ferme ou à cheptel fut l'analogue de la commandite.
Qu'est-ce que le contrat de pacotille? Un traité par lequel un
industriel et un patron de navire conviennent de mettre en commun,
pour le commerce étranger, le premier, une certaine quantité de
marchandises qu'il se charge de procurer; le second, son travail de
navigateur: le _bénéfice_ résultant de la vente devant être partagé
par portions égales, ou suivant une proportion convenue; les risques
et avaries mis à la charge de la société.
Le bénéfice ainsi prévu, quelque considérable, qu'il puisse être,
est-il légitime? On ne saurait le révoquer en doute. Le bénéfice, à
cette première époque des relations commerciales, n'est pas autre
chose que l'incertitude qui règne, entre les échangistes, sur la
valeur de leurs produits respectifs: c'est un avantage qui existe
plutôt dans l'opinion que dans la réalité, et qu'il n'est pas rare
de voir les deux parties, avec une égale raison, s'attribuer l'une
et l'autre. Combien une once d'or vaut-elle de livres d'étain? Quel
rapport de prix entre la pourpre de Tyr et la peau de zibeline? Nul
ne le sait, nul ne le peut dire. Le Phénicien, qui, pour un ballot de
fourrures, livre dix palmes de son étoffe, s'applaudit de son marché:
autant en pense, de son côté, le chasseur hyperboréen, fier de sa
casaque rouge. Et telle est encore la pratique des Européens avec les
sauvages de l'Australie, heureux de donner un porc pour une hache,
une poule pour un clou ou un grain de verre.
L'incommensurabilité des valeurs: telle est, à l'origine, la source
des bénéfices du commerce. L'or et l'argent entrent donc dans le
trafic, d'abord comme marchandises; puis bientôt en vertu de leur
éminente échangeabilité, comme termes de comparaison, comme monnaies.
Dans l'un et l'autre cas, l'or et l'argent portent bénéfice à
l'échange, en premier lieu, par le fait même de l'échange; ensuite,
pour le risque couru. Le contrat d'assurance apparaît ici comme
le frère jumeau du contrat à la grosse; la prime stipulée dans le
premier est corrélative, identique, à la part de bénéfice convenue
dans le second.
Cette _part_ de bénéfice, par laquelle s'exprime la participation
du capitaliste ou industriel, qui engage ses produits ou ses fonds,
c'est tout un dans le commerce, a reçu le nom latin d'_interesse_,
c'est-à-dire participation, _intérêt_.
À ce moment donc, et dans les conditions que je viens de définir,
qui pourrait accuser de dol la pratique de l'intérêt? L'intérêt,
c'est l'_alea_, le gain obtenu contre la fortune; c'est le bénéfice
aléatoire du commerce, bénéfice irréprochable tant que la comparaison
des valeurs n'a pas fourni les idées corrélatives de _cherté_, de
_bon marché_, de proportion; de PRIX. La même analogie; la même
identité, que l'économie politique a signalée de tout temps et avec
raison, entre l'intérêt de l'argent et la rente de la terre, existe,
au début des relations commerciales, entre ce même intérêt et le
bénéfice du commerce: au fond, l'échange est la forme commune, le
point de départ de toutes ces transactions.
Vous voyez, Monsieur, que l'opposition énergique que je fais au
capital, ne m'empêche point de rendre justice à la bonne foi
originelle de ses opérations. Ce n'est pas moi qui marchanderai
jamais avec la vérité. Je vous ai dit qu'il existait dans le prêt
à intérêt un côté vrai, honnête, légitime; je viens de l'établir
d'une façon qui, ce me semble, vaut encore mieux que la vôtre, en ce
qu'elle ne sacrifie rien à l'égoïsme, n'ôte rien à la charité. C'est
l'impossibilité d'évaluer les objets avec exactitude, qui fonde, au
commencement, la légitimité de l'intérêt, comme, plus tard, c'est la
recherche des métaux précieux qui la soutient. Il faut bien que le
prêt à intérêt ait eu sa raison positive et nécessitante pour qu'il
se soit développé et généralisé comme on l'a vu; il le faut, dis-je,
à peine de damner, avec les théologiens, l'humanité tout entière, que
je fais profession, quant à moi, de considérer comme infaillible et
sainte.
