Voilà un homme qui veut faire des planches. Il n'en fera pas une dans

l'année, car il n'a que ses dix doigts. Je lui prête une scie et un

rabot,--deux instruments, ne le perdez pas de vue, qui sont le fruit

de mon travail et dont je pourrais tirer parti pour moi-même. Au

lieu d'une planche, il en fait cent et m'en donne cinq. Je l'ai donc

mis à même, en me privant de ma chose, d'avoir quatre-vingt-quinze

planches au lieu d'une,--et vous venez dire que je l'opprime et le

vole! Quoi! grâce à une scie et à un rabot que j'ai fabriqués à la

sueur de mon front, une production centuple est, pour ainsi dire,

sortie du néant, la société entre en possession d'une jouissance

centuple, un ouvrier qui ne pouvait pas faire une planche en a

fait cent; et parce qu'il me cède librement et volontairement, un

vingtième de cet _excédant_, vous me représentez comme un tyran et

un voleur! L'ouvrier verra fructifier son travail, l'humanité verra

s'élargir le cercle de ses jouissances; et je suis le seul au monde,

moi, l'auteur de ces résultats, à qui il sera défendu d'y participer,

même du consentement universel!

Non, non; il ne peut en être ainsi. Votre théorie est aussi

contraire à la justice, à l'utilité générale, à l'intérêt même

des ouvriers, qu'à la pratique de tous les temps et de tous les

lieux. Permettez-moi d'ajouter qu'elle n'est pas moins contraire au

rapprochement des classes, à l'union des coeurs, à la réalisation de

la fraternité humaine, qui est plus que la justice, mais ne peut se

passer de la justice.

FRÉDÉRIC BASTIAT.

TROISIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

Désaveu de la distinction introduite par M. Chevé.--Adhésion

à la formule: le prêt est un service; un service est une

valeur.--Antinomie.--Le prêteur ne se prive pas.--Nécessité

d'organiser le crédit gratuit.--Interrogations catégoriques.

19 novembre 1849.

La révolution de Février a pour but, dans l'ordre politique et dans

l'ordre économique, de fonder la liberté absolue de l'homme et du

citoyen.

La formule de cette Révolution est, dans l'ordre politique,

l'organisation du suffrage universel, soit l'absorption du pouvoir

dans la société;--dans l'ordre économique, l'organisation de la

circulation et du crédit, soit encore l'absorption de la qualité de

capitaliste dans celle de travailleur.

Sans doute, cette formule ne donne pas, à elle seule, l'intelligence

complète du système: elle n'en est que le point de départ,

l'_aphorisme_. Mais elle suffit pour expliquer la Révolution dans son

actualité et son immédiateté; elle nous autorise, par conséquent, à

dire que la Révolution n'est et ne peut être autre chose que cela.

Tout ce qui tend à développer la Révolution ainsi conçue, tout

ce qui en favorise l'essor, de quelque part qu'il vienne, est

essentiellement révolutionnaire: nous le classons dans la catégorie

du _mouvement_.

Tout ce qui s'oppose à l'application de cette idée, tout ce qui la

nie ou qui l'entrave, qu'il soit le produit de la démagogie ou de

l'absolutisme, nous l'appelons _résistance_.--Si cette résistance a

pour auteur le gouvernement, ou qu'elle agisse de connivence avec le

gouvernement, elle devient _réaction_.

La résistance est légitime quand elle est de bonne foi et qu'elle

s'accomplit dans les limites de la liberté républicaine: elle

n'est alors que la consécration du libre examen, la sanction du

suffrage universel. La réaction, au contraire, tendant, au nom

de l'autorité publique et dans l'intérêt d'un parti, à supprimer

violemment la manifestation des idées, est une atteinte à la liberté;

se traduit-elle en loi d'exil, de déportation, de transportation,

etc., elle est alors un crime contre la souveraineté du peuple.

L'ostracisme est le suicide des républiques.

