--C'est que, quand un homme, au lieu d'agir pour lui-même, décide

pour autrui, l'intérêt personnel, cette sentinelle si vigilante et

si sensible, n'est plus là pour crier: Aïe! La responsabilité est

déplacée. C'est Pierre qui se trompe, et c'est Jean qui souffre; le

faux système du législateur devient forcément la règle d'action de

populations entières. Et voyez la différence. Quand vous avez de

l'argent et grand'faim, quelle que soit votre théorie du numéraire,

que faites-vous?

--J'entre chez un boulanger et j'achète du pain.

--Vous n'hésitez pas à vous défaire de votre argent?

--Je ne l'ai que pour cela.

--Et si, à son tour, ce boulanger a soif, que fait-il?

--Il va chez le marchand de vin et boit un canon avec l'argent que je

lui ai donné.

--Quoi! il ne craint pas de se ruiner?

--La véritable ruine serait de ne manger ni boire.

--Et tous les hommes qui sont sur la terre, s'ils sont libres,

agissent de même?

--Sans aucun doute. Voulez-vous qu'ils meurent de faim pour entasser

des sous?

--Loin de là, je trouve qu'ils agissent sagement, et je voudrais

que la théorie ne fût autre chose que la fidèle image de cette

universelle pratique. Mais supposons maintenant que vous êtes le

législateur, le roi absolu d'un vaste empire où il n'y a pas de mines

d'or.

--La fiction me plaît assez.

--Supposons encore que vous êtes parfaitement convaincu de ceci: La

richesse consiste uniquement et exclusivement dans le numéraire;

qu'en concluriez-vous?

--J'en conclurais qu'il n'y a pas d'autre moyen pour moi d'enrichir

mon peuple, ou pour lui de s'enrichir lui-même, que de soutirer le

numéraire des autres peuples.

--C'est-à-dire de les appauvrir. La première conséquence à laquelle

vous arriveriez serait donc celle-ci: Une nation ne peut gagner que

ce qu'une autre perd.

--Cet axiome a pour lui l'autorité de Bacon et de Montaigne.

--Il n'en est pas moins triste, car enfin il revient à dire: Le

progrès est impossible. Deux peuples, pas plus que deux hommes, ne

peuvent prospérer côte à côte.

--Il semble bien que cela résulte du principe.

--Et comme tous les hommes aspirent à s'enrichir, il faut dire que

tous aspirent, en vertu d'une loi providentielle, à ruiner leurs

semblables.

--Ce n'est pas du christianisme, mais c'est de l'économie politique.

--Détestable. Mais poursuivons. Je vous ai fait roi absolu. Ce n'est

pas pour raisonner, mais pour agir. Rien ne limite votre puissance.

Qu'allez-vous faire en vertu de cette doctrine: la richesse, c'est

l'argent?

--Mes vues se porteront à accroître sans cesse, au sein de mon

peuple, la masse du numéraire.

--Mais il n'y a pas de mines dans votre royaume. Comment vous y

prendrez-vous? Qu'ordonnerez-vous?

--Je n'ordonnerai rien; je défendrai. Je défendrai, sous peine de

mort, de faire sortir un écu du pays.

--Et si votre peuple, ayant de l'argent, a faim aussi?

--N'importe. Dans le système où nous raisonnons, lui permettre

d'exporter des écus, ce serait lui permettre de s'appauvrir.

--En sorte que, de votre aveu, vous le forceriez à se conduire

sur un principe opposé à celui qui vous guide vous-même dans des

circonstances semblables. Pourquoi cela?

--C'est sans doute parce que ma propre faim me pique, et que la faim

des peuples ne pique pas les législateurs.

--Eh bien! je puis vous dire que votre plan échouerait, et qu'il n'y

a pas de surveillance assez vigilante pour empêcher, quand le peuple

a faim, les écus de sortir, si le blé a la liberté d'entrer.

--En ce cas, ce plan, erroné ou non, est inefficace pour le bien

comme pour le mal, et nous n'avons plus à nous en occuper.

--Vous oubliez que vous êtes législateur. Est-ce qu'un législateur

se rebute pour si peu, quand il fait ses expériences sur autrui? Le

premier décret ayant échoué, ne chercheriez-vous pas un autre moyen

d'atteindre votre but?

--Quel but?

--Vous avez la mémoire courte; celui d'accroître, au sein de votre

peuple, la masse du numéraire supposé être la seule et vraie richesse.

