L'EMPRUNTEUR. Monsieur, _je n'ai que faire de votre service_.

LE PRÊTEUR. En ce cas, je garderai mon capital, dussé-je le manger.

L'EMPRUNTEUR. «Monsieur, je suis socialiste, et le socialisme,

redoublant d'énergie, proteste et vous dit par ma bouche: je n'ai que

faire de votre service, service pour vous et spoliation pour moi,

tandis qu'il est loisible à la société de me faire jouir des mêmes

avantages que vous m'offrez, et cela sans rétribution. M'imposer un

tel service, malgré moi, en refusant d'organiser la circulation des

capitaux, c'est me faire supporter un prélèvement injuste, c'est me

voler.»

LE PRÊTEUR. Je ne vous impose rien malgré vous. Dès que vous ne

voyez pas, dans le prêt, un service, abstenez-vous d'emprunter,

comme moi de prêter. Que si la _société_ vous offre des _avantages_

sans _rétribution_, adressez-vous à elle, c'est bien plus commode;

et, quant à _organiser la circulation des capitaux_, ainsi que vous

me sommez de le faire, si vous entendez par là que les miens vous

arrivent gratis, par l'intermédiaire de la société, j'ai contre ce

procédé indirect tout juste les mêmes objections qui m'ont fait vous

refuser le prêt direct et gratuit.

La Société! J'ai été surpris, je l'avoue, de voir apparaître dans

un écrit émané de vous, ce personnage nouveau, ce capitaliste

accommodant.

Eh quoi! Monsieur, vous qui, dans la même feuille où vous m'adressez

votre lettre, avez combattu avec une si rude énergie les systèmes de

Louis Blanc et de Pierre Leroux, n'avez-vous dissipé la fiction de

l'_État_ que pour y substituer la fiction de la _Société_?

Qu'est-ce donc que la Société, en dehors de quiconque prête ou

emprunte, perçoit ou paie l'intérêt inhérent au prix de toutes

choses? Quel est ce _Deus ex machinâ_ que vous faites intervenir

d'une manière si inattendue pour donner le mot du problème? Y a-t-il,

d'un côté, la masse entière des travailleurs, marchands, artisans,

capitalistes, et, de l'autre, la Société, personnalité distincte,

possédant des capitaux en telle abondance qu'elle en peut prêter à

chacun sans compte ni mesure, et cela sans _rétribution_?

Ce n'est pas ainsi que vous l'entendez; je n'en veux pour preuve que

votre article sur l'État. Vous savez bien que la société n'a d'autres

capitaux que ceux qui sont entre les mains des capitalistes grands et

petits. Serait-ce que la Société doit s'emparer de ces capitaux et

les faire circuler gratuitement, sous prétexte de les organiser? En

vérité, je m'y perds, et il me semble que, sous votre plume, cette

limite s'efface sans cesse, qui sépare, aux yeux de la conscience

publique, la propriété du vol.

En cherchant à pénétrer jusqu'à la racine de l'erreur que je combats

ici, je crois la trouver dans la confusion que vous faites entre les

_frais de circulation des capitaux_ et les _intérêts des capitaux_.

Vous croyez qu'on peut arriver à la circulation gratuite, et vous en

concluez que le prêt sera gratuit. C'est comme si l'on disait que

lorsque les frais de transport de Bordeaux à Paris seront anéantis,

les vins de Bordeaux se donneront pour rien à Paris. Vous n'êtes pas

le premier qui se soit fait cette illusion. Law disait: «La loi de la

circulation est la seule qui puisse sauver les empires.» Il agit sur

ce principe, et, au lieu de sauver la France, il la perdit.

Je dis: une chose est la circulation des capitaux et les frais

qu'elle entraîne; autre chose est l'intérêt des capitaux. Les

capitaux d'une nation consistent en matériaux de toutes sortes,

approvisionnements, outils, marchandises, espèces, et ces choses-là

ne se prêtent pas pour rien. Selon que la société est plus ou

moins avancée, il y a plus ou moins de facilité à faire passer un

capital donné, ou sa valeur, d'un lieu à un autre lieu, d'une main

à une autre main; mais cela n'a rien de commun avec l'abolition de

l'intérêt. Un Parisien désire prêter, un Bayonnais désire emprunter.