En rendant compte, dans la _Voix du Peuple_, du projet d'impôt

sur le capital présenté par M. de Girardin, nous n'avons point

hésité à y reconnaître l'une des manifestations les plus hardies

de l'idée révolutionnaire; et bien que l'auteur de ce projet ait

été, et soit peut-être encore attaché à la dynastie d'Orléans; bien

que ses tendances personnelles fassent de lui un homme éminemment

gouvernemental; bien qu'enfin il se soit constamment rangé dans

le parti de la Conservation contre celui de la Révolution, nous

n'en pensons pas moins que son idée appartient au mouvement; à ce

titre, nous l'avons revendiquée comme nôtre; et si M. de Girardin

était capable de renier sa propre pensée, nous la reprendrions en

sous-oeuvre, et nous nous en ferions un argument de plus contre les

adversaires de la Révolution.

C'est d'après cette règle de critique élevée, et pour ainsi dire

_impersonnelle_, que nous allons répondre à M. Bastiat.

M. Bastiat, au rebours de M. de Girardin, est un écrivain tout

pénétré de l'esprit démocratique: si l'on ne peut encore dire de lui

qu'il est socialiste, à coup sûr c'est déjà plus qu'un philanthrope.

La manière dont il entend et expose l'économie politique le place,

ainsi que M. Blanqui, sinon fort au-dessus, du moins fort en avant

des autres économistes, fidèles et immuables disciples de J. B. Say.

M. Bastiat, en un mot, est dévoué corps et âme à la République, à

la liberté, à l'égalité, au progrès: il l'a prouvé mainte fois avec

éclat par ses votes à l'Assemblée nationale.

Malgré cela, nous rangeons M. Bastiat parmi les hommes de la

résistance: sa théorie du capital et de l'intérêt, diamétralement

opposée aux tendances les plus authentiques, aux besoins les plus

irrésistibles de la Révolution, nous en fait une loi. Puissent nos

lecteurs, à notre exemple, séparer toujours ainsi les questions de

personnes d'avec les questions de principes! la discussion et la

charité y gagneront.

M. Bastiat commence sa réponse par une observation d'une justesse

frappante, que nous croyons d'autant plus utile de rappeler, qu'elle

tombe d'aplomb sur lui:

«L'ardeur extrême, dit M. Bastiat, avec laquelle le peuple,

en France, s'est mis à creuser les problèmes économiques, et

l'inconcevable indifférence des classes aisées à l'égard de ces

problèmes, forment un des traits les plus caractéristiques de notre

époque. Pendant que les anciens journaux, organes et miroirs de la

bonne société, s'en tiennent à la guerroyante et stérile politique

de parti, les feuilles destinées aux classes ouvrières agitent

incessamment ce qu'ont peut appeler les questions de fond, les

questions sociales.»

Eh bien! nous dirons à M. Bastiat:

Vous êtes vous-même, sans vous en douter, un exemple de cette

_indifférence inconcevable_ avec laquelle les hommes de la classe

aisée étudient les problèmes sociaux; et tout économiste de premier

ordre que vous puissiez vous dire, vous ignorez complétement où

en est cette question du capital et de l'intérêt, que vous vous

êtes chargé de défendre. Aussi en arrière des idées que des faits,

vous nous parlez exactement comme ferait un rentier d'avant 89.

Le socialisme, qui, depuis dix ans, proteste contre le capital et

l'intérêt, est totalement inconnu de vous; vous n'en avez pas lu les

mémoires; car si vous les avez lus, comment se fait-il que, vous

préparant à le réfuter, vous passiez sous silence toutes ses preuves?

Vraiment, à vous voir raisonner contre le socialisme de notre âge,

on vous prendrait pour un Épiménide se réveillant en sursaut, après

quatre-vingts ans de sommeil. Est-ce bien à nous que vous adressez

vos dissertations patriarcales? Est-ce le prolétaire de 1849 que vous

voulez convaincre? Commencez donc par étudier ses idées; placez-vous,

avec lui, dans l'actualité des doctrines: répondez aux raisons,

vraies ou fausses, qui le déterminent, et ne lui apportez pas les

vôtres, qu'il sait depuis un temps immémorial. Cela vous surprendra

sans doute d'entendre dire que vous, membre de l'Académie des

sciences morales et politiques[35], lorsque vous parlez de capital

et d'intérêt, vous n'êtes plus à la question! C'est pourtant ce que

nous nous chargeons, pour aujourd'hui, de vous prouver. Après, nous

reprendrons la question elle-même, si vous en avez le désir.

