Réclamation sur les limites du débat.--L'intérêt a

été mais n'est plus légitime.--Inductions tirées de

l'histoire.--L'illégitimité succède à la légitimité.--Impéritie

et mauvais vouloir de la société.--C'est de la circulation du

CAPITAL, et non du CAPITAL même, que naît le progrès de la

richesse sociale.

3 décembre 1849.

Monsieur, votre dernière lettre se termine par ces paroles:

«Le jour où nous serons d'accord sur cette première donnée: l'intérêt

du capital est légitime;--je me ferai un plaisir et un devoir de

discuter loyalement avec vous les autres questions que vous me posez.»

Je vais, Monsieur, tâcher de vous donner satisfaction.

Mais permettez-moi d'abord de vous adresser cette question, que je

voudrais pouvoir rendre moins brusque: Qu'êtes-vous venu faire à la

_Voix du Peuple_?--Réfuter la théorie du crédit gratuit, la théorie

de l'abolition de tout intérêt des capitaux, de toute rente de la

propriété.

Pourquoi donc refusez-vous de vous placer tout de suite sur le

terrain de cette théorie? de la suivre dans son principe, sa méthode,

son développement? d'examiner ce qui la constitue, les preuves de

vérité qu'elle apporte, le sens des faits qu'elle cite, et qui

contredisent, abrogent, d'une manière éclatante, le fait, ou plutôt

la fiction que vous vous efforcez de soutenir de la productivité du

capital? Cela est-il d'une discussion sérieuse et loyale? Depuis

quand a-t-on vu les philosophes répondre à un système de philosophie

par cette fin de non-recevoir: Mettons-nous premièrement d'accord

sur le système en vogue, après quoi nous examinerons le nouveau?

Depuis quand est-il reçu dans les sciences que l'on doit repousser

impitoyablement, par la question préalable, tout fait, toute idée,

toute théorie qui contredit la théorie généralement admise?

Quoi! vous entreprenez de me réfuter et de me convaincre; et puis, au

lieu de saisir mon système corps à corps, vous me présentez le vôtre!

Pour me répondre, vous commencez par exiger que je tombe d'accord

avec vous de ce que je nie positivement! En vérité, n'aurais-je pas,

dès ce moment, le droit de vous dire: Gardez votre théorie du prêt à

intérêt, puisqu'elle vous agrée, et laissez-moi ma théorie du prêt

gratuit, que je trouve plus avantageuse, plus morale, plus utile et

beaucoup plus pratique? Au lieu de discuter, comme nous l'avions

espéré, nous en serons quittes pour médire l'un de l'autre, et nous

décrier réciproquement. À l'avantage!...

Voilà, Monsieur, comment se terminerait la discussion, si, par

malheur pour votre théorie, elle n'était forcée, afin de se

maintenir, de renverser la mienne. C'est ce que je vais avoir

l'honneur de vous démontrer, en suivant votre lettre de point en

point.

Vous commencez par plaisanter, fort spirituellement sans doute, sur

la loi de _contradiction_ dont je me suis servi pour tracer la marche

de la théorie socialiste. Croyez-moi, Monsieur, il y a toujours peu

de gloire à acquérir, pour un homme d'intelligence, à rire des choses

qu'il n'entend pas, surtout quand elles reposent sur des autorités

aussi respectables que la loi de contradiction. La dialectique,

fondée par Kant et ses successeurs, est aujourd'hui comprise et

employée par une moitié de l'Europe, et ce n'est pas un titre

d'honneur pour notre pays assurément, quand nos voisins ont porté si

loin la spéculation philosophique, d'en être resté à Proclus et à

saint Thomas. À force d'éclectisme et de matérialisme, nous avons

perdu jusqu'à l'intelligence de nos traditions; nous n'entendons pas

même Descartes; car, si nous entendions Descartes, il nous conduirait

à Kant, Fichte, Hegel, et au delà.

Quittons, toutefois, la contradiction, puisqu'elle vous est

importune, et revenons à l'ancienne méthode. Vous savez ce que l'on

entend, dans la logique ordinaire, par distinction. À défaut de

professeur de philosophie, Diafoirus le jeune vous l'aurait appris.

