plus dans un sac de cent francs?»
Non certes, si 'emprunteur jette le sac de cent francs dans un coin.
À cette condition, le rabot non plus, ni le sac de blé, ne se
reproduisent d'eux-mêmes. Mais ce n'est pas pour laisser l'argent
dans le sac ou le rabot au crochet qu'on les emprunte. On emprunte
le rabot pour s'en servir, ou l'argent pour se procurer un rabot. Et
s'il est bien démontré que cet outil met l'emprunteur à même de faire
des profits qu'il n'eût pas faits sans lui, s'il est démontré que le
prêteur a renoncé à créer pour lui-même cet excédant de profits, on
comprend que la stipulation d'une part de cet excédant de profits en
faveur du prêteur est équitable et légitime.
L'ignorance du vrai rôle que joue le numéraire dans les transactions
humaines est la source des plus funestes erreurs. Je me propose de
lui consacrer un pamphlet tout entier[21].
[Note 21: Celui qui suit, sous le titre de _Maudit argent!_
(_Note de l'éditeur._)]
D'après ce qu'on peut induire des écrits de M. Proudhon, ce qui l'a
amené à penser que la _gratuité du crédit_ était une conséquence
logique et définitive du progrès social, c'est l'observation de
ce phénomène qui nous montre l'intérêt décroissant à peu près en
raison directe de la civilisation. À des époques de barbarie, on le
voit en effet à 100 pour 100, et au delà. Plus tard, il descend à
80, à 60, à 50, à 40, à 20, à 10, à 8, à 5, à 4, à 3 pour 100. Ou
l'a même vu en Hollande à 2 pour 100. On en tire cette conclusion:
«Puisque l'intérêt se rapproche de zéro à mesure que la société se
perfectionne, il atteindra zéro quand la société sera parfaite. En
d'autres termes, ce qui caractérise la perfection sociale c'est la
gratuité du crédit. Abolissons donc l'intérêt, et nous aurons atteint
le dernier terme du progrès[22].»
Ceci n'est que spécieux, et puisque cette fausse argumentation peut
contribuer à populariser le dogme injuste, dangereux, subversif de
la gratuité du crédit, en le représentant comme coïncidant avec la
perfection sociale, le lecteur me permettra d'examiner en peu de mots
ce nouveau point de vue de la question.
[Note 22: Voy. la 10e lettre du pamphlet _Gratuité du crédit_.
(_Note de l'éditeur._)]
Qu'est-ce que l'_intérêt_? c'est le _service_ rendu, après libre
débat, par l'emprunteur au prêteur, en rémunération du _service_
qu'il en a reçu par le prêt.
D'après quelle loi s'établit le taux de ces _services_ rémunératoires
du prêt? D'après la loi générale qui règle l'équivalence de tous les
services, c'est-à-dire d'après la loi de l'offre et de la demande.
Plus une chose est facile à se procurer, moins on rend _service_ en
la cédant ou prêtant. L'homme qui me donne un verre d'eau, dans les
Pyrénées, ne me rend pas un aussi grand service que celui qui me
céderait un verre d'eau, dans le désert de Sahara. S'il y a beaucoup
de rabots, de sacs de blé, de maisons dans un pays, on en obtient
l'usage (_coeteris paribus_) à des conditions plus favorables que
s'il y en a peu, par la simple raison que le prêteur rend en ce cas
un moindre _service relatif_.
Il n'est donc pas surprenant que plus les capitaux abondent, plus
l'intérêt baisse.
Est-ce à dire qu'il arrivera jamais à zéro? Non, parce que, je le
répète, le principe d'une rémunération est invinciblement dans le
prêt. Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est dire qu'il n'y aura plus
aucun motif d'épargner, de se priver, de former de nouveaux capitaux,
ni même de conserver les anciens. En ce cas, la dissipation ferait
immédiatement le vide, et l'intérêt reparaîtrait aussitôt[23].
[Note 23: Pour la distinction entre les divers éléments de l'intérêt,
voy., au pamphlet _Gratuité du crédit_, les dernières pages de la 12e
lettre.
