été mais n'est plus légitime.--Inductions tirées de
l'histoire.--L'illégitimité succède à la légitimité.--Impéritie
et mauvais vouloir de la société.--C'est de la circulation du
CAPITAL, et non du CAPITAL même, que naît le progrès de la
richesse sociale.
3 décembre 1849.
Monsieur, votre dernière lettre se termine par ces paroles:
«Le jour où nous serons d'accord sur cette première donnée: l'intérêt
du capital est légitime;--je me ferai un plaisir et un devoir de
discuter loyalement avec vous les autres questions que vous me posez.»
Je vais, Monsieur, tâcher de vous donner satisfaction.
Mais permettez-moi d'abord de vous adresser cette question, que je
voudrais pouvoir rendre moins brusque: Qu'êtes-vous venu faire à la
_Voix du Peuple_?--Réfuter la théorie du crédit gratuit, la théorie
de l'abolition de tout intérêt des capitaux, de toute rente de la
propriété.
Pourquoi donc refusez-vous de vous placer tout de suite sur le
terrain de cette théorie? de la suivre dans son principe, sa méthode,
son développement? d'examiner ce qui la constitue, les preuves de
vérité qu'elle apporte, le sens des faits qu'elle cite, et qui
contredisent, abrogent, d'une manière éclatante, le fait, ou plutôt
la fiction que vous vous efforcez de soutenir de la productivité du
capital? Cela est-il d'une discussion sérieuse et loyale? Depuis
quand a-t-on vu les philosophes répondre à un système de philosophie
par cette fin de non-recevoir: Mettons-nous premièrement d'accord
sur le système en vogue, après quoi nous examinerons le nouveau?
Depuis quand est-il reçu dans les sciences que l'on doit repousser
impitoyablement, par la question préalable, tout fait, toute idée,
toute théorie qui contredit la théorie généralement admise?
Quoi! vous entreprenez de me réfuter et de me convaincre; et puis, au
lieu de saisir mon système corps à corps, vous me présentez le vôtre!
Pour me répondre, vous commencez par exiger que je tombe d'accord
avec vous de ce que je nie positivement! En vérité, n'aurais-je pas,
dès ce moment, le droit de vous dire: Gardez votre théorie du prêt à
intérêt, puisqu'elle vous agrée, et laissez-moi ma théorie du prêt
gratuit, que je trouve plus avantageuse, plus morale, plus utile et
beaucoup plus pratique? Au lieu de discuter, comme nous l'avions
espéré, nous en serons quittes pour médire l'un de l'autre, et nous
décrier réciproquement. À l'avantage!...
Voilà, Monsieur, comment se terminerait la discussion, si, par
malheur pour votre théorie, elle n'était forcée, afin de se
maintenir, de renverser la mienne. C'est ce que je vais avoir
l'honneur de vous démontrer, en suivant votre lettre de point en
point.
Vous commencez par plaisanter, fort spirituellement sans doute, sur
la loi de _contradiction_ dont je me suis servi pour tracer la marche
de la théorie socialiste. Croyez-moi, Monsieur, il y a toujours peu
de gloire à acquérir, pour un homme d'intelligence, à rire des choses
qu'il n'entend pas, surtout quand elles reposent sur des autorités
aussi respectables que la loi de contradiction. La dialectique,
fondée par Kant et ses successeurs, est aujourd'hui comprise et
employée par une moitié de l'Europe, et ce n'est pas un titre
d'honneur pour notre pays assurément, quand nos voisins ont porté si
loin la spéculation philosophique, d'en être resté à Proclus et à
saint Thomas. À force d'éclectisme et de matérialisme, nous avons
perdu jusqu'à l'intelligence de nos traditions; nous n'entendons pas
même Descartes; car, si nous entendions Descartes, il nous conduirait
à Kant, Fichte, Hegel, et au delà.
Quittons, toutefois, la contradiction, puisqu'elle vous est
importune, et revenons à l'ancienne méthode. Vous savez ce que l'on
entend, dans la logique ordinaire, par distinction. À défaut de
professeur de philosophie, Diafoirus le jeune vous l'aurait appris.
C'est le procédé qui vous est le plus familier, et qui témoigne le
mieux de la subtilité de votre esprit. Je vais donc, pour répondre à
votre question, faire usage du _distinguo_: peut-être alors ne vous
sera-t-il plus possible de dire que vous ne me comprenez pas.