C'est le procédé qui vous est le plus familier, et qui témoigne le

mieux de la subtilité de votre esprit. Je vais donc, pour répondre à

votre question, faire usage du _distinguo_: peut-être alors ne vous

sera-t-il plus possible de dire que vous ne me comprenez pas.

Vous demandez: l'intérêt du capital est-il légitime, _oui_ ou _non_?

Répondez à cela, sans antinomie et sans antithèse.

Je réponds: DISTINGUONS, s'il vous plaît. Oui, l'intérêt du capital a

pu être considéré comme légitime dans un temps; non, il ne peut plus

l'être dans un autre. Cela vous offre-t-il quelque ambage, quelque

équivoque? Je vais tâcher de dissiper toutes les ombres.

La monarchie absolue a été légitime dans un temps: ce fut une des

conditions du développement politique. Elle a cessé d'être légitime

à une autre époque, parce qu'elle était devenue un obstacle au

progrès.--Il en a été de même de la monarchie constitutionnelle:

c'était, en 89 et jusqu'en 1830, la seule forme politique qui convînt

à notre pays; ce serait aujourd'hui une cause de perturbation et de

décadence.

La polygamie a été légitime à une époque: c'était le premier pas

fait hors de la promiscuité communautaire. Elle est condamnée de nos

jours comme contraire à la dignité de la femme: nous la punissons des

galères.

Le combat judiciaire, l'épreuve de l'eau bouillante, la torture

elle-même, lisez M. Rossi, eurent également leur légitimité. C'était

la première forme donnée à la justice. Nous y répugnons maintenant,

et tout magistrat qui y aurait recours se rendrait coupable d'un

attentat.

Sous saint Louis, les arts et métiers étaient féodalisés, organisés

corporativement et hérissés de priviléges. Cette réglementation était

alors utile et légitime; elle avait pour but de faire surgir, en face

de la féodalité terrienne et nobiliaire, la féodalité du travail.

Elle a été abandonnée depuis, et avec raison: depuis 89, l'industrie

est libre.

Je vous répète donc, et, en conscience, je crois parler clair: Oui,

le prêt à intérêt a été, dans un temps, légitime, lorsque toute

centralisation démocratique du crédit et de la circulation était

impossible: il ne l'est plus, maintenant que cette centralisation est

devenue une nécessité de l'époque, partant un devoir de la société,

un droit du citoyen. C'est pour cela que je m'élève contre l'usure;

je dis que la société me doit le crédit et l'escompte sans intérêt:

l'intérêt je l'appelle VOL.

Bon gré, mal gré, il faut donc que vous descendiez sur le terrain

où je vous appelle: car, si vous refusez de le faire, si vous vous

renfermez dans la bonne foi de votre ancienne possession, alors

j'accuserai votre mauvais vouloir; je crierai partout, comme le

Mascarille de Molière: _Au voleur! au voleur! au voleur!_

Pour en finir tout à fait avec l'antinomie, je vais maintenant, à

l'aide des exemples précédemment cités, vous dire en peu de mots ce

qu'elle ajoute à la distinction. Cela ne sera pas inutile à notre

controverse.

Vous concevez donc qu'une chose peut être vraie, juste, légitime,

dans un temps, et fausse, inique, criminelle, dans un autre. Vous ne

pouvez pas ne pas le concevoir, puisque cela est.

Or, se demande le philosophe, comment une chose, vraie un jour, ne

l'est-elle pas un autre jour? La vérité peut-elle changer ainsi? La

vérité n'est-elle pas la vérité? Faut-il croire qu'elle n'est qu'une

fantaisie, une apparence, un préjugé? Y a-t-il, enfin, ou n'y a-t-il

pas une cause à ce changement? Au-dessus de la vérité qui change,

existerait-il, par hasard, une vérité qui ne change point, une vérité

absolue, immuable?

En deux mots, la philosophie ne s'arrête point au fait tel que le lui

révèlent l'expérience et l'histoire; elle cherche à l'expliquer.

Eh bien! la philosophie a trouvé, ou, si vous aimez mieux, elle a cru

voir que cette altération des institutions sociales, ce revirement

qu'elles éprouvent après un certain nombre de siècles, provient de ce

que les idées dont elles sont l'expression, possèdent en elles-mêmes

une sorte de faculté évolutive, un principe de mobilité perpétuelle,

provenant de leur essence contradictoire.

