Dieu veuille, que vous reconnaissiez en droit l'injustice et
l'illégitimité de l'intérêt, il resterait sans doute à traiter la
question d'application.
Je ne veux point la préjuger ici, puisqu'elle sort évidemment du
cercle que vous-même avez tracé. Cependant, quelques mots seront
utiles peut-être pour démontrer, non pas seulement la possibilité,
mais la facilité pratique de réaliser l'abolition de la rente par
la liberté seule, et même avant que la loi la sanctionne. Au fond,
tout le problème se réduit à ceci: Donner aux travailleurs le moyen
d'acquérir, soit par à-compte, soit de toute autre manière, la
_propriété_ de toutes les choses dont l'intérêt, le louage, fermage
ou loyer leur fait éternellement payer la valeur pour n'en avoir que
le simple _usage_. Or, ce moyen est possible.
En effet, supposez,--et ce fait n'est plus une supposition, mais
une oeuvre maintenant en plein cours d'exécution;--supposez qu'une
sorte de banque privée se forme afin d'émettre des billets que les
associations ouvrières de toutes les professions indispensables
s'engagent à recevoir pour le montant d'un cinquième, par
exemple, de tous les achats qui leur seront faits. Supposez que
ces billets, échangés contre de l'argent par tous les hommes qui
veulent l'abolition de l'intérêt, et qui en trouvent l'écoulement
immédiat dans les associations, produisent une somme nécessaire pour
construire des maisons où la rente sera abolie, et où le prix de
loyer donnera toujours droit à une valeur égale sur le montant de la
propriété elle-même qu'on acquerra ainsi, en vingt-cinq ans, par le
seul payement des termes.
Supposez que l'opération se continue ainsi indéfiniment par
l'émission, soit des anciens, soit de nouveaux billets, et qu'elle
embrasse, non-seulement les maisons, mais tous les instruments
de production et les terres, où le prix de louage et de fermage
rembourserait de la même manière la valeur de la propriété elle-même.
Voici la rente abolie sous toutes ses formes, non-seulement pour
les capitaux sur lesquels opère cette banque, et qui arriveront
nécessairement à un chiffre colossal, mais bientôt pour tous les
autres, qui, par la loi inexorable de la concurrence, tomberont au
même taux, c'est-à-dire au simple échange de valeurs égales contre
valeurs égales, sans aucun intérêt ou rente de part ni d'autre.
J'élimine tous détails pour être bref, et je me contente de résumer
en deux mots le principe sommaire de l'opération. Toutes les idées
économiques vous sont trop familières, Monsieur, pour que vous ne
saisissiez pas de suite le résultat de ce mécanisme, d'ailleurs si
simple. C'est assez pour que vous puissiez voir d'un regard comment
il est possible, sinon même facile, de tuer la rente par l'abolition
de la rente, l'intérêt du capital par la suppression de cet intérêt,
et d'amener librement, pacifiquement, sans secousse, le jour où
le prêt, le louage, le fermage ou loyer ne seront plus qu'une des
formes de l'échange dont ils constituent aujourd'hui une déviation
monstrueuse, et où se réaliseront dans toute la plénitude de leur
vérité vos propres principes: mutualité, réciprocité, équivalence des
services.
Le principe du moyen d'application posé, variez-en les formes, les
éléments, les conditions, le mécanisme; simplifiez, perfectionnez-en
la base; étendez, universalisez-en l'action; substituez librement,
partout, au signe monétaire, un signe d'échange qui ne puisse
permettre l'intérêt; frappez dans toute circulation le capital du
caractère d'improductivité; solidarisez volontairement le travail; en
un mot, reproduisez cette combinaison de l'abolition de la rente sous
tous les modes du possible: c'est là le domaine de la liberté. Il
suffit de montrer que le moyen pratique existe; laissez le génie de
l'homme agir, et vous verrez s'il ne sait pas s'en servir.