Vous demandez: l'intérêt du capital est-il légitime, _oui_ ou _non_?
Répondez à cela, sans antinomie et sans antithèse.
Je réponds: DISTINGUONS, s'il vous plaît. Oui, l'intérêt du capital a
pu être considéré comme légitime dans un temps; non, il ne peut plus
l'être dans un autre. Cela vous offre-t-il quelque ambage, quelque
équivoque? Je vais tâcher de dissiper toutes les ombres.
La monarchie absolue a été légitime dans un temps: ce fut une des
conditions du développement politique. Elle a cessé d'être légitime
à une autre époque, parce qu'elle était devenue un obstacle au
progrès.--Il en a été de même de la monarchie constitutionnelle:
c'était, en 89 et jusqu'en 1830, la seule forme politique qui convînt
à notre pays; ce serait aujourd'hui une cause de perturbation et de
décadence.
La polygamie a été légitime à une époque: c'était le premier pas
fait hors de la promiscuité communautaire. Elle est condamnée de nos
jours comme contraire à la dignité de la femme: nous la punissons des
galères.
Le combat judiciaire, l'épreuve de l'eau bouillante, la torture
elle-même, lisez M. Rossi, eurent également leur légitimité. C'était
la première forme donnée à la justice. Nous y répugnons maintenant,
et tout magistrat qui y aurait recours se rendrait coupable d'un
attentat.
Sous saint Louis, les arts et métiers étaient féodalisés, organisés
corporativement et hérissés de priviléges. Cette réglementation était
alors utile et légitime; elle avait pour but de faire surgir, en face
de la féodalité terrienne et nobiliaire, la féodalité du travail.
Elle a été abandonnée depuis, et avec raison: depuis 89, l'industrie
est libre.
Je vous répète donc, et, en conscience, je crois parler clair: Oui,
le prêt à intérêt a été, dans un temps, légitime, lorsque toute
centralisation démocratique du crédit et de la circulation était
impossible: il ne l'est plus, maintenant que cette centralisation est
devenue une nécessité de l'époque, partant un devoir de la société,
un droit du citoyen. C'est pour cela que je m'élève contre l'usure;
je dis que la société me doit le crédit et l'escompte sans intérêt:
l'intérêt je l'appelle VOL.
Bon gré, mal gré, il faut donc que vous descendiez sur le terrain
où je vous appelle: car, si vous refusez de le faire, si vous vous
renfermez dans la bonne foi de votre ancienne possession, alors
j'accuserai votre mauvais vouloir; je crierai partout, comme le
Mascarille de Molière: _Au voleur! au voleur! au voleur!_
Pour en finir tout à fait avec l'antinomie, je vais maintenant, à
l'aide des exemples précédemment cités, vous dire en peu de mots ce
qu'elle ajoute à la distinction. Cela ne sera pas inutile à notre
controverse.
Vous concevez donc qu'une chose peut être vraie, juste, légitime,
dans un temps, et fausse, inique, criminelle, dans un autre. Vous ne
pouvez pas ne pas le concevoir, puisque cela est.
Or, se demande le philosophe, comment une chose, vraie un jour, ne
l'est-elle pas un autre jour? La vérité peut-elle changer ainsi? La
vérité n'est-elle pas la vérité? Faut-il croire qu'elle n'est qu'une
fantaisie, une apparence, un préjugé? Y a-t-il, enfin, ou n'y a-t-il
pas une cause à ce changement? Au-dessus de la vérité qui change,
existerait-il, par hasard, une vérité qui ne change point, une vérité
absolue, immuable?
En deux mots, la philosophie ne s'arrête point au fait tel que le lui
révèlent l'expérience et l'histoire; elle cherche à l'expliquer.
Eh bien! la philosophie a trouvé, ou, si vous aimez mieux, elle a cru
voir que cette altération des institutions sociales, ce revirement
qu'elles éprouvent après un certain nombre de siècles, provient de ce
que les idées dont elles sont l'expression, possèdent en elles-mêmes
une sorte de faculté évolutive, un principe de mobilité perpétuelle,
provenant de leur essence contradictoire.