Mais qui ne voit déjà que le bénéfice du commerçant doit diminuer
progressivement avec le risque couru et avec l'arbitraire des
valeurs, pour n'être plus à la fin que le juste prix du service rendu
par lui, le salaire de son travail? Qui ne voit pareillement que
l'intérêt doit s'atténuer avec les chances que court le capital,
et la privation qu'éprouve le capitaliste; en sorte que s'il y a
garantie de remboursement de la part du débiteur, et si la peine du
créancier est zéro, l'intérêt doit devenir zéro?
Une autre cause, qu'il importe ici de ne point omettre, parce qu'elle
marque le point de transition ou de séparation entre la part de
bénéfice, _interesse_, afférente au capitaliste dans le contrat à
la grosse, et l'usure proprement dite; une autre cause, dis-je,
tout à fait accidentelle, contribua singulièrement à vulgariser la
fiction de la productivité du capital, et par suite la pratique
de l'intérêt. Ce furent, chez les gens de commerce, les exigences
de la comptabilité, la nécessité de presser les rentrées ou
remboursements. Quel stimulant plus énergique, je vous le demande,
pouvait-on imaginer à l'égard du débiteur indolent et retardataire,
que cette aggravation, _foenus_, cet enfantement, _tokos_, incessant
du principal? Quel huissier plus inflexible que ce serpent de
l'usure, comme dit l'hébreu? L'usure, disent les vieux rabbins,
est appelée serpent, _neschek_, parce que le créancier MORD le
débiteur, lorsqu'il lui réclame plus qu'il ne lui a donné. Et c'est
cet instrument de police, cette espèce de garde du commerce lancé
par le créancier à la gorge de son débiteur, dont on a voulu faire
un principe de justice commutative, une loi de l'économie sociale!
Il faut n'avoir jamais mis le pied dans une maison de négoce, pour
méconnaître à ce point l'esprit et le but de cette invention vraiment
diabolique du génie mercantile.
Suivons maintenant le progrès de l'institution, car nous touchons au
moment où le _neschek_, le _tokos_, le _foenus_, l'_usure_, enfin, se
distinguant du bénéfice aléatoire, ou _interesse_, de l'expéditeur,
va devenir une institution: et voyons d'abord comment s'en est
généralisée la pratique. Nous tâcherons, après, de déterminer les
causes qui doivent en amener l'abolition.
Nous venons de voir que ce fut chez les peuples navigateurs, faisant
pour les autres le courtage et l'entrepôt, et opérant surtout sur
les marchandises précieuses et les métaux, que se développa d'abord
la spéculation mercantile; et du même coup la spéculation de
l'_interesse_, ou contrat à la grosse. C'est de là que l'usure, comme
une peste, s'est propagée, sous toutes les formes, chez les nations
agricoles.
L'opération, irréprochable en soi, de l'_interesse_, avait créé
un précédent justificatif; la méthode, qu'on pourrait appeler de
coercition et sûreté, du _foenus_; aggravation progressive du
capital; donnait le moyen; la prépondérance acquise, par l'or et
l'argent sur les autres marchandises, le privilége qu'ils reçurent,
du consentement universel, de représenter la richesse et de servir
d'évaluateur commun à tous les produits, fournit l'occasion. Quand
l'or fut devenu le roi de l'échange, le symbole de la puissance,
l'instrument de toute félicité, chacun voulut avoir de l'or; et comme
il était impossible qu'il y en eût pour tout le monde, il ne se donna
plus qu'avec prime; son usage fut mis à prix. Il se loua au jour,
à la semaine et à l'an, comme le joueur de flûte et la prostituée.
C'était une conséquence de l'invention de la monnaie, de faire
estimer à vil prix, en comparaison de l'or, tous les autres biens,
et de faire consister la richesse réelle, comme l'épargne, dans les
écus. L'exploitation capitaliste, honnie de toute l'antiquité, mieux
renseignée que nous assurément, sur cette matière, car elle touchait
aux origines, fut ainsi fondée: il était réservé à notre siècle de
lui fournir des docteurs et des avocats.