Quoi qu'il en soit, et indépendamment de toute opinion sur les moyens
pratiques, l'égalité, la justice n'en restent pas moins toujours ce
qu'elles sont, la vérité n'en est pas moins la vérité, et l'intérêt
du capital, illégitime en droit, absurde et monstrueux en principe,
spoliateur en fait, commande l'anathème de tous les hommes de bien,
la malédiction des races opprimées, et la juste indignation de
quiconque porte une âme généreuse et pleine de sympathie pour tout ce
qui souffre et pleure. C'est à ce titre, Monsieur, que je le dénonce
à vos coups, persuadé qu'après l'avoir envisagé de nouveau, et dans
sa hideuse iniquité, vous ne trouverez point de plus noble tâche que
de consacrer votre talent si remarquable de verve, de lucidité, de
pittoresque et d'incisif, à combattre ce fléau, source de toutes ces
indescriptibles misères auxquelles le monde est en proie.
Permettez-moi donc de terminer cette trop longue épître par les
paroles suivantes de votre écrit, qui sont comme la pierre d'attente
et le préambule de cette grande oeuvre de réhabilitation à laquelle
l'égalité, la justice et l'amour du peuple vous convient:
Voilà deux hommes. L'un travaille soir et matin, d'un bout de
l'année à l'autre, et s'il a consommé tout ce qu'il a gagné,
fût-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la
Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avancé qu'au premier
de l'an, et sa seule perspective est de recommencer. L'autre
ne fait rien de ses bras ni de son intelligence, du moins,
s'il s'en sert, c'est pour son plaisir; il lui est loisible
de n'en rien faire, car il a une rente. Il ne travaille pas;
et cependant il vit bien, tout lui arrive en abondance, mets
délicats, meubles somptueux, élégants équipages, c'est-à-dire
qu'il détruit chaque jour des choses que les travailleurs ont
dû produire à la sueur de leur front; car ces choses ne se sont
pas faites d'elles-mêmes, et, quant à lui, il n'y a pas mis les
mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer ce blé,
verni ces meubles, tissé ces tapis; ce sont nos femmes et nos
filles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous
travaillons donc pour lui et pour nous; pour lui d'abord, et
pour nous s'il en reste.
Mais voici quelque chose de plus fort: si le premier de ces deux
hommes, le travailleur, consomme dans l'année ce qu'on lui a
laissé de profit dans l'année, il en est toujours au point de
départ, et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans un
cercle éternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc
rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme
dans l'année sa rente de l'année, il a, l'année d'après, et
les années suivantes, et pendant l'éternité entière, une rente
toujours égale, intarissable, perpétuelle. Le capital est donc
rémunéré non pas une fois ou deux fois, mais un nombre indéfini
de fois! En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a
placé 20,000 fr. à 5 pour 100 aura touché 100,000 fr., ce qui
ne l'empêchera pas d'en toucher encore 100,000 dans le siècle
suivant. En d'autres termes, pour 20,000 fr. qui représentent
son travail, elle aura prélevé, en deux siècles, une valeur
décuple sur le travail d'autrui.
N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux à
réformer?
Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à cette famille de
restreindre quelque peu ses jouissances, de ne dépenser, par
exemple, que 900 fr. au lieu de 1,000,--sans aucun travail,
sans autre peine que celle de placer 100 francs par an, elle
peut accroître son capital et sa rente dans une progression si
rapide, qu'elle sera bientôt en mesure de consommer autant que
cent familles d'ouvriers laborieux.
Tout cela ne dénote-t-il pas que la société actuelle porte dans
son sein un cancer hideux qu'il faut extirper, au risque de
quelques souffrances passagères?
C'est ce cancer hideux que vous nous aiderez, Monsieur, à extirper.
Vous voulez pour l'échange la _liberté_, veuillez donc aussi
l'ÉGALITÉ, afin que la _fraternité_, en les couronnant toutes deux,
amène sur le monde le règne de la justice, de la paix et de la
conciliation universelle.
F. CHEVÉ.
DEUXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT,
Au rédacteur de la _Voix du Peuple_.
L'usage d'une propriété est une valeur.--Toute valeur peut
s'échanger contre une autre.--Fécondité du CAPITAL.--Sa
coopération n'est pas rémunérée aux dépens du TRAVAIL.--Cette
rémunération n'est pas exclusivement attachée à la circonstance
du PRÊT.