C'est ainsi que l'intérêt du capital, légitime alors que le prêt est
un service rendu de citoyen à citoyen, mais qui cesse de l'être quand
la société a conquis le pouvoir d'organiser le crédit gratuitement
pour tout le monde, cet intérêt, dis-je, est contradictoire dans
son essence, en ce que, d'une part, le service rendu par le prêteur
a droit à une rémunération; et que, d'un autre côté, tout salaire
suppose produit ou privation, ce qui n'a pas lieu dans le prêt. La
révolution qui s'opère dans la légitimité du prêt vient de là. Voici
comment le socialisme pose la question; voilà aussi sur quel terrain
les défenseurs de l'ancien régime doivent se placer.
Se renfermer dans la tradition, se borner à dire: Le prêt est un
service rendu, donc il doit être payé; sans vouloir entrer dans
les considérations qui tendent à abroger l'intérêt, ce n'est pas
répondre. Le socialisme, redoublant d'énergie, proteste et vous dit:
Je n'ai que faire de votre service, service pour vous, spoliation
pour moi, tandis qu'il est loisible à la société de me faire jouir
des mêmes avantages que vous m'offrez, et cela sans rétribution.
M'imposer un tel service, malgré moi, en refusant d'organiser la
circulation des capitaux, c'est me faire supporter un prélèvement
injuste, c'est me voler.
Ainsi, toute votre argumentation en faveur de l'intérêt, consiste à
confondre les époques, je veux dire à confondre ce qui, dans le prêt,
est légitime avec ce qui ne l'est pas, tandis que moi, au contraire,
je les distingue soigneusement. C'est ce que je vais achever de vous
rendre intelligible par l'analyse de votre lettre.
Je prends un à un tous vos arguments.
Dans ma première réponse, je vous avais fait observer que celui
qui prête ne se _prive_, pas de son capital.--Vous me répondez:
Qu'importe, s'il a créé son capital tout exprès pour le prêter?
En disant cela, vous trahissez votre propre cause. Vous acquiescez,
par ces paroles, à mon _antithèse_, qui consiste à dire: La cause
secrète pour laquelle le prêt à intérêt, légitime hier, ne l'est
plus aujourd'hui, c'est ce que le prêt, en lui-même, n'entraîne pas
privation. Je prends acte de cet aveu.
Mais vous vous accrochez à l'intention: Qu'importe, dites vous, si le
prêteur a créé ce capital tout exprès pour le prêter?
À quoi je réplique: Et que me fait à mon tour votre intention, si je
n'ai pas réellement besoin de votre service, si le prétendu service
que vous voulez me rendre ne me devient nécessaire que par le mauvais
vouloir et l'impéritie de la société? Votre crédit ressemble à celui
que fait le corsaire à l'esclave, quand il lui donne la liberté
contre rançon. Je proteste contre votre crédit à 5 pour 100, parce
que la société a le pouvoir et le devoir de me le faire à 0 pour 100;
et, si elle me refuse, je l'accuse, ainsi que vous, de vol; je dis
qu'elle est complice, fautrice, organisatrice du vol.
Assimilant le prêt à la _vente_, vous dites: votre argument s'attaque
à celle-ci aussi bien qu'à celui-là. En effet, le chapelier qui vend
des chapeaux ne s'en _prive_ pas.
Non, car il reçoit de ses chapeaux, il est censé du moins en
recevoir immédiatement la valeur, ni _plus_ ni _moins_. Mais le
capitaliste prêteur, non-seulement n'est pas privé, puisqu'il rentre
intégralement dans son capital; il reçoit plus que le capital, plus
que ce qu'il apporte à l'échange; il reçoit, en sus du capital, un
intérêt qu'aucun produit positif de sa part ne représente. Or, un
service qui ne coûte pas de travail à celui qui le rend, est un
service susceptible de devenir gratuit: c'est ce que vous-même vous
nous apprendrez tout à l'heure.
Après avoir reconnu la _non-privation_ qui accompagne le prêt,
vous convenez cependant «qu'_il n'est pas idéalement impossible
que l'intérêt_, qui, aujourd'hui, fait partie intégrante du prix
des choses, se _compense pour tout le monde_, et, par conséquent,
_s'annule_.»--«Mais, ajoutez-vous, il y faut d'autres façons qu'une
banque nouvelle. Que le socialisme égalise; chez tous les hommes,
l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les
besoins, les goûts, les vertus, les vices, et même les chances, et
alors il aura réussi.»