--Ah! vous m'y remettez; pardon. Mais c'est que, voyez-vous, on a dit

de la musique: Pas trop n'en faut; je crois que c'est encore plus

vrai de l'économie politique. M'y revoilà. Mais je ne sais vraiment

qu'imaginer...

--Cherchez bien. D'abord, je vous ferai remarquer que votre premier

décret ne résolvait le problème que négativement. Empêcher les écus

de sortir, c'est bien empêcher la richesse de diminuer, mais ce n'est

pas l'accroître.

--Ah! je suis sur la voie... ce blé libre d'entrer... Il me vient une

idée lumineuse... Oui, le détour est ingénieux, le moyen infaillible,

je touche au but.

--À mon tour, je vous demanderai: quel but?

--Eh! morbleu, d'accroître la masse du numéraire.

--Comment vous y prendrez-vous, s'il vous plaît?

--N'est-il pas vrai que pour que la pile d'argent s'élève toujours,

la première condition est qu'on ne l'entame jamais?

--Bien.

--Et la seconde qu'on y ajoute toujours?

--Très-bien.

--Donc le problème sera résolu, en négatif et positif, comme disent

les socialistes, si d'un côté j'empêche l'étranger d'y puiser, et si,

de l'autre, je le force à y verser.

--De mieux en mieux.

--Et pour cela deux simples décrets où le numéraire ne sera pas même

mentionné. Par l'un, il sera défendu à mes sujets de rien acheter au

dehors; par l'autre, il leur sera ordonné d'y beaucoup vendre.

--C'est un plan fort bien conçu.

--Est-il nouveau? Je vais aller me pourvoir d'un brevet d'invention.

--Ne vous donnez pas cette peine; la priorité vous serait contestée.

Mais prenez garde à une chose.

--Laquelle?

--Je vous ai fait roi tout-puissant. Je comprends que vous empêcherez

vos sujets d'acheter des produits étrangers. Il suffira d'en prohiber

l'entrée. Trente ou quarante mille douaniers feront l'affaire.

--C'est un peu cher. Qu'importe? L'argent qu'on leur donne ne sort

pas du pays.

--Sans doute; et dans notre système, c'est l'essentiel. Mais pour

forcer la vente au dehors, comment procéderez-vous?

--Je l'encouragerai par des primes, au moyen de quelques bons impôts

frappés sur mon peuple.

--En ce cas, les exportateurs, contraints par leur propre rivalité,

baisseront leurs prix d'autant, et c'est comme si vous faisiez cadeau

à l'étranger de ces primes ou de ces impôts.

--Toujours est-il que l'argent ne sortira pas du pays.

--C'est juste. Cela répond à tout; mais si votre système est si

avantageux, les rois vos voisins l'adopteront. Ils reproduiront vos

décrets; ils auront des douaniers et repousseront vos produits, afin

que chez eux non plus la pile d'argent ne diminue pas.

--J'aurai une armée et je forcerai leurs barrières.

--Ils auront une armée et forceront les vôtres.

--J'armerai des navires, je ferai des conquêtes, j'acquerrai des

colonies, et créerai à mon peuple des consommateurs qui seront bien

obligés de manger notre blé et boire notre vin[27].

[Note 27: Voy., au tome II, l'introduction de _Cobden et la Ligue_.

(_Note de l'éditeur._)]

--Les autres rois en feront autant. Ils vous disputeront vos

conquêtes, vos colonies et vos consommateurs. Voilà la guerre partout

et le monde en feu.

--J'augmenterai mes impôts, mes douaniers, ma marine et mon armée.

--Les autres vous imiteront.

--Je redoublerai d'efforts.

--Ils feront de même. En attendant, rien ne prouve que vous aurez

réussi à beaucoup vendre.

--Il n'est que trop vrai. Bienheureux si les efforts commerciaux se

neutralisent.

--Ainsi que les efforts militaires. Et dites-moi, ces douaniers, ces

soldats, ces vaisseaux, ces contributions écrasantes, cette tension

perpétuelle vers un résultat impossible, cet état permanent de

guerre ouverte ou secrète avec le monde entier, ne sont-ils pas la

conséquence logique, nécessaire de ce que le législateur s'est coiffé

de cette idée (qui n'est, vous en êtes convenu, à l'usage d'aucun

homme agissant pour lui-même): «La richesse, c'est le numéraire;

accroître le numéraire, c'est accroître la richesse?»

