Voyez-les, en effet, adresser leurs doléances au public qui les

délaisse, et qui court à la concurrence:--Est-ce que le chariot

et la malbrouck ne sont pas des institutions utiles, légitimes,

bienfaisantes, indestructibles? Est-ce qu'en transportant vos

personnes, et vos produits, nous ne vous rendons pas un service?

Est-ce que ce service n'est pas une valeur? Est-ce que toute valeur

ne doit pas être payée? Est-ce qu'en faisant le transport à 25 c. par

tonne et kilomètre, tandis que la locomotive le fait, il est vrai, à

10 c., nous sommes des voleurs? Est-ce que le commerce ne s'est pas

développé perpétuellement et universellement par le roulage, la bête

de somme, la navigation à voiles ou à rames? Que nous importent donc

et la vapeur, et la pression atmosphérique, et l'électricité? Prouver

la réalité et la légitimité de la voiture à quatre roues, n'est-ce

pas prouver que l'invention des chemins de fer est une chimère?

Voilà, Monsieur, où vous conduit votre argumentation. Votre dernière

lettre n'a, comme les précédentes, et du commencement à la fin, pas

d'autre sens. Peur conserver au capital l'intérêt que je lui refuse,

vous me répondez par la question préalable, vous opposez à mon idée

novatrice votre routine; vous protestez contre le rail et la machine

à vapeur. Je serais désolé de vous dire rien de blessant; mais, en

vérité, Monsieur, il me semble que j'aurais le droit, dès ce moment,

de briser là et de vous tourner le dos.

Je ne le ferai point: je veux vous donner satisfaction jusqu'à la

fin, en vous montrant comment, pour me servir de vos paroles, _la

rémunération du capital passe de la légitimité à l'illégitimité_,

et comment la gratuité du crédit est la conclusion finale de la

pratique de l'intérêt. Cette discussion, par elle-même, ne manque pas

d'importance; je m'efforcerai surtout de la rendre pacifique.

Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste même, au point

de départ de l'économie des sociétés, devient, avec le développement

des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est

que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être,

que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique

l'exigence du prêteur; la force, voilà ce qui fait la résignation de

l'emprunteur. Mais, à mesure que, dans les relations humaines, la

nécessité fait place à la liberté, et qu'à la force succède le droit,

le capitaliste perd son excuse, et la revendication s'ouvre pour le

travailleur contre le propriétaire.

Au commencement, la terre est indivise; chaque famille vit de

sa chasse, pêche, cueillette, ou pâturage; l'industrie est toute

domestique; l'agriculture, pour ainsi dire, nomade. Il n'y a ni

commerce, ni propriété.

Plus tard, les tribus s'agglomérant, les nations commencent à se

former; la caste apparaît née de la guerre et du patriarcat. La

propriété s'établit peu à peu; mais, selon le droit héroïque, le

maître, quand il ne cultive pas de ses propres mains, exploite par

ses esclaves, comme plus tard le seigneur par ses serfs. Le fermage

n'existe point encore; la rente, qui indique ce rapport, est inconnue.

À cette époque, le commerce se fait surtout en échanges. Si l'or

et l'argent apparaissent dans les transactions, c'est plutôt comme

marchandise que comme agent de circulation et unité de valeur: on

les pèse, on ne les compte pas. Le change, l'agio qui en est la

conséquence, le prêt à intérêt, la commandite, toutes ces opérations

d'un commerce développé, auxquelles donne lieu la monnaie, sont

inconnues. Longtemps ces moeurs primitives se sont conservées parmi

les populations agricoles. Ma mère, simple paysanne, nous racontait

qu'avant 89, elle se louait l'hiver pour filer le chanvre, recevant,

pour salaire de six semaines de travail, avec sa nourriture, une

paire de sabots et un pain de seigle.

C'est dans le commerce de mer qu'il faut rechercher l'origine du prêt

à intérêt. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du

contrat de pacotille, fut sa première forme; de même que le bail à

ferme ou à cheptel fut l'analogue de la commandite.

Qu'est-ce que le contrat de pacotille? Un traité par lequel un

industriel et un patron de navire conviennent de mettre en commun,

pour le commerce étranger, le premier, une certaine quantité de

marchandises qu'il se charge de procurer; le second, son travail de

navigateur: le _bénéfice_ résultant de la vente devant être partagé

par portions égales, ou suivant une proportion convenue; les risques

et avaries mis à la charge de la société.

