providentielle, qu'un instrument d'égalité et de progrès, absolument
comme, dans l'ordre politique, la monarchie absolue a été un
instrument de liberté et de progrès; comme, dans l'ordre judiciaire,
l'épreuve de l'eau bouillante, le duel et la question ont été, à leur
tour, des instruments de conviction et de progrès?
Voilà ce que nos adversaires sont tenus d'examiner, avant de nous
accuser d'infirmité scientifique et intellectuelle; voilà, monsieur
Bastiat, sur quels points devra porter à l'avenir votre controverse,
si vous voulez qu'elle aboutisse. La question est clairement et
catégoriquement posée: permettez-nous de croire qu'après en avoir
pris lecture, vous reconnaîtrez qu'il y a dans le socialisme du
dix-neuvième siècle quelque chose qui dépasse la portée de votre
vieille économie politique.
P. J. PROUDHON.
QUATRIÈME LETTRE.
F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.
Circonscription logique du débat.--Dire oui et non
n'est pas répondre.--Futilité de l'objection fondée sur
ce que le capitaliste ne se prive pas.--Productivité
naturelle et nécessaire du CAPITAL démontrée par des
exemples.--Considérations sur le loisir.
26 novembre 1849.
Monsieur, vous me posez sept questions. Veuillez vous rappeler
qu'entre nous il ne s'agit en ce moment que d'une seule:
_L'intérêt du capital est-il légitime?_
Cette question est grosse de tempêtes. Il faut la vider. En
acceptant la loyale hospitalité de vos colonnes, je n'ai pas eu en
vue d'analyser toutes les combinaisons possibles de crédit que le
fertile génie des socialistes peut enfanter. Je me suis demandé
si l'_intérêt_, qui entre dans le prix de toutes choses, est une
spoliation; si, par conséquent, le monde se partage entre des
capitalistes voleurs et des travailleurs volés. Je ne le crois pas,
mais d'autres le croient. Selon que la vérité est de mon côté ou du
leur, l'avenir réservé à notre chère patrie est la concorde, ou une
lutte sanglante et inévitable. La question vaut donc la peine d'être
sérieusement étudiée.
Que ne sommes-nous d'accord sur ce point de départ! Notre oeuvre se
bornerait à détruire, dans l'esprit des masses, des erreurs funestes
et des préventions dangereuses. Nous montrerions au peuple le
capital, non comme un parasite avide, mais comme une puissance amie
et féconde. Nous le lui montrerions,--et ici je reproduis presque
vos expressions,--s'accumulant par l'activité, l'ordre, l'épargne,
la prévoyance, la séparation des travaux, la paix et la sécurité
publique; se distribuant, en vertu de la liberté, entre toutes les
classes; se mettant de plus en plus à la portée de tous, par la
modicité croissante de sa rémunération; rachetant l'humanité enfin du
poids de la fatigue et du joug des besoins.
Mais comment nous élever à d'autres vues du problème social, lorsque,
à cette première question: L'intérêt du capital est-il légitime? vous
répondez: OUI et NON.
OUI: car--«il est très-vrai que le prêt est un _service_, et comme
tout service est une _valeur_, conséquemment, comme il est de sa
nature d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son prix,
_qu'il doit porter intérêt_.»
NON: car--«le prêt, par l'intérêt qui en résulte, produit un bénéfice
qui permet au capitaliste de vivre sans travailler. Or, vivre sans
travailler, c'est, en économie politique aussi bien qu'en morale, une
proposition contradictoire, une chose impossible.»
OUI: car--«la négation fondamentale de l'intérêt ne détruit pas à
nos yeux le principe, le _droit_ qui donne naissance à l'intérêt. Le
véritable problème, pour nous, n'est pas de savoir si l'usure a une
raison d'existence; nous sommes, sous ce rapport, de l'opinion des
économistes.»
NON: car--«nous nions, avec le christianisme et l'Évangile, la
légitimité en soi du prêt à intérêt.»
OUI: car--«l'usure n'a été, dans son institution providentielle,
qu'un instrument d'utilité et de progrès.»
NON: car--«tout ce qui, en remboursement du prêt, est donné en sus du
prêt est usure, spoliation.»