C'est ainsi que l'intérêt du capital, légitime alors que le prêt est

un service rendu de citoyen à citoyen, mais qui cesse de l'être quand

la société a conquis le pouvoir d'organiser le crédit gratuitement

pour tout le monde, cet intérêt, dis-je, est contradictoire dans

son essence, en ce que, d'une part, le service rendu par le prêteur

a droit à une rémunération; et que, d'un autre côté, tout salaire

suppose produit ou privation, ce qui n'a pas lieu dans le prêt. La

révolution qui s'opère dans la légitimité du prêt vient de là. Voici

comment le socialisme pose la question; voilà aussi sur quel terrain

les défenseurs de l'ancien régime doivent se placer.

Se renfermer dans la tradition, se borner à dire: Le prêt est un

service rendu, donc il doit être payé; sans vouloir entrer dans

les considérations qui tendent à abroger l'intérêt, ce n'est pas

répondre. Le socialisme, redoublant d'énergie, proteste et vous dit:

Je n'ai que faire de votre service, service pour vous, spoliation

pour moi, tandis qu'il est loisible à la société de me faire jouir

des mêmes avantages que vous m'offrez, et cela sans rétribution.

M'imposer un tel service, malgré moi, en refusant d'organiser la

circulation des capitaux, c'est me faire supporter un prélèvement

injuste, c'est me voler.

Ainsi, toute votre argumentation en faveur de l'intérêt, consiste à

confondre les époques, je veux dire à confondre ce qui, dans le prêt,

est légitime avec ce qui ne l'est pas, tandis que moi, au contraire,

je les distingue soigneusement. C'est ce que je vais achever de vous

rendre intelligible par l'analyse de votre lettre.

Je prends un à un tous vos arguments.

Dans ma première réponse, je vous avais fait observer que celui

qui prête ne se _prive_, pas de son capital.--Vous me répondez:

Qu'importe, s'il a créé son capital tout exprès pour le prêter?

En disant cela, vous trahissez votre propre cause. Vous acquiescez,

par ces paroles, à mon _antithèse_, qui consiste à dire: La cause

secrète pour laquelle le prêt à intérêt, légitime hier, ne l'est

plus aujourd'hui, c'est ce que le prêt, en lui-même, n'entraîne pas

privation. Je prends acte de cet aveu.

Mais vous vous accrochez à l'intention: Qu'importe, dites vous, si le

prêteur a créé ce capital tout exprès pour le prêter?

À quoi je réplique: Et que me fait à mon tour votre intention, si je

n'ai pas réellement besoin de votre service, si le prétendu service

que vous voulez me rendre ne me devient nécessaire que par le mauvais

vouloir et l'impéritie de la société? Votre crédit ressemble à celui

que fait le corsaire à l'esclave, quand il lui donne la liberté

contre rançon. Je proteste contre votre crédit à 5 pour 100, parce

que la société a le pouvoir et le devoir de me le faire à 0 pour 100;

et, si elle me refuse, je l'accuse, ainsi que vous, de vol; je dis

qu'elle est complice, fautrice, organisatrice du vol.

Assimilant le prêt à la _vente_, vous dites: votre argument s'attaque

à celle-ci aussi bien qu'à celui-là. En effet, le chapelier qui vend

des chapeaux ne s'en _prive_ pas.

Non, car il reçoit de ses chapeaux, il est censé du moins en

recevoir immédiatement la valeur, ni _plus_ ni _moins_. Mais le

capitaliste prêteur, non-seulement n'est pas privé, puisqu'il rentre

intégralement dans son capital; il reçoit plus que le capital, plus

que ce qu'il apporte à l'échange; il reçoit, en sus du capital, un

intérêt qu'aucun produit positif de sa part ne représente. Or, un

service qui ne coûte pas de travail à celui qui le rend, est un

service susceptible de devenir gratuit: c'est ce que vous-même vous

nous apprendrez tout à l'heure.

Après avoir reconnu la _non-privation_ qui accompagne le prêt,

vous convenez cependant «qu'_il n'est pas idéalement impossible

que l'intérêt_, qui, aujourd'hui, fait partie intégrante du prix

des choses, se _compense pour tout le monde_, et, par conséquent,

_s'annule_.»--«Mais, ajoutez-vous, il y faut d'autres façons qu'une

banque nouvelle. Que le socialisme égalise; chez tous les hommes,

l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les

besoins, les goûts, les vertus, les vices, et même les chances, et

alors il aura réussi.»

