[Note 29: _Mutualité des services._ D'après tout ce qui précède,

la société peut être considérée comme un immense bazar où chacun

va d'abord déposer ses produits, en faire reconnaître et fixer la

valeur. Après cela, il est autorisé à prélever, sur l'ensemble de

tous ces dépôts, des produits à son choix pour une valeur égale. Or,

comment s'apprécie cette valeur? par le service reçu et rendu. Nous

avons donc exactement ce que demandait M. Proudhon. Nous avons ce

bazar d'échange, dont on a tant ri; et la société, plus ingénieuse

que M. Proudhon, nous le donne en nous épargnant le dérangement

matériel d'y transporter nos marchandises. Pour cela, elle a inventé

la monnaie, moyennant quoi elle réalise l'entrepôt à domicile.

(_Ébauche inédite de l'auteur._)]

Maintenant, vous me cédez votre écu. Ou c'est à titre gratuit, ou

c'est à titre onéreux. Si vous me le donnez comme prix d'un service,

voici ce qui en résulte: votre compte de satisfactions réelles avec

la société se trouve réglé, balancé et fermé. Vous lui aviez rendu

un service contre un écu, vous lui restituez maintenant l'écu contre

un service; partant quitte quant à vous. Pour moi je suis justement

dans la position où vous étiez tout à l'heure. C'est moi qui

maintenant suis en avance envers la société du service que je viens

de lui rendre en votre personne. C'est moi qui deviens son créancier

de la valeur du travail que je vous ai livré, et que je pouvais me

consacrer à moi-même. C'est donc entre mes mains que doit passer le

titre de cette créance, le témoin et la preuve de la dette sociale.

Vous ne pouvez pas dire que je suis plus riche, car si j'ai à

recevoir, c'est parce que j'ai donné. Vous ne pouvez pas dire surtout

que la société est plus riche d'un écu, parce qu'un de ses membres a

un écu de plus, puisqu'un autre l'a de moins.

Que si vous me cédez cet écu gratuitement, en ce cas, il est certain

que j'en serai d'autant plus riche, mais vous en serez d'autant plus

pauvre, et la fortune sociale, prise en masse, ne sera pas changée;

car cette fortune, je l'ai déjà dit, consiste en services réels, en

satisfactions effectives, en choses utiles. Vous étiez créancier de

la société, vous m'avez substitué à vos droits, et il importe peu à

la société, qui est redevable d'un service, de le rendre à vous ou à

moi. Elle s'acquitte en le rendant au porteur du litre.

--Mais si nous avions tous beaucoup d'écus, nous retirerions tous de

la société beaucoup de services. Cela ne serait-il pas bien agréable?

--Vous oubliez que dans l'ordre que je viens de décrire, et qui est

l'image de la réalité, on ne retire du milieu social des services que

parce qu'on y en a versé. Qui dit _service_, dit à la fois service

_reçu_ et _rendu_, car ces deux termes s'impliquent, en sorte qu'il

doit toujours y avoir balance. Vous ne pouvez songer à ce que la

société rende plus de services qu'elle n'en reçoit, et c'est pourtant

là la chimère qu'on poursuit au moyen de la multiplication des écus,

de l'altération des monnaies, du papier-monnaie, etc.

--Tout cela paraît assez raisonnable _en théorie_, mais, dans la

pratique, je ne puis me tirer de la tête, quand je vois comment les

choses se passent, que si, par un heureux miracle, le nombre des écus

venait à se multiplier, de telle sorte que chacun de nous en vît

doubler sa petite provision, nous serions tous plus à l'aise; nous

ferions tous plus d'achats, et l'industrie en recevrait un puissant

encouragement.

--Plus d'achats! Mais acheter quoi? Sans doute des objets utiles,

des choses propres à procurer des satisfactions efficaces, des

vivres, des étoffes, des maisons, des livres, des tableaux.