[Note 35: Bastiat n'était pas précisément membre de l'Institut, mais

seulement membre correspondant.

(_Note de l'éditeur._)]

Nous nions d'abord, ceci vous le savez de reste, nous nions avec le

christianisme et l'Évangile, la légitimité en soi du prêt à intérêt;

nous la nions avec le judaïsme et le paganisme; avec tous les

philosophes et législateurs de l'antiquité. Car vous remarquerez ce

premier fait, qui a bien aussi sa valeur; l'usure n'a pas plutôt paru

dans le monde, qu'elle a été niée. Les législateurs et les moralistes

n'ont cessé de la combattre, et s'ils ne sont parvenus à l'éteindre,

du moins ont-ils réussi jusqu'à certain point à lui rogner les

ongles, en fixant une _limite_, un taux légal à l'intérêt.

Telle est donc notre première proposition, la seule dont, à ce qu'il

semble, vous ayez entendu parler: Tout ce qui, dans le remboursement

du prêt, est donné en sus du prêt, est usure, spoliation: _Quodcumque

sorti accedit, usura est_.

Mais ce que vous ne savez point, et qui vous émerveillera peut-être,

c'est que cette négation fondamentale de l'intérêt ne détruit

point, à nos yeux, le principe, le droit, si vous voulez, qui donne

naissance à l'intérêt, et qui, malgré les condamnations de l'autorité

séculière et ecclésiastique, l'a fait perdurer jusqu'à nos jours;

en sorte que le véritable problème pour nous n'est pas de savoir si

l'usure, en soi, est illicite, nous sommes à cet égard de l'avis de

l'Église,--ou si elle a une raison d'existence, nous sommes, sous ce

rapport, de l'opinion des économistes. Le problème est de savoir

comment on parviendra à supprimer l'abus sans endommager le droit;

comment, en un mot, on sortira de cette contradiction.

Expliquons mieux cela, s'il est possible.

D'un côté, il est très-vrai, ainsi que vous l'établissez vous-même

péremptoirement, que le prêt est un _service_. Et comme tout service

est une _valeur_, conséquemment comme il est de la nature de tout

service d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son

_prix_, ou, pour employer le mot technique, qu'il doit _porter

intérêt_.

Mais il est vrai aussi, et cette vérité subsiste à côté de la

précédente, que celui qui prête, dans les conditions ordinaires du

métier de prêteur, ne se _prive_ pas, comme vous le dites, du capital

qu'il prête. Il le prête, au contraire, précisément parce que ce

prêt ne constitue pas pour lui une privation; il le prête, parce

qu'il n'en a que faire pour lui-même, étant suffisamment d'ailleurs

pourvu de capitaux; il le prête, enfin, parce qu'il n'est ni dans son

intention, ni dans sa puissance de le faire personnellement valoir;

parce qu'en le gardant entre ses mains, ce capital, stérile de sa

nature, resterait stérile, tandis que par le prêt et par l'intérêt

qui en résulte, il produit un bénéfice qui permet au capitaliste de

vivre sans travailler. Or, vivre sans travailler, c'est, en économie

politique aussi bien qu'en morale, une proposition contradictoire,

une chose impossible.

Le propriétaire qui possède deux domaines, l'un à Tours, l'autre

à Orléans, et qui est forcé de fixer sa résidence dans l'un qu'il

exploite, par conséquent d'abandonner l'autre; ce propriétaire-là

peut-il dire qu'il se prive de sa chose, parce qu'il n'a pas, comme

Dieu, l'ubiquité d'action et de domicile? Autant vaudrait dire que

nous sommes privés du séjour de New-York parce que nous habitons à

Paris. Convenez donc que la privation du capitaliste est comme la

privation du maître qui a perdu son esclave, comme la privation du

prince chassé par ses sujets, comme la privation du voleur qui,

voulant escalader une maison, trouve les chiens aux aguets et les

habitants aux fenêtres.