12 novembre 1849.
L'ardeur extrême avec laquelle le peuple, en France, s'est mis à
creuser les problèmes économiques, et l'inconcevable indifférence
des classes aisées à l'égard de ces problèmes, forment un des traits
les plus caractéristiques de notre époque. Pendant que les anciens
journaux, organes et miroirs de la bonne société, s'en tiennent à la
guerroyante et stérile politique de parti, les feuilles destinées
aux classes ouvrières agitent incessamment ce qu'on peut appeler les
questions de fond, les questions sociales. Malheureusement, je le
crains bien, elles s'égarent dès leurs premiers pas dans cette voie.
Mais en pouvait-il être autrement? Elles ont du moins le mérite de
chercher la vérité. Tôt ou tard la possession de la vérité sera leur
récompense.
Puisque vous voulez bien, Monsieur, m'ouvrir les colonnes de la
_Voix du Peuple_, je poserai devant vos lecteurs, et m'efforcerai de
résoudre ces deux questions:
1º L'intérêt des capitaux est-il légitime?
2º Est-il prélevé aux dépens du travail et des travailleurs?
Nous différons sur la solution; mais il est un point sur lequel nous
sommes certainement d'accord: c'est que l'esprit humain ne peut
s'attaquer (sauf les problèmes religieux) à des questions plus graves.
Si c'est moi qui me trompe, si l'intérêt est une taxe abusive,
prélevée par le capital sur tous les objets de consommation, j'aurai
à me reprocher d'avoir, à mon insu, étançonné par mes arguments
le plus ancien, le plus effroyable et le plus universel abus que
le génie de la spoliation ait jamais imaginé; abus auquel ne se
peuvent comparer, quant à la généralité des résultats, ni le pillage
systématique des peuples guerriers, ni l'esclavage, ni le despotisme
sacerdotal. Une déplorable erreur économique aurait tourné contre
la démocratie cette flamme démocratique que je sens brûler dans mon
coeur.
Mais si l'erreur est de votre côté, si l'intérêt est non-seulement
naturel, juste et légitime, mais encore utile et profitable, même à
ceux qui le paient, vous conviendrez que votre propagande ne peut
que faire, malgré vos bonnes intentions, un mal immense. Elle induit
les travailleurs à se croire victimes d'une injustice qui n'existe
pas; à prendre pour un mal ce qui est un bien. Elle sème l'irritation
dans une classe et la frayeur dans l'autre. Elle détourne ceux
qui souffrent de découvrir la vraie cause de leurs souffrances en
les mettant sur une fausse piste. Elle leur montre une prétendue
spoliation qui les empêche de voir et de combattre les spoliations
réelles. Elle familiarise les esprits avec cette pensée funeste que
l'ordre, la justice et l'union ne peuvent renaître que par une
transformation universelle (aussi détestable qu'impossible dans
l'hypothèse) de tout le système selon lequel s'accomplissent, depuis
le commencement du monde, le Travail et les Échanges.
Il n'est donc pas de question plus grave. Je la reprendrai au point
où la discussion l'a amenée.
Oui, Monsieur, vous avez raison. Comme vous dites, nous ne sommes
séparés que par l'épaisseur d'une Équivoque portant sur les mots
Usage et Propriété. Mais cette équivoque suffit pour que vous croyiez
devoir marcher, plein de confiance, vers l'Occident, tandis que ma
foi me pousse vers l'Orient. Entre nous, au point de départ, la
distance est imperceptible, mais elle ne tarde pas à devenir un abîme
incommensurable.
La première chose à faire, c'est de revenir sur nos pas, jusqu'à ce
que nous ayons retrouvé le point de départ sur lequel nous sommes
d'accord. Ce terrain qui nous est commun, c'est la _mutualité des
services_.
J'avais dit: Celui qui prête une maison, un sac de blé, un rabot,
une pièce de monnaie, un navire, en un mot une VALEUR, pour
un temps déterminé, rend un _service_. Il doit donc recevoir,
outre la restitution de cette valeur à l'échéance, un _service
équivalent_.--Vous convenez qu'il doit, en effet, recevoir _quelque
chose_. C'est un grand pas vers la solution, car c'est ce quelque
chose que j'appelle INTÉRÊT.
