Adhésion à la formule: le prêt est un service qui doit

s'échanger contre un service.--Distinction sur la nature des

services.--Le service qui consiste à céder l'usage temporaire

d'une propriété ne doit pas être rémunéré par la cession

définitive d'une propriété.--Conséquences funestes de l'intérêt

pour l'emprunteur, pour le prêteur lui-même et pour la société

tout entière.

22 octobre 1849.

Tous les principes d'économie sociale que vous avez propagés avec

un talent si remarquable concluent forcément, inévitablement, à

l'abolition de l'intérêt ou de la rente. Curieux de savoir par

quelle étrange contradiction votre logique, toujours si vive et si

sûre, reculait devant cette conclusion définitive, j'interrogeai

votre pamphlet intitulé: _Capital et Rente_, et je m'aperçus, avec

une surprise mêlée de joie, qu'il n'y avait plus entre vous et nous

que l'épaisseur d'une simple équivoque.

--Cette équivoque porte tout entière sur la confusion de deux choses

cependant bien distinctes, l'_usage_ et la _propriété_.

Comme nous, vous partez de ce principe fondamental et incontesté:

réciprocité, mutualité, équivalence des services. Seulement, en

confondant l'usage et la propriété, et en identifiant ces deux ordres

de nature diverse et sans équivalence possible, vous détruisez toute

mutualité, toute réciprocité, toute équivalence véritable, renversant

ainsi, de vos propres mains, le principe que vous avez posé.

C'est ce principe qui vient se réclamer de vous-même contre

vous-même. Comment récuseriez-vous, en faveur de l'abolition de la

rente, ce juge que vous avez invoqué contre elle?

Vous ne nous accuserez pas, Monsieur, de manquer de courtoisie.

Nous, les premiers attaqués, nous vous laissons le choix du lieu,

de l'heure et des armes, et, sans nous plaindre des désavantages

du terrain, nous acceptons la discussion dans les termes où vous

l'avez posée. Bien plus, nous contentant de suivre un à un tous

les exemples, toutes les démonstrations de votre écrit _Capital et

Rente_, nous ne ferons que rectifier le malentendu, la malheureuse

équivoque qui seule vous a empêché de conclure contre la rente. Les

clauses de ce débat vous semblent-elles, ou non, loyales?

Entrons donc en matière.

Paul échange avec Pierre dix pièces de 50 centimes contre 100

sous: voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre

propriété.--Mais Pierre dit à Paul: «Tu me donneras les dix pièces de

10 sous actuellement, et moi je te donnerai la pièce de 100 sous dans

un an.» Voilà «un service nouveau et d'une autre espèce que Pierre

demande à Paul.»

--Mais quelle est la nature de ce service? Pierre demande-t-il à

Paul de lui céder la propriété d'une nouvelle somme quelle qu'elle

soit? non, mais simplement de lui laisser l'_usage_ de celle-ci

pendant un an. Or, puisque tout service doit être payé par un service

équivalent, un service d'_usage_ doit donc être échangé contre un

service d'_usage_: rien de moins, rien de plus.--Pierre dira à Paul:

Tu me donnes l'_usage_ de dix pièces de 10 sous pendant un an, je te

devrai donc en retour le même service, c'est-à-dire l'_usage_ de dix

pièces de 10 sous pendant un an aussi. Est-ce juste, oui ou non?

Un homme échange un navire contre une maison: voilà le troc pour

troc, l'échange de propriété contre propriété.--Mais l'armateur veut,

en outre, avoir l'usage de la maison pendant un an, avant de livrer

son navire. Le propriétaire lui dit: «C'est un service nouveau que

vous me demandez, j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en

compensation un service équivalent.»--Évidemment, répond l'armateur,

vous me donnez, une année durant, l'_usage_ d'une valeur de 20,000

fr., je suppose, je vous devrais donc en échange l'_usage_ d'une

égale valeur de 20,000. Rien de plus juste. Mais comme je paie

votre propriété par celle de mon navire, ce n'est pas une propriété

nouvelle, mais un simple _usage_ que vous me concédez, je ne dois

donc vous concéder aussi que l'_usage_ d'une même valeur, et pour un

temps égal. «Les services échangés se valent.» Exiger plus serait un

vol.