Vous devriez donc commencer par prouver que toutes ces choses

s'engendrent d'elles-mêmes, par cela seul qu'on fond à l'hôtel des

Monnaies des lingots tombés de la lune, ou qu'on met en mouvement à

l'Imprimerie nationale la planche aux assignats; car vous ne pouvez

raisonnablement penser que si la quantité de blé, de draps, de

navires, de chapeaux, de souliers reste la même, la part de chacun

puisse être plus grande, parce que nous nous présenterons tous

sur le marché avec une plus grande quantité de francs métalliques

ou fictifs. Rappelez-vous nos joueurs. Dans l'ordre social, les

choses utiles sont ce que les travailleurs eux-mêmes mettent sous

le chandelier, et les écus qui circulent de main en main, ce sont

les jetons. Si vous multipliez les francs, sans multiplier les

choses utiles, il en résultera seulement qu'il faudra plus de francs

pour chaque échange, comme il fallut aux joueurs plus de jetons

pour chaque mise. Vous en avez la preuve dans ce qui se passe pour

l'or, l'argent et le cuivre. Pourquoi le même troc exige-t-il plus

de cuivre que d'argent, plus d'argent que d'or? N'est-ce pas parce

que ces métaux sont répandus dans le monde en proportions diverses?

Quelle raison avez-vous de croire que si l'or devenait tout à coup

aussi abondant que l'argent, il ne faudrait pas autant de l'un que de

l'autre pour acheter une maison?

--Vous pouvez avoir raison, mais je désire que vous ayez tort. Au

milieu des souffrances qui nous environnent, si cruelles en elles

mêmes, si dangereuses par leurs conséquences, je trouvais quelque

consolation à penser qu'il y avait un moyen facile de rendre heureux

tous les membres de la société.

--L'or et l'argent fussent-ils la richesse, il n'est déjà pas si

facile d'en augmenter la masse dans un pays privé de mines.

--Non, mais il est aisé d'y substituer autre chose. Je suis d'accord

avec vous que l'or et l'argent ne rendent guère de services que

comme instruments d'échanges. Autant en fait le papier-monnaie,

le billet de banque, etc. Si donc nous avions tous beaucoup de

cette monnaie-là, si facile à créer, nous pourrions tous beaucoup

acheter, nous ne manquerions de rien. Votre cruelle théorie dissipe

des espérances, des illusions, si vous voulez, dont le principe est

assurément bien philanthropique.

--Oui, comme tous les voeux stériles que l'on peut former pour la

félicité universelle. L'extrême facilité du moyen que vous invoquez

suffit pour en démontrer l'inanité. Croyez-vous que s'il suffisait

d'imprimer des billets de banque pour que nous pussions tous

satisfaire nos besoins, nos goûts, nos désirs, l'humanité serait

arrivée jusqu'ici sans recourir à ce moyen? Je conviens avec vous que

la découverte est séduisante. Elle bannirait immédiatement du monde,

non-seulement la spoliation sous ses formes si déplorables, mais le

travail lui-même, sauf celui de la planche aux assignats. Reste à

comprendre comment les assignats achèteraient des maisons que nul

n'aurait bâties, du blé que nul n'aurait cultivé, des étoffes que nul

n'aurait pris la peine de tisser[30].

[Note 30: Voy. la 12e lettre du pamphlet _Gratuité du crédit_.

(_Note de l'éditeur._)]

--Une chose me frappe dans votre argumentation. D'après vous-même,

s'il n'y a pas gain, il n'y a pas perte non plus à multiplier

l'instrument de l'échange, ainsi qu'on le voit par l'exemple de vos

joueurs, qui en furent quittes pour une déception fort bénigne. Alors

pourquoi repousser la pierre philosophale, qui nous apprendrait

enfin le secret de changer les cailloux en or, et, en attendant,

le papier-monnaie? Êtes-vous si entêté de votre logique, que vous

refusiez une expérience sans risques? Si vous vous trompez, vous

privez la nation, au dire de vos nombreux adversaires, d'un bienfait

immense. Si l'erreur est de leur côté, il ne s'agit pour le peuple,

d'après vous-même, que d'une espérance déçue. La mesure, excellente

selon eux, est neutre selon vous. Laissez donc essayer, puisque le

pis qui puisse arriver, ce n'est pas la réalisation d'un mal, mais la

non-réalisation d'un bien.

--D'abord, c'est déjà un grand mal, pour un peuple, qu'une espérance

déçue. C'en est un autre que le gouvernement annonce la remise de

plusieurs impôts sur la foi d'une ressource qui doit infailliblement

s'évanouir. Néanmoins votre remarque aurait de la force, si, après

l'émission du papier-monnaie et sa dépréciation, l'équilibre des

valeurs se faisait instantanément, avec une parfaite simultanéité,

en toutes choses et sur tous les points du territoire. La mesure

aboutirait, ainsi que dans mon salon de jeu, à une mystification

universelle, dont le mieux serait de rire en nous regardant les

uns les autres. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent.