OUI et NON, enfin: car--«le socialisme n'a la prétention de convertir
personne, ni l'Église, qui nie l'intérêt, ni l'économie politique,
qui l'affirme, d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles ont raison
toutes deux.»
Il y en a qui disent: ces solutions contradictoires sont un amusement
que M. Proudhon donne à son esprit. D'autres: Il ne faut voir là
que des coups de pistolet que M. Proudhon tire dans la rue, pour
faire mettre le public aux fenêtres. Pour moi, qui sais que vous
les appliquez à tous les sujets: liberté, propriété, concurrence,
machines, religion, je les tiens pour une conception sincère et
sérieuse de votre intelligence.
Mais, Monsieur, pensez-vous que le peuple puisse vous suivre
longtemps dans le dédale de vos _Antinomies_? Son génie ne s'est
pas façonné sur les bancs vermoulus de la Sorbonne. Les fameux:
_Quidquid dixeris, argumentabor_,--_Ego verò contrà_--ne vont pas à
ses franches allures; il veut voir le fond des choses, et il sent
instinctivement qu'au fond des choses il y a un _Oui_ ou un _Non_,
mais qu'il ne peut y avoir un _Oui_ et un _Non_ fondus ensemble.
Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, il vous dira: Il faut
pourtant bien que l'intérêt soit légitime ou illégitime, juste ou
injuste, providentiel ou satanique, propriété ou spoliation.
La _contradiction_, soyez-en sûr, est ce qu'il y a de plus difficile
à faire accepter, même aux esprits subtils, à plus forte raison au
peuple.
Si je m'arrête à la première moitié, j'ose dire à la bonne moitié de
votre _thèse_, en quoi différez-vous des économistes?
Vous convenez qu'avancer un capital, c'est rendre un _service_,
qui donne droit à un _service_ équivalent, lequel est susceptible
d'évaluation et s'appelle _intérêt_.
Vous convenez que le seul moyen de dégager l'équivalence de ces deux
services, c'est de les laisser s'échanger librement, puisque vous
repoussez l'intervention de l'État, et proclamez, dès le début de
votre article, la liberté de l'homme et du citoyen.
Vous convenez que l'intérêt a été, dans son institution
providentielle, un instrument d'égalité et de progrès.
Vous convenez que, par l'accumulation des capitaux (qui certes ne
s'accumuleraient pas si toute rémunération leur était déniée),
l'Intérêt tend à baisser, à mettre l'instrument du travail, la
matière première et l'approvisionnement, toujours à la portée plus
facile de classes plus nombreuses.
Vous convenez que les obstacles, qui arrêtent cette désirable
diffusion du capital, sont artificiels et se nomment priviléges,
restrictions, monopoles; qu'ils ne peuvent être la conséquence fatale
de la liberté, puisque vous invoquez la liberté.
Voilà une doctrine qui, par sa simplicité, sa grandeur, sa
concordance, le parfum de justice qui s'en exhale, s'impose aux
convictions, entraîne les coeurs, et fait pénétrer, dans tous
les replis de l'intelligence, le sentiment de la certitude.
Que reprochez-vous donc à l'économie politique? Est-ce d'avoir
repoussé les formules diverses--et par suite refusé de prendre le
nom--du socialisme? Oui, elle a combattu le saint-simonisme et le
fouriérisme; vous les avez combattus comme elle. Oui, elle a réprouvé
les théories du Luxembourg; vous les avez réprouvées comme elle. Oui,
elle a lutté contre le communisme; vous avez fait plus, vous l'avez
écrasé.
D'accord avec l'économie politique sur le capital, son origine,
sa mission, son droit, ses tendances;--d'accord avec elle sur
le principe à promouvoir, la liberté;--d'accord avec elle sur
l'ennemi à combattre, l'intervention abusive de l'État dans les
transactions honnêtes;--d'accord avec elle dans ses luttes contre
les manifestations passées du socialisme;--d'où vient que vous vous
retournez contre elle? C'est que vous avez trouvé au socialisme
une nouvelle formule: la _contradiction_, ou, si vous aimez mieux,
l'_antinomie_. C'est pourquoi vous apostrophez l'économie politique
et lui dites:
Tu es vieille d'un siècle. Tu n'es plus au courant des questions du
jour. Tu n'envisages la question que sous une face. Tu te fondes
sur la légitimité et l'utilité de l'intérêt, et tu as raison, car
il est utile et légitime; mais ce que tu ne comprends pas, c'est
qu'en même temps il est nuisible et illégitime. Cette contradiction
t'émerveille; la gloire du néo-socialisme est de l'avoir découverte,
et c'est par là qu'il dépasse ta portée.