En sorte que vous n'entrez dans la question que pour l'éluder

aussitôt. Le socialisme, au point où il est parvenu, prétend

justement que c'est à l'aide d'une réforme de la banque et de l'impôt

que l'on peut arriver à cette compensation. Au lieu de passer, comme

vous faites, sur cette prétention du socialisme, arrêtez-vous-y, et

réfutez-la: vous en aurez fini avec toutes les utopies du monde.

Car, le socialisme affirme,--et sans cela le socialisme n'existerait

pas, il ne serait rien,--que ce n'est point en égalisant chez tous

les hommes «l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la

prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même

les chances,» qu'on parviendra à compenser l'intérêt et égaliser

le revenu net; il soutient qu'il faut, au contraire, commencer

par centraliser le crédit et annuler l'intérêt, pour égaliser les

facultés, les besoins et les chances. Qu'il n'y ait plus parmi nous

de voleurs, et nous serons tous vertueux, tous heureux! Voilà la

profession de foi du socialisme! J'éprouve le plus vif regret à vous

le dire: mais vous connaissez si peu le socialisme, que vous vous

heurtez contre lui sans le voir.

Vous persistez à attribuer au capital tous les progrès de la richesse

sociale, que j'attribue, moi, à la circulation; et vous me dites, à

ce propos, que je prends l'effet pour la cause.

Mais, en soutenant une pareille proposition, vous ruinez, sans vous

en apercevoir, votre propre thèse. J. B. Say a démontré, et vous ne

l'ignorez pas, que le _transport_ d'une valeur, que cette valeur

s'appelle argent ou marchandise, constitue lui-même une valeur; que

c'est un produit aussi réel que le blé et le vin; qu'en conséquence,

le service du commerçant et du banquier mérite d'être rémunéré tout

comme le service du laboureur et du vigneron. C'est sur ce principe

que vous vous appuyez vous-même quand vous réclamez un salaire pour

le capitaliste, qui, par la prestation de son capital, dont on lui

garantit la rentrée, fait office de transport, de circulation. Par

cela seul que je prête, disiez-vous dans votre première lettre, je

rends un service, je crée une valeur. Telles étaient vos paroles, que

nous avons admises: en cela, nous étions l'un et l'autre d'accord

avec le maître.

Je suis donc fondé à dire que ce n'est pas le capital lui-même, mais

la circulation du capital: c'est cette nature de service, produit,

marchandise, valeur, réalité, qu'on appelle en économie politique

_mouvement_ ou _circulation_, et qui, au fond, constitue toute la

matière de la science économique, qui est la cause de la richesse.

Ce service, nous le payons à tous ceux qui le rendent; mais nous

affirmons qu'en ce qui concerne les capitaux proprement dits, ou

l'argent, il dépend de la société de nous en faire jouir elle-même,

et gratuitement; que si elle ne le fait pas, il y a fraude et

spoliation.--Comprenez-vous maintenant où est le véritable point de

la question sociale?...

Après avoir déploré de voir les capitalistes et les travailleurs

séparés en deux classes antagoniques, ce qui n'est pas la faute du

socialisme assurément,--vous prenez la peine, fort inutile, de me

démontrer par des exemples que tout travailleur est, à quelque degré,

capitaliste, et fait oeuvre de capitalisation, c'est-à-dire d'usure.

Qui donc a jamais songé à le nier? Qui vous a dit que ce que nous

reconnaissons comme légitimé, en un temps, chez le capitaliste, nous

le réprouvons, dans le même temps, chez l'ouvrier?

Oui, nous savons que le prix de toute marchandise et service se

décompose actuellement de la manière suivante:

1º Matière première;

2º Amortissement des instruments de travail et frais;

3º Salaire du travail;

4º Intérêt du capital.

Il en est ainsi dans toutes les professions, agriculture, industrie,

commerce, transports. Ce sont les Fourches Caudines de tout ce qui

n'est point parasite, capitaliste ou manoeuvre. Vous n'avez que faire

de nous donner à ce sujet de longs détails, très-intéressants du

reste, et où l'on voit que se complaît votre imagination.