Tant que, se confondant avec la prime de l'assurance ou la part de
bénéfice du contrat à la grosse, l'usure s'était renfermée dans la
spéculation maritime, et n'avait eu d'action que sur l'étranger, elle
avait paru inoffensive aux législateurs. Ce n'est que lorsqu'elle
commença de s'exercer entre concitoyens et compatriotes, que les
lois divines et humaines fulminèrent contre elle l'interdit. Tu ne
placeras point ton argent à intérêt sur ton frère, dit la loi de
Moïse, mais oui bien sur l'étranger: _Non foenerabis proximo tuo,
sed alieno_. Comme si le législateur avait dit: de peuple à peuple,
le bénéfice du commerce et le croît des capitaux n'expriment qu'un
rapport entre valeurs d'opinion, valeurs qui, par conséquent,
s'équilibrent; de citoyen à citoyen, le produit devant s'échanger
contre le produit, le travail contre le travail, et le prêt d'argent
n'étant qu'une anticipation de cet échange, l'intérêt constitue
une différence qui rompt l'égalité commerciale, enrichit l'un au
détriment de l'autre, et entraîne, à la longue, la subversion de la
société.
Aussi fut-ce d'après ce principe que le même Moïse voulut que toute
dette fût périmée et cessât d'être exigible à chaque cinquantième
année: ce qui voulait dire que cinquante années d'intérêt ou
cinquante annuités, en supposant que le prêt eût été fait la première
année après le jubilé, remboursaient le capital.
C'est pour cela que Solon, appelé à la présidence de la république
par ses concitoyens, et chargé d'apaiser les troubles qui agitaient
la cité, commença par abolir les dettes, c'est-à-dire par liquider
toutes les usures. La gratuité du crédit fut pour lui la seule
solution du problème révolutionnaire posé de son temps, la condition
_sine quâ non_ d'une république démocratique et sociale.
C'est pour cela, enfin, que Lycurgue, esprit peu versé dans
les questions de crédit et de finance, poussant à l'extrême
ses appréhensions, avait banni de Lacédémone le commerce et la
monnaie: ne trouvant pas, contre la subalternisation des citoyens
et l'exploitation de l'homme par l'homme, d'autre remède que cette
solution Icarienne.
Mais tous ces efforts, mal concertés, plus mal encore secondés, des
anciens moralistes et législateurs, devaient rester impuissants. Le
mouvement usuraire les débordait, sans cesse activé par le luxe et la
guerre, et bientôt par l'analogie tirée de la propriété elle-même.
D'un côté, l'état antagonique des peuples, entretenant les périls
de la circulation, fournissait sans cesse de nouveaux prétextes à
l'usure: de l'autre, l'égoïsme des castes régnantes devait étouffer
les principes d'organisation égalitaire. À Tyr, à Carthage, à
Athènes, à Rome, partout dans l'antiquité comme de nos jours, ce
furent les hommes libres, les patriciens, les bourgeois, qui prirent
l'usure sous leur protection, et exploitèrent, par le capital, la
plèbe et les affranchis.
Le christianisme parut alors, et après quatre siècles de combat,
commença l'abolition de l'esclavage. C'est à cette époque qu'il faut
placer la grande généralisation du prêt à intérêt sous la forme du
bail à ferme et à loyer.
J'ai dit plus haut que, dans l'antiquité, le propriétaire foncier,
lorsqu'il ne faisait pas valoir par lui-même et par sa famille, comme
cela avait lieu chez les Romains, dans les premiers temps de la
république, exploitait par ses esclaves: telle fut généralement la
pratique des maisons patriciennes. Alors le sol et l'esclave étaient
enchaînés l'un à l'autre; le colon était dit: _adscriptus glebæ_,
attaché à la glèbe: la propriété de l'homme et de la chose était
indivise. Le prix d'une métairie était à la fois en raison, 1º de la
superficie et de la qualité du sol, 2º de la quantité du bétail, 3º
du nombre des esclaves.
Quand l'émancipation de l'esclave fut proclamée, le propriétaire
perdit l'homme et garda la terre; absolument, comme aujourd'hui,
en affranchissant les noirs, nous réservons au maître la propriété
du sol et du matériel. Pourtant, au point de vue de l'antique
jurisprudence, comme du droit naturel et chrétien, l'homme, né pour
le travail, ne peut se passer d'instruments de travail; le principe
de l'émancipation impliquait une loi agraire qui en fût la garantie
et la sanction; sans cela, cette prétendue émancipation n'était qu'un
acte d'odieuse cruauté, une infâme hypocrisie. Et si, d'après Moïse,
l'intérêt ou l'annuité du capital rembourse le capital, ne pouvait-on
pas dire que le servage rembourse la propriété? Les théologiens et
les légistes du temps ne le comprirent pas. Par une contradiction
inexplicable, et qui dure encore, ils continuèrent à déblatérer
contre l'usure, mais ils donnèrent l'absolution au fermage et au
loyer.