Avant de chercher, ainsi que vous m'y invitez, à faire sortir une
solution de ces prémisses contradictoires, il faut savoir si la
contradiction existe, et nous sommes ramenés par là à creuser de plus
en plus ce problème:
_L'intérêt du capital est-il légitime?_
Mais que puis-je dire? Mon oeil se fixe sur l'épée de Damoclès
que vous tenez suspendue sur ma tête. Plus concluantes seront mes
raisons, plus vous vous frotterez les mains, disant: On ne saurait
mieux prouver ma _thèse_. Que si, des bas-fonds du communisme, il
s'élève contre mes arguments une réfutation spécieuse, vous vous
frotterez les mains encore, disant: Voici du secours qui arrive à mon
_antithèse_. Ô antinomie! tu es vraiment une citadelle imprenable; tu
ressembles, trait pour trait, au _scepticisme_. Comment convaincre
Pyrrhon, qui vous dit: Je doute si tu me parles ou si je te parle; je
doute si tu es et si je suis; je doute si tu affirmes; je doute si je
doute?
Voyons néanmoins sur quelle base vous faites reposer la seconde
moitié de l'antinomie.
Vous invoquez d'abord les Pères de l'Église, le judaïsme et le
paganisme. Permettez-moi de les récuser en matière économique.
Vous l'avouez vous-même, Juifs et gentils ont parlé dans un sens
et agi dans un autre. Quand il s'agit d'étudier les lois générales
auxquelles obéit la société, la manière dont les hommes agissent
universellement a plus de poids que quelques sentences.
Vous dites: «Celui qui prête ne se _prive_ pas du capital qu'il
prête. Il le prête, au contraire, parce que ce prêt ne constitue pas
pour lui une privation; il le prête, parce qu'il n'en a que faire
pour lui-même, étant suffisamment pourvu, d'ailleurs, de capitaux. Il
le prête, enfin, parce qu'il n'est ni dans son intention ni dans sa
puissance de le faire personnellement valoir[36].»
[Note 36: L'argument tiré de ce que le capitaliste _ne se prive pas_,
n'est pas exclusivement à l'usage des socialistes: Considérer comme
un élément important de la légitimité de l'intérêt la _privation_
éprouvée par le prêteur, est une opinion qui fut soutenue, le 15 juin
1849, dans le _Journal des Économistes_, à l'occasion du pamphlet
_Capital et Rente_, récemment publié.
(_Note de l'éditeur._)]
Et qu'importe, s'il l'a créé par son travail, précisément pour le
prêter? Il n'y a là qu'une équivoque sur l'effet nécessaire de la
séparation des occupations. Votre argument attaque la _vente_ aussi
bien que le _prêt_. En voulez-vous la preuve? Je vais reproduire
votre phrase, en substituant _Vente_ à _Prêt_ et _Chapelier_ à
_Capitaliste_.
«Celui qui vend, dirai-je, ne se _prive_ pas du chapeau qu'il vend.
Il le vend, au contraire, parce que cette vente ne constitue pas
pour lui une privation. Il le vend parce qu'il n'en a que faire
pour lui-même, étant d'ailleurs suffisamment pourvu de chapeaux. Il
le vend enfin parce qu'il n'est ni dans son intention, ni dans sa
puissance de le faire personnellement servir.»
En faveur de votre _antithèse_, vous alléguez encore la compensation.
«Vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué
pour polir vos planches. Si, de mon côté, je vous prête la scie que
j'ai montée pour débiter mes souches, j'aurai droit pareillement à un
intérêt..... Si, de part et d'autre, les capitaux avancés sont égaux,
les intérêts se balançant, le solde sera nul.»
