s'échanger contre un service.--Distinction sur la nature des
services.--Le service qui consiste à céder l'usage temporaire
d'une propriété ne doit pas être rémunéré par la cession
définitive d'une propriété.--Conséquences funestes de l'intérêt
pour l'emprunteur, pour le prêteur lui-même et pour la société
tout entière.
22 octobre 1849.
Tous les principes d'économie sociale que vous avez propagés avec
un talent si remarquable concluent forcément, inévitablement, à
l'abolition de l'intérêt ou de la rente. Curieux de savoir par
quelle étrange contradiction votre logique, toujours si vive et si
sûre, reculait devant cette conclusion définitive, j'interrogeai
votre pamphlet intitulé: _Capital et Rente_, et je m'aperçus, avec
une surprise mêlée de joie, qu'il n'y avait plus entre vous et nous
que l'épaisseur d'une simple équivoque.
--Cette équivoque porte tout entière sur la confusion de deux choses
cependant bien distinctes, l'_usage_ et la _propriété_.
Comme nous, vous partez de ce principe fondamental et incontesté:
réciprocité, mutualité, équivalence des services. Seulement, en
confondant l'usage et la propriété, et en identifiant ces deux ordres
de nature diverse et sans équivalence possible, vous détruisez toute
mutualité, toute réciprocité, toute équivalence véritable, renversant
ainsi, de vos propres mains, le principe que vous avez posé.
C'est ce principe qui vient se réclamer de vous-même contre
vous-même. Comment récuseriez-vous, en faveur de l'abolition de la
rente, ce juge que vous avez invoqué contre elle?
Vous ne nous accuserez pas, Monsieur, de manquer de courtoisie.
Nous, les premiers attaqués, nous vous laissons le choix du lieu,
de l'heure et des armes, et, sans nous plaindre des désavantages
du terrain, nous acceptons la discussion dans les termes où vous
l'avez posée. Bien plus, nous contentant de suivre un à un tous
les exemples, toutes les démonstrations de votre écrit _Capital et
Rente_, nous ne ferons que rectifier le malentendu, la malheureuse
équivoque qui seule vous a empêché de conclure contre la rente. Les
clauses de ce débat vous semblent-elles, ou non, loyales?
Entrons donc en matière.
Paul échange avec Pierre dix pièces de 50 centimes contre 100
sous: voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre
propriété.--Mais Pierre dit à Paul: «Tu me donneras les dix pièces de
10 sous actuellement, et moi je te donnerai la pièce de 100 sous dans
un an.» Voilà «un service nouveau et d'une autre espèce que Pierre
demande à Paul.»
--Mais quelle est la nature de ce service? Pierre demande-t-il à
Paul de lui céder la propriété d'une nouvelle somme quelle qu'elle
soit? non, mais simplement de lui laisser l'_usage_ de celle-ci
pendant un an. Or, puisque tout service doit être payé par un service
équivalent, un service d'_usage_ doit donc être échangé contre un
service d'_usage_: rien de moins, rien de plus.--Pierre dira à Paul:
Tu me donnes l'_usage_ de dix pièces de 10 sous pendant un an, je te
devrai donc en retour le même service, c'est-à-dire l'_usage_ de dix
pièces de 10 sous pendant un an aussi. Est-ce juste, oui ou non?
Un homme échange un navire contre une maison: voilà le troc pour
troc, l'échange de propriété contre propriété.--Mais l'armateur veut,
en outre, avoir l'usage de la maison pendant un an, avant de livrer
son navire. Le propriétaire lui dit: «C'est un service nouveau que
vous me demandez, j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en
compensation un service équivalent.»--Évidemment, répond l'armateur,
vous me donnez, une année durant, l'_usage_ d'une valeur de 20,000
fr., je suppose, je vous devrais donc en échange l'_usage_ d'une
égale valeur de 20,000. Rien de plus juste. Mais comme je paie
votre propriété par celle de mon navire, ce n'est pas une propriété
nouvelle, mais un simple _usage_ que vous me concédez, je ne dois
donc vous concéder aussi que l'_usage_ d'une même valeur, et pour un
temps égal. «Les services échangés se valent.» Exiger plus serait un
vol.