Je vous le répète: la question, pour le socialisme, est de faire

que ce quatrième élément qui entre dans la composition du prix des

choses, à savoir, l'intérêt du capital, se compense entre tous les

producteurs, et par conséquent, s'annule. Nous soutenons que cela est

possible; que si cela est possible, c'est un devoir à la société de

procurer la gratuité du crédit à tous; qu'autrement, ce ne serait

pas une société, mais une conspiration des capitalistes contre les

travailleurs, un pacte de rapine et d'assassinat.

Concevez donc, une fois, qu'il ne s'agit point pour vous de nous

expliquer comment les capitaux se forment, comment ils se multiplient

par l'intérêt, comment l'intérêt entre dans la composition du prix

des produits, comment tous les travailleurs sont eux-mêmes coupables

du péché d'usure: nous savons dès longtemps toutes ces choses, autant

que nous sommes convaincus de la bonne foi des rentiers et des

propriétaires.

Nous disons: Le système économique fondé sur la fiction de la

productivité du capital, justifiable à une autre époque, est

désormais illégitime. Son impuissance, sa malfaisance sont

démontrées: c'est lui qui est la cause de toutes les misères

actuelles, lui qui soutient encore cette vieille fiction du

gouvernement représentatif, dernière formule de la tyrannie parmi les

hommes.

Je ne vous suivrai point dans les considérations, toutes religieuses,

par lesquelles vous terminez votre lettre. La religion, permettez-moi

de vous le dire, n'a rien à faire avec l'économie politique. Une

véritable science se suffit à elle-même; hors de cette condition,

elle n'est pas. S'il faut à l'économie politique une sanction

religieuse pour suppléer à l'impuissance de ses théories, et

si, de son côté, la religion, pour excuser la stérilité de son

dogme, allègue les exigences de l'économie politique, il arrivera

que l'économie politique et la religion, au lieu de se soutenir

mutuellement, s'accuseront l'une l'autre; elles périront toutes deux.

Commençons par faire justice, et nous aurons de surcroît la liberté,

la fraternité, la richesse; le bonheur même de l'autre vie n'en

sera que plus assuré. L'inégalité du revenu capitaliste est-elle,

oui ou non, la cause première de la misère physique, morale et

intellectuelle qui afflige aujourd'hui la société? Faut-il compenser

le revenu entre tous les hommes, rendre gratuite la circulation

des capitaux, en l'assimilant à l'échange des produits, et annuler

l'intérêt? Voilà ce que demande le socialisme, et à quoi il faut

répondre.

Le socialisme, dans ses conclusions les plus positives, vous fournit

la solution dans la centralisation démocratique et gratuite du

crédit, combinée avec un système d'impôt unique, remplaçant tous les

autres impôts, et assis sur le capital.

Qu'on vérifie cette solution; qu'on essaie de l'appliquer. C'est

la seule manière de réfuter le socialisme; hors de là, nous ferons

retentir plus fort que jamais notre cri de guerre: _La propriété

c'est le vol!_

P. J. PROUDHON.

SIXIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

Est-il vrai que prêter n'est plus aujourd'hui rendre un

service?--La société est-elle un capitaliste tenu de

prêter gratuitement?--Explication sur la circulation des

capitaux.--Chimères appelées par leur nom.--Ce qui est vrai,

c'est que l'intérêt dispense d'une rémunération plus onéreuse.

10 décembre 1849.

Je veux rester sur mon terrain; vous voulez m'attirer sur le vôtre,

et vous me dites: Qu'êtes-vous venu faire à la _Voix du Peuple_, si

ce n'est réfuter la théorie du crédit gratuit, etc.?

Il y a là un malentendu. Je n'ai point été à la _Voix du Peuple_;

la _Voix du Peuple_ est venue à moi. De tous côtés, on parlait du

crédit gratuit, et chaque jour voyait éclore un plan nouveau pour la

réalisation de cette idée.

Alors je me dis: Il est inutile de combattre ces plans l'un après

l'autre. Prouver que le capital a un droit légitime et indestructible

à être rémunéré, c'est les ruiner tous à la fois, c'est renverser

leur base commune.

Et je publiai la brochure _Capital et Rente_.