--J'en conviens. Ou l'axiome est vrai, et alors le législateur

doit agir dans le sens que j'ai dit, bien que ce soit la guerre

universelle. Ou il est faux et, en ce cas, c'est pour se ruiner que

les hommes se déchirent.

--Et souvenez-vous qu'avant d'être roi, ce même axiome vous avait

conduit par la logique à ces maximes: «Ce que l'un gagne, l'autre

le perd. Le profit de l'un est le dommage de l'autre;» lesquelles

impliquent un antagonisme irrémédiable entre tous les hommes.

--Il n'est que trop certain. Philosophe ou législateur, soit que je

raisonne ou que j'agisse, partant de ce principe: l'argent, c'est la

richesse,--j'arrive toujours à cette conclusion ou à ce résultat:

la guerre universelle. Avant de le discuter, vous avez bien fait

de m'en signaler les conséquences; sans cela, je n'aurais jamais

eu le courage de vous suivre jusqu'au bout dans votre dissertation

économique; car, à vous parler net, cela n'est pas divertissant.

--À qui le dites-vous? C'est à quoi je pensais quand vous m'entendiez

murmurer: Maudit argent! Je gémissais de ce que mes compatriotes

n'ont pas le courage d'étudier ce qu'il leur importe tant de savoir.

--Et pourtant, les conséquences sont effrayantes.

--Les conséquences! Je ne vous en ai signalé qu'une. J'aurais pu vous

en montrer de plus funestes encore.

--Vous me faites dresser les cheveux sur la tête! Quels autres maux

a pu infliger à l'humanité cette confusion entre l'Argent et la

Richesse?

--Il me faudra longtemps pour les énumérer. C'est une doctrine qui

a une nombreuse lignée. Son fils aîné, nous venons de faire sa

connaissance, s'appelle _régime prohibitif_; le cadet, _système

colonial_; le troisième, _haine au capital_; le Benjamin,

_papier-monnaie_.

--Quoi! le papier-monnaie procède de la même erreur?

--Directement. Quand les législateurs, après avoir ruiné les hommes

par la guerre et l'impôt, persévèrent dans leur idée, ils se disent:

«Si le peuple souffre, c'est qu'il n'a pas assez d'argent. Il en

faut faire.» Et comme il n'est pas aisé de multiplier les métaux

précieux, surtout quand on a épuisé les prétendues ressources de la

prohibition, «nous ferons du numéraire fictif, ajoutent-ils, rien

n'est plus aisé, et chaque citoyen en aura plein son portefeuille!

ils seront tous riches.»

--En effet, ce procédé est plus expéditif que l'autre, et puis il

n'aboutit pas à la guerre étrangère.

--Non, mais à la guerre civile.

--Vous êtes bien pessimiste. Hâtez-vous donc de traiter la question

au fond. Je suis tout surpris de désirer, pour la première fois,

savoir si l'argent (ou son signe) est la richesse.

--Vous m'accorderez bien que les hommes ne satisfont immédiatement

aucun de leurs besoins avec des écus. S'ils ont faim, c'est du pain

qu'il leur faut; s'ils sont nus, des vêtements; s'ils sont malades,

des remèdes; s'ils ont froid, un abri, du combustible; s'ils aspirent

à apprendre, des livres; s'ils désirent se déplacer, des véhicules,

et ainsi de suite. La richesse d'un pays se reconnaît à l'abondance

et à la bonne distribution de toutes ces choses.

Par où vous devez reconnaître avec bonheur combien est fausse

cette triste maxime de Bacon: _Ce qu'un peuple gagne, l'autre le

perd nécessairement_; maxime exprimée d'une manière plus désolante

encore par Montaigne, en ces termes: _Le profit de l'un est le

dommage de l'autre_. Lorsque Sem, Cham et Japhet se partagèrent les

vastes solitudes de cette terre, assurément chacun d'eux put bâtir,

dessécher, semer, récolter, se mieux loger, se mieux nourrir, se

mieux vêtir, se mieux instruire, se perfectionner, s'enrichir, en

un mot, et accroître ses jouissances, sans qu'il en résultât une

dépression nécessaire dans les jouissances analogues de ses frères.

Il en est de même de deux peuples.