Mathurin prête un sac de blé «à Jérôme qui promet de rendre, au
bout de l'an, un sac de blé de même qualité, de même poids, sans
qu'il en manque un seul grain.»--Mathurin voudrait, en outre, cinq
litres de blé en sus de l'hectolitre, pour le service qu'il rend
à Jérôme.--Non, reprend celui-ci, ce serait une injustice et une
spoliation, tu ne me donnes la propriété de rien, car, au bout de
l'an, je dois te remettre la valeur exacte de ce que tu me livres
aujourd'hui. Ce que tu me concèdes, c'est l'_usage_ pendant un an
de ton sac de blé, tu as donc droit à l'_usage_ de la même valeur
pendant une année aussi. Rien au delà; sinon il n'y aurait plus
mutualité, réciprocité, équivalence des services.
De son côté, Mathurin, qui est quelque peu clerc, fait ce
raisonnement: «Ce que m'objecte Jérôme est incontestable; et, en
effet, si au bout de l'an, il me rentre cinq litres de blé en sus
des cent litres que je viens de prêter, et que dans quelque temps
je puisse prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, lorsque
j'en aurai placé un assez grand nombre pour vivre sur la somme de
ces rétributions,» je pourrai manger en ne faisant rien, et sans
jamais dépenser mon avoir. Or, ce que je mangerai, ce sera pourtant
quelqu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'étant pas moi, mais
autrui, je vivrai donc aux dépens d'autrui, ce qui est un vol. Et
cela se comprend, car le service que j'aurai rendu n'est qu'un _prêt_
ou l'_usage_ d'une valeur, tandis que le service qu'on m'aurait remis
en échange serait un _don_ ou la _propriété_ d'une chose. Il n'y a
donc justice, égalité, équivalence de services que dans le sens où
l'entend Jérôme.
Valère veut occuper, un an durant, la maison de Mondor. «Il sera
tenu de se soumettre à trois conditions. La première, de déguerpir
au bout de l'an, et de rendre la maison en bon état, sauf les
dégradations inévitables qui résultent de la seule durée. La seconde,
de rembourser à Mondor les 300 francs que celui-ci paie annuellement
à l'architecte pour réparer les outrages du temps; car ces outrages
survenant pendant que la maison est au service de Valère, il est de
toute justice qu'il en supporte les conséquences. La troisième c'est
de rendre à Mondor un service équivalent à celui qu'il en reçoit.»
Or, ce service est l'_usage_ d'une maison pendant un an. Valère devra
donc à Mondor l'_usage_ de la même valeur pendant le même laps de
temps. Cette valeur devra être librement débattue entre les deux
contractants.
Jacques vient d'achever la confection d'un rabot. Guillaume dit à
Jacques:
--Il faut que tu me rendes un service.
--Lequel?
--Prête-moi ce rabot pour un an.
--Y penses-tu, Guillaume! Et, si je te rends ce service, quel service
me rendras-tu de ton côté?
--Le même, bien entendu; et si tu me _prêtes_ une valeur de 20 francs
pour un an, je devrai te _prêter_, à mon tour, la même valeur pendant
une égale durée.
--D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut: il ne
sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre
exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le
faire réparer, ou que tu me remplaces les deux journées que je devrai
consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le rabot
me revienne en bon état, comme je te le livre.
--C'est trop juste, je me soumets à cette condition; je m'engage à te
rendre, ou un rabot semblable, ou la valeur.
--Indépendamment de la restitution intégrale déjà stipulée, il faut
que tu me rendes un service que nous allons débattre.
--Le service est bien simple. De même que pour ton rabot cédé, je
dois te rendre un rabot pareil, ou égale valeur en argent; de même
pour l'_usage_ de cette valeur pendant un an, je te dois l'_usage_ de
pareille somme pendant un an aussi. Dans l'un comme dans l'autre cas
«les services échangés se valent.»