Mathurin prête un sac de blé «à Jérôme qui promet de rendre, au

bout de l'an, un sac de blé de même qualité, de même poids, sans

qu'il en manque un seul grain.»--Mathurin voudrait, en outre, cinq

litres de blé en sus de l'hectolitre, pour le service qu'il rend

à Jérôme.--Non, reprend celui-ci, ce serait une injustice et une

spoliation, tu ne me donnes la propriété de rien, car, au bout de

l'an, je dois te remettre la valeur exacte de ce que tu me livres

aujourd'hui. Ce que tu me concèdes, c'est l'_usage_ pendant un an

de ton sac de blé, tu as donc droit à l'_usage_ de la même valeur

pendant une année aussi. Rien au delà; sinon il n'y aurait plus

mutualité, réciprocité, équivalence des services.

De son côté, Mathurin, qui est quelque peu clerc, fait ce

raisonnement: «Ce que m'objecte Jérôme est incontestable; et, en

effet, si au bout de l'an, il me rentre cinq litres de blé en sus

des cent litres que je viens de prêter, et que dans quelque temps

je puisse prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, lorsque

j'en aurai placé un assez grand nombre pour vivre sur la somme de

ces rétributions,» je pourrai manger en ne faisant rien, et sans

jamais dépenser mon avoir. Or, ce que je mangerai, ce sera pourtant

quelqu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'étant pas moi, mais

autrui, je vivrai donc aux dépens d'autrui, ce qui est un vol. Et

cela se comprend, car le service que j'aurai rendu n'est qu'un _prêt_

ou l'_usage_ d'une valeur, tandis que le service qu'on m'aurait remis

en échange serait un _don_ ou la _propriété_ d'une chose. Il n'y a

donc justice, égalité, équivalence de services que dans le sens où

l'entend Jérôme.

Valère veut occuper, un an durant, la maison de Mondor. «Il sera

tenu de se soumettre à trois conditions. La première, de déguerpir

au bout de l'an, et de rendre la maison en bon état, sauf les

dégradations inévitables qui résultent de la seule durée. La seconde,

de rembourser à Mondor les 300 francs que celui-ci paie annuellement

à l'architecte pour réparer les outrages du temps; car ces outrages

survenant pendant que la maison est au service de Valère, il est de

toute justice qu'il en supporte les conséquences. La troisième c'est

de rendre à Mondor un service équivalent à celui qu'il en reçoit.»

Or, ce service est l'_usage_ d'une maison pendant un an. Valère devra

donc à Mondor l'_usage_ de la même valeur pendant le même laps de

temps. Cette valeur devra être librement débattue entre les deux

contractants.

Jacques vient d'achever la confection d'un rabot. Guillaume dit à

Jacques:

--Il faut que tu me rendes un service.

--Lequel?

--Prête-moi ce rabot pour un an.

--Y penses-tu, Guillaume! Et, si je te rends ce service, quel service

me rendras-tu de ton côté?

--Le même, bien entendu; et si tu me _prêtes_ une valeur de 20 francs

pour un an, je devrai te _prêter_, à mon tour, la même valeur pendant

une égale durée.

--D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut: il ne

sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre

exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le

faire réparer, ou que tu me remplaces les deux journées que je devrai

consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le rabot

me revienne en bon état, comme je te le livre.

--C'est trop juste, je me soumets à cette condition; je m'engage à te

rendre, ou un rabot semblable, ou la valeur.

--Indépendamment de la restitution intégrale déjà stipulée, il faut

que tu me rendes un service que nous allons débattre.

--Le service est bien simple. De même que pour ton rabot cédé, je

dois te rendre un rabot pareil, ou égale valeur en argent; de même

pour l'_usage_ de cette valeur pendant un an, je te dois l'_usage_ de

pareille somme pendant un an aussi. Dans l'un comme dans l'autre cas

«les services échangés se valent.»