En sorte que vous n'entrez dans la question que pour l'éluder
aussitôt. Le socialisme, au point où il est parvenu, prétend
justement que c'est à l'aide d'une réforme de la banque et de l'impôt
que l'on peut arriver à cette compensation. Au lieu de passer, comme
vous faites, sur cette prétention du socialisme, arrêtez-vous-y, et
réfutez-la: vous en aurez fini avec toutes les utopies du monde.
Car, le socialisme affirme,--et sans cela le socialisme n'existerait
pas, il ne serait rien,--que ce n'est point en égalisant chez tous
les hommes «l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la
prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même
les chances,» qu'on parviendra à compenser l'intérêt et égaliser
le revenu net; il soutient qu'il faut, au contraire, commencer
par centraliser le crédit et annuler l'intérêt, pour égaliser les
facultés, les besoins et les chances. Qu'il n'y ait plus parmi nous
de voleurs, et nous serons tous vertueux, tous heureux! Voilà la
profession de foi du socialisme! J'éprouve le plus vif regret à vous
le dire: mais vous connaissez si peu le socialisme, que vous vous
heurtez contre lui sans le voir.
Vous persistez à attribuer au capital tous les progrès de la richesse
sociale, que j'attribue, moi, à la circulation; et vous me dites, à
ce propos, que je prends l'effet pour la cause.
Mais, en soutenant une pareille proposition, vous ruinez, sans vous
en apercevoir, votre propre thèse. J. B. Say a démontré, et vous ne
l'ignorez pas, que le _transport_ d'une valeur, que cette valeur
s'appelle argent ou marchandise, constitue lui-même une valeur; que
c'est un produit aussi réel que le blé et le vin; qu'en conséquence,
le service du commerçant et du banquier mérite d'être rémunéré tout
comme le service du laboureur et du vigneron. C'est sur ce principe
que vous vous appuyez vous-même quand vous réclamez un salaire pour
le capitaliste, qui, par la prestation de son capital, dont on lui
garantit la rentrée, fait office de transport, de circulation. Par
cela seul que je prête, disiez-vous dans votre première lettre, je
rends un service, je crée une valeur. Telles étaient vos paroles, que
nous avons admises: en cela, nous étions l'un et l'autre d'accord
avec le maître.
Je suis donc fondé à dire que ce n'est pas le capital lui-même, mais
la circulation du capital: c'est cette nature de service, produit,
marchandise, valeur, réalité, qu'on appelle en économie politique
_mouvement_ ou _circulation_, et qui, au fond, constitue toute la
matière de la science économique, qui est la cause de la richesse.
Ce service, nous le payons à tous ceux qui le rendent; mais nous
affirmons qu'en ce qui concerne les capitaux proprement dits, ou
l'argent, il dépend de la société de nous en faire jouir elle-même,
et gratuitement; que si elle ne le fait pas, il y a fraude et
spoliation.--Comprenez-vous maintenant où est le véritable point de
la question sociale?...
Après avoir déploré de voir les capitalistes et les travailleurs
séparés en deux classes antagoniques, ce qui n'est pas la faute du
socialisme assurément,--vous prenez la peine, fort inutile, de me
démontrer par des exemples que tout travailleur est, à quelque degré,
capitaliste, et fait oeuvre de capitalisation, c'est-à-dire d'usure.
Qui donc a jamais songé à le nier? Qui vous a dit que ce que nous
reconnaissons comme légitimé, en un temps, chez le capitaliste, nous
le réprouvons, dans le même temps, chez l'ouvrier?
Oui, nous savons que le prix de toute marchandise et service se
décompose actuellement de la manière suivante:
1º Matière première;
2º Amortissement des instruments de travail et frais;
3º Salaire du travail;
4º Intérêt du capital.
Il en est ainsi dans toutes les professions, agriculture, industrie,
commerce, transports. Ce sont les Fourches Caudines de tout ce qui
n'est point parasite, capitaliste ou manoeuvre. Vous n'avez que faire
de nous donner à ce sujet de longs détails, très-intéressants du
reste, et où l'on voit que se complaît votre imagination.