Mais le premier n'a pas la chose qui convient au second. D'ailleurs,

ils ne connaissent pas réciproquement leurs intentions; ils ne

peuvent s'aboucher, s'accorder, conclure. Voilà les obstacles à la

_circulation_. Ces obstacles vont diminuant sans cesse, d'abord par

l'intervention du numéraire, puis par celle de la lettre de change,

successivement par celle du banquier, de la Banque nationale, des

banques libres.

C'est une circonstance heureuse pour les consommateurs des capitaux,

comme il est heureux pour les consommateurs de vin, que les moyens

de transport se perfectionnent. Mais, d'une part, jamais les frais

de circulation ne peuvent descendre à zéro, puisqu'il y a toujours

là un intermédiaire qui rend _service_; et, d'autre part, ces frais

fussent-ils complétement anéantis, l'Intérêt subsisterait encore,

et n'en serait même pas sensiblement affecté. Il y a des banques

libres aux États-Unis; elles sont sous l'influence des ouvriers

eux-mêmes, qui en sont les actionnaires; et, de plus, elles sont,

vu leur nombre, toujours à leur portée; chaque jour, les uns y

déposent leurs économies, les autres y reçoivent les avances qui

leur sont nécessaires; la circulation est aussi facile, aussi rapide

que possible. Est-ce à dire que le crédit y soit gratuit, que les

capitaux ne produisent pas d'intérêt à ceux qui prêtent, et n'en

coûtent pas à ceux qui empruntent? Non, cela signifie seulement que

prêteurs et emprunteurs s'y rencontrent plus facilement qu'ailleurs.

Ainsi, gratuité absolue de la circulation,--chimère.

Gratuité du crédit,--chimère.

Imaginer que la première de ces gratuités, si elle était possible,

impliquerait la seconde,--troisième chimère.

Vous voyez que je me suis laissé entraîner sur votre terrain, et,

puisque j'y ai fait trois pas, j'en ferai deux autres.

Vous voulez _organiser la circulation_ de telle sorte que chacun

perçoive autant d'intérêt qu'il en paie, et c'est là ce qui

réalisera, dites-vous, l'égalité des fortunes.

Or, je dis:

Compensation universelle des intérêts,--chimère.

Égalité absolue des fortunes, comme conséquence de cette

chimère,--autre chimère.

Toute valeur se compose de deux éléments: la rémunération du travail

et la rémunération du capital. Pour que ces deux éléments entrassent,

en proportion identique, dans toutes valeurs égales, il faudrait

que toute oeuvre humaine admît le même emploi de machines, la même

consommation d'approvisionnements, le même contingent de travail

actuel et de travail accumulé.

Vôtre banque fera-t-elle jamais que le commissionnaire du coin, dont

toute l'industrie consiste à louer son temps et ses jambes, fasse

intervenir autant de capital dans ses services que l'imprimeur ou le

fabricant de bas? Remarquez que, pour qu'une paire de bas de coton

arrive à ce commissionnaire, il a fallu l'intervention d'une terre,

qui est un capital; d'un navire, qui est un capital; d'une filature,

qui est un capital. Direz-vous que lorsque le commissionnaire

échange son service, estimé 3 francs, contre un livre estimé 3

francs, il est dupe en ce que l'élément _travail actuel_ domine

dans le service, et l'élément _travail accumulé_ dans le livre?

Qu'importe, si les deux objets de l'échange _se valent_, si leur

équivalence est déterminée par le libre débat? Pourvu que ce qui vaut

cent s'échange contre ce qui vaut cent, qu'importe la proportion

des deux éléments qui constituent chacune de ces valeurs égales?

Nierez-vous la légitimité de la rémunération afférente au capital? Ce

serait revenir sur un point déjà acquis à la discussion. D'ailleurs,

sur quel fondement le _travail ancien_ serait-il, plus que le

_travail actuel_, exclu de toute rétribution?