Cela posé, voici, ce me semble, une série de conséquences dont il est

impossible de contester la justesse:

1º Si l'usage paie l'usage, et si la cession purement temporaire par

l'emprunteur de l'_usage_ d'une valeur égale «est une rétribution

naturelle, équitable, juste prix d'un service d'_usage_, nous pouvons

en conclure, en généralisant, qu'il est CONTRAIRE à la nature du

capital de produire un intérêt.» En effet, il est bien clair qu'après

l'usage réciproque des deux services échangés, chaque propriétaire

n'étant rentré que dans la valeur exacte de ce qu'il possédait

auparavant, il n'y a intérêt ou productivité du capital ni pour

l'un ni pour l'autre. Et il n'en saurait être autrement, puisque le

prêteur ne pourrait tirer un intérêt de la valeur prêtée qu'autant

que l'emprunteur ne tirerait lui-même aucun intérêt de la valeur

rendue; qu'ainsi, l'intérêt du capital est la négation de lui-même

et qu'il n'existe pour Paul, Mathurin, Mondor et Jacques qu'à la

condition d'être supprimé pour Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume.

Toutes choses étant, en réalité, instruments de production au même

titre, les premiers ne peuvent prélever l'intérêt de la valeur prêtée

qu'autant que les seconds prélèvent en retour l'intérêt de la valeur

remise en échange, ce qui détruit l'intérêt du capital par lui même

et le réduit à un simple droit d'usage contre l'usage. Vouloir

échanger l'usage contre la propriété, c'est dépouiller, spolier l'un

au profit de l'autre, «c'est légaliser, organiser, systématiser

l'injustice elle-même.» Posons donc en fait que l'intérêt est

illégitime, inique et spoliateur.

2º Une seconde conséquence, non moins remarquable que la première,

c'est que l'intérêt nuit à l'emprunteur, au prêteur lui-même, et à

la société tout entière. Il nuit à l'emprunteur et le spolie, car

il est évident que si Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume doivent

rendre une valeur plus grande que celle qu'ils ont reçue, il n'y a

pas équivalence de services, et que la valeur qu'ils rendent en plus

étant produite par eux et prélevée par d'autres, ils sont spoliés

d'autant. Il nuit au prêteur, parce que, quand celui-ci a recours à

l'emprunt, il est victime de la même spoliation. Il nuit à l'un et

à l'autre et à la société tout entière, parce que l'intérêt ou la

rente, augmentant considérablement le prix de revient de tous les

produits, chaque consommateur se trouve spolié d'autant sur tout

ce qu'il achète; que les travailleurs, ne pouvant plus racheter

leurs produits au prix de leur salaire, sont forcés de réduire leur

consommation; que cette réduction de consommation amène le chômage;

que ce chômage entraîne une réduction nouvelle de consommation,

et qu'il exige le don improductif de sommes énormes englouties

par l'assistance publique ou privée, et la répression des crimes

toujours croissants enfantés par le manque de travail et la misère.

D'où une perturbation effroyable dans la loi de l'offre et de la

demande, et dans tous les rapports d'économie sociale; un obstacle

infranchissable «à la formation, à la multiplication, à l'abondance

des capitaux;» l'autocratie absolue du capital, la servitude radicale

des travailleurs, l'oppression partout, la liberté nulle part. Que

la société «comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige quand elle

proclame la légitimité de l'intérêt.»

3º Les anecdotes que nous avons racontées mettent aussi sur la voie

d'expliquer tout ce qu'a de monstrueux ce phénomène qu'on appelle la

pérennité ou la perpétuité de l'intérêt. Dès qu'infidèles au principe

de l'équivalence des services, Paul, Mathurin, Mondor et Jacques

veulent échanger, non plus l'usage contre l'usage, mais l'usage

contre la propriété, il arrive qu'en quatorze ans environ, ils ont

reçu la valeur de leur bien, en un siècle dix fois cette valeur, et

que, le prêtant ainsi indéfiniment, ils en recevront mille, cent

mille, un million de fois la valeur, _sans jamais cesser d'en être

propriétaires_. De sorte que le simple _usage_ du sac de blé, de la

maison, du rabot, équivaudra à la _propriété_, non pas d'un, mais

d'un million, d'un milliard, et ainsi de suite, de sacs de blé, de

maisons, de rabots. C'est la faculté de vendre toujours de nouveau le

même objet et d'en recevoir toujours de nouveau le prix, sans jamais

céder la propriété de ce qu'on vend. Les valeurs échangées sont-elles

égales? Les services réciproques se valent-ils? Car remarquez bien

ceci: les instruments de production sont un service pour les prêteurs

comme pour les emprunteurs, et si Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume

ont reçu un service qui consiste dans l'_usage_ d'une pièce de cent

sous, d'un sac de blé, d'une maison, d'un rabot, ils ont rendu, en

échange, un service qui consiste dans la _propriété_ d'un milliard

de pièces de cent sous, de sacs de blé, de maisons, de rabots. Or, à

moins de démontrer que l'usage de 5 francs égale la propriété de 5

milliards, il faut reconnaître que l'intérêt du capital est un vol.

Dès que, par l'intérêt ou la rente, un individu ou une succession

d'individus peuvent échanger 5 francs, un sac de blé, une maison,

un rabot contre un milliard et plus de pièces de 5 francs, de sacs

de blé, de maisons, de rabots, il y a un homme dans le monde qui

reçoit un milliard de plus qu'il n'a produit.--Or, ce milliard, c'est

la subsistance de cent, de mille autres; et en supposant que le

salaire qui reste à ces mille spoliés suffise encore à les nourrir,

en travaillant jusqu'à leur dernière heure, c'est le loisir de mille

individus qu'un seul engloutit, c'est-à-dire leur vie morale et

intellectuelle.--Ces hommes auxquels on enlève ainsi, au profit d'un

seul, toute vie de l'âme et de la pensée fussent peut-être devenus

des Newtons, des Fénelons, des Pascals, réalisant de merveilleuses

découvertes dans les sciences et dans les arts, et avançant d'un

siècle les progrès de l'humanité.--Mais non, «grâce à la rente et

à sa monstrueuse pérennité,» le loisir est interdit précisément à

tous ceux qui travaillent du berceau jusqu'à la tombe, et devient

le privilége exclusif des quelques oisifs qui, par l'intérêt

du capital, s'approprient, sans rien faire, le fruit du labeur

accablant des travailleurs.--La presque totalité de «l'humanité

est réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire, dans

l'ignorance éternelle,» par suite de cette spoliation de la rente,

qui lui enlève la subsistance d'abord et le loisir ensuite.--Sans la

rente, au contraire, personne ne recevant exactement que ce qu'il a

produit, un nombre immense d'hommes, maintenant oisifs ou livrés à

un travail improductif et souvent destructeur, seraient contraints

de travailler, ce qui augmenterait d'autant la somme de la richesse

générale ou du loisir possible, et ce loisir appartiendrait toujours

à ceux qui l'ont réellement acquis par leur propre travail ou par

celui de leurs pères.

Mais, dit-on: «Si le capital ne doit plus produire d'intérêt, qui

voudra créer les instruments de travail, les matériaux et les

provisions de toute espèce dont il se compose? Chacun les consommera

à mesure, et l'humanité ne fera jamais un pas en avant. Le capital

ne se formera plus puisqu'il n'y aura plus intérêt à le former.»

Singulière équivoque en vérité! Est-ce que le laboureur n'a pas

avantage à produire le plus possible, bien qu'il n'échange sa récolte

au marché que contre une valeur égale une fois payée, sans aucune

rente ou intérêt du capital? Est-ce que l'industriel n'a pas avantage

à doubler et à tripler ses produits, bien qu'il ne les vende que pour

une somme équivalente une seule fois donnée, sans aucun intérêt du

capital? Est-ce que 100,000 francs écus cesseront de valoir 100,000

francs, parce qu'ils ne produiront plus intérêt? Est-ce que 500,000

francs en terres, en maisons, en machines ou autrement cesseront

d'être 500,000 francs parce que l'on n'en tirera plus la rente?

En un mot, la richesse acquise, sous quelque forme et de quelque

manière qu'elle le soit, ne sera-t-elle plus une richesse parce que

je ne pourrai m'en servir pour spolier autrui?--Qui voudra créer la

richesse? Mais tous ceux qui désireront être riches.--Qui épargnera?