Sans doute; et si les capitaux avancés sont inégaux, un solde
légitime apparaîtra. C'est précisément ainsi que les choses se
passent. Encore ici, ce que vous dites du prêt, on peut le dire de
l'échange et même du travail; parce que des travaux échangés se
compensent, en concluez-vous que le travail a été anéanti?
Le socialisme moderne aspire, dites-vous, à réaliser cette prestation
mutuelle des capitaux, afin que l'intérêt, partie intégrante du
prix de toutes choses, se compense pour tous et, par conséquent,
s'annule.--Qu'il se compense, ce n'est pas idéalement impossible, et
je ne demande pas mieux. Mais il y faut d'autres façons qu'une Banque
d'invention nouvelle. Que le socialisme égalise chez tous les hommes
l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les
besoins, les goûts, les vertus, les vices et même les chances, et
alors il aura réussi. Mais alors aussi il importera peu que l'intérêt
se cote à demi pour cent ou à cinquante pour cent.
Vous nous reprochez de méconnaître la signification du socialisme,
parce que nous ne fondons pas de grandes espérances sur ses rêves
de _crédit gratuit_. Vous nous dites: «Vous attribuez au capital le
mérite et le progrès opéré dans le domaine de l'industrie et de la
richesse, tandis que le progrès a pour cause non le _capital_, mais
la CIRCULATION du capital.»
Je crois que c'est vous qui prenez ici l'effet pour la cause. Pour
que le capital circule, il faut d'abord qu'il existe; et, pour qu'il
existe, il faut qu'il soit provoqué à naître par la perspective des
récompenses attachées aux vertus qui l'engendrent. Ce n'est pas
parce qu'il circule que le capital est utile; c'est parce qu'il est
utile qu'il circule. Son utilité intrinsèque fait que les uns le
_demandent_, que les autres l'_offrent_; de là la circulation qui n'a
besoin que d'une chose: ÊTRE LIBRE.
Mais ce que je déplore surtout, c'est de voir séparer en deux classes
antagoniques les capitalistes et les travailleurs, comme s'il y
avait un seul travailleur au monde qui ne fût, à quelque degré,
capitaliste, comme si capital et travail n'étaient pas une même
chose; comme si rémunérer l'un ce n'était pas rémunérer l'autre.
Ce n'est certes pas à vous qu'il faut démontrer cette proposition.
Permettez-moi, cependant, de l'élucider par un exemple; car, vous
le savez bien, nous n'écrivons pas l'un pour l'autre, mais pour le
public.
Deux ouvriers se présentent, égaux d'activité, de force, d'adresse.
L'un n'a que ses bras; l'autre a une hache, une scie, une herminette.
Je paie au premier 3 fr. par jour, au second 3 fr. 75 c. Il semble
que le salaire soit inégal; creusons la matière, et nous nous
convaincrons que cette inégalité apparente est de l'égalité réelle.
D'abord, il faut bien que je rembourse au charpentier l'_usure_ des
outils qu'il _use_ à mon service et à mon profit. Il faut bien qu'il
trouve, dans un accroissement de salaire, de quoi entretenir cet
outillage et maintenir sa position. De ce chef, je lui donne 5 sous
de plus par jour qu'au simple manoeuvre, sans que l'égalité soit le
moins du monde blessée.
Ensuite,--et j'invoque ici l'attention du lecteur, car nous sommes
au vif de la question;--pourquoi le charpentier a-t-il des outils?
Apparemment parce qu'il les a faits _avec du travail_ ou payés _par
du travail_, ce qui est tout un. Supposons qu'il les ait faits en
consacrant à cette création tout le premier mois de l'année. Le
manoeuvre, qui n'a pas pris cette peine, pourra me louer ses services
pendant 300 jours, tandis que le charpentier-capitaliste n'aura plus
que 270 journées disponibles ou rémunérables. Il faut donc que 270
journées, avec outils, lui produisent autant que 300 journées sans
outils; en d'autres termes, que les premières se paient 5 sous de
plus.