L'expérience en a été faite, et chaque fois que les despotes ont

altéré la monnaie...

--Qui propose d'altérer les monnaies?

--Eh, mon Dieu! forcer les gens à prendre en paiement des chiffons

de papier qu'on a officiellement baptisés _francs_, ou les forcer de

recevoir comme pesant cinq grammes une pièce d'argent qui n'en pèse

que deux et demi, mais qu'on a aussi officiellement appelée _franc_,

c'est tout un, si ce n'est pis; et tous les raisonnements qu'on peut

faire en faveur des assignats ont été faits en faveur de la fausse

monnaie légale. Certes, en se plaçant au point de vue où vous étiez

tout à l'heure, et où vous paraissez être encore, lorsqu'on croyait

que multiplier l'instrument des échanges c'était multiplier les

échanges eux-mêmes, ainsi que les choses échangées, on devait penser

de très-bonne foi que le moyen le plus simple était de dédoubler

les écus et de donner législativement aux moitiés la dénomination

et la valeur du tout. Eh bien! dans un cas comme dans l'autre, la

dépréciation est infaillible. Je crois vous en avoir dit la cause.

Ce qu'il me reste à vous démontrer, c'est que cette dépréciation,

qui, pour le papier, peut aller jusqu'à zéro, s'opère en faisant

successivement des dupes parmi lesquelles les pauvres, les gens

simples, les ouvriers, les campagnards occupent le premier rang.

--J'écoute; mais abrégez. La dose d'Économie politique est un peu

forte pour une fois.

--Soit. Nous sommes donc bien fixés sur ce point, que la richesse

c'est l'ensemble des choses utiles que nous produisons par le

travail, ou mieux encore, les résultats de tous les efforts que

nous faisons pour la satisfaction de nos besoins et de nos goûts.

Ces choses utiles s'échangent les unes contre les autres, selon les

convenances de ceux à qui elles appartiennent. Il y a deux formes à

ces transactions: l'une s'appelle _troc_; c'est celle où l'on rend un

service pour recevoir immédiatement un service équivalent. Sous cette

forme, les transactions seraient extrêmement limitées. Pour qu'elles

pussent se multiplier, s'accomplir à travers le temps et l'espace,

entre personnes inconnues et par fractions infinies, il a fallu

l'intervention d'un agent intermédiaire: c'est la monnaie. Elle donne

lieu à l'échange, qui n'est autre chose qu'un troc complexe. C'est

là ce qu'il faut remarquer et comprendre. L'_échange_ se décompose

en deux _trocs_, en deux facteurs, la _vente_ et l'_achat_, dont la

réunion est nécessaire pour le constituer. Vous _vendez_ un service

contre un écu, puis, avec cet écu, vous _achetez_ un service. Ce

n'est qu'alors que le troc est complet; ce n'est qu'alors que votre

effort a été suivi d'une satisfaction réelle. Évidemment vous ne

travaillez à satisfaire les besoins d'autrui que pour qu'autrui

travaille à satisfaire les vôtres. Tant que vous n'avez en vos mains

que l'écu qui vous a été donné contre votre travail, vous êtes

seulement en mesure de réclamer le travail d'une autre personne.

Et c'est quand vous l'aurez fait, que l'évolution économique sera

accomplie quant à vous, puisqu'alors seulement vous aurez obtenu, par

une satisfaction réelle, la vraie récompense de votre peine. L'idée

de _troc_ implique service rendu et service reçu. Pourquoi n'en

serait-il pas de même de celle d'échange, qui n'est qu'un troc en

partie double?

Et ici, il y a deux remarques à faire: d'abord, c'est une

circonstance assez insignifiante qu'il y ait beaucoup ou peu de

numéraire dans le monde. S'il y en a beaucoup il en faut beaucoup;

s'il y en a peu, il en faut peu pour chaque transaction; voilà tout.

La seconde observation, c'est celle-ci: comme on voit toujours

reparaître la monnaie à chaque échange, on a fini par la regarder

comme le _signe_ et la _mesure_ des choses échangées.

--Nierez-vous encore que le numéraire ne soit le _signe_ des choses

utiles dont vous parlez?

--Un louis n'est pas plus le signe d'un sac de blé qu'un sac de blé

n'est le signe d'un louis.

--Quel mal y a-t-il à ce que l'on considère la monnaie comme le signe

de la richesse?