Voyons, Monsieur, nous accordons-nous sur ce point de départ?
Vous me prêtez, pour toute l'année 1849, 1,000 fr. en écus, ou un
instrument de travail estimé 1,000 fr.,--ou un approvisionnement
valant 1,000 fr.,--ou une maison valant 1,000 fr. C'est en 1849 que
je recueillerai tous les avantages que peut procurer cette _valeur_
créée par votre travail et non par le mien. C'est en 1849 que vous
vous priverez volontairement, en ma faveur, de ces avantages que
vous pourriez très-légitimement vous réserver. Suffira-t-il, pour
que nous soyons quittes, pour que les services aient été équivalents
et réciproques, pour que la justice soit satisfaite, suffira-t-il
qu'au premier de l'an 1850, je vous restitue intégralement, mais
uniquement, vos écus, votre machine, votre blé, votre maison? Prenez
garde, s'il en doit être ainsi, je vous avertis que le rôle que je
me réserverai toujours, dans ces sortes de transactions, sera celui
d'emprunteur: ce rôle est commode, il est tout profit; il me met à
même d'être logé et pourvu toute ma vie aux dépens d'autrui;--à la
condition toutefois de trouver un prêteur, ce qui, dans ce système,
ne sera pas facile; car qui bâtira des maisons pour les louer
_gratis_ et se contenter, de terme en terme, de la pure restitution?
Aussi n'est-ce pas là ce que vous prétendez. Vous reconnaissez (et
c'est ce que je tiens à bien constater) que celui qui a prêté une
maison ou une valeur quelconque, a rendu un _service_ dont il n'est
pas rémunéré par la simple remise des clefs au terme, ou le simple
remboursement à l'échéance. Il y a donc, d'après vous comme d'après
moi, _quelque chose_ à stipuler en sus de la restitution. Nous
pouvons ne pas nous accorder sur la nature et le nom de ce _quelque
chose_; mais _quelque chose_ est dû par l'emprunteur. Et puisque vous
admettez, d'une part, la _mutualité des services_, puisque, d'autre
part, vous avouez que le prêteur a rendu _service_, permettez-moi
d'appeler provisoirement _cette chose_ due par l'emprunteur un
_service_.
Eh bien! Monsieur, il me semble que la question a fait un pas, et
même un grand pas, car voici où nous en sommes:
Selon votre théorie, tout aussi bien que selon la mienne, entre le
prêteur et l'emprunteur, cette convention est parfaitement légitime
qui stipule:
1º La restitution intégrale, à l'échéance, de l'objet prêté;
2º Un _service_ à rendre par l'emprunteur au prêteur, en
compensation du service qu'il en a reçu.
Maintenant, quels seront la nature et le nom de ce service dû
par l'emprunteur? Je n'attache pas à ces questions l'importance
scientifique que vous y mettez. Elles peuvent être abandonnées
aux contractants eux-mêmes, dans chaque cas particulier. C'est
véritablement leur affaire de débattre la nature et l'équivalence
des services à échanger, aussi bien que leur appellation spéciale.
La science a fini quand elle en a montré la cause, l'origine et la
légitimité. L'emprunteur s'acquittera en blé, en vin, en souliers, en
main-d'oeuvre, selon son état. Dans la plupart des circonstances, et
seulement pour plus de commodité, il paiera en argent; et comme on
ne se procure l'argent qu'avec du travail, on pourra dire qu'il paie
avec du travail. Ce paiement, juste et légitime d'après vous-même,
pourquoi me défendriez-vous de le baptiser _loyer_, _fermage_,
_escompte_, _rente_, _prêt_, _intérêt_, selon l'occurrence?
Mais venons-en à l'équivoque qui nous sépare, à la prétendue
confusion que je fais, dites-vous, entre l'_usage_ et la _propriété_,
entre le _prêt_ de la chose et une _cession_ absolue.