Mais tous ceux qui voudront vivre le lendemain sur le travail de la

veille.--Quel intérêt y aura-t-il à former le capital? L'intérêt de

posséder 10,000 francs quand on aura produit 10,000 francs, d'en

posséder 100,000, quand on en aura produit 100,000, et ainsi de suite.

«La loi, dites-vous, nous ravira la perspective d'amasser un peu de

bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti.» Tout au

contraire, la loi assurera à tous la perspective d'amasser autant de

richesses qu'ils ont produit de travail, en interdisant à chacun de

spolier son voisin du fruit de ses labeurs, et en voulant que les

services échangés se vaillent: usage contre usage et propriété contre

propriété. «Elle détruira en nous, ajoutez-vous, et le stimulant de

l'épargne dans le présent, et l'espérance du repos dans l'avenir.

Nous aurons beau nous exténuer de fatigues, il faut renoncer à

transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puisque la

science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions

des exploiteurs d'hommes si nous prêtions à intérêt.» Tout au

contraire, l'abolition de l'intérêt du capital ravive en vous le

stimulant de l'épargne dans le présent et vous assure l'espérance du

repos dans l'avenir, puisqu'elle vous empêche, vous, travailleurs,

d'être dépouillés, par la rente, de la plus grande part du fruit de

votre travail, et qu'en vous obligeant à ne pouvoir dépenser que la

somme exacte de ce que vous avez gagné, elle rend l'épargne plus

indispensable encore à tous, riches ou pauvres. Non-seulement vous

pourrez transmettre à vos fils et à vos filles un petit pécule, sans

devenir exploiteurs d'hommes, mais ce pécule, vous l'obtiendrez avec

bien moins de fatigues qu'aujourd'hui; car, si gagnant 10 fr. par

jour et en dépensant 5, les 5 autres vous sont actuellement enlevés

par toutes les formes de la rente et de l'intérêt du capital, vous

n'avez, après quarante années des plus rudes travaux, pas une obole à

laisser à vos enfants; tandis que, la rente abolie, vous aurez plus

de 60,000 francs à leur léguer.

Tous les sophismes économiques, à l'endroit de l'intérêt du capital,

tiennent uniquement à ce qu'on se borne toujours à prendre la

question par un seul côté, au lieu de l'envisager sous ses deux

faces réciproques. On démontre à merveille que la valeur prêtée est

un service, un moyen de travail et de production pour l'emprunteur;

mais on oublie que la valeur rendue est également un service, un

moyen de travail et de production, au même titre pour le prêteur, et

qu'ainsi, l'usage du même service se balançant dans le même temps

donné, l'intérêt du capital est une absurdité non moins qu'une

spoliation. On énumère avec pompe les bénéfices d'une épargne qui,

en se multipliant indéfiniment par la rente, produit l'opulence

scandaleuse de quelques oisifs; mais on oublie que ces bénéfices,

prélevés par celui qui ne fait rien sur celui qui travaille,

produisent la misère effroyable des masses, auxquelles ils enlèvent

souvent la subsistance, toujours au moins l'épargne, le loisir et

la possibilité de laisser quelque chose à leurs fils. On proclame

à grands frais la nécessité de la formation des capitaux, et l'on

ne voit pas que l'intérêt restreint cette formation en un nombre

presque imperceptible de mains, tandis que l'abolition de la rente

y appellerait tout le monde sans exception, et que les capitaux se

multiplieraient dans une proportion d'autant plus grande que chacun

devrait compenser par le chiffre de la valeur du fonds l'intérêt

supprimé. «Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est donc dire qu'il y

aura un motif de plus d'épargner, de se priver, de former de nouveaux

capitaux et de conserver les anciens,» puisque d'abord toute richesse

acquise restera toujours une richesse; qu'ensuite chacun pouvant

toujours s'enrichir en proportion exacte de son travail et de son

épargne, nul ne sera conduit par l'opulence et la misère excessives

à la dissipation et à l'imprévoyance; qu'enfin tous vivant, non

plus sur l'intérêt, mais sur le fonds, il faudra nécessairement que

l'importance du capital compense le chiffre de la rente abolie.