Il résulta de là que l'esclave émancipé, et quelques siècles plus
tard, le serf affranchi, sans moyens d'existence, dut se faire
fermier et payer tribut. Le maître ne s'en trouva que plus riche.
Je te fournirai, dit-il, la terre; tu fourniras le travail et nous
partagerons. C'était une imitation rurale des us et coutumes du
négoce: je te prêterai dix talents, disait au travailleur l'homme
aux écus; tu les feras valoir: et puis, ou nous partagerons le
bénéfice; ou bien, tant que tu garderas mon argent, tu me paieras un
20e; ou bien, enfin, si tu l'aimes mieux, à l'échéance tu me rendras
le double. De là naquit la rente foncière, inconnue des Russes et
des Arabes. L'exploitation de l'homme par l'homme, grâce à cette
métamorphose, passa en force de loi: l'usure, condamnée dans le prêt
à intérêt, tolérée dans le contrat à la grosse, fut canonisée dans
le fermage. Dès lors les progrès du commerce et de l'industrie ne
servirent qu'à la faire entrer de plus en plus dans les moeurs. Il
fallait qu'il en fût ainsi pour mettre en lumière toutes les variétés
de la servitude et du vol, et poser la vraie formule de la liberté
humaine.
Une fois engagée dans cette pratique de l'_interesse_, si étrangement
compris, si abusivement appliqué, la société commença de tourner dans
le cercle de ses misères. C'est alors que l'inégalité des conditions
parut une loi de la civilisation, et le mal une nécessité de notre
nature.
Deux issues, cependant, semblaient ouvertes aux travailleurs, pour
s'affranchir de l'exploitation du capitaliste: c'étaient d'une part,
comme nous l'avons dit plus haut, l'équilibration progressive des
valeurs, et, par suite, la baisse de prix des capitaux; de l'autre,
la réciprocité de l'intérêt.
Mais il est évident que le revenu du capital, représenté surtout
par l'argent, ne peut totalement s'annihiler par la baisse; car,
comme vous le dites très-bien, Monsieur, si mon capital ne doit me
rapporter plus rien, au lieu de le prêter, je le garde, et, pour
avoir voulu refuser la dîme, le travailleur chômera. Quant à la
réciprocité des usures, on conçoit, à toute force, qu'elle puisse
exister d'entrepreneur à entrepreneur, de capitaliste à capitaliste,
de propriétaire à propriétaire; mais de propriétaire, capitaliste ou
entrepreneur, à celui qui n'est qu'ouvrier, cette réciprocité est
impossible. Il est impossible, dis-je, que, l'intérêt du capital
s'ajoutant, dans le commerce, au salaire de l'ouvrier pour composer
le prix de la marchandise, l'ouvrier puisse racheter ce qu'il a
lui-même produit. _Vivre en travaillant_ est un principe qui, sous le
régime de l'intérêt, implique contradiction.
La société une fois acculée dans cette impasse, l'absurdité de
la théorie capitaliste est démontrée par l'absurdité de ses
conséquences; l'iniquité, en soi, de l'intérêt résulte de ses
effets homicides; et, tant que la propriété aura pour corollaire
et _postulatum_ la rente et l'usure, son affinité avec le vol sera
établie. Peut-elle exister dans d'autres conditions? Quant à moi, je
le nie; mais cette recherche est étrangère à la question qui nous
occupe en ce moment, et je ne m'y engagerai point.
Considérez, maintenant, dans quelle situation se trouvent à la
fois,--par suite de l'invention de la monnaie, de la prépondérance
du numéraire, et de l'assimilation faite entre le prêt d'argent et
la location de la terre et des immeubles,--et le capitaliste et le
travailleur.