(_Note de l'éditeur._)]
En cela, le genre de _services_ dont nous nous occupons ne diffère
d'aucun autre. Grâce au progrès industriel, une paire de bas qui
_valait_ 6 fr., n'a plus _valu_ successivement que 4 fr., 3 fr.,
2 fr. Nul ne peut dire jusqu'à quel point cette valeur descendra,
mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'elle ne descendra jamais à
zéro, à moins que les bas ne finissent par se produire spontanément.
Pourquoi? Parce que le principe de la rémunération est dans le
travail; parce que celui qui travaille pour autrui rend un service
et doit recevoir un service: si l'on ne payait plus les bas, on
cesserait d'en faire et, avec la rareté, le prix ne manquerait pas de
reparaître.
Le sophisme que je combats ici a sa racine dans la divisibilité à
l'infini, qui s'applique à la _valeur_ comme à la matière.
Il paraît d'abord paradoxal, mais il est bien su de tous les
mathématiciens qu'on peut de minute en minute, pendant l'éternité
entière, ôter des fractions à un poids, sans jamais parvenir à
anéantir le poids lui-même. Il suffit que chaque fraction successive
soit moindre que la précédente, dans une proportion déterminée et
régulière.
Il est des pays où l'on s'attache à accroître la taille des chevaux
ou à diminuer, dans la race ovine, le volume de la tête. Il est
impossible de préciser jusqu'où on arrivera dans cette voie. Nul ne
peut dire qu'il a vu le plus grand cheval ou la plus petite tête de
mouton qui paraîtra jamais dans le monde. Mais l'on peut dire que
la taille des chevaux n'atteindra jamais l'Infini, non plus que les
têtes de moutons le Néant.
De même, nul ne peut dire jusqu'où descendra le prix des bas ou
l'intérêt des capitaux, mais on peut affirmer, quand on connaît la
nature des choses, que ni l'un ni l'autre n'arriveront jamais à
zéro, car le travail et le capital ne peuvent pas plus vivre sans
récompense que le mouton sans tête.
L'argumentation de M. Proudhon se réduit donc à ceci: Puisque les
plus habiles agriculteurs sont ceux qui ont le plus réduit la tête
des moutons, nous serons arrivés à la perfection agricole quand
les moutons seront acéphales. Donc, pour réaliser nous-mêmes cette
perfection, coupons-leur le cou.
Me voici au terme de cette ennuyeuse dissertation. Pourquoi
faut-il que le vent des mauvaises doctrines ait rendu nécessaire
de pénétrer ainsi jusque dans la nature intime de la rente? Je ne
terminerai pas sans faire remarquer une belle _moralité_ que l'on
peut tirer de cette loi: «La baisse de l'intérêt est proportionnelle
à l'abondance des capitaux.» Cette loi étant donnée, s'il y a une
classe d'hommes plus particulièrement intéressée que toute autre à ce
que les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent
et surabondent, c'est certainement la classe qui les emprunte,
directement ou indirectement; ce sont les hommes qui mettent en
oeuvre des _matériaux_, qui se font aider par des _instruments_, qui
vivent sur des _provisions_, produits et économisés par d'autres
hommes.
Imaginez, dans une vaste et fertile contrée, une peuplade de
mille habitants, dénués de tout Capital ainsi défini. Elle périra
infailliblement dans les tortures de la faim.--Passons à une
hypothèse à peine moins cruelle. Supposons que dix de ces sauvages
soient pourvus d'Instruments et de Provisions en quantité suffisante
pour travailler et vivre eux-mêmes jusqu'à la récolte, ainsi que
pour rémunérer les services de quatre-vingt-dix travailleurs. Le
résultat forcé sera la mort de neuf cents êtres humains. Il est clair
encore que puisque 990 hommes, poussés par le besoin, se presseront
sur des subsistances qui n'en peuvent maintenir que cent, les dix
capitalistes seront maîtres du marché. Ils obtiendront le travail
aux conditions les plus dures, car ils le mettront aux enchères. Et
remarquez ceci: Si ces capitalistes portent au coeur des sentiments
dévoués, qui les induisent à s'imposer des privations personnelles
afin de diminuer les souffrances de quelques-uns de leurs frères,
cette générosité, qui se rattache à la morale, sera aussi noble
dans son principe qu'utile dans ses effets. Mais si, dupes de cette
fausse philanthropie qu'on veut si inconsidérément mêler aux lois
économiques, ils ont la prétention de rémunérer largement le travail,
loin de faire du bien, ils feront du mal. Ils donneront double
salaire, soit. Mais alors quarante-cinq hommes seront mieux pourvus,
tandis que quarante-cinq autres viendront augmenter le nombre de
ceux que la tombe va dévorer. L'hypothèse étant donnée, ce n'est pas
l'abaissement du salaire qui est le vrai fléau, mais la rareté du
capital. L'abaissement du salaire n'est pas la cause, mais l'effet du
mal. J'ajoute qu'il en est, dans une certaine mesure, le remède. Il
agit dans ce sens qu'il distribue le fardeau de la souffrance autant
qu'il peut l'être et sauve autant de vies qu'une quantité déterminée
de subsistances permet d'en sauver.