La _Voix du Peuple_, ne trouvant pas ma démonstration concluante,

l'a réfutée. J'ai demandé à la maintenir, vous y avez consenti

loyalement: c'est donc sur mon terrain que doit se continuer la

discussion.

D'ailleurs, la société s'est développée perpétuellement et

universellement sur le principe que j'invoque. C'est à ceux qui

veulent que, à partir d'aujourd'hui, elle se développe sur le

principe opposé, à prouver qu'elle a eu tort. L'_onus probandi_ leur

incombe.

Et après tout, de quelle importance réelle est ce débat préalable?

Prouver que l'intérêt est légitime, juste, utile, bienfaisant,

indestructible, n'est-ce pas prouver que la gratuité du crédit est

une chimère?

Permettez-moi donc, Monsieur, de m'en tenir à cette question

dominante: L'intérêt est-il légitime et utile?

Par pitié pour l'ignorance où vous me voyez (ainsi que bon nombre

de nos lecteurs) de la philosophie germanique, vous voulez bien,

métamorphosant Kant en Diafoirus, substituer à la _loi de la

contradiction_ celle de la _distinction_.

Je vous remercie de cette condescendance. Elle me met à l'aise. Mon

esprit se refuse invinciblement, je l'avoue, à admettre que deux

assertions contradictoires puissent être vraies en même temps. Je

respecte, comme je le dois, quoique de confiance, Kant, Fichte et

Hegel. Mais si leurs livres entraînent l'esprit du lecteur à admettre

des propositions comme celles-ci: _Le Vol, c'est la propriété; la

Propriété, c'est le vol; le jour, c'est la nuit_; je bénirai le Ciel,

tous les jours de ma vie, de n'avoir pas fait tomber ces livres

sous mes yeux. À ces sublimes subtilités, votre intelligence s'est

aiguisée; la mienne y eût infailliblement succombé, et, bien loin de

me faire comprendre des autres, je ne pourrais plus me comprendre

moi-même.

Enfin, à cette question: L'intérêt est-il légitime? vous répondez,

non plus en allemand: _Oui et non_, mais en latin: _Distinguo_.

«Distinguons; oui, l'intérêt du capital a pu être considéré comme

légitime dans un temps; non, il ne peut plus l'être dans un autre.»

Eh bien! votre condescendance hâte, ce me semble, la conclusion de ce

débat. Elle prouve surtout que j'avais bien choisi le terrain; car,

que prétendez-vous? Vous dites qu'à un moment donné, la rémunération

du capital passe de la légitimité à l'illégitimité; c'est-à-dire

que le capital lui-même se dépouille de sa nature pour revêtir une

nature opposée. Certes, la présomption n'est pas pour vous, et c'est

à celui qui veut bouleverser la pratique universelle sur la foi d'une

affirmation si étrange, à la prouver.

J'avais fait résulter la légitimité de l'intérêt de ce que le prêt

est un _service_, lequel est susceptible d'être _évalué_, a, par

conséquent, une _valeur_ et peut s'échanger contre toute autre valeur

égale. Je croyais même que vous étiez convenu de la vérité de cette

doctrine, en ces termes:

«Il est très-vrai, comme vous l'établissez vous-même péremptoirement,

que le prêt est un service. Et comme tout service est une valeur,

comme il est de la nature de tout service d'être rémunéré, il

s'ensuit que le prêt doit avoir son prix, ou, pour employer le mot

technique, qu'il doit _porter intérêt_.»

Voilà ce que vous disiez, il y a quinze jours. Aujourd'hui vous

dites: Distinguons, prêter c'était rendre service autrefois, ce n'est

plus rendre service maintenant.

Or, si prêter n'est pas rendre service, il va sans dire que l'intérêt

est, je ne dis pas illégitime, mais impossible.

Votre argumentation nouvelle implique ce dialogue:

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je voudrais monter un magasin, j'ai besoin de

dix mille francs, veuillez me les prêter.

LE PRÊTEUR. Volontiers, nous allons débattre les conditions.

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je n'accepte pas de conditions. Je garderai

votre argent un an, deux ans, vingt ans, après quoi je vous le

rendrai purement et simplement, attendu que _tout ce qui, dans

le remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est usure,

spoliation_.

LE PRÊTEUR. Mais puisque vous venez me demander un _service_, il est

bien naturel que je vous en demande un autre.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 11 / 42 段