Je vous le répète: la question, pour le socialisme, est de faire
que ce quatrième élément qui entre dans la composition du prix des
choses, à savoir, l'intérêt du capital, se compense entre tous les
producteurs, et par conséquent, s'annule. Nous soutenons que cela est
possible; que si cela est possible, c'est un devoir à la société de
procurer la gratuité du crédit à tous; qu'autrement, ce ne serait
pas une société, mais une conspiration des capitalistes contre les
travailleurs, un pacte de rapine et d'assassinat.
Concevez donc, une fois, qu'il ne s'agit point pour vous de nous
expliquer comment les capitaux se forment, comment ils se multiplient
par l'intérêt, comment l'intérêt entre dans la composition du prix
des produits, comment tous les travailleurs sont eux-mêmes coupables
du péché d'usure: nous savons dès longtemps toutes ces choses, autant
que nous sommes convaincus de la bonne foi des rentiers et des
propriétaires.
Nous disons: Le système économique fondé sur la fiction de la
productivité du capital, justifiable à une autre époque, est
désormais illégitime. Son impuissance, sa malfaisance sont
démontrées: c'est lui qui est la cause de toutes les misères
actuelles, lui qui soutient encore cette vieille fiction du
gouvernement représentatif, dernière formule de la tyrannie parmi les
hommes.
Je ne vous suivrai point dans les considérations, toutes religieuses,
par lesquelles vous terminez votre lettre. La religion, permettez-moi
de vous le dire, n'a rien à faire avec l'économie politique. Une
véritable science se suffit à elle-même; hors de cette condition,
elle n'est pas. S'il faut à l'économie politique une sanction
religieuse pour suppléer à l'impuissance de ses théories, et
si, de son côté, la religion, pour excuser la stérilité de son
dogme, allègue les exigences de l'économie politique, il arrivera
que l'économie politique et la religion, au lieu de se soutenir
mutuellement, s'accuseront l'une l'autre; elles périront toutes deux.
Commençons par faire justice, et nous aurons de surcroît la liberté,
la fraternité, la richesse; le bonheur même de l'autre vie n'en
sera que plus assuré. L'inégalité du revenu capitaliste est-elle,
oui ou non, la cause première de la misère physique, morale et
intellectuelle qui afflige aujourd'hui la société? Faut-il compenser
le revenu entre tous les hommes, rendre gratuite la circulation
des capitaux, en l'assimilant à l'échange des produits, et annuler
l'intérêt? Voilà ce que demande le socialisme, et à quoi il faut
répondre.
Le socialisme, dans ses conclusions les plus positives, vous fournit
la solution dans la centralisation démocratique et gratuite du
crédit, combinée avec un système d'impôt unique, remplaçant tous les
autres impôts, et assis sur le capital.
Qu'on vérifie cette solution; qu'on essaie de l'appliquer. C'est
la seule manière de réfuter le socialisme; hors de là, nous ferons
retentir plus fort que jamais notre cri de guerre: _La propriété
c'est le vol!_
P. J. PROUDHON.
SIXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.
Est-il vrai que prêter n'est plus aujourd'hui rendre un
service?--La société est-elle un capitaliste tenu de
prêter gratuitement?--Explication sur la circulation des
capitaux.--Chimères appelées par leur nom.--Ce qui est vrai,
c'est que l'intérêt dispense d'une rémunération plus onéreuse.
10 décembre 1849.
Je veux rester sur mon terrain; vous voulez m'attirer sur le vôtre,
et vous me dites: Qu'êtes-vous venu faire à la _Voix du Peuple_, si
ce n'est réfuter la théorie du crédit gratuit, etc.?
Il y a là un malentendu. Je n'ai point été à la _Voix du Peuple_;
la _Voix du Peuple_ est venue à moi. De tous côtés, on parlait du
crédit gratuit, et chaque jour voyait éclore un plan nouveau pour la
réalisation de cette idée.
Alors je me dis: Il est inutile de combattre ces plans l'un après
l'autre. Prouver que le capital a un droit légitime et indestructible
à être rémunéré, c'est les ruiner tous à la fois, c'est renverser
leur base commune.
Et je publiai la brochure _Capital et Rente_.