Supposez maintenant qu'au lieu de dix capitalistes, il y en ait cent,
deux cents, cinq cents, n'est-il pas évident que la condition de
toute la peuplade, et surtout celle des prolétaires, sera de plus
en plus améliorée? N'est-il pas évident que, toute considération de
générosité à part, ils obtiendront plus de travail et un meilleur
prix de leur travail? qu'eux-mêmes seront plus en mesure de former
des capitaux, sans qu'on puisse assigner de limite à cette facilité
toujours croissante de réaliser l'égalité et le bien-être? Combien ne
seraient-ils donc pas insensés, s'ils admettaient des doctrines et
se livraient à des actes de nature à tarir la source des salaires, à
paralyser le mobile et le stimulant de l'épargne! Qu'ils apprennent
donc cette leçon: sans doute les capitaux sont bons pour ceux qui
les ont, qui le nie? mais ils sont utiles aussi à ceux qui n'ont pu
encore en former, et il importe à ceux qui n'en ont pas que d'autres
en aient.
Oui, si les prolétaires connaissaient leurs vrais intérêts,
ils rechercheraient avec le plus grand soin quelles sont les
circonstances favorables ou défavorables à l'épargne, afin de
favoriser les premières et de décourager les secondes. Ils
accueilleraient avec sympathie toute mesure qui tend à la prompte
formation des capitaux. Ils s'enthousiasmeraient pour la paix, la
liberté, l'ordre, la sécurité, l'union des classes et des peuples,
l'économie, la modération des dépenses publiques, et la simplicité
du mécanisme gouvernemental; car c'est sous l'empire de toutes ces
circonstances que l'épargne fait son oeuvre, met l'abondance à la
portée des masses, appelle à former des capitaux ceux même qui,
autrefois, étaient réduits à les empruntera à de dures conditions.
Ils repousseraient avec énergie l'esprit guerrier qui détourne de
sa véritable fin une si grande part du travail humain, l'esprit de
monopole qui dérange l'équitable distribution des richesses telle
que la liberté seule peut la réaliser, la multiplicité des services
publics qui n'entreprennent sur notre bourse que pour gêner notre
liberté, et enfin ces doctrines subversives, haineuses, irréfléchies,
qui effrayent le capital, l'empêchent de se former, le forcent à
fuir, et en définitive le _renchérissent_, au détriment surtout des
travailleurs qui le mettent en oeuvre.
Eh quoi! à cet égard, la Révolution de Février n'est-elle pas une
dure leçon? n'est-il pas évident que l'_insécurité_ qu'elle a jetée
dans le monde des affaires d'une part, et, de l'autre, l'avénement
des théories funestes auxquelles je fais allusion et qui, des clubs,
ont failli pénétrer dans les régions législatives, ont élevé partout
le taux de l'intérêt? N'est-il pas évident que dès lors il a été
plus difficile aux prolétaires de se procurer ces _matériaux_,
_instruments_ et _provisions_ sans lesquels le travail est
impossible? n'est-ce pas là ce qui amène le chômage, et le chômage
n'amène-t-il pas à son tour la baisse des salaires? Ainsi le travail
manque aux prolétaires précisément par la même cause qui grève d'un
surcroît de prix, en raison de la hausse de l'intérêt, les objets
qu'ils consomment. Hausse d'intérêts, baisse des salaires, cela veut
dire, en d'autres termes, que le même objet conserve son prix, mais
que la part du capitaliste a envahi, sans profit pour lui, celle de
l'ouvrier.