Cela posé, voici, ce me semble, une série de conséquences dont il est
impossible de contester la justesse:
1º Si l'usage paie l'usage, et si la cession purement temporaire par
l'emprunteur de l'_usage_ d'une valeur égale «est une rétribution
naturelle, équitable, juste prix d'un service d'_usage_, nous pouvons
en conclure, en généralisant, qu'il est CONTRAIRE à la nature du
capital de produire un intérêt.» En effet, il est bien clair qu'après
l'usage réciproque des deux services échangés, chaque propriétaire
n'étant rentré que dans la valeur exacte de ce qu'il possédait
auparavant, il n'y a intérêt ou productivité du capital ni pour
l'un ni pour l'autre. Et il n'en saurait être autrement, puisque le
prêteur ne pourrait tirer un intérêt de la valeur prêtée qu'autant
que l'emprunteur ne tirerait lui-même aucun intérêt de la valeur
rendue; qu'ainsi, l'intérêt du capital est la négation de lui-même
et qu'il n'existe pour Paul, Mathurin, Mondor et Jacques qu'à la
condition d'être supprimé pour Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume.
Toutes choses étant, en réalité, instruments de production au même
titre, les premiers ne peuvent prélever l'intérêt de la valeur prêtée
qu'autant que les seconds prélèvent en retour l'intérêt de la valeur
remise en échange, ce qui détruit l'intérêt du capital par lui même
et le réduit à un simple droit d'usage contre l'usage. Vouloir
échanger l'usage contre la propriété, c'est dépouiller, spolier l'un
au profit de l'autre, «c'est légaliser, organiser, systématiser
l'injustice elle-même.» Posons donc en fait que l'intérêt est
illégitime, inique et spoliateur.
2º Une seconde conséquence, non moins remarquable que la première,
c'est que l'intérêt nuit à l'emprunteur, au prêteur lui-même, et à
la société tout entière. Il nuit à l'emprunteur et le spolie, car
il est évident que si Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume doivent
rendre une valeur plus grande que celle qu'ils ont reçue, il n'y a
pas équivalence de services, et que la valeur qu'ils rendent en plus
étant produite par eux et prélevée par d'autres, ils sont spoliés
d'autant. Il nuit au prêteur, parce que, quand celui-ci a recours à
l'emprunt, il est victime de la même spoliation. Il nuit à l'un et
à l'autre et à la société tout entière, parce que l'intérêt ou la
rente, augmentant considérablement le prix de revient de tous les
produits, chaque consommateur se trouve spolié d'autant sur tout
ce qu'il achète; que les travailleurs, ne pouvant plus racheter
leurs produits au prix de leur salaire, sont forcés de réduire leur
consommation; que cette réduction de consommation amène le chômage;
que ce chômage entraîne une réduction nouvelle de consommation,
et qu'il exige le don improductif de sommes énormes englouties
par l'assistance publique ou privée, et la répression des crimes
toujours croissants enfantés par le manque de travail et la misère.
D'où une perturbation effroyable dans la loi de l'offre et de la
demande, et dans tous les rapports d'économie sociale; un obstacle
infranchissable «à la formation, à la multiplication, à l'abondance
des capitaux;» l'autocratie absolue du capital, la servitude radicale
des travailleurs, l'oppression partout, la liberté nulle part. Que
la société «comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige quand elle
proclame la légitimité de l'intérêt.»
3º Les anecdotes que nous avons racontées mettent aussi sur la voie
d'expliquer tout ce qu'a de monstrueux ce phénomène qu'on appelle la
pérennité ou la perpétuité de l'intérêt. Dès qu'infidèles au principe
de l'équivalence des services, Paul, Mathurin, Mondor et Jacques
veulent échanger, non plus l'usage contre l'usage, mais l'usage
contre la propriété, il arrive qu'en quatorze ans environ, ils ont
reçu la valeur de leur bien, en un siècle dix fois cette valeur, et
que, le prêtant ainsi indéfiniment, ils en recevront mille, cent
mille, un million de fois la valeur, _sans jamais cesser d'en être
propriétaires_. De sorte que le simple _usage_ du sac de blé, de la
maison, du rabot, équivaudra à la _propriété_, non pas d'un, mais
d'un million, d'un milliard, et ainsi de suite, de sacs de blé, de
maisons, de rabots. C'est la faculté de vendre toujours de nouveau le
même objet et d'en recevoir toujours de nouveau le prix, sans jamais
céder la propriété de ce qu'on vend. Les valeurs échangées sont-elles
égales? Les services réciproques se valent-ils? Car remarquez bien
ceci: les instruments de production sont un service pour les prêteurs
comme pour les emprunteurs, et si Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume
ont reçu un service qui consiste dans l'_usage_ d'une pièce de cent
sous, d'un sac de blé, d'une maison, d'un rabot, ils ont rendu, en
échange, un service qui consiste dans la _propriété_ d'un milliard
de pièces de cent sous, de sacs de blé, de maisons, de rabots. Or, à
moins de démontrer que l'usage de 5 francs égale la propriété de 5
milliards, il faut reconnaître que l'intérêt du capital est un vol.