Ce n'est pas tout encore. Quand le charpentier s'est décidé à
faire ses outils, il a eu un but, assurément fort légitime, celui
d'améliorer sa condition. On ne peut lui mettre dans la bouche ce
raisonnement: «Je vais accumuler des approvisionnements, m'imposer
des privations, afin de pouvoir travailler tout un mois sans rien
gagner. Ce mois, je le consacrerai à fabriquer des outils qui me
mettront à même de débiter beaucoup plus d'ouvrage au profit de
mon client; ensuite, je lui demanderai de régler mon salaire pour
les onze mois suivants, de manière à gagner juste autant, tout
compris, que si j'étais resté manoeuvre.» Non, cela ne peut être
ainsi. Il est évident que ce qui a stimulé, dans cet artisan, la
sagacité, l'habileté, la prévoyance, la privation, c'est l'espoir, le
très-juste espoir d'obtenir pour son travail une meilleure récompense.
Ainsi nous arrivons à ce que la rétribution du charpentier se
décompose comme il suit:
1º 3 fr. » c, salaire brut.
2º » 25 usure des outils.
3º » 25 compensation du temps consacré à faire les outils.
4º » 25 juste rémunération de l'habileté, de la prévoyance,
de la privation.
---------------
3 fr. 75 c.
Où peut-on voir là injustice, iniquité, spoliation? Que signifient
toutes ces clameurs si absurdement élevées contre notre charpentier
devenu capitaliste?
Et remarquez bien que l'excédant de salaire qu'il reçoit n'est obtenu
_aux dépens_ de personne; moi qui le paie, j'ai moins que personne à
m'en plaindre. Grâce aux outils, une production supplémentaire a été
pour ainsi dire tirée du néant. Cet excédant d'utilité se partage
entre le capitaliste et moi qui, comme consommateur, représente ici
la communauté, l'humanité tout entière.
Autre exemple,--car il me semble que ces analyses directes des faits
instruisent plus que la controverse.
Le laboureur a un champ rendu presque improductif par la surabondance
d'humidité. En homme primitif, il prend un vase et va puiser l'eau
qui noie ses sillons. Voilà un travail excessif; qui doit le payer?
évidemment l'acquéreur de la récolte. Si l'homme n'avait jamais
imaginé d'autre procédé de desséchement, le blé serait si cher,
_quoiqu_'il n'y eût pas de capital à rémunérer (ou plutôt _parce
que_), que l'on n'en produirait pas; et tel a été le sort de
l'humanité pendant des siècles.
Mais notre laboureur s'avise de faire une rigole. Voilà le capital
qui paraît. Qui doit payer les frais de cet ouvrage? Ce n'est pas
l'acquéreur de la première récolte. Cela serait injuste, puisque la
rigole doit favoriser un nombre indéterminé de récoltes successives.
Comment donc se réglera la répartition? Par la loi de l'intérêt et
de l'amortissement. Il faut que le laboureur, comme le charpentier,
retrouve les quatre éléments de rémunération que j'énumérais tout à
l'heure, ou il ne fera pas la rigole.
Et, encore que le prix du blé se trouve ici grevé d'un intérêt, ce
serait tomber dans une hérésie économique que de dire: cet intérêt
est une perte pour le consommateur. Bien au contraire; c'est parce
que le consommateur paie l'intérêt de ce capital, sous forme de
rigole, qu'il ne paie pas l'épuisement, beaucoup plus dispendieux, à
force de bras.--Et, si vous observez la chose de près, vous verrez
que c'est toujours du _travail_ qu'il paie; seulement, dans le
second cas, il intervient une coopération de la nature, très-utile,
très-productive, mais qui ne se paie pas.
Votre plus grand grief contre l'intérêt est qu'il permet aux
capitalistes de vivre sans travailler. «Or, dites-vous, vivre sans
travailler, c'est, en économie politique comme en morale, une
proposition contradictoire, une chose impossible.»
Sans doute, vivre sans travailler, pour l'homme tel qu'il a plu à
Dieu de le faire, est, d'une manière absolue, chose impossible. Mais
ce qui n'est pas impossible à l'homme, c'est de vivre deux jours sur
le travail d'un seul. Ce qui n'est pas impossible à l'humanité, ce
qui est même une conséquence providentielle de sa nature perfectible,
c'est d'accroître incessamment la proportion des résultats obtenus
aux efforts employés. Si un artisan a pu améliorer son sort en
fabriquant de grossiers outils, pourquoi ne l'améliorerait-il
pas davantage encore en créant des machines plus compliquées, en
déployant plus d'activité, plus de génie, plus de prévoyance; en
se soumettant à de plus longues privations? Que si le talent, la
persévérance, l'ordre, l'économie, l'exercice de toutes les vertus,
se perpétuent dans la famille; pourquoi ne parviendrait-elle pas, à
la longue, au loisir relatif, ou, pour mieux dire, à s'initier à des
travaux d'un ordre plus élevé?