Un de mes amis, chargé de faire une enquête sur l'industrie
parisienne, m'a assuré que les fabricants lui ont révélé un fait bien
saisissant et qui prouve mieux que tous les raisonnements combien
l'insécurité et l'incertitude nuisent à la formation des capitaux.
On avait remarqué que, pendant la période la plus fâcheuse, les
dépenses populaires de pure fantaisie n'avaient pas diminué. Les
petits théâtres, les barrières, les cabarets, les débits de tabac
étaient aussi fréquentés qu'aux jours de prospérité. Dans l'enquête,
les travailleurs eux-mêmes ont ainsi expliqué ce phénomène. «À quoi
bon épargner? qui sait le sort qui nous attend? qui sait si l'intérêt
ne va pas être aboli? qui sait si l'État, devenu prêteur universel
à titre gratuit, ne voudra pas faire avorter tous les fruits, que
nous pourrions attendre de nos économies?» Eh bien! je dis que si de
telles idées pouvaient prévaloir pendant deux années seulement, c'en
serait assez pour faire de notre belle France une Turquie. La misère
y deviendrait générale et endémique; et, à coup sûr, les premiers
frappés seraient les plus pauvres.
Ouvriers, on vous parle beaucoup d'organisation _artificielle_
du travail; savez-vous pourquoi? Parce qu'on ignore les lois de
son organisation _naturelle_; c'est-à-dire de cette organisation
merveilleuse qui résulte de la liberté. On vous dit que la liberté
fait saillir ce qu'on nomme l'antagonisme radical des classes;
qu'elle crée et met aux prises deux intérêts opposés, l'intérêt des
capitalistes et ceux des prolétaires. Mais il faudrait commencer
par prouver que cet antagonisme existe par le voeu de la nature;
et ensuite, il resterait à démontrer comment les arrangements de
la _contrainte_ valent mieux que ceux de la _liberté_, car entre
Liberté et Contrainte je ne vois pas de milieu. Il resterait à
démontrer encore que la contrainte s'exercera toujours à votre
avantage et au préjudice des riches.--Mais non, cet antagonisme
radical, cette opposition naturelle d'intérêts n'existent pas. Ce
n'est qu'un mauvais rêve d'imaginations perverties et en délire.
Non, un plan si défectueux n'est pas sorti de la Pensée Divine. Pour
l'affirmer, il faut commencer par nier Dieu. Et voyez comme, en
vertu des lois sociales et par cela seul que les hommes échangent
librement entre eux leurs travaux et leurs produits, voyez quel
lien harmonique rattache les classes les unes aux autres! Voilà
des propriétaires de terre: quel est leur intérêt? que le sol soit
fécond et le soleil bienfaisant; mais qu'en résulte-t-il? que le blé
abonde, qu'il _baisse de prix_, et l'avantage tourne au profit de
ceux qui n'ont pas eu de patrimoine. Voilà des fabricants: quelle est
leur constante pensée? de perfectionner leur travail, d'augmenter
la puissance de leurs machines, de se procurer, aux meilleures
conditions, les matières premières. Et à quoi tout cela aboutit-il?
à l'abondance et au _bas prix_ des produits, c'est-à-dire que tous
les efforts des fabricants, et sans qu'ils s'en doutent, se résolvent
en un profit pour le public consommateur, dont vous faites partie.
Cela est ainsi pour toutes les professions. Eh bien! les capitalistes
n'échappent pas à cette loi. Les voilà fort occupés de faire valoir,
d'économiser, de tirer bon parti de leurs avances. C'est fort bien,
mais mieux ils réussissent, plus ils favorisent l'abondance des
capitaux, et, par une suite nécessaire, la baisse de l'intérêt. Or,
à qui profite la baisse de l'intérêt? n'est-ce pas à l'emprunteur
d'abord, et, en définitive, aux consommateurs des choses que les
capitaux concourent à produire[24]?
[Note 24: Voy. les pages 30 à 45 du tome IV.--Voy. aussi le chap.
VIII du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
Il est donc certain que le résultat final des efforts de chaque
classe, c'est le bien commun de toutes.
On vous dit que le capital tyrannise le travail. Je ne disconviens
pas que chacun ne cherche à tirer le meilleur parti possible de sa
situation, mais, dans ce sens, on ne réalise que ce qui est possible.