--Il y a cet inconvénient, qu'on croit qu'il suffit d'augmenter le

signe pour augmenter les choses signifiées, et l'on tombe dans toutes

les fausses mesures que vous preniez vous-même quand je vous avais

fait roi absolu. On va plus loin. De même qu'on voit dans l'argent

le signe de la richesse, on voit aussi dans le papier-monnaie le

signe de l'argent, et l'on en conclut qu'il y a un moyen très-facile

et très-simple de procurer à tout le monde les douceurs de la fortune.

--Mais vous n'irez certes pas jusqu'à contester que la monnaie ne

soit la _mesure_ des valeurs?

--Si fait certes, j'irai jusque-là, car c'est là justement que réside

l'illusion.

Il est passé dans l'usage de rapporter la valeur de toutes choses à

celle du numéraire. On dit: ceci _vaut_ 5, 10, 20, fr., comme on dit:

ceci _pèse_ 5, 10, 20 grammes, ceci _mesure_ 5, 10, 20 mètres, cette

terre contient 5, 10, 20 ares, etc., et de là on a conclu que la

monnaie était la _mesure_ des _valeurs_.

--Morbleu, c'est que l'apparence y est.

--Oui, l'apparence, et c'est ce dont je me plains, mais non la

réalité. Une mesure de longueur, de capacité, de pesanteur, de

superficie est une quantité _convenue_ et immuable. Il n'en est pas

de même de la valeur de l'or et de l'argent. Elle varie tout aussi

bien que celle du blé, du vin, du drap, du travail, et par les mêmes

causes, car elle a la même source et subit les mêmes lois. L'or

est mis à notre portée absolument comme le fer, par le travail des

mineurs, les avances des capitalistes, le concours des marins et des

négociants. Il vaut plus ou moins selon qu'il coûte plus ou moins à

produire, qu'il y en a plus ou moins sur le marché, qu'il y est plus

ou moins recherché; en un mot, il subit, quant à ses fluctuations,

la destinée de toutes les productions humaines. Mais voici quelque

chose d'étrange et qui cause beaucoup d'illusions. Quand la valeur

du numéraire varie, c'est aux autres produits contre lesquels il

s'échange que le langage attribue la variation. Ainsi, je suppose

que toutes les circonstances relatives à l'or restent les mêmes,

et que la récolte du blé soit emportée. Le blé haussera; on dira:

L'hectolitre de blé qui valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison,

car c'est bien la valeur du blé qui a varié, et le langage ici est

d'accord avec le fait. Mais faisons la supposition inverse: supposons

que toutes les circonstances relatives au blé restent les mêmes, et

que la moitié de tout l'or existant dans le monde soit engloutie;

cette fois, c'est la valeur de l'or qui haussera. Il semble qu'on

devrait dire: Ce napoléon qui _valait_ 20 fr. en _vaut_ 40. Or,

savez-vous comment on s'exprime? Comme si c'était l'autre terme de

comparaison qui eût baissé, et l'on dit: Le blé qui _valait_ 20 fr.

n'en _vaut_ que dix.

--Cela revient parfaitement au même, quant au résultat.

--Sans doute; mais figurez-vous toutes les perturbations, toutes les

duperies qui doivent se produire dans les échanges, quand la valeur

de l'intermédiaire varie, sans qu'on en soit averti par un changement

de dénomination. On émet des pièces altérées ou des billets qui

portent le nom de _vingt francs_, et conserveront ce nom à travers

toutes les dépréciations ultérieures. La valeur sera réduite d'un

quart, de moitié, qu'ils ne s'en appelleront pas moins des _pièces_

ou _billets de vingt francs_. Les gens habiles auront soin de ne

livrer leurs produits que contre un nombre de billets plus grand.

En d'autres termes, ils demanderont quarante francs de ce qu'ils

vendaient autrefois pour vingt. Mais les simples s'y laisseront

prendre. Il se passera bien des années avant que l'évolution soit

accomplie pour toutes les valeurs. Sous l'influence de l'ignorance

et de la _coutume_, la journée du manoeuvre de nos campagnes restera

longtemps à _un franc_, quand le prix vénal de tous les objets

de consommation se sera élevé autour de lui. Il tombera dans une

affreuse misère, sans en pouvoir discerner la cause. Enfin, Monsieur,

puisque vous désirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de

porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois la

fausse monnaie, quelque forme qu'elle prenne, mise en circulation,

il faut que la dépréciation survienne, et se manifeste par la hausse

universelle de tout ce qui est susceptible de se vendre. Mais cette

hausse n'est pas instantanée et égale pour toutes choses. Les

habiles, les brocanteurs, les gens d'affaires s'en tirent assez bien;

car c'est leur métier d'observer les fluctuations des prix, d'en

reconnaître la cause, et même de spéculer dessus. Mais les petits

marchands, les campagnards, les ouvriers, reçoivent tout le choc.