Vous dites: Celui qui emprunte une propriété, une valeur, étant tenu
de la rendre intégralement à l'échéance, n'a reçu, au fond, qu'un
_usage_. Ce qu'il doit, ce n'est pas une propriété, une valeur, mais
l'_usage_ d'une propriété, d'une valeur équivalente. Identifier ces
deux ordres de nature diverse _sans équivalence possible_, c'est
détruire la _mutualité des services_.
Pour aller à la racine de l'objection, il faudrait remuer tous les
fondements de l'économie sociale. Vous n'attendez pas de moi un tel
travail, mais je vous demanderai si, selon vous, l'_usage_ d'une
valeur n'a pas lui-même une _valeur_? s'il n'est pas susceptible
d'être _évalué_? D'après quelle règle, sur quel principe,
empêcherez-vous deux contractants de comparer un _usage_ à une somme
d'argent, à une quantité de main-d'oeuvre, et d'échanger sur ces
bases, si cela les arrange? Vous me prêtez une maison de 20,000
francs; par là vous me rendez un _service_. Entendez-vous dire
que, malgré mon consentement et le vôtre, je ne puis m'acquitter,
au nom de la science, qu'en vous prêtant aussi une maison de même
valeur? Mais cela est absurde, car si nous avions tous des maisons,
nous resterions chacun dans la nôtre, et quelle serait la raison
d'être du prêt? Si vous allez jusqu'à prétendre que _mutualité de
services_ implique que les deux services échangés doivent être
non-seulement égaux en valeur, mais _identiques en nature_, vous
supprimez l'échange aussi bien que le prêt. Un chapelier devra dire
à son client: Ce que je vous cède, ce n'est pas de l'argent, mais un
chapeau; ce que vous me devez, c'est un chapeau, et non de l'argent.
Que si vous reconnaissez que les services s'_évaluent_ et
s'échangent, précisément parce qu'ils diffèrent de nature, vous
devez convenir que la cession d'un usage qui est un _service_, peut
très-légitimement s'évaluer en blé, en argent, en main d'oeuvre.
Prenez-y garde, votre théorie, tout en laissant parfaitement
subsister le principe de l'intérêt, ne tend à rien moins qu'à frapper
d'inertie toutes les transactions.
Vous ne réformez pas, vous paralysez.
Je suis cordonnier. Mon métier doit me faire vivre; mais pour
l'exercer, il faut que je sois logé, et je n'ai pas de maison. D'un
autre côté, vous avez consacré votre travail à en bâtir une; mais
vous ne savez pas faire vos souliers ni ne voulez aller pieds nus.
Nous pouvons nous arranger: vous me logerez, je vous chausserai. Je
profiterai de votre travail comme vous du mien: nous nous rendrons
réciproquement service. Le tout est d'arriver à une juste évaluation,
à une parfaite équivalence, et je n'y vois d'autre moyen que le libre
débat.
Et, sous prétexte qu'il y a cession d'un objet matériel, d'un côté,
et que, de l'autre, il n'y a cession que d'un _usage_, la théorie
viendrait nous dire: Cette transaction ne se fera pas, elle est
illégitime, abusive et spoliatrice; il s'agit de deux services _qui
n'ont pas d'équivalence possible_, et que vous n'avez ni la faculté
d'_évaluer_, ni le droit d'échanger!
Ne voyez-vous pas, Monsieur, qu'une telle théorie tue à la fois et
l'échange et la liberté? Quelle est donc l'autorité qui viendra
anéantir ainsi notre commun et libre consentement? Sera-ce la loi?
sera-ce l'État? Mais je croyais, moi, que nous faisions la loi,
que nous payions l'État pour protéger nos droits et non pour les
supprimer.
Ainsi, nous étions d'accord tout à l'heure sur ce point, que
l'emprunteur doit _quelque chose_ en sus de la simple restitution.
Accordons-nous maintenant sur cet autre point, que ce _quelque chose_
est susceptible d'être _évalué_, et par conséquent d'être acquitté,
selon la convenance des contractants, sous une des formes quelconques
que peut affecter la valeur.
La conséquence qui s'ensuit, c'est que, à l'échéance, le prêteur doit
recouvrer:
1º La valeur intégrale prêtée;
2º La valeur du service rendu par le prêt.