Le travail se divise en deux catégories bien distinctes:

Ou il est exclusivement consacré à la production d'un objet, comme

lorsque l'agriculteur sème, sarcle, moissonne et égrène son blé,

lorsque le tailleur coupe et coud un habit, etc.;

Ou il sert à la production d'une série indéterminée d'objets

semblables, comme quand l'agriculteur clôt, amende, dessèche son

champ, ou que le tailleur meuble son atelier.

Dans le premier cas, tout le travail doit être payé par l'acquéreur

de la récolte ou de l'habit; dans le second, il doit être payé sur

un nombre indéterminé de récoltes ou d'habits. Et certes, il serait

absurde de dire que le travail de cette seconde catégorie ne doit pas

être payé du tout, parce qu'il prend le nom de capital.

Or, comment parvient-il à répartir la rémunération qui lui est due

sur un nombre indéfini d'acheteurs successifs? par les combinaisons

de l'amortissement et de l'intérêt, combinaisons que l'humanité

a inventées dès l'origine, combinaisons ingénieuses, que les

socialistes seraient bien embarrassés de remplacer. Aussi tout leur

génie se borne à les supprimer, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est

tout simplement supprimer l'humanité.

Mais quand on accorderait comme réalisable tout ce qui vient d'être

démontré chimérique: gratuité de circulation, gratuité de prêt,

compensation d'intérêts, je dis qu'on n'arriverait pas encore à

l'égalité absolue des fortunes. Et la raison en est simple. Est-ce

que la Banque du Peuple aurait la prétention de changer le coeur

humain? Fera-t-elle que tous les hommes soient également forts,

actifs, intelligents, ordonnés, économes, prévoyants? fera-t-elle

que les goûts, les penchants, les aptitudes, les idées ne varient

à l'infini? que les uns ne préfèrent dormir au soleil, pendant que

les autres s'épuisent au travail? qu'il n'y ait des prodigues et

des avares, des gens ardents à poursuivre les biens de ce monde, et

d'autres plus préoccupés de la vie future? Il est clair que l'égalité

absolue des fortunes ne pourrait être que la résultante de toutes ces

égalités impossibles et de bien d'autres.

Mais si l'égalité absolue des fortunes est chimérique, ce qui ne

l'est pas, c'est l'approximation constante de tous les hommes vers

un même niveau physique, intellectuel et moral, sous le régime de

la liberté. Parmi toutes les énergies qui concourent à ce grand

nivellement, une des plus puissantes, c'est celle du capital. Et

puisque vous m'avez offert vos colonnes, permettez-moi d'appeler un

moment l'attention de vos lecteurs sur ce sujet. Ce n'est pas tout de

démontrer que l'intérêt est légitime, il faut encore prouver qu'il

est utile, même à ceux qui le supportent. Vous avez dit que l'intérêt

a été autrefois «un instrument d'égalité et de progrès.» Ce qu'il a

été, il l'est encore et le sera toujours, parce qu'en se développant

il ne change pas de nature.

Les travailleurs seront peut-être étonnés de m'entendre affirmer ceci:

De tous les éléments qui entrent dans le prix des choses, celui

qu'ils doivent payer avec le plus de joie, c'est précisément

l'intérêt ou la rémunération du capital, parce que ce paiement leur

en épargne toujours un plus grand.

Pierre est un artisan parisien. Il a besoin qu'un fardeau soit

transporté à Lille; c'est un présent qu'il veut faire à sa mère. S'il

n'y avait pas de capital au monde (et il n'y en aurait pas si toute

rémunération lui était déniée), ce transport coûterait à Pierre au

moins deux mois de fatigues, soit qu'il le fît lui-même, soit qu'il

se fît rendre ce service par un autre; car il ne pourrait l'exécuter

lui-même qu'en charriant le fardeau par monts et par vaux, sur ses

épaules, et nul ne pourrait l'exécuter pour lui que de la même

manière.

Pourquoi se rencontre-t-il des entrepreneurs qui ne demandent à

Pierre qu'une journée de son travail pour lui en épargner soixante?

Parce que le capital est intervenu sous forme de char, de chevaux,

de rails, de wagons, de locomotives. Sans doute, Pierre doit payer

tribut à ce capital; mais c'est justement pour cela qu'il fait ou

fait faire en un jour ce qui lui aurait demandé deux mois.