Dès que, par l'intérêt ou la rente, un individu ou une succession
d'individus peuvent échanger 5 francs, un sac de blé, une maison,
un rabot contre un milliard et plus de pièces de 5 francs, de sacs
de blé, de maisons, de rabots, il y a un homme dans le monde qui
reçoit un milliard de plus qu'il n'a produit.--Or, ce milliard, c'est
la subsistance de cent, de mille autres; et en supposant que le
salaire qui reste à ces mille spoliés suffise encore à les nourrir,
en travaillant jusqu'à leur dernière heure, c'est le loisir de mille
individus qu'un seul engloutit, c'est-à-dire leur vie morale et
intellectuelle.--Ces hommes auxquels on enlève ainsi, au profit d'un
seul, toute vie de l'âme et de la pensée fussent peut-être devenus
des Newtons, des Fénelons, des Pascals, réalisant de merveilleuses
découvertes dans les sciences et dans les arts, et avançant d'un
siècle les progrès de l'humanité.--Mais non, «grâce à la rente et
à sa monstrueuse pérennité,» le loisir est interdit précisément à
tous ceux qui travaillent du berceau jusqu'à la tombe, et devient
le privilége exclusif des quelques oisifs qui, par l'intérêt
du capital, s'approprient, sans rien faire, le fruit du labeur
accablant des travailleurs.--La presque totalité de «l'humanité
est réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire, dans
l'ignorance éternelle,» par suite de cette spoliation de la rente,
qui lui enlève la subsistance d'abord et le loisir ensuite.--Sans la
rente, au contraire, personne ne recevant exactement que ce qu'il a
produit, un nombre immense d'hommes, maintenant oisifs ou livrés à
un travail improductif et souvent destructeur, seraient contraints
de travailler, ce qui augmenterait d'autant la somme de la richesse
générale ou du loisir possible, et ce loisir appartiendrait toujours
à ceux qui l'ont réellement acquis par leur propre travail ou par
celui de leurs pères.
Mais, dit-on: «Si le capital ne doit plus produire d'intérêt, qui
voudra créer les instruments de travail, les matériaux et les
provisions de toute espèce dont il se compose? Chacun les consommera
à mesure, et l'humanité ne fera jamais un pas en avant. Le capital
ne se formera plus puisqu'il n'y aura plus intérêt à le former.»
Singulière équivoque en vérité! Est-ce que le laboureur n'a pas
avantage à produire le plus possible, bien qu'il n'échange sa récolte
au marché que contre une valeur égale une fois payée, sans aucune
rente ou intérêt du capital? Est-ce que l'industriel n'a pas avantage
à doubler et à tripler ses produits, bien qu'il ne les vende que pour
une somme équivalente une seule fois donnée, sans aucun intérêt du
capital? Est-ce que 100,000 francs écus cesseront de valoir 100,000
francs, parce qu'ils ne produiront plus intérêt? Est-ce que 500,000
francs en terres, en maisons, en machines ou autrement cesseront
d'être 500,000 francs parce que l'on n'en tirera plus la rente?
En un mot, la richesse acquise, sous quelque forme et de quelque
manière qu'elle le soit, ne sera-t-elle plus une richesse parce que
je ne pourrai m'en servir pour spolier autrui?--Qui voudra créer la
richesse? Mais tous ceux qui désireront être riches.--Qui épargnera?