--Sans doute, deux peuples, comme deux hommes, sans relations entre

eux, peuvent, en travaillant plus, en travaillant mieux, prospérer

côte à côte sans se nuire. Ce n'est pas là ce qui est nié par les

axiomes de Montaigne et de Bacon. Ils signifient seulement que,

dans le commerce qui se fait entre deux peuples ou deux hommes, si

l'un gagne, il faut que l'autre perde. Et cela est évident de soi;

l'échange n'ajoutant rien par lui-même à la masse de ces choses

utiles dont vous parliez, si après l'échange une des parties se

trouve en avoir plus, il faut bien que l'autre partie se trouve en

avoir moins.

--Vous vous faites de l'échange une idée bien incomplète, incomplète

au point d'en devenir fausse. Si Sem est sur une plaine fertile en

blé, Japhet sur un coteau propre à produire du vin, Cham sur de

gras pâturages, il se peut que la séparation des occupations, loin

de nuire à l'un d'eux, les fasse prospérer tous les trois. Cela

doit même arriver, car la distribution du travail, introduite par

l'échange, aura pour effet d'accroître la masse du blé, du vin et

de la viande à partager. Comment en serait-il autrement, si vous

admettez la liberté de ces transactions? Dès l'instant que l'un

des trois frères s'apercevrait que le travail, pour ainsi dire

sociétaire, le constitue en perte permanente, comparativement au

travail solitaire, il renoncerait à échanger. L'échange porte avec

lui-même son titre à notre reconnaissance. Il s'accomplit, donc il

est bon[28].

[Note 28: Voy. le chap. IV du tome VI.

(_Note de l'éditeur._)]

--Mais l'axiome de Bacon est vrai quand il s'agit d'or et d'argent.

Si l'on admet qu'à un moment déterminé il en existe dans le monde une

quantité donnée, il est bien clair qu'une bourse ne se peut emplir

qu'une autre bourse ne se vide.

--Et si l'on professe que l'or est la richesse, la conclusion est

qu'il y a parmi les hommes des déplacements de fortune et jamais de

progrès général. C'est justement ce que je disais en commençant. Que

si, au contraire, vous voyez la vraie richesse dans l'abondance des

choses utiles propres à satisfaire nos besoins et nos goûts, vous

comprendrez comme possible la prospérité simultanée. Le numéraire

ne sert qu'à faciliter la transmission d'une main à l'autre de ces

choses utiles, ce qui s'accomplit aussi bien avec une once de métal

rare, comme l'or, qu'avec une livre de métal plus abondant, comme

l'argent, ou avec un demi-quintal de métal plus abondant encore,

comme le cuivre. D'après cela, s'il y avait à la disposition de tous

les Français une fois plus de toutes ces choses utiles, la France

serait le double plus riche, bien que la quantité de numéraire restât

la même; mais il n'en serait pas ainsi s'il y avait le double de

numéraire, la masse des choses utiles n'augmentant pas.

--La question est de savoir si la présence d'un plus grand nombre

d'écus n'a pas précisément pour effet d'augmenter la masse des choses

utiles.

--Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux termes? Les aliments,

les vêtements, les maisons, le combustible, tout cela vient de la

nature et du travail, d'un travail plus ou moins habile s'exerçant

sur une nature plus ou moins libérale.

--Vous oubliez une grande force, qui est l'échange. Si vous avouez

que c'est une force, comme vous êtes convenu que les écus le

facilitent, vous devez convenir qu'ils ont une puissance indirecte de

production.

--Mais j'ai ajouté qu'un peu de métal rare facilite autant de

transactions que beaucoup de métal abondant, d'où il suit qu'on

n'enrichit pas un peuple en le _forçant_ de donner des choses utiles

pour avoir plus d'argent.

--Ainsi, selon vous, les trésors qu'on trouve en Californie

n'accroîtront pas la richesse du monde?

--Je ne crois pas qu'ils ajoutent beaucoup aux jouissances, aux

satisfactions réelles de l'humanité prise dans son ensemble. Si l'or

de la Californie ne fait que remplacer dans le monde celui qui se

perd et se détruit, cela peut avoir son utilité. S'il en augmente

la masse, il la dépréciera. Les chercheurs d'or seront plus riches

qu'ils n'eussent été sans cela. Mais ceux entre les mains de qui se

trouvera l'or actuel au moment de la dépréciation, se procureront

moins de satisfactions à somme égale. Je ne puis voir là un

accroissement, mais un déplacement de la vraie richesse, telle que je

l'ai définie.