Pour que ce loisir provoquât avec justice, chez ceux qui n'y sont
pas encore parvenus, l'irritation et l'envie, il faudrait qu'il fût
acquis aux dépens d'autrui, et j'ai prouvé qu'il n'en était pas
ainsi. Il faudrait, de plus, qu'il ne fût pas l'éternelle aspiration
de tous les hommes.
Je terminerai cette lettre, déjà trop longue, par une considération
sur le loisir.
Quelle que soit mon admiration sincère pour les admirables lois
de l'économie sociale, quelque temps de ma vie que j'aie consacré
à étudier cette science, quelque confiance que m'inspirent ses
solutions, je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle embrasse
toute la destinée humaine. Production, distribution, circulation,
consommation des richesses, ce n'est pas tout pour l'homme. Il n'est
rien, dans la nature, qui n'ait sa cause finale; et l'homme aussi
doit avoir une autre fin que celle de pourvoir à son existence
matérielle. Tout nous le dit. D'où lui viennent et la délicatesse
de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa puissance
d'admirer et de s'extasier? D'où vient qu'il trouve dans la moindre
fleur un sujet de contemplation? que ses organes saisissent avec tant
de vivacité et rapportent à l'âme, comme les abeilles à la ruche,
tous les trésors de beauté et d'harmonie que la nature et l'art ont
répandus autour de lui? D'où vient que des larmes mouillent ses yeux
au moindre trait de dévouement qu'il entend raconter? D'où viennent
ces flux et ces reflux d'affection que son coeur élabore comme il
élabore le sang et la vie? D'où lui viennent son amour de l'humanité
et ses élans vers l'infini? Ce sont là les indices d'une noble
destination qui n'est pas circonscrite dans l'étroit domaine de la
production industrielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle? Ce
n'est pas ici le lieu de soulever cette question. Mais quelle qu'elle
soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindre si,
courbé sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne lui
reste aucun loisir pour développer ses organes, ses affections, son
intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus
élevé dans sa nature; ce qui est en germe chez tous les hommes, mais
latent et inerte, faute de loisir, chez un trop grand nombre d'entre
eux[37].
[Note 37: Voy., au tome VI, la fin du chap. VI.
(_Note de l'éditeur._)]
Quelle est la puissance qui allégera pour tous, dans une certaine
mesure, le fardeau de la peine? Qui abrégera les heures de travail?
Qui desserrera les liens de ce joug pesant qui courbe aujourd'hui
vers la matière, non-seulement les hommes, mais les femmes et les
enfants qui n'y semblaient pas destinés?--C'est le capital; le
capital qui, sous la forme de roue, d'engrenage, de rail, de chute
d'eau, de poids, de voile, de rame, de charrue, prend à sa charge
une si grande partie de l'oeuvre primitivement accomplie aux dépens
de nos nerfs et de nos muscles; le capital qui fait concourir, de
plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la nature.
Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les hommes, et
particulièrement des classes souffrantes. Ce qu'elles doivent
désirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie, se répande sans compte
ni mesure.--Et s'il y a un triste spectacle au monde,--spectacle
qu'on ne pourrait définir que par ces mots: suicide matériel, moral
et collectif,--c'est de voir ces classes, dans leur égarement, faire
au capital une guerre acharnée.--Il ne serait ni plus absurde, ni
plus triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se
concerter pour paralyser les bras et tuer le travail.
En me résumant, monsieur Proudhon, je vous dirai ceci: Le jour où
nous serons d'accord sur cette première donnée, l'intérêt du capital,
déterminé par le libre débat, est légitime;--je me ferai un plaisir
et un devoir de discuter loyalement avec vous les autres questions
que vous me posez.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
CINQUIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.