Mais tous ceux qui voudront vivre le lendemain sur le travail de la
veille.--Quel intérêt y aura-t-il à former le capital? L'intérêt de
posséder 10,000 francs quand on aura produit 10,000 francs, d'en
posséder 100,000, quand on en aura produit 100,000, et ainsi de suite.
«La loi, dites-vous, nous ravira la perspective d'amasser un peu de
bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti.» Tout au
contraire, la loi assurera à tous la perspective d'amasser autant de
richesses qu'ils ont produit de travail, en interdisant à chacun de
spolier son voisin du fruit de ses labeurs, et en voulant que les
services échangés se vaillent: usage contre usage et propriété contre
propriété. «Elle détruira en nous, ajoutez-vous, et le stimulant de
l'épargne dans le présent, et l'espérance du repos dans l'avenir.
Nous aurons beau nous exténuer de fatigues, il faut renoncer à
transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puisque la
science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions
des exploiteurs d'hommes si nous prêtions à intérêt.» Tout au
contraire, l'abolition de l'intérêt du capital ravive en vous le
stimulant de l'épargne dans le présent et vous assure l'espérance du
repos dans l'avenir, puisqu'elle vous empêche, vous, travailleurs,
d'être dépouillés, par la rente, de la plus grande part du fruit de
votre travail, et qu'en vous obligeant à ne pouvoir dépenser que la
somme exacte de ce que vous avez gagné, elle rend l'épargne plus
indispensable encore à tous, riches ou pauvres. Non-seulement vous
pourrez transmettre à vos fils et à vos filles un petit pécule, sans
devenir exploiteurs d'hommes, mais ce pécule, vous l'obtiendrez avec
bien moins de fatigues qu'aujourd'hui; car, si gagnant 10 fr. par
jour et en dépensant 5, les 5 autres vous sont actuellement enlevés
par toutes les formes de la rente et de l'intérêt du capital, vous
n'avez, après quarante années des plus rudes travaux, pas une obole à
laisser à vos enfants; tandis que, la rente abolie, vous aurez plus
de 60,000 francs à leur léguer.
Tous les sophismes économiques, à l'endroit de l'intérêt du capital,
tiennent uniquement à ce qu'on se borne toujours à prendre la
question par un seul côté, au lieu de l'envisager sous ses deux
faces réciproques. On démontre à merveille que la valeur prêtée est
un service, un moyen de travail et de production pour l'emprunteur;
mais on oublie que la valeur rendue est également un service, un
moyen de travail et de production, au même titre pour le prêteur, et
qu'ainsi, l'usage du même service se balançant dans le même temps
donné, l'intérêt du capital est une absurdité non moins qu'une
spoliation. On énumère avec pompe les bénéfices d'une épargne qui,
en se multipliant indéfiniment par la rente, produit l'opulence
scandaleuse de quelques oisifs; mais on oublie que ces bénéfices,
prélevés par celui qui ne fait rien sur celui qui travaille,
produisent la misère effroyable des masses, auxquelles ils enlèvent
souvent la subsistance, toujours au moins l'épargne, le loisir et
la possibilité de laisser quelque chose à leurs fils. On proclame
à grands frais la nécessité de la formation des capitaux, et l'on
ne voit pas que l'intérêt restreint cette formation en un nombre
presque imperceptible de mains, tandis que l'abolition de la rente
y appellerait tout le monde sans exception, et que les capitaux se
multiplieraient dans une proportion d'autant plus grande que chacun
devrait compenser par le chiffre de la valeur du fonds l'intérêt
supprimé. «Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est donc dire qu'il y
aura un motif de plus d'épargner, de se priver, de former de nouveaux
capitaux et de conserver les anciens,» puisque d'abord toute richesse
acquise restera toujours une richesse; qu'ensuite chacun pouvant
toujours s'enrichir en proportion exacte de son travail et de son
épargne, nul ne sera conduit par l'opulence et la misère excessives
à la dissipation et à l'imprévoyance; qu'enfin tous vivant, non
plus sur l'intérêt, mais sur le fonds, il faudra nécessairement que
l'importance du capital compense le chiffre de la rente abolie.