--Tout cela est fort subtil. Mais vous aurez bien de la peine à me

faire comprendre que je ne suis pas plus riche, toutes choses égales

d'ailleurs, si j'ai deux écus, que si je n'en ai qu'un.

--Aussi n'est-ce pas ce que je dis.

--Et ce qui est vrai de moi l'est de mon voisin, et du voisin de mon

voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, en faisant le tour

du pays. Donc, si chaque Français a plus d'écus, la France est plus

riche.

--Et voilà votre erreur, l'erreur commune, consistant à conclure _de

un à tous_ et du particulier au général.

--Quoi! n'est-ce pas de toutes les conclusions la plus concluante? Ce

qui est vrai de chacun ne l'est-il pas de tous? Qu'est-ce que _tous_,

sinon les _chacuns_ nommés en une seule fois? Autant vaudrait me dire

que _chaque_ Français pourrait tout à coup grandir d'un pouce, sans

que la taille moyenne de tous les Français fût plus élevée.

--Le raisonnement est spécieux, j'en conviens, et voilà justement

pourquoi l'illusion qu'il recèle est si commune. Examinons pourtant.

Dix joueurs se réunissaient dans un salon. Pour plus de facilité,

ils avaient coutume de prendre chacun dix jetons contre lesquels

ils déposaient cent francs sous le chandelier, de manière à ce que

chaque jeton correspondit à dix francs. Après la partie on réglait

les comptes, et les joueurs retiraient du chandelier autant de fois

dix francs qu'ils pouvaient représenter de jetons. Ce que voyant,

l'un d'eux, grand arithméticien peut-être, mais pauvre raisonneur,

dit: Messieurs, une expérience invariable m'apprend qu'à la fin de

la partie je me trouve d'autant plus riche que j'ai plus de jetons.

N'avez-vous pas fait la même observation sur vous-mêmes? Ainsi ce qui

est vrai de moi est successivement vrai de chacun de vous, et _ce

qui est vrai de chacun l'est de tous_. Donc nous serions tous plus

riches, en fin de jeu, si tous nous avions plus de jetons. Or, rien

n'est plus aisé; il suffit d'en distribuer le double. C'est ce qui

fut fait. Mais quand la partie terminée, on en vint au règlement,

on s'aperçut que les mille francs du chandelier ne s'étaient pas

miraculeusement multipliés, suivant l'attente générale. Il fallut

les partager, comme on dit, _au prorata_, et le seul résultat (bien

chimérique!) obtenu, fut celui-ci: chacun avait bien le double de

jetons, mais chaque jeton, au lieu de correspondre à _dix_ francs,

n'en représentait plus que _cinq_. Il fut alors parfaitement constaté

que ce qui est vrai de chacun ne l'est pas toujours de tous.

--Je le crois bien: vous supposez un accroissement général de jetons,

sans un accroissement correspondant de la mise sous le chandelier.

--Et vous, vous supposez un accroissement général d'écus sans un

accroissement correspondant des choses dont ces écus facilitent

l'échange.

--Est-ce que vous assimilez les écus à des jetons?

--Non certes, à d'autres égards; oui, au point de vue du raisonnement

que vous m'opposiez et que j'avais à combattre. Remarquez une chose.

Pour qu'il y ait accroissement général d'écus dans un pays, il faut,

ou que ce pays ait des mines, ou que son commerce se fasse de telle

façon qu'il donne des choses utiles pour recevoir du numéraire. _Hors

de ces deux hypothèses_, un accroissement universel est impossible,

les écus ne faisant que changer de mains, et, dans ce cas, encore

qu'il soit bien vrai que chacun pris individuellement soit d'autant

plus riche qu'il a plus d'écus, on n'en peut pas déduire la

généralisation que vous faisiez tout à l'heure, puisqu'un écu de plus

dans une bourse implique de toute nécessité un écu de moins dans une

autre. C'est comme dans votre comparaison avec la taille moyenne.

Si chacun de nous ne grandissait qu'aux dépens d'autrui, il serait

bien vrai de chacun pris individuellement qu'il sera plus bel homme,

s'il a la bonne chance, mais cela ne sera jamais vrai de tous pris

collectivement.

--Soit. Mais dans les deux hypothèses que vous avez signalées,

l'accroissement est réel, et vous conviendrez que j'ai raison.