Or, en présence de cette affirmation et de cette négation

diamétralement opposées, appuyées l'une et l'autre de raisons égales,

mais qui, ne se répondant pas, ne peuvent s'entre-détruire, quel

parti prendre? Vous persistez dans votre affirmation, et vous dites:

Vous ne voulez pas me payer d'intérêt? Soit! je ne veux pas vous

prêter mon capital. Tâchez de travailler sans capitaux! De notre

côté, nous persistons dans notre négation, et nous disons: Nous ne

vous paierons pas d'intérêt, parce que l'intérêt, dans l'économie

sociale, est le prix de l'oisiveté; la cause première de l'inégalité

des fortunes et de la misère. Aucun de nous ne voulant céder, nous

arrivons à l'immobilisme.

Tel est donc le point auquel le socialisme saisit la question.

D'un côté, la justice commutative de l'intérêt; de l'autre,

l'impossibilité organique, l'immoralité de ce même intérêt. Et,

pour vous le dire tout d'abord, le socialisme n'a la prétention de

convertir personne, ni l'Église, qui nie l'intérêt, ni l'économie

politique, qui l'affirme; d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles

ont raison toutes deux. Voici seulement comment il analyse le

problème, et ce qu'il propose à son tour, par-dessus les arguments

des vieux prêteurs, trop _intéressés_ pour qu'on les croie sur

parole, et les déclamations des Pères de l'Église, restées sans effet.

Puisque la théorie de l'usure a fini par prévaloir dans les habitudes

chrétiennes, comme dans l'usage des païens; puisque l'hypothèse ou

la fiction de la productivité du capital est entrée dans la pratique

des peuples, acceptons cette fiction économique comme nous avons

accepté pendant trente-trois ans la fiction constitutionnelle; et

voyons ce que cette fiction peut produire, développée dans toutes ses

conséquences. Au lieu de repousser purement et simplement l'idée,

comme a fait l'Église, ce qui ne pouvait mener à rien, faisons-en la

déduction historique et philosophique; et puisque le mot est plus que

jamais à la mode, décrivons-en la révolution. Aussi bien, faut-il que

cette idée réponde à quelque chose de réel, qu'elle indique un besoin

quelconque de l'esprit mercantile, pour que les peuples n'aient

jamais hésité à lui faire le sacrifice de leurs croyances les plus

vives et les plus sacrées.

Voici donc comment le socialisme, parfaitement convaincu de

l'insuffisance de la théorie économique, aussi bien que de la

doctrine ecclésiastique, traite à son tour la question de l'usure.

D'abord il observe que le principe de la productivité du capital ne

fait aucune acception de personnes, ne constitue pas un privilége:

ce principe est vrai de tout capitaliste, sans distinction de titre

ou de dignité. Ce qui est légitime pour Pierre est légitime pour

Paul: tous deux ont le même droit à l'usure, ainsi qu'au travail.

Lors donc,--je reprends ici l'exemple dont vous vous êtes servi,--que

vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué

pour polir vos planches, si, de mon côté, je vous prête la scie que

j'ai montée pour débiter mes souches, j'aurai droit pareillement à

un intérêt. Le droit du capital est le même pour tous: tous, dans la

mesure de leurs prestations et de leurs emprunts, doivent percevoir

et acquitter l'intérêt. Telle est la première conséquence de votre

théorie, qui ne serait pas une théorie sans la généralité, sans la

réciprocité du droit qu'elle crée: cela est d'une évidence intuitive

et immédiate.

Supposons donc que de tout le capital que j'emploie, soit sous la

forme d'instrument de travail, soit sous celle de matière première,

la moitié me soit prêtée par vous; supposons en même temps que de

tout le capital que vous mettez en oeuvre, la moitié vous soit

prêtée par moi, il est clair que les intérêts que nous devrons nous

payer mutuellement se compenseront; et si, de part et d'autre, les

capitaux avancés sont égaux, les intérêts se balançant, le solde ou

la redevance sera nul.

Dans la société, les choses ne se passent pas tout à fait ainsi, sans

doute. Les prestations que se font réciproquement les producteurs

sont loin d'être égales; partant, les intérêts qu'ils ont à se payer

ne le sont pas non plus: de là, l'inégalité des conditions et des

fortunes.