La _Voix du Peuple_, ne trouvant pas ma démonstration concluante,
l'a réfutée. J'ai demandé à la maintenir, vous y avez consenti
loyalement: c'est donc sur mon terrain que doit se continuer la
discussion.
D'ailleurs, la société s'est développée perpétuellement et
universellement sur le principe que j'invoque. C'est à ceux qui
veulent que, à partir d'aujourd'hui, elle se développe sur le
principe opposé, à prouver qu'elle a eu tort. L'_onus probandi_ leur
incombe.
Et après tout, de quelle importance réelle est ce débat préalable?
Prouver que l'intérêt est légitime, juste, utile, bienfaisant,
indestructible, n'est-ce pas prouver que la gratuité du crédit est
une chimère?
Permettez-moi donc, Monsieur, de m'en tenir à cette question
dominante: L'intérêt est-il légitime et utile?
Par pitié pour l'ignorance où vous me voyez (ainsi que bon nombre
de nos lecteurs) de la philosophie germanique, vous voulez bien,
métamorphosant Kant en Diafoirus, substituer à la _loi de la
contradiction_ celle de la _distinction_.
Je vous remercie de cette condescendance. Elle me met à l'aise. Mon
esprit se refuse invinciblement, je l'avoue, à admettre que deux
assertions contradictoires puissent être vraies en même temps. Je
respecte, comme je le dois, quoique de confiance, Kant, Fichte et
Hegel. Mais si leurs livres entraînent l'esprit du lecteur à admettre
des propositions comme celles-ci: _Le Vol, c'est la propriété; la
Propriété, c'est le vol; le jour, c'est la nuit_; je bénirai le Ciel,
tous les jours de ma vie, de n'avoir pas fait tomber ces livres
sous mes yeux. À ces sublimes subtilités, votre intelligence s'est
aiguisée; la mienne y eût infailliblement succombé, et, bien loin de
me faire comprendre des autres, je ne pourrais plus me comprendre
moi-même.
Enfin, à cette question: L'intérêt est-il légitime? vous répondez,
non plus en allemand: _Oui et non_, mais en latin: _Distinguo_.
«Distinguons; oui, l'intérêt du capital a pu être considéré comme
légitime dans un temps; non, il ne peut plus l'être dans un autre.»
Eh bien! votre condescendance hâte, ce me semble, la conclusion de ce
débat. Elle prouve surtout que j'avais bien choisi le terrain; car,
que prétendez-vous? Vous dites qu'à un moment donné, la rémunération
du capital passe de la légitimité à l'illégitimité; c'est-à-dire
que le capital lui-même se dépouille de sa nature pour revêtir une
nature opposée. Certes, la présomption n'est pas pour vous, et c'est
à celui qui veut bouleverser la pratique universelle sur la foi d'une
affirmation si étrange, à la prouver.
J'avais fait résulter la légitimité de l'intérêt de ce que le prêt
est un _service_, lequel est susceptible d'être _évalué_, a, par
conséquent, une _valeur_ et peut s'échanger contre toute autre valeur
égale. Je croyais même que vous étiez convenu de la vérité de cette
doctrine, en ces termes:
«Il est très-vrai, comme vous l'établissez vous-même péremptoirement,
que le prêt est un service. Et comme tout service est une valeur,
comme il est de la nature de tout service d'être rémunéré, il
s'ensuit que le prêt doit avoir son prix, ou, pour employer le mot
technique, qu'il doit _porter intérêt_.»
Voilà ce que vous disiez, il y a quinze jours. Aujourd'hui vous
dites: Distinguons, prêter c'était rendre service autrefois, ce n'est
plus rendre service maintenant.
Or, si prêter n'est pas rendre service, il va sans dire que l'intérêt
est, je ne dis pas illégitime, mais impossible.
Votre argumentation nouvelle implique ce dialogue:
L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je voudrais monter un magasin, j'ai besoin de
dix mille francs, veuillez me les prêter.
LE PRÊTEUR. Volontiers, nous allons débattre les conditions.
L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je n'accepte pas de conditions. Je garderai
votre argent un an, deux ans, vingt ans, après quoi je vous le
rendrai purement et simplement, attendu que _tout ce qui, dans
le remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est usure,
spoliation_.
LE PRÊTEUR. Mais puisque vous venez me demander un _service_, il est
bien naturel que je vous en demande un autre.