Le riche n'en est pas plus riche, le pauvre en devient plus pauvre.

Les expédients de cette espèce ont donc pour effet d'augmenter

la distance qui sépare l'opulence de la misère, de paralyser les

tendances sociales qui rapprochent incessamment les hommes d'un

même niveau, et il faut ensuite des siècles aux classes souffrantes

pour regagner le terrain qu'elles ont perdu dans leur marche vers

l'_égalité des conditions_.

--Adieu, Monsieur; je vous quitte pour aller méditer sur la

dissertation à laquelle vous venez de vous livrer avec tant de

complaisance.

--Êtes-vous déjà à bout de la vôtre? C'est à peine si j'ai commencé.

Je ne vous ai pas encore parlé de la _haine du capital_, de la

_gratuité du crédit_; sentiment funeste, erreur déplorable, qui

s'alimente à la même source!

--Quoi! ce soulèvement effrayant des Prolétaires contre les

Capitalistes provient aussi de ce qu'on confond l'Argent avec la

Richesse?

--Il est le fruit de causes diverses. Malheureusement, certains

capitalistes se sont arrogé des monopoles, des priviléges, qui

suffiraient pour expliquer ce sentiment. Mais, lorsque les

théoriciens de la démagogie ont voulu le justifier, le systématiser,

lui donner l'apparence d'une opinion raisonnée, et le tourner

contre la nature même du capital, ils ont eu recours à cette fausse

économie politique au fond de laquelle se retrouve toujours la même

confusion. Ils ont dit au peuple: «Prends un écu, mets-le sous verre;

oublie-le là pendant un an; va regarder ensuite, et tu te convaincras

qu'il n'a engendré ni dix sous, ni cinq sous, ni aucune fraction de

sou. Donc l'argent ne produit pas d'intérêts.» Puis, substituant au

mot _argent_ son prétendu synonyme, _capital_, ils ont fait subir

à leur _ergo_ cette modification: «Donc le capital ne produit pas

d'intérêts[31].» Ensuite est venue la série des conséquences: «Donc

celui qui prête un capital n'en doit rien retirer; donc celui qui te

prête un capital, s'il en retire quelque chose, te vole; donc tous

les capitalistes sont des voleurs; donc les richesses, devant servir

gratuitement à ceux qui les empruntent, appartiennent en réalité à

ceux à qui elles n'appartiennent pas; donc il n'y a pas de propriété;

donc, tout est à tous; donc....»

[Note 31: Voy. l'introduction de _Capital et Rente_, page 25.

(_Note de l'éditeur._)]

--Ceci est grave, d'autant plus grave que le syllogisme, je vous

l'avoue, me semble admirablement enchaîné. Je voudrais bien éclaircir

la question. Mais, hélas! je ne suis plus maître de mon attention.

Je sens dans ma tête un bourdonnement confus des mots _numéraire_,

_argent_, _services_, _capital_, _intérêts_; c'est au point que,

vraiment, je ne m'y reconnais plus. Remettons, s'il vous plaît,

l'entretien à un autre jour.

--En attendant voici un petit volume intitulé _Capital et Rente_.

Il dissipera peut-être quelques-uns de vos doutes. Jetez-y un coup

d'oeil quand vous vous ennuierez.

--Pour me désennuyer?

--Qui sait! Un clou chasse l'autre; un ennui chasse un autre ennui;

_similia similibus_...

--Je ne décide pas si vous voyez sous leur vrai jour les fonctions

du numéraire et l'économie politique en général. Mais, de votre

conversation, il me reste ceci: c'est que ces questions sont de

la plus haute importance; car, la paix ou la guerre, l'ordre ou

l'anarchie, l'union ou l'antagonisme des citoyens sont au bout de la

solution. Comment se fait-il qu'en France on sache si peu une science

qui nous touche tous de si près, et dont la diffusion aurait une

influence si décisive sur le sort de l'humanité? Serait-ce que l'État

ne la fait pas assez enseigner?