Mais la question est de savoir si cet équilibre de la prestation en

capital, travail et talent; si, par conséquent, l'égalité du revenu

pour tous les citoyens, parfaitement admissible en théorie, peut

se réaliser dans la pratique; si cette réalisation est dans les

tendances de la société; si, enfin, et contre toute attente, elle

n'est pas la conclusion fatale de la théorie de l'usure elle-même?

Or, c'est ce qu'affirme le socialisme quand il est parvenu à se

comprendre lui-même, socialisme qui ne se distingue plus alors de la

science économique, étudiée à la fois dans son expérience acquise

et dans la puissance de ses déductions. En effet, que nous dit, sur

cette grande question de l'intérêt, l'histoire de la civilisation,

l'histoire de l'économie politique?

C'est que la prestation mutuelle des capitaux, matériels et

immatériels, tend à s'équilibrer de plus en plus, et cela par

diverses causes que nous allons énumérer, et que les économistes les

plus rétrogrades ne peuvent méconnaître:

1º La division du travail, ou séparation des industries, qui,

multipliant à l'infini les instruments de travail et les matières

premières, multiplie dans la même proportion le prêt des capitaux;

2º L'accumulation des capitaux, accumulation qui résulte de la

variété des industries, et dont l'effet est de produire entre les

capitalistes une concurrence analogue à celle des marchands, par

conséquent d'opérer insensiblement la baisse du loyer des capitaux et

la réduction du taux de l'intérêt;

3º La faculté toujours plus grande de circulation qu'acquièrent les

capitaux, par le numéraire et la lettre de change;

4º Enfin, la sécurité publique.

Telles sont les causes générales qui, depuis des siècles, ont amené

entre les producteurs une réciprocité de prestations de plus en plus

équilibrée, par suite, une compensation de plus en plus égale des

intérêts, une baisse continue du prix des capitaux.

Ces faits ne peuvent être niés: vous les avouez vous-même; seulement,

vous en méconnaissez le principe et la signification, quand vous

attribuez au capital le mérite du progrès opéré dans le domaine de

l'industrie et de la richesse; tandis que ce progrès a pour cause,

non le _capital_, mais la CIRCULATION du capital.

Les faits étant de la sorte analysés et classés, le socialisme se

demande si, pour provoquer cet équilibre du crédit et du revenu, il

ne serait pas possible d'agir directement, non sur les capitaux,

remarquez-le bien, mais sur la circulation; s'il ne serait pas

possible d'organiser cette circulation, de manière à produire tout

d'un coup entre les capitalistes et les producteurs, deux termes

actuellement en opposition, mais que la théorie démontre devoir

être synonymes, l'équivalence des prestations, en d'autres termes,

l'égalité des fortunes.

À cette question, le socialisme répond encore: Oui, cela est

possible, et de plusieurs manières.

Supposons d'abord, pour nous renfermer dans les conditions du crédit

actuel, lequel s'effectue surtout par l'entremise du numéraire;

supposons que tous les producteurs de la République, au nombre de

plus de dix millions, se cotisent chacun pour une somme représentant

1 pour 100 seulement de leur capital. Cette cotisation de 1 pour 100

sur la totalité du capital mobilier et immobilier du pays, formerait

une somme de UN MILLIARD.

Supposons qu'à l'aide de cette cotisation une banque soit fondée, en

concurrence de la Banque mal nommée de France, et faisant l'escompte

et le crédit sur hypothèque, à 1/2 pour 100.

Il est évident, en premier lieu, que l'escompte des valeurs de

commerce se faisant à 1/2 pour 100, le prêt sur hypothèque à 1/2

pour 100, la commandite, etc., à 1/2 pour 100, le capital monnaie

serait immédiatement frappé, entre les mains de tous les usuriers et

prêteurs d'argent, d'improductivité absolue; l'intérêt serait nul, le

crédit gratuit.

Si le crédit commercial et hypothécaire, en autres termes, si le

capital argent, le capital dont la fonction est exclusivement de

circuler était gratuit, le capital maison le deviendrait lui-même

bientôt; les maisons ne seraient plus en réalité capital, elles

seraient marchandise, cotée à la Bourse comme les eaux-de-vie et les

fromages, et louée ou vendue, deux termes devenus alors synonymes, À

PRIX DE REVIENT.