Le premier,--car je tiens à le justifier, même à vos yeux,--obligé
par le préjugé monétaire, ne peut se dessaisir gratuitement de
son capital en faveur de l'ouvrier. Non que ce dessaisissement
lui cause une privation, puisque, dans ses mains, le capital est
stérile; non qu'il coure risque de le perdre, puisque, par les
précautions de l'hypothèque, il est assuré du remboursement; non
que cette prestation lui coûte la moindre peine, à moins que vous
ne considériez comme peine le compte des écus et la vérification du
gage; mais c'est qu'en se dessaisissant, pour un temps quelconque, de
son argent, de cet argent qui, par sa prérogative, est, comme on l'a
si justement dit, du _pouvoir_, le capitaliste diminue sa puissance
et sa sécurité.
Ce serait tout autre chose, si l'or et l'argent n'étaient qu'une
marchandise ordinaire, si l'on ne tenait pas plus à la possession
des écus qu'à celle du blé, du vin, de l'huile ou du cuir; si la
simple faculté de travailler donnait à l'homme la même sécurité que
la possession de l'argent. Sous ce monopole de la circulation et de
l'échange, l'usure devient, pour le capitaliste, une nécessité. Son
intention, devant la justice, n'est point incriminable: dès que son
argent est sorti de son coffre, il n'est plus en sûreté.
Or, cette nécessité qui, par le fait d'un préjugé involontaire et
universellement répandu, incombe au capitaliste, constitue pour le
travailleur la plus indigne spoliation, comme la plus odieuse des
tyrannies, la tyrannie de la force.
Quelles sont, en effet, pour la classe travailleuse, pour cette
partie vivante, productrice, morale, des sociétés, les conséquences
théoriques et pratiques du prêt à intérêt et de son analogue,
le fermage? Je me borne, pour aujourd'hui, à vous en énumérer
quelques-unes, sur lesquelles j'appelle votre attention, et qui
pourront, si vous y tenez, devenir l'objet ultérieur de notre débat.
C'est qu'en vertu du principe de l'intérêt, ou du produit _net_, un
individu peut réellement et légitimement vivre sans travailler: c'est
la conclusion de votre avant-dernière lettre, et telle est, en effet,
la condition à laquelle aujourd'hui tout le monde aspire.
C'est que, si le principe du produit _net_ est vrai de l'individu,
il doit l'être aussi de la nation; qu'ainsi, le capital mobilier
et immobilier de la France, par exemple, étant évalué à 132
milliards, ce qui donne, à 5 pour 100 par an d'intérêt, 6 milliards
600 millions, la moitié au moins du peuple français pourrait,
si elle voulait, vivre sans rien faire; qu'en Angleterre, où le
capital accumulé est beaucoup plus considérable qu'en France, et la
population beaucoup moindre, il ne tiendrait qu'à la nation toute
entière, depuis la reine Victoria jusqu'au dernier rattacheur de fils
de Liverpool, de vivre en rentière, se promenant la canne à la main,
ou grognant dans les meetings. Ce qui conduit à cette proposition,
évidemment absurde, que, grâce à son capital, une nation a plus de
revenu que son travail n'en produit.
C'est que la totalité des salaires en France, étant annuellement
d'environ 6 milliards, et la somme des revenus du capital aussi de
6 milliards, ce qui porte à 12 milliards la valeur marchande de la
production annuelle, le peuple producteur, qui est en même temps
le peuple consommateur, peut et doit acheter, avec 6 milliards de
salaires qui lui sont alloués, les 12 milliards que le commerce lui
demande pour prix de ses marchandises, sans quoi le capitaliste se
trouverait sans revenu.
C'est que l'intérêt étant de sa nature perpétuel, et ne pouvant, en
aucun cas, ainsi que le voulait Moïse, être porté en remboursement
du capital; de plus, chaque année d'intérêt pouvant être replacée à
usure, et former un nouveau prêt, et engendrer, par conséquent, un
nouvel intérêt, le plus petit capital peut, avec le temps, produire
des sommes prodigieuses, que ne représenterait pas même une masse
d'or aussi grosse que le globe que nous habitons. Price l'a démontré
dans sa théorie de l'amortissement.
C'est que la productivité du capital étant la cause immédiate,
unique, de l'inégalité des fortunes et de l'accumulation incessante
des capitaux dans un petit nombre de mains, il faut admettre,
malgré le progrès des lumières, malgré la révélation chrétienne et
l'extension des libertés publiques, que la société est naturellement
et nécessairement divisée en deux castes, une caste de capitalistes
exploiteurs, et une caste de travailleurs exploités.