--Pas précisément. Cela tient à ce que, sans le savoir, il s'applique

avec un soin infini à saturer tous les cerveaux de préjugés et tous

les coeurs de sentiments favorables à l'esprit d'anarchie, de guerre

et de haine. En sorte que, lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et

d'union se présente, elle a beau avoir pour elle la clarté et la

vérité, elle trouve la place prise.

--Décidément, vous êtes un affreux pessimiste. Quel intérêt

l'État peut-il avoir à fausser les intelligences au profit des

révolutions, des guerres civiles et étrangères? Il y a certainement

de l'exagération dans ce que vous dites.

--Jugez-en. À l'époque où nos facultés intellectuelles commencent

à se développer, à l'âge où les impressions sont si vives, où les

habitudes de l'esprit se contractent avec une si grande facilité;

quand nous pourrions jeter un regard sur notre société et la

comprendre, en un mot, quand nous arrivons à sept ou huit ans, que

fait l'État? Il nous met un bandeau sur les yeux, nous fait sortir

tout doucement du milieu social qui nous environne, pour nous

plonger, avec notre esprit si prompt, notre coeur si impressionnable,

dans le sein de la société romaine. Il nous retient là une dizaine

d'années, tout le temps nécessaire pour donner à notre cerveau un

empreinte ineffaçable. Or, remarquez que la société romaine est

directement l'opposé de ce qu'est ou devrait être notre société.

Là, on vivait de guerre; ici, nous devrions haïr la guerre. Là,

on haïssait le travail; ici, nous devons vivre du travail. Là, on

fondait les moyens de subsistance sur l'esclavage et la rapine;

ici, sur l'industrie libre. La société romaine s'était organisée en

conséquence de son principe. Elle devait admirer ce qui la faisait

prospérer. On y devait appeler vertus ce qu'ici nous appelons

vices. Ses poëtes, ses historiens devaient exalter ce qu'ici nous

devons mépriser. Les mots mêmes: _liberté_, _ordre_, _justice_,

_peuple_, _honneur_, _influence_, etc., ne pouvaient avoir la

même signification à Rome qu'ils ont, ou devraient avoir à Paris.

Comment voulez-vous que toute cette jeunesse, qui sort des écoles

universitaires ou monacales, qui a eu pour catéchisme Tite-Live et

Quinte-Curce, ne comprenne pas la liberté comme les Gracques, la

vertu comme Caton, le patriotisme comme César? Comment voulez-vous

qu'elle ne soit pas factieuse et guerrière? Comment voulez-vous

surtout qu'elle prenne le moindre intérêt au mécanisme de notre ordre

social? Croyez-vous que son esprit est bien préparé à le comprendre?

Ne voyez-vous pas qu'elle devrait, pour cela, se défaire de ses

impressions pour en recevoir de tout opposées?

--Que concluez-vous de là?

--Le voici; le plus pressé, ce n'est pas que l'État enseigne, mais

qu'il laisse enseigner. Tous les monopoles sont détestables, mais le

pire de tous, c'est le monopole de l'enseignement[32].

[Note 32: Voy., au tome IV, _Baccalauréat et Socialisme_.

(_Note de l'éditeur._)]

GRATUITÉ DU CRÉDIT.

PREMIÈRE LETTRE[33].

[Note 33: La brochure _Capital et Rente_ avait fait une certaine

impression sur les classes ouvrières, à qui l'auteur s'adressait,

et produit une scission dans certaine portion du socialisme. La

_Voix du Peuple_ jugea donc nécessaire de combattre cet écrit.--Au

premier article de M. Chevé, Bastiat fit demander à la rédaction la

permission de répondre et l'obtint. Mais il fut prévenu que, pour la

continuation de la discussion, M. Proudhon se substituait à M. Chevé.

Les répliques se succédèrent à peu près de semaine en semaine jusqu'à

la treizième lettre, dans laquelle M. Proudhon déclara le débat clos.

Il fit de la collection des treize lettres un volume sous ce titre:

_Intérêt et Principal_. Bastiat, usant de son droit, publia de son

côté la même collection, augmentée d'une quatorzième lettre, et lui

donna pour titre: _Gratuité du crédit_.

(_Note de l'éditeur._)]

F. C. CHEVÉ.

L'un des rédacteurs de la _Voix du Peuple_,

À FRÉDÉRIC BASTIAT.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 6 / 42 段