Tout le monde sait que le zéro, bien que n'ayant par lui-même aucune

valeur intrinsèque et absolue, a cependant une valeur de service

et d'usage dans la numération ou la multiplication des valeurs,

puisque chaque nombre s'accroît d'une dizaine, selon les zéros qui

le suivent. Dire que le taux naturel et vrai de l'intérêt est zéro,

c'est donc dire simplement que l'usage ne peut s'échanger que contre

l'usage et jamais contre la propriété. De même qu'une paire de bas

se paie sa valeur, soit 2 fr., par exemple, de même l'_usage_ d'une

valeur ne doit se payer que par l'_usage_ pendant le même temps

d'une valeur égale. C'est là sans doute empêcher la spoliation de la

propriété par la propriété, mais, à coup sûr, ce n'est pas la rendre

acéphale.

Vous voulez l'épargne qui constitue la formation des capitaux.

Supprimez donc la rente qui enlève l'épargne des travailleurs,

rend l'épargne superflue au riche qui retrouve toujours dans le

revenu la richesse qu'il dépensé toujours, et, impossible au pauvre

dont le salaire ne dépasse jamais, s'il les égale, les besoins de

sa subsistance. Vous voulez l'abondance des capitaux. Supprimez

donc la rente qui empêche les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des

travailleurs de pouvoir jamais acquérir et conserver le capital ou

la richesse. Vous voulez la conciliation du capital et du travail.

Supprimez donc la rente qui éternise l'antagonisme de ces deux

choses, en détruisant l'équivalence et la réciprocité des services,

et en amenant une exploitation du travail par le capital telle, qu'en

un temps donné, le premier paie au second 5 milliards pour l'usage

d'une seule pièce de cent sous, comme nous l'avons montré plus haut.

Vous voulez l'harmonie des classes. Supprimez donc la rente, afin

que, les services s'échangeant sans cesse contre des services égaux

et de même nature, chacun reste toujours possesseur de la somme

exacte de son travail, et qu'ainsi il ne puisse plus y avoir ni

exploitants ni exploités, ni maîtres ni esclaves.

Alors la sécurité sera partout, parce que l'injustice ne sera

nulle part. Alors les travailleurs seront les premiers à se porter

les gardiens naturels de cette société, dont ils ne conspirent

aujourd'hui la ruine que parce qu'elle réalise la leur. Alors on ne

parlera plus d'organisation artificielle du travail, parce qu'on

aura l'organisation naturelle et vraie. Alors on repoussera les

arrangements de la contrainte, parce qu'on possédera ceux de la

liberté. Alors tomberont, comme d'elles-mêmes, «les jalousies de

classe, les malveillances, les haines sans fondement, les défiances

injustes;» car la parfaite égalité de l'échange, l'incontestable

équivalence des services «sera susceptible d'être rigoureusement,

mathématiquement démontrée,» et la justice absolue qu'elle consacrera

«n'en sera pas moins sublime, parce qu'elle satisfera autant

l'intelligence que le sentiment.»

Vous le voyez, Monsieur, j'ai suivi pas à pas, et je pourrais dire

lettre à lettre, chacun des exemples, chacune des démonstrations

contenues dans votre écrit _Capital et Rente_, et il m'a suffi de

rétablir la distinction entre l'usage et la propriété, et d'éviter

ainsi l'équivoque qui nous sépare, pour conclure de vos propres

pensées et de vos propres paroles à l'abolition de la rente. Ce

n'est pas ma lettre, c'est votre ouvrage lui-même qui contient

cette conclusion depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Aussi

n'ai-je fait que le reproduire, souvent littéralement et en n'en

changeant que les termes qui ont donné lieu à cette malheureuse

équivoque. Cette réfutation n'est pas de moi, mais de vous. Comment

donc pourriez-vous récuser votre propre témoignage?

C'est le principe même de la rente que vous avez voulu justifier. Là

se bornait votre tâche.

C'est le principe même de l'abolition de la rente que j'ai, ce me

semble, mathématiquement démontré par vos propres aphorismes. Là doit

se borner aussi mon oeuvre.

Je me suis arrêté où vous avez jugé nécessaire de vous arrêter

vous-même.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 7 / 42 段