Jean est maréchal ferrant, fort honnête homme, mais qu'on entend

souvent déclamer contre la propriété. Il gagne 3 francs par jour;

c'est peu, c'est trop peu; mais enfin, comme le blé vaut environ 18

francs l'hectolitre, Jean peut dire qu'il fait jaillir de son enclume

un hectolitre de blé par semaine ou la valeur, soit 52 hectolitres

par an. Je suppose maintenant qu'il n'y eût pas de capital, et que,

mettant notre maréchal en face de 1,000 hectares de terre, on lui

dît: Disposez de ce sol, qui est doué d'une grande fertilité; tout

le blé que vous ferez croître est à vous. Jean répondrait sans

doute: «Sans chevaux, sans charrue, sans hache, sans instruments

d'aucune sorte, comment voulez-vous que je débarrasse le sol des

arbres, des racines, des herbes, des pierres, des eaux stagnantes qui

l'obstruent? je n'y ferai pas pousser une gerbe de blé en dix ans.»

Donc, que Jean fasse enfin cette réflexion: «Ce que je ne pourrais

faire en dix ans, d'autres le font pour moi, et ne me demandent

qu'une semaine de travail. Il est clair que c'est un avantage pour

moi de rémunérer le capital, car si je ne le rémunérais pas, il n'y

en aurait pas, et les autres seraient aussi embarrassés devant ce sol

que je le suis moi-même.»

Jacques achète tous les matins, pour un sou, la _Voix du Peuple_.

Comme il gagne 100 sous par jour, ou 50 centimes par heure, c'est

six minutes de travail qu'il échange contre le prix d'un numéro,

prix dans lequel se trouvent comprises deux rémunérations, celle

du travail et celle du capital. Comment Jacques ne se dit-il pas

quelquefois: «Si aucun capital n'intervenait dans l'impression de la

_Voix du Peuple_, je ne l'obtiendrais ni à un sou ni à 100 francs?»

Je pourrais passer en revue tous les objets qui satisfont les besoins

des travailleurs, et la même réflexion reviendrait sans cesse. Donc

le capital n'est pas le _tyran_ que l'on dit. Il rend des services,

de grands services; il est de toute justice qu'il en soit rémunéré.

Cette rémunération diminue de plus en plus à mesure que le capital

abonde. Pour qu'il abonde, il faut qu'on soit intéressé à le former,

et pour qu'on soit intéressé à le former, il faut être soutenu par

l'espoir d'une rémunération. Quel est l'artisan, quel est l'ouvrier

qui portera ses économies à la Caisse d'épargne, ou même qui fera des

économies, si l'on commence par déclarer que l'intérêt est un vol et

qu'il faut le supprimer?

Non, non, c'est là une propagande insensée; elle heurte la raison, la

morale, la science économique, les intérêts du pauvre, les croyances

unanimes du genre humain manifestées par la pratique universelle.

Vous ne prêchez pas, il est vrai, la _tyrannie du capital_, mais

vous prêchez la _gratuité du crédit_, ce qui est tout un. Dire que

toute rémunération accordée au capital est un vol, c'est dire que

le capital doit disparaître de la surface du globe, c'est dire que

Pierre, Jean, Jacques, doivent exécuter les transports, se procurer

le blé, les livres, avec autant de travail qu'il leur en faudrait

pour produire ces choses directement et sans autre ressource que

leurs mains.

Marche, marche, capital! poursuis ta carrière, réalisant du bien pour

l'humanité! C'est toi qui as affranchi les esclaves; c'est toi qui as

renversé les châteaux forts de la féodalité! Grandis encore; asservis

la nature; fais concourir aux jouissances humaines la gravitation,

la chaleur, la lumière, l'électricité; prends à ta charge ce qu'il y

a de répugnant et d'abrutissant dans le travail mécanique; élève la

démocratie, transforme les machines humaines en _hommes_, en hommes

doués de loisirs, d'idées, de sentiment et d'espérances!

Permettez-moi, Monsieur, en finissant, de vous adresser un reproche.