Or, jamais il n'est possible aux capitaux de tyranniser le travail
que lorsqu'ils sont rares, car alors ils font la loi, ils mettent la
main-d'oeuvre aux enchères. Jamais cette tyrannie ne leur est plus
impossible que lorsqu'ils sont abondants, car, en ce cas, c'est le
travail qui commande.
Arrière donc les jalousies de classes, les malveillances, les haines
sans fondement, les défiances injustes. Ces passions dépravées
nuisent à ceux qui les nourrissent dans leur coeur. Ce n'est pas
là de la morale déclamatoire; c'est un enchaînement de causes
et d'effets susceptible d'être rigoureusement, mathématiquement
démontré; et il n'en est pas moins sublime parce qu'il satisfait
autant l'intelligence que le sentiment.
Je résume toute cette dissertation par ces mots: Ouvriers,
travailleurs, prolétaires, classes dénuées et souffrantes,
voulez-vous améliorer votre sort? Vous n'y réussirez pas par la
lutte, l'insurrection, la haine et l'erreur. Mais il y a trois choses
qui ne peuvent perfectionner la communauté tout entière sans étendre
sur vous leurs bienfaits, ces trois choses sont: PAIX, LIBERTÉ et
SÉCURITÉ.
MAUDIT ARGENT[25].
[Note 25: Publié dans le numéro d'avril 1849 du _Journal des
économistes_.
(_Note de l'éditeur._)]
--Maudit argent! maudit argent! s'écriait d'un air désolé F*
l'économiste, au sortir du Comité des finances où l'on venait de
discuter un projet de papier-monnaie.
--Qu'avez-vous? lui dis-je. D'où vient ce dégoût subit pour la plus
encensée des divinités de ce monde?
--Maudit argent! maudit argent!
--Vous m'alarmez. Il n'est rien qu'une fois ou autre je n'aie entendu
blasphémer, la paix, la liberté, la vie, et Brutus a été jusqu'à
dire: Vertu! tu n'es qu'un nom! Mais si quelque chose a échappé
jusqu'ici...
--Maudit argent! maudit argent!
--Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arrivé? Crésus
vient-il de vous éclabousser? Mondor vous a-t-il ravi l'amour de
votre mie? ou bien Zoïle a-t-il acheté contre vous une diatribe au
gazetier?
--Je n'envie pas le char de Crésus; ma renommée, par son néant,
échappe à la langue de Zoïle; et quant à ma mie, jamais, jamais
l'ombre même de la tache la plus légère...
--Ah! j'y suis. Où avais-je la tête? Vous êtes, vous aussi, inventeur
d'une réorganisation sociale, _système_ F*. Votre société, vous la
voulez plus parfaite que celle de Sparte, et pour cela toute monnaie
doit en être sévèrement bannie. Ce qui vous embarrasse, c'est de
décider vos adeptes à vider leur escarcelle. Que voulez-vous? c'est
l'écueil de tous les réorganisateurs. Il n'en est pas un qui ne fît
merveille s'il parvenait à vaincre toutes les résistances, et si
l'humanité tout entière consentait à devenir entre ses doigts cire
molle; mais elle s'entête à n'être pas cire molle. Elle écoute,
applaudit ou dédaigne, et..... va comme devant.
--Grâce au Ciel, je résiste encore à cette manie du jour. Au lieu
d'inventer des lois sociales, j'étudie celles qu'il a plu à Dieu
d'inventer, ayant d'ailleurs le bonheur de les trouver admirables
dans leur développement progressif. Et c'est pour cela que je répète:
Maudit argent! maudit argent!
--Vous êtes donc proudhonien ou proudhoniste? Eh, morbleu! vous avez
un moyen simple de vous satisfaire. Jetez votre bourse dans la Seine,
ne vous réservant que cent sous pour prendre une action de la Banque
d'échange.
--Puisque je maudis l'argent, jugez si j'en dois maudire le signe
trompeur!
--Alors, il ne me reste plus qu'une hypothèse. Vous êtes un nouveau
Diogène, et vous allez m'affadir d'une tirade à la Sénèque, sur le
mépris des richesses.