Le bénéfice ainsi prévu, quelque considérable, qu'il puisse être,

est-il légitime? On ne saurait le révoquer en doute. Le bénéfice, à

cette première époque des relations commerciales, n'est pas autre

chose que l'incertitude qui règne, entre les échangistes, sur la

valeur de leurs produits respectifs: c'est un avantage qui existe

plutôt dans l'opinion que dans la réalité, et qu'il n'est pas rare

de voir les deux parties, avec une égale raison, s'attribuer l'une

et l'autre. Combien une once d'or vaut-elle de livres d'étain? Quel

rapport de prix entre la pourpre de Tyr et la peau de zibeline? Nul

ne le sait, nul ne le peut dire. Le Phénicien, qui, pour un ballot de

fourrures, livre dix palmes de son étoffe, s'applaudit de son marché:

autant en pense, de son côté, le chasseur hyperboréen, fier de sa

casaque rouge. Et telle est encore la pratique des Européens avec les

sauvages de l'Australie, heureux de donner un porc pour une hache,

une poule pour un clou ou un grain de verre.

L'incommensurabilité des valeurs: telle est, à l'origine, la source

des bénéfices du commerce. L'or et l'argent entrent donc dans le

trafic, d'abord comme marchandises; puis bientôt en vertu de leur

éminente échangeabilité, comme termes de comparaison, comme monnaies.

Dans l'un et l'autre cas, l'or et l'argent portent bénéfice à

l'échange, en premier lieu, par le fait même de l'échange; ensuite,

pour le risque couru. Le contrat d'assurance apparaît ici comme

le frère jumeau du contrat à la grosse; la prime stipulée dans le

premier est corrélative, identique, à la part de bénéfice convenue

dans le second.

Cette _part_ de bénéfice, par laquelle s'exprime la participation

du capitaliste ou industriel, qui engage ses produits ou ses fonds,

c'est tout un dans le commerce, a reçu le nom latin d'_interesse_,

c'est-à-dire participation, _intérêt_.

À ce moment donc, et dans les conditions que je viens de définir,

qui pourrait accuser de dol la pratique de l'intérêt? L'intérêt,

c'est l'_alea_, le gain obtenu contre la fortune; c'est le bénéfice

aléatoire du commerce, bénéfice irréprochable tant que la comparaison

des valeurs n'a pas fourni les idées corrélatives de _cherté_, de

_bon marché_, de proportion; de PRIX. La même analogie; la même

identité, que l'économie politique a signalée de tout temps et avec

raison, entre l'intérêt de l'argent et la rente de la terre, existe,

au début des relations commerciales, entre ce même intérêt et le

bénéfice du commerce: au fond, l'échange est la forme commune, le

point de départ de toutes ces transactions.

Vous voyez, Monsieur, que l'opposition énergique que je fais au

capital, ne m'empêche point de rendre justice à la bonne foi

originelle de ses opérations. Ce n'est pas moi qui marchanderai

jamais avec la vérité. Je vous ai dit qu'il existait dans le prêt

à intérêt un côté vrai, honnête, légitime; je viens de l'établir

d'une façon qui, ce me semble, vaut encore mieux que la vôtre, en ce

qu'elle ne sacrifie rien à l'égoïsme, n'ôte rien à la charité. C'est

l'impossibilité d'évaluer les objets avec exactitude, qui fonde, au

commencement, la légitimité de l'intérêt, comme, plus tard, c'est la

recherche des métaux précieux qui la soutient. Il faut bien que le

prêt à intérêt ait eu sa raison positive et nécessitante pour qu'il

se soit développé et généralisé comme on l'a vu; il le faut, dis-je,

à peine de damner, avec les théologiens, l'humanité tout entière, que

je fais profession, quant à moi, de considérer comme infaillible et

sainte.

Mais qui ne voit déjà que le bénéfice du commerçant doit diminuer

progressivement avec le risque couru et avec l'arbitraire des

valeurs, pour n'être plus à la fin que le juste prix du service rendu

par lui, le salaire de son travail? Qui ne voit pareillement que

l'intérêt doit s'atténuer avec les chances que court le capital,

et la privation qu'éprouve le capitaliste; en sorte que s'il y a

garantie de remboursement de la part du débiteur, et si la peine du

créancier est zéro, l'intérêt doit devenir zéro?