Au début de votre lettre, vous m'aviez promis de renoncer pour

aujourd'hui à l'antinomie; vous la terminez cependant par cette

antinomie que vous appelez votre _cri de guerre_: _La propriété,

c'est le vol_.

Oui, vous l'avez bien caractérisée; c'est, en effet, un lugubre

tocsin, un sinistre cri de guerre. Mais j'ai l'espoir que, sous ce

rapport, elle a perdu quelque chose de sa puissance. Il y a dans

l'esprit des masses un fond de bon sens qui ne perd pas ses droits,

et se révolte enfin contre ces paradoxes étranges donnés pour de

sublimes découvertes. Oh! que n'ayez-vous établi votre active

propagande sur cet autre axiome, assurément plus impérissable que

le vôtre: _Le vol, c'est le contraire de la propriété!_ Alors, avec

votre indomptable énergie, votre style populaire, votre dialectique

invincible, je ne puis mesurer le bien qu'il vous eût été donné de

répandre sur notre chère patrie et sur l'humanité.

FRÉDÉRIC BASTIAT.

SEPTIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

Reproches.--Les commissionnaires de roulage et les chemins de

fer.--Excursion rétrospective chez les Hébreux, les Grecs et les

Romains.--_Nescheck_, _Tokos_, _Foenus_, _Interesse_.--L'intérêt

issu du contrat de pacotille.--Intervention des monnaies et

conséquences.--Moïse, Solon, Lycurgue.--La force seule maintient

l'intérêt.--Deux apologues.

17 décembre 1849.

Notre discussion n'avance pas, et la faute en est à vous seul.

Par votre refus systématique de vous placer sur le terrain où je

vous appelle, et votre obstination à m'attirer sur le vôtre, vous

méconnaissez en ma personne le droit qu'a tout novateur à l'examen;

vous manquez au devoir qu'impose à tout économiste, défenseur

naturel de la tradition et des usages établis, l'apparition des

idées nouvelles; vous compromettez, enfin, la charité publique, en

m'obligeant à attaquer ce que je reconnaissais, dans une certaine

mesure, comme irréprochable et légitime.

Vous l'avez voulu: que votre désir soit accompli!

Permettez-moi d'abord de résumer notre controverse.

Dans une première lettre, vous avez essayé de montrer, par la théorie

et par de nombreux exemples, que le _prêt_ était un _service_,

et que, tout service ayant une _valeur_, il avait le droit de se

faire _payer_: d'où vous déduisiez immédiatement, contre moi, cette

conclusion, que la gratuité du crédit était une chimère, partant, le

socialisme une protestation sans principes comme sans motifs.

Ainsi peu importe de savoir si c'est vous qui avez sollicité l'entrée

de la _Voix du Peuple_, ou si c'est moi qui vous ai offert la

publicité de ses colonnes: en fait, et chacune de vos lettres en

témoigne, vous n'avez eu d'autre but que de renverser, par une fin de

non-recevoir, la théorie du crédit gratuit.

Je vous ai donc répondu, et j'ai dû vous répondre, sans entrer dans

l'examen de votre théorie de l'intérêt, que si vous vouliez combattre

utilement et sérieusement le socialisme, il fallait l'attaquer en

lui-même et dans ses propres doctrines; que le socialisme, sans

nier d'une manière absolue la légitimité de l'intérêt considéré à

un certain point de vue et à une certaine époque de l'histoire,

affirmait la possibilité, dans l'état actuel de l'économie sociale,

d'organiser, par le concours des travailleurs, un système de prêt

sans rétribution, et, par suite, de donner à tous la garantie du

crédit et du travail. J'ai dit, enfin, que c'était là ce que vous

aviez à examiner, si vous vouliez que la discussion aboutît.

Dans votre seconde lettre, vous avez péremptoirement refusé de

suivre cette marche, alléguant que pour vous, et d'après mon aveu,

l'intérêt ne constituant dans son principe ni crime, ni délit, il

était impossible d'admettre que le prêt pût s'effectuer sans intérêt;

qu'il était inconcevable qu'une chose pût être vraie et fausse tout

à la fois; bref, que tant que la criminalité de l'intérêt ne vous

serait pas démontrée, vous tiendriez la théorie du crédit gratuit

comme non avenue. Tout cela assaisonné de force plaisanteries sur

la loi de contradiction, que vous ne comprenez point, et flanqué

d'exemples très-propres, je l'avoue, à faire comprendre le mécanisme

de l'intérêt, mais qui ne prouvent absolument rien contre la gratuité.