--Le Ciel m'en préserve! Car la richesse, voyez-vous, ce n'est pas un
peu plus ou un peu moins d'argent. C'est du pain pour ceux qui ont
faim, des vêtements pour ceux qui sont nus, du bois qui réchauffe,
de l'huile qui allonge le jour, une carrière, ouverte à votre fils,
une dot assurée à votre fille, un jour de repos pour la fatigue,
un cordial pour la défaillance, un secours glissé dans la main du
pauvre honteux, un toit contre l'orage, des ailes aux amis qui se
rapprochent, une diversion pour la tête que la pensée fait plier,
l'incomparable joie de rendre heureux ceux qui nous sont chers.
La richesse, c'est l'instruction, l'indépendance, la dignité, la
confiance, la charité, tout ce que le développement de nos facultés
peut livrer aux besoins du corps et de l'esprit; c'est le progrès,
c'est la civilisation. La richesse, c'est l'admirable résultat
civilisateur de deux admirables agents, plus civilisateurs encore
qu'elle-même: le travail et l'échange[26].
[Note 26: Voy. le chap. VI du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
--Bon! n'allez-vous pas maintenant entonner un dithyrambe à la
richesse, quand, il n'y a qu'un instant, vous accabliez l'or de vos
imprécations?
--Eh! ne comprenez-vous pas que c'était tout simplement une boutade
d'économiste! Je maudis l'argent précisément parce qu'on le confond,
comme vous venez de faire, avec la richesse, et que de cette
confusion sortent des erreurs et des calamités sans nombre. Je le
maudis, parce que sa fonction dans la société est mal comprise et
très-difficile à faire comprendre. Je le maudis, parce qu'il brouille
toutes les idées, fait prendre le moyen pour le but, l'obstacle pour
la cause, alpha pour oméga; parce que sa présence dans le monde,
bienfaisante par elle-même, y a cependant introduit une notion
funeste, une pétition de principes, une théorie à rebours, qui,
dans ses formes multiples, a appauvri les hommes et ensanglanté la
terre. Je le maudis, parce que je me sens incapable de lutter contre
l'erreur à laquelle il a donné naissance autrement que par une longue
et fastidieuse dissertation que personne n'écoutera. Ah! si je tenais
au moins sous ma main un auditeur patient et bénévole!
--Morbleu! il ne sera pas dit que faute d'une victime vous resterez
dans l'état d'irritation où je vous vois. J'écoute; parlez,
dissertez, ne vous gênez en aucune façon.
--Vous me promettez de prendre intérêt...
--Je vous promets de prendre patience.
--C'est bien peu.
--C'est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et expliquez-moi
d'abord comment une méprise sur le numéraire, si méprise il y a, se
trouve au fond de toutes les erreurs économiques.
--Là, franchement, la main sur la conscience, ne vous est-il jamais
arrivé de confondre la richesse avec l'argent?
--Je ne sais; je ne me suis jamais morfondu sur l'économie politique.
Mais, après tout, qu'en résulterait-il?
--Pas grand'chose. Une erreur dans votre cervelle sans influence
sur vos actes; car, voyez-vous, en matière de travail et d'échange,
quoiqu'il y ait autant d'opinions que de têtes, nous agissons tous de
la même manière.
--À peu près comme nous marchons d'après les mêmes principes; encore
que nous ne soyons pas d'accord sur la théorie de l'équilibre et de
la gravitation.
--Justement. Quelqu'un qui serait conduit par ses inductions à croire
que, pendant la nuit, nous avons la tête en bas et les pieds en haut,
pourrait faire là-dessus de beaux livres, mais il se tiendrait comme
tout le monde.
--Je le crois bien. Si non, il serait vite puni d'être trop bon
logicien.
--De même, cet homme mourrait bientôt de faim qui, s'étant persuadé
que l'argent est la richesse réelle, serait conséquent jusqu'au
bout. Voilà pourquoi cette théorie est fausse, car il n'y a de
théorie vraie que celle qui résulte des faits mêmes, tels qu'ils se
manifestent en tous temps ou en tous lieux.
--Je comprends que, dans la pratique et sous l'influence de l'intérêt
personnel, la conséquence funeste de l'acte erroné tend incessamment
à redresser l'erreur. Mais si celle dont vous parlez a si peu
d'influence, pourquoi vous donne-t-elle tant d'humeur?