Je n'ai pas besoin de répéter ici comment la restitution intégrale de
l'objet prêté implique nécessairement la pérennité de l'intérêt.
Examinons maintenant, en peu de mots, cette seconde question:
_L'intérêt du capital est-il prélevé aux dépens du travail?_
Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur, on se ferait une idée
bien circonscrite de l'intérêt, si l'on supposait qu'il n'apparaît
qu'à l'occasion du prêt.--Quiconque fait concourir un capital à la
création d'un produit entend être rémunéré non-seulement pour son
travail, mais pour son capital; de telle sorte que l'intérêt entre
comme élément dans le prix de tous les objets de consommation.
Il ne suffit peut-être pas de démontrer la légitimité de l'intérêt
aux hommes qui n'ont pas de capitaux. Ils seraient sans doute
tentés de dire: puisque l'intérêt est légitime, il faut bien que
nous le subissions; mais c'est un grand malheur, car sans cela nous
obtiendrions toutes choses à meilleur marché.
Ce grief est complétement erroné; ce qui fait que les jouissances
humaines se rapprochent de plus en plus de la _gratuité_ et de la
_communauté_, c'est l'intervention du capital. Le capital c'est la
puissance démocratique, philanthropique et égalitaire par excellence.
Aussi, celui qui en fera comprendre l'action rendra le plus signalé
service à la société, car il fera cesser cet antagonisme de classes
qui n'est fondé que sur une erreur.
Il m'est de toute impossibilité de faire entrer dans un article de
journal la théorie des capitaux[34]. Je dois me borner à indiquer ma
pensée par un exemple, une anecdote, une hypothèse qui est l'image de
toutes les transactions humaines.
[Note 34: Voy., sur la _Théorie du capital_, le chap. VII du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
Plaçons-nous au point de départ de l'humanité, à cette époque où nous
pouvons supposer qu'il n'existait aucun capital. Quelle était alors
la valeur, mesurée au travail, d'un objet quelconque, d'une paire
de bas, d'un sac de blé, d'un meuble, d'un livre, etc.; en d'autres
termes, au prix de quel travail ces objets auraient-ils été achetés?
Je ne crains pas de dire que la réponse est contenue dans ce mot:
l'_Infini_. De tels objets étaient alors tout à fait inaccessibles à
l'humanité.
Qu'il s'agisse d'une paire du bas de coton. Aucun homme ne serait
parvenu à la produire avec cent ni avec mille journées de travail.
D'où vient qu'aujourd'hui, en France, il n'y a pas un ouvrier si
malheureux qu'il ne puisse obtenir une paire de bas de coton avec
son travail d'une journée?--C'est justement parce que du capital
concourt à la création de ce produit. Le genre humain a inventé des
instruments qui forcent la nature à une collaboration _gratuite_.
Il est bien vrai qu'en décomposant le prix de cette paire de bas,
vous trouvez qu'une partie assez considérable de ce prix se rapporte
au capital. Il faut bien payer le _squatter_ qui a défriché la terre
de la Caroline; il faut bien payer la voile qui pousse le navire de
New-York au Havre; il faut bien payer la machine qui fait tourner
dix mille broches. Mais c'est justement parce que nous payons ces
instruments qu'ils font concourir la nature et qu'ils substituent
son action _gratuite_ à l'action _onéreuse_ du travail. Si nous
supprimions successivement cette série d'intérêts à payer, nous
supprimerions par cela même les instruments et la collaboration
naturelle qu'ils mettent en oeuvre; en un mot, nous reviendrions au
point de départ, à l'époque où mille journées de travail n'auraient
pas suffi pour se procurer une paire de bas. Il en est ainsi de
toutes choses.
Vous pensez que l'intérêt est prélevé _par celui qui ne fait rien
sur celui qui travaille_. Ah! Monsieur, avant de laisser tomber une
seconde fois dans le public cette triste et irritante assertion,
scrutez-la jusque dans la racine. Demandez-lui ce qu'elle contient,
et vous vous assurerez qu'elle ne porte en elle que des erreurs et
des tempêtes. Vous invoquez mon apologue du Rabot, permettez-moi d'y
revenir.