Dans ma réplique, je crois vous avoir prouvé, en me servant de

votre propre méthode, que rien n'est moins rare, dans la société,

que de voir une institution, un usage, d'abord libéral et légitime,

devenir, avec le temps, une entrave à la liberté et une atteinte

à la justice; qu'il en était ainsi du prêt à intérêt le jour où il

était démontré que le crédit peut être donné à tous sans rétribution;

que d'ores et déjà, refuser d'examiner cette possibilité du crédit

gratuit constituait un déni de justice, une offense à la foi

publique, un défi au prolétariat. Je renouvelai donc auprès de vous

mes instances, et je vous dis: Ou vous examinerez les diverses

propositions du socialisme, ou je déclare que l'intérêt de l'argent,

la rente de la terre, le loyer des maisons et des capitaux, est une

spoliation, et que la propriété, ainsi constituée, est un vol.

Chemin faisant, j'indiquais sommairement les causés qui, selon moi,

altèrent la moralité de l'intérêt, et les moyens de le supprimer.

Certes, il semblait que, pour justifier votre théorie désormais

accusée de vol et de larcin, vous ne pouviez plus vous dispenser

d'aborder enfin la doctrine nouvelle, qui prétend donner l'exclusion

à l'intérêt. C'était, j'ose le dire, ce à quoi s'attendaient tous

nos lecteurs. En évitant de faire la critique de l'intérêt, je

faisais preuve de conciliation et d'amour de la paix. Il me répugnait

d'incriminer la bonne foi des capitalistes, et de jeter la suspicion

sur les propriétaires. Je désirais surtout abréger une dispute

fatigante, et hâter la conclusion définitive. Vraie ou fausse, vous

disais-je, légitime ou illégitime, morale ou immorale; j'accepte

l'usure, je l'approuve, je la loue même; je renonce à toutes les

illusions du socialisme, et me refais chrétien, si vous me démontrez

que la prestation des capitaux, de même que la circulation des

valeurs, ne saurait, dans aucun cas, être gratuite. C'était, comme

l'on dit, faire fondement les choses, et couper court à bien des

discussions tout à fait oiseuses dans un journal, et, permettez-moi

de le dire, fort périlleuses en ce moment.

Est-il, oui ou non, possible d'abolir l'intérêt de l'argent, par

suite, la rente de la terre, le loyer des maisons, le produit

des capitaux, d'une part, en simplifiant l'impôt, et de l'autre,

en organisant une banque de circulation et de crédit, au nom et

pour le compte du Peuple? C'est ainsi, selon moi, que la question

devait être posée entre nous. L'amour de l'humanité, de la vérité,

de la concorde, nous en faisait à tous deux une loi. Que fait le

Peuple depuis Février? Qu'a fait l'Assemblée constituante? Que fait

aujourd'hui la Législative, si ce n'est de rechercher les moyens

d'améliorer le sort du travailleur, sans alarmer les intérêts

légitimes, sans infirmer le droit du propriétaire? Cherchons donc si

la gratuité du crédit ne serait point, par hasard, un de ces moyens.

Telles étaient mes paroles. J'osai croire qu'elles seraient

entendues. Au lieu d'y répondre, comme je l'espérais, vous vous

retranchez dans votre fin de non-recevoir. À cette interrogation de

ma part: «_Prouver que la gratuité du crédit est chose possible,

facile, pratique, n'est-ce pas prouver que l'intérêt du crédit

est désormais chose nuisible et illégitime?_»--vous répondez, en

retournant la phrase: «Prouver que l'intérêt est (ou a été) légitime,

juste, utile, bienfaisant, indestructible, n'est-ce pas prouver que

la gratuité du crédit est une chimère?» Vous raisonnez juste comme

les entrepreneurs de roulage à l'égard des chemins de fer.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 12 / 42 段