Une autre cause, qu'il importe ici de ne point omettre, parce qu'elle

marque le point de transition ou de séparation entre la part de

bénéfice, _interesse_, afférente au capitaliste dans le contrat à

la grosse, et l'usure proprement dite; une autre cause, dis-je,

tout à fait accidentelle, contribua singulièrement à vulgariser la

fiction de la productivité du capital, et par suite la pratique

de l'intérêt. Ce furent, chez les gens de commerce, les exigences

de la comptabilité, la nécessité de presser les rentrées ou

remboursements. Quel stimulant plus énergique, je vous le demande,

pouvait-on imaginer à l'égard du débiteur indolent et retardataire,

que cette aggravation, _foenus_, cet enfantement, _tokos_, incessant

du principal? Quel huissier plus inflexible que ce serpent de

l'usure, comme dit l'hébreu? L'usure, disent les vieux rabbins,

est appelée serpent, _neschek_, parce que le créancier MORD le

débiteur, lorsqu'il lui réclame plus qu'il ne lui a donné. Et c'est

cet instrument de police, cette espèce de garde du commerce lancé

par le créancier à la gorge de son débiteur, dont on a voulu faire

un principe de justice commutative, une loi de l'économie sociale!

Il faut n'avoir jamais mis le pied dans une maison de négoce, pour

méconnaître à ce point l'esprit et le but de cette invention vraiment

diabolique du génie mercantile.

Suivons maintenant le progrès de l'institution, car nous touchons au

moment où le _neschek_, le _tokos_, le _foenus_, l'_usure_, enfin, se

distinguant du bénéfice aléatoire, ou _interesse_, de l'expéditeur,

va devenir une institution: et voyons d'abord comment s'en est

généralisée la pratique. Nous tâcherons, après, de déterminer les

causes qui doivent en amener l'abolition.

Nous venons de voir que ce fut chez les peuples navigateurs, faisant

pour les autres le courtage et l'entrepôt, et opérant surtout sur

les marchandises précieuses et les métaux, que se développa d'abord

la spéculation mercantile; et du même coup la spéculation de

l'_interesse_, ou contrat à la grosse. C'est de là que l'usure, comme

une peste, s'est propagée, sous toutes les formes, chez les nations

agricoles.

L'opération, irréprochable en soi, de l'_interesse_, avait créé

un précédent justificatif; la méthode, qu'on pourrait appeler de

coercition et sûreté, du _foenus_; aggravation progressive du

capital; donnait le moyen; la prépondérance acquise, par l'or et

l'argent sur les autres marchandises, le privilége qu'ils reçurent,

du consentement universel, de représenter la richesse et de servir

d'évaluateur commun à tous les produits, fournit l'occasion. Quand

l'or fut devenu le roi de l'échange, le symbole de la puissance,

l'instrument de toute félicité, chacun voulut avoir de l'or; et comme

il était impossible qu'il y en eût pour tout le monde, il ne se donna

plus qu'avec prime; son usage fut mis à prix. Il se loua au jour,

à la semaine et à l'an, comme le joueur de flûte et la prostituée.

C'était une conséquence de l'invention de la monnaie, de faire

estimer à vil prix, en comparaison de l'or, tous les autres biens,

et de faire consister la richesse réelle, comme l'épargne, dans les

écus. L'exploitation capitaliste, honnie de toute l'antiquité, mieux

renseignée que nous assurément, sur cette matière, car elle touchait

aux origines, fut ainsi fondée: il était réservé à notre siècle de

lui fournir des docteurs et des avocats.