--Jusqu'à un certain point.

L'or et l'argent ont une valeur. Pour en obtenir, les hommes

consentent à donner des choses utiles qui ont une valeur aussi.

Lors donc qu'il y a des mines dans un pays, si ce pays en extrait

assez d'or pour acheter au dehors une chose utile, par exemple, une

locomotive, il s'enrichit de toutes les jouissances que peut procurer

une locomotive, exactement comme s'il l'avait faite. La question

pour lui est de savoir s'il dépense plus d'efforts dans le premier

procédé que dans le second. Que s'il n'exportait pas cet or, il se

déprécierait et il arriverait quelque chose de pis que ce que vous

voyez en Californie, car là du moins on se sert des métaux précieux

pour acheter des choses utiles faites ailleurs. Malgré cela, on y

court risque de mourir de faim sur des monceaux d'or. Que serait-ce,

si la loi en défendait l'exportation?

Quant à la seconde hypothèse, celle de l'or qui nous arrive par le

commerce, c'est un avantage ou un inconvénient, selon que le pays

en a plus ou moins besoin, comparativement au besoin qu'il a aussi

des choses utiles dont il faut se défaire pour l'acquérir. C'est aux

intéressés à en juger, et non à la loi; car si la loi part de ce

principe, que l'or est préférable aux choses utiles, n'importe la

valeur, et si elle parvient à agir efficacement dans ce sens, elle

tend à faire de la France une Californie retournée, où il y aura

beaucoup de numéraire pour acheter, et rien à acheter. C'est toujours

le système dont Midas est le symbole.

--L'or qui entre implique une _chose utile_ qui sort, j'en conviens,

et, sous ce rapport, il y a une satisfaction soustraite au pays.

Mais n'est-elle pas remplacée avec avantage? et de combien de

satisfactions nouvelles cet or ne sera-t-il pas la source, en

circulant de main en main, en provoquant le travail et l'industrie,

jusqu'à ce qu'enfin il sorte à son tour, et implique l'entrée d'une

chose utile?

--Vous voilà au coeur de la question. Est-il vrai qu'un écu soit

le principe qui fait produire tous les objets dont il facilite

l'échange? On convient bien qu'un écu de cinq francs ne _vaut_

que cinq francs; mais on est porté à croire que cette valeur a un

caractère particulier; qu'elle ne se détruit pas comme les autres,

ou ne se détruit que très à la longue; qu'elle se renouvelle,

pour ainsi dire, à chaque transmission; et qu'en définitive cet

écu a valu autant de fois cinq francs qu'il a fait accomplir de

transactions, qu'il vaut à lui seul autant que toutes les choses

contre lesquelles il s'est successivement échangé; et on croit cela,

parce qu'on suppose que, sans cet écu, ces choses ne se seraient pas

même produites. On dit: Sans lui, le cordonnier aurait vendu une

paire de souliers de moins; par conséquent, il aurait acheté moins

de boucherie; le boucher aurait été moins souvent chez l'épicier,

l'épicier chez le médecin, le médecin chez l'avocat, et ainsi de

suite.

--Cela me paraît incontestable.

--C'est bien le moment d'analyser la vraie fonction du numéraire,

abstraction faite des mines et de l'importation.

Vous avez un écu. Que signifie-t-il en vos mains? Il y est comme le

témoin et la preuve que vous avez, à une époque quelconque, exécuté

un travail, dont, au lieu d'en profiter, vous avez fait jouir la

société, en la personne de votre client. Cet écu témoigne que vous

avez rendu un _service_ à la société, et, de plus, il en constate

la valeur. Il témoigne, en outre, que vous n'avez pas encore retiré

de la société un service _réel_ équivalent, comme c'était votre

droit. Pour vous mettre à même de l'exercer, quand et comme il vous

plaira, la société, par les mains de votre client, vous a donné une

_reconnaissance_, un _titre_, un _bon de la République_, un _jeton_,

un _écu_ enfin, qui ne diffère des titres fiduciaires qu'en ce qu'il

porte sa valeur en lui-même, et si vous savez lire, avec les yeux

de l'esprit, les inscriptions dont il est chargé, vous déchiffrerez

distinctement ces mots: «_Rendez au porteur un service équivalent à

celui qu'il a rendu à la société, valeur reçue constatée, prouvée et

mesurée par celle qui est en moi-même_[29].»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 5 / 42 段