Tout le monde sait que le zéro, bien que n'ayant par lui-même aucune
valeur intrinsèque et absolue, a cependant une valeur de service
et d'usage dans la numération ou la multiplication des valeurs,
puisque chaque nombre s'accroît d'une dizaine, selon les zéros qui
le suivent. Dire que le taux naturel et vrai de l'intérêt est zéro,
c'est donc dire simplement que l'usage ne peut s'échanger que contre
l'usage et jamais contre la propriété. De même qu'une paire de bas
se paie sa valeur, soit 2 fr., par exemple, de même l'_usage_ d'une
valeur ne doit se payer que par l'_usage_ pendant le même temps
d'une valeur égale. C'est là sans doute empêcher la spoliation de la
propriété par la propriété, mais, à coup sûr, ce n'est pas la rendre
acéphale.
Vous voulez l'épargne qui constitue la formation des capitaux.
Supprimez donc la rente qui enlève l'épargne des travailleurs,
rend l'épargne superflue au riche qui retrouve toujours dans le
revenu la richesse qu'il dépensé toujours, et, impossible au pauvre
dont le salaire ne dépasse jamais, s'il les égale, les besoins de
sa subsistance. Vous voulez l'abondance des capitaux. Supprimez
donc la rente qui empêche les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des
travailleurs de pouvoir jamais acquérir et conserver le capital ou
la richesse. Vous voulez la conciliation du capital et du travail.
Supprimez donc la rente qui éternise l'antagonisme de ces deux
choses, en détruisant l'équivalence et la réciprocité des services,
et en amenant une exploitation du travail par le capital telle, qu'en
un temps donné, le premier paie au second 5 milliards pour l'usage
d'une seule pièce de cent sous, comme nous l'avons montré plus haut.
Vous voulez l'harmonie des classes. Supprimez donc la rente, afin
que, les services s'échangeant sans cesse contre des services égaux
et de même nature, chacun reste toujours possesseur de la somme
exacte de son travail, et qu'ainsi il ne puisse plus y avoir ni
exploitants ni exploités, ni maîtres ni esclaves.
Alors la sécurité sera partout, parce que l'injustice ne sera
nulle part. Alors les travailleurs seront les premiers à se porter
les gardiens naturels de cette société, dont ils ne conspirent
aujourd'hui la ruine que parce qu'elle réalise la leur. Alors on ne
parlera plus d'organisation artificielle du travail, parce qu'on
aura l'organisation naturelle et vraie. Alors on repoussera les
arrangements de la contrainte, parce qu'on possédera ceux de la
liberté. Alors tomberont, comme d'elles-mêmes, «les jalousies de
classe, les malveillances, les haines sans fondement, les défiances
injustes;» car la parfaite égalité de l'échange, l'incontestable
équivalence des services «sera susceptible d'être rigoureusement,
mathématiquement démontrée,» et la justice absolue qu'elle consacrera
«n'en sera pas moins sublime, parce qu'elle satisfera autant
l'intelligence que le sentiment.»
Vous le voyez, Monsieur, j'ai suivi pas à pas, et je pourrais dire
lettre à lettre, chacun des exemples, chacune des démonstrations
contenues dans votre écrit _Capital et Rente_, et il m'a suffi de
rétablir la distinction entre l'usage et la propriété, et d'éviter
ainsi l'équivoque qui nous sépare, pour conclure de vos propres
pensées et de vos propres paroles à l'abolition de la rente. Ce
n'est pas ma lettre, c'est votre ouvrage lui-même qui contient
cette conclusion depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Aussi
n'ai-je fait que le reproduire, souvent littéralement et en n'en
changeant que les termes qui ont donné lieu à cette malheureuse
équivoque. Cette réfutation n'est pas de moi, mais de vous. Comment
donc pourriez-vous récuser votre propre témoignage?
C'est le principe même de la rente que vous avez voulu justifier. Là
se bornait votre tâche.
C'est le principe même de l'abolition de la rente que j'ai, ce me
semble, mathématiquement démontré par vos propres aphorismes. Là doit
se borner aussi mon oeuvre.
Je me suis arrêté où vous avez jugé nécessaire de vous arrêter
vous-même.