Tant que, se confondant avec la prime de l'assurance ou la part de

bénéfice du contrat à la grosse, l'usure s'était renfermée dans la

spéculation maritime, et n'avait eu d'action que sur l'étranger, elle

avait paru inoffensive aux législateurs. Ce n'est que lorsqu'elle

commença de s'exercer entre concitoyens et compatriotes, que les

lois divines et humaines fulminèrent contre elle l'interdit. Tu ne

placeras point ton argent à intérêt sur ton frère, dit la loi de

Moïse, mais oui bien sur l'étranger: _Non foenerabis proximo tuo,

sed alieno_. Comme si le législateur avait dit: de peuple à peuple,

le bénéfice du commerce et le croît des capitaux n'expriment qu'un

rapport entre valeurs d'opinion, valeurs qui, par conséquent,

s'équilibrent; de citoyen à citoyen, le produit devant s'échanger

contre le produit, le travail contre le travail, et le prêt d'argent

n'étant qu'une anticipation de cet échange, l'intérêt constitue

une différence qui rompt l'égalité commerciale, enrichit l'un au

détriment de l'autre, et entraîne, à la longue, la subversion de la

société.

Aussi fut-ce d'après ce principe que le même Moïse voulut que toute

dette fût périmée et cessât d'être exigible à chaque cinquantième

année: ce qui voulait dire que cinquante années d'intérêt ou

cinquante annuités, en supposant que le prêt eût été fait la première

année après le jubilé, remboursaient le capital.

C'est pour cela que Solon, appelé à la présidence de la république

par ses concitoyens, et chargé d'apaiser les troubles qui agitaient

la cité, commença par abolir les dettes, c'est-à-dire par liquider

toutes les usures. La gratuité du crédit fut pour lui la seule

solution du problème révolutionnaire posé de son temps, la condition

_sine quâ non_ d'une république démocratique et sociale.

C'est pour cela, enfin, que Lycurgue, esprit peu versé dans

les questions de crédit et de finance, poussant à l'extrême

ses appréhensions, avait banni de Lacédémone le commerce et la

monnaie: ne trouvant pas, contre la subalternisation des citoyens

et l'exploitation de l'homme par l'homme, d'autre remède que cette

solution Icarienne.

Mais tous ces efforts, mal concertés, plus mal encore secondés, des

anciens moralistes et législateurs, devaient rester impuissants. Le

mouvement usuraire les débordait, sans cesse activé par le luxe et la

guerre, et bientôt par l'analogie tirée de la propriété elle-même.

D'un côté, l'état antagonique des peuples, entretenant les périls

de la circulation, fournissait sans cesse de nouveaux prétextes à

l'usure: de l'autre, l'égoïsme des castes régnantes devait étouffer

les principes d'organisation égalitaire. À Tyr, à Carthage, à

Athènes, à Rome, partout dans l'antiquité comme de nos jours, ce

furent les hommes libres, les patriciens, les bourgeois, qui prirent

l'usure sous leur protection, et exploitèrent, par le capital, la

plèbe et les affranchis.

Le christianisme parut alors, et après quatre siècles de combat,

commença l'abolition de l'esclavage. C'est à cette époque qu'il faut

placer la grande généralisation du prêt à intérêt sous la forme du

bail à ferme et à loyer.

J'ai dit plus haut que, dans l'antiquité, le propriétaire foncier,

lorsqu'il ne faisait pas valoir par lui-même et par sa famille, comme

cela avait lieu chez les Romains, dans les premiers temps de la

république, exploitait par ses esclaves: telle fut généralement la

pratique des maisons patriciennes. Alors le sol et l'esclave étaient

enchaînés l'un à l'autre; le colon était dit: _adscriptus glebæ_,

attaché à la glèbe: la propriété de l'homme et de la chose était

indivise. Le prix d'une métairie était à la fois en raison, 1º de la

superficie et de la qualité du sol, 2º de la quantité du bétail, 3º

du nombre des esclaves.

Quand l'émancipation de l'esclave fut proclamée, le propriétaire

perdit l'homme et garda la terre; absolument, comme aujourd'hui,

en affranchissant les noirs, nous réservons au maître la propriété

du sol et du matériel. Pourtant, au point de vue de l'antique

jurisprudence, comme du droit naturel et chrétien, l'homme, né pour

le travail, ne peut se passer d'instruments de travail; le principe

de l'émancipation impliquait une loi agraire qui en fût la garantie

et la sanction; sans cela, cette prétendue émancipation n'était qu'un

acte d'odieuse cruauté, une infâme hypocrisie. Et si, d'après Moïse,

l'intérêt ou l'annuité du capital rembourse le capital, ne pouvait-on

pas dire que le servage rembourse la propriété? Les théologiens et

les légistes du temps ne le comprirent pas. Par une contradiction

inexplicable, et qui dure encore, ils continuèrent à déblatérer

contre l'usure, mais ils donnèrent l'absolution au fermage et au

loyer.