Si le capital maison, de même que le capital argent, était gratuit,

ce qui revient à dire, si l'usage en était payé à titre d'échange,

non de prêt, le capital terre ne tarderait pas à devenir gratuit à

son tour; c'est-à-dire que le fermage, au lieu d'être la redevance

payée au propriétaire non exploitant, serait la compensation du

produit entre les terres de qualité supérieure et les terres de

qualité inférieure; ou, pour mieux dire, il n'y aurait plus, en

réalité, ni fermiers, ni propriétaires, il y aurait seulement des

laboureurs et des vignerons, comme il y a des menuisiers et des

mécaniciens.

Voulez-vous une autre preuve de la possibilité de ramener, par le

développement des institutions économiques, tous les capitaux à la

gratuité.

Supposons qu'au lieu de ce système d'impôts, si compliqué, si

onéreux, si vexatoire, que nous a légué la féodalité nobiliaire, un

seul impôt soit établi, non plus sur la production, la circulation,

la consommation, l'habitation, etc.; mais, comme la justice l'exige

et comme le veut la science économique, sur le capital net afférent

à chaque individu. Le capitaliste perdant par l'impôt autant ou

plus qu'il ne gagne par la rente et l'intérêt, serait obligé ou de

faire valoir par lui-même, ou de vendre: l'équilibre économique, par

cette intervention si simple, et d'ailleurs inévitable, du fisc, se

rétablirait encore.

Telle est, en somme, la théorie du socialisme sur le capital et

l'intérêt.

Non-seulement nous affirmons, d'après cette théorie qui, d'ailleurs,

nous est commune avec les économistes, et sur la foi du développement

industriel, que telles sont la tendance et la portée du prêt à

intérêt; nous prouvons encore, par les résultats subversifs de

l'économie actuelle, et par la démonstration des causes de la misère,

que cette tendance est nécessaire, et l'extinction de l'usure

inévitable.

En effet, le prix du prêt, loyer de capitaux, intérêt d'argent,

usure, en un mot, faisant, comme il a été dit, partie intégrante du

prix des produits, et cette usure n'étant pas égale pour tous, il

s'ensuit que le prix des produits, composé qu'il est de salaire et

d'intérêts, ne peut pas être acquitté par ceux qui n'ont pour le

payer que leur salaire et point d'intérêt; en sorte que, par le fait

de l'usure, le travail est condamné au chômage et le capital à la

banqueroute.

Cette démonstration, dans le genre de celles que les mathématiciens

appellent réduction à l'absurde, de l'impossibilité organique du

prêt à intérêt, a été reproduite cent fois dans le socialisme:

pourquoi les économistes n'en parlent-ils pas?

Voulez-vous donc sérieusement réfuter les idées socialistes sur le

prêt à intérêt? Voici les questions auxquelles vous avez à répondre:

1º Est-il vrai que si, au for extérieur, la prestation du capital est

un _service_ qui a sa valeur, qui par conséquent doit être payé;--au

for intérieur, cette prestation n'entraîne point pour le capitaliste

une privation réelle; conséquemment qu'elle ne suppose pas le droit

de rien exiger pour prix du prêt?

2º Est-il vrai que l'usure, pour être irréprochable, doit être égale;

que la tendance de la société conduit à cette égalisation, en sorte

que l'usure n'est irréprochable que lorsqu'elle est devenue égale

pour tous, c'est-à-dire nulle?

3º Est-il vrai qu'une banque nationale, faisant le crédit et

l'escompte _gratis_, soit chose possible?

4º Est-il vrai que par l'effet de cette gratuité du crédit et de

l'escompte, comme par l'action de l'impôt simplifié et ramené à sa

véritable forme, la rente immobilière disparaît, ainsi que l'intérêt

de l'argent?

5º Est-il vrai qu'il y ait contradiction et impossibilité

mathématique dans l'ancien système?

6º Est-il vrai que l'économie politique, après avoir, sur la

question de l'usure, contredit pendant plusieurs milliers d'années

la théologie, la philosophie, la législation, arrive, par sa propre

théorie, au même résultat?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 9 / 42 段