Il résulta de là que l'esclave émancipé, et quelques siècles plus

tard, le serf affranchi, sans moyens d'existence, dut se faire

fermier et payer tribut. Le maître ne s'en trouva que plus riche.

Je te fournirai, dit-il, la terre; tu fourniras le travail et nous

partagerons. C'était une imitation rurale des us et coutumes du

négoce: je te prêterai dix talents, disait au travailleur l'homme

aux écus; tu les feras valoir: et puis, ou nous partagerons le

bénéfice; ou bien, tant que tu garderas mon argent, tu me paieras un

20e; ou bien, enfin, si tu l'aimes mieux, à l'échéance tu me rendras

le double. De là naquit la rente foncière, inconnue des Russes et

des Arabes. L'exploitation de l'homme par l'homme, grâce à cette

métamorphose, passa en force de loi: l'usure, condamnée dans le prêt

à intérêt, tolérée dans le contrat à la grosse, fut canonisée dans

le fermage. Dès lors les progrès du commerce et de l'industrie ne

servirent qu'à la faire entrer de plus en plus dans les moeurs. Il

fallait qu'il en fût ainsi pour mettre en lumière toutes les variétés

de la servitude et du vol, et poser la vraie formule de la liberté

humaine.

Une fois engagée dans cette pratique de l'_interesse_, si étrangement

compris, si abusivement appliqué, la société commença de tourner dans

le cercle de ses misères. C'est alors que l'inégalité des conditions

parut une loi de la civilisation, et le mal une nécessité de notre

nature.

Deux issues, cependant, semblaient ouvertes aux travailleurs, pour

s'affranchir de l'exploitation du capitaliste: c'étaient d'une part,

comme nous l'avons dit plus haut, l'équilibration progressive des

valeurs, et, par suite, la baisse de prix des capitaux; de l'autre,

la réciprocité de l'intérêt.

Mais il est évident que le revenu du capital, représenté surtout

par l'argent, ne peut totalement s'annihiler par la baisse; car,

comme vous le dites très-bien, Monsieur, si mon capital ne doit me

rapporter plus rien, au lieu de le prêter, je le garde, et, pour

avoir voulu refuser la dîme, le travailleur chômera. Quant à la

réciprocité des usures, on conçoit, à toute force, qu'elle puisse

exister d'entrepreneur à entrepreneur, de capitaliste à capitaliste,

de propriétaire à propriétaire; mais de propriétaire, capitaliste ou

entrepreneur, à celui qui n'est qu'ouvrier, cette réciprocité est

impossible. Il est impossible, dis-je, que, l'intérêt du capital

s'ajoutant, dans le commerce, au salaire de l'ouvrier pour composer

le prix de la marchandise, l'ouvrier puisse racheter ce qu'il a

lui-même produit. _Vivre en travaillant_ est un principe qui, sous le

régime de l'intérêt, implique contradiction.

La société une fois acculée dans cette impasse, l'absurdité de

la théorie capitaliste est démontrée par l'absurdité de ses

conséquences; l'iniquité, en soi, de l'intérêt résulte de ses

effets homicides; et, tant que la propriété aura pour corollaire

et _postulatum_ la rente et l'usure, son affinité avec le vol sera

établie. Peut-elle exister dans d'autres conditions? Quant à moi, je

le nie; mais cette recherche est étrangère à la question qui nous

occupe en ce moment, et je ne m'y engagerai point.

Considérez, maintenant, dans quelle situation se trouvent à la

fois,--par suite de l'invention de la monnaie, de la prépondérance

du numéraire, et de l'assimilation faite entre le prêt d'argent et

la location de la terre et des immeubles,--et le capitaliste et le

travailleur.

Le premier,--car je tiens à le justifier, même à vos yeux,--obligé

par le préjugé monétaire, ne peut se dessaisir gratuitement de

son capital en faveur de l'ouvrier. Non que ce dessaisissement

lui cause une privation, puisque, dans ses mains, le capital est

stérile; non qu'il coure risque de le perdre, puisque, par les

précautions de l'hypothèque, il est assuré du remboursement; non

que cette prestation lui coûte la moindre peine, à moins que vous

ne considériez comme peine le compte des écus et la vérification du

gage; mais c'est qu'en se dessaisissant, pour un temps quelconque, de

son argent, de cet argent qui, par sa prérogative, est, comme on l'a

si justement dit, du _pouvoir_, le capitaliste diminue sa puissance

et sa sécurité.

Ce serait tout autre chose, si l'or et l'argent n'étaient qu'une

marchandise ordinaire, si l'on ne tenait pas plus à la possession

des écus qu'à celle du blé, du vin, de l'huile ou du cuir; si la

simple faculté de travailler donnait à l'homme la même sécurité que

la possession de l'argent. Sous ce monopole de la circulation et de

l'échange, l'usure devient, pour le capitaliste, une nécessité. Son

intention, devant la justice, n'est point incriminable: dès que son

argent est sorti de son coffre, il n'est plus en sûreté.

Or, cette nécessité qui, par le fait d'un préjugé involontaire et

universellement répandu, incombe au capitaliste, constitue pour le

travailleur la plus indigne spoliation, comme la plus odieuse des

tyrannies, la tyrannie de la force.

Quelles sont, en effet, pour la classe travailleuse, pour cette

partie vivante, productrice, morale, des sociétés, les conséquences

théoriques et pratiques du prêt à intérêt et de son analogue,

le fermage? Je me borne, pour aujourd'hui, à vous en énumérer

quelques-unes, sur lesquelles j'appelle votre attention, et qui

pourront, si vous y tenez, devenir l'objet ultérieur de notre débat.

C'est qu'en vertu du principe de l'intérêt, ou du produit _net_, un

individu peut réellement et légitimement vivre sans travailler: c'est

la conclusion de votre avant-dernière lettre, et telle est, en effet,

la condition à laquelle aujourd'hui tout le monde aspire.

C'est que, si le principe du produit _net_ est vrai de l'individu,

il doit l'être aussi de la nation; qu'ainsi, le capital mobilier

et immobilier de la France, par exemple, étant évalué à 132

milliards, ce qui donne, à 5 pour 100 par an d'intérêt, 6 milliards

600 millions, la moitié au moins du peuple français pourrait,

si elle voulait, vivre sans rien faire; qu'en Angleterre, où le

capital accumulé est beaucoup plus considérable qu'en France, et la

population beaucoup moindre, il ne tiendrait qu'à la nation toute

entière, depuis la reine Victoria jusqu'au dernier rattacheur de fils

de Liverpool, de vivre en rentière, se promenant la canne à la main,

ou grognant dans les meetings. Ce qui conduit à cette proposition,

évidemment absurde, que, grâce à son capital, une nation a plus de

revenu que son travail n'en produit.

C'est que la totalité des salaires en France, étant annuellement

d'environ 6 milliards, et la somme des revenus du capital aussi de

6 milliards, ce qui porte à 12 milliards la valeur marchande de la

production annuelle, le peuple producteur, qui est en même temps

le peuple consommateur, peut et doit acheter, avec 6 milliards de

salaires qui lui sont alloués, les 12 milliards que le commerce lui

demande pour prix de ses marchandises, sans quoi le capitaliste se

trouverait sans revenu.

C'est que l'intérêt étant de sa nature perpétuel, et ne pouvant, en

aucun cas, ainsi que le voulait Moïse, être porté en remboursement

du capital; de plus, chaque année d'intérêt pouvant être replacée à

usure, et former un nouveau prêt, et engendrer, par conséquent, un

nouvel intérêt, le plus petit capital peut, avec le temps, produire

des sommes prodigieuses, que ne représenterait pas même une masse

d'or aussi grosse que le globe que nous habitons. Price l'a démontré

dans sa théorie de l'amortissement.

C'est que la productivité du capital étant la cause immédiate,

unique, de l'inégalité des fortunes et de l'accumulation incessante

des capitaux dans un petit nombre de mains, il faut admettre,

malgré le progrès des lumières, malgré la révélation chrétienne et

l'extension des libertés publiques, que la société est naturellement

et nécessairement divisée en deux castes, une caste de capitalistes

exploiteurs, et une caste de travailleurs exploités.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 13 / 42 段