«Est-ce qu'au bout d'un an, dit M. Thoré, vous trouverez un écu de

plus dans un sac de cent francs?»

Non certes, si 'emprunteur jette le sac de cent francs dans un coin.

À cette condition, le rabot non plus, ni le sac de blé, ne se

reproduisent d'eux-mêmes. Mais ce n'est pas pour laisser l'argent

dans le sac ou le rabot au crochet qu'on les emprunte. On emprunte

le rabot pour s'en servir, ou l'argent pour se procurer un rabot. Et

s'il est bien démontré que cet outil met l'emprunteur à même de faire

des profits qu'il n'eût pas faits sans lui, s'il est démontré que le

prêteur a renoncé à créer pour lui-même cet excédant de profits, on

comprend que la stipulation d'une part de cet excédant de profits en

faveur du prêteur est équitable et légitime.

L'ignorance du vrai rôle que joue le numéraire dans les transactions

humaines est la source des plus funestes erreurs. Je me propose de

lui consacrer un pamphlet tout entier[21].

[Note 21: Celui qui suit, sous le titre de _Maudit argent!_

(_Note de l'éditeur._)]

D'après ce qu'on peut induire des écrits de M. Proudhon, ce qui l'a

amené à penser que la _gratuité du crédit_ était une conséquence

logique et définitive du progrès social, c'est l'observation de

ce phénomène qui nous montre l'intérêt décroissant à peu près en

raison directe de la civilisation. À des époques de barbarie, on le

voit en effet à 100 pour 100, et au delà. Plus tard, il descend à

80, à 60, à 50, à 40, à 20, à 10, à 8, à 5, à 4, à 3 pour 100. Ou

l'a même vu en Hollande à 2 pour 100. On en tire cette conclusion:

«Puisque l'intérêt se rapproche de zéro à mesure que la société se

perfectionne, il atteindra zéro quand la société sera parfaite. En

d'autres termes, ce qui caractérise la perfection sociale c'est la

gratuité du crédit. Abolissons donc l'intérêt, et nous aurons atteint

le dernier terme du progrès[22].»

Ceci n'est que spécieux, et puisque cette fausse argumentation peut

contribuer à populariser le dogme injuste, dangereux, subversif de

la gratuité du crédit, en le représentant comme coïncidant avec la

perfection sociale, le lecteur me permettra d'examiner en peu de mots

ce nouveau point de vue de la question.

[Note 22: Voy. la 10e lettre du pamphlet _Gratuité du crédit_.

(_Note de l'éditeur._)]

Qu'est-ce que l'_intérêt_? c'est le _service_ rendu, après libre

débat, par l'emprunteur au prêteur, en rémunération du _service_

qu'il en a reçu par le prêt.

D'après quelle loi s'établit le taux de ces _services_ rémunératoires

du prêt? D'après la loi générale qui règle l'équivalence de tous les

services, c'est-à-dire d'après la loi de l'offre et de la demande.

Plus une chose est facile à se procurer, moins on rend _service_ en

la cédant ou prêtant. L'homme qui me donne un verre d'eau, dans les

Pyrénées, ne me rend pas un aussi grand service que celui qui me

céderait un verre d'eau, dans le désert de Sahara. S'il y a beaucoup

de rabots, de sacs de blé, de maisons dans un pays, on en obtient

l'usage (_coeteris paribus_) à des conditions plus favorables que

s'il y en a peu, par la simple raison que le prêteur rend en ce cas

un moindre _service relatif_.

Il n'est donc pas surprenant que plus les capitaux abondent, plus

l'intérêt baisse.

Est-ce à dire qu'il arrivera jamais à zéro? Non, parce que, je le

répète, le principe d'une rémunération est invinciblement dans le

prêt. Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est dire qu'il n'y aura plus

aucun motif d'épargner, de se priver, de former de nouveaux capitaux,

ni même de conserver les anciens. En ce cas, la dissipation ferait

immédiatement le vide, et l'intérêt reparaîtrait aussitôt[23].

[Note 23: Pour la distinction entre les divers éléments de l'intérêt,

voy., au pamphlet _Gratuité du crédit_, les dernières pages de la 12e

lettre.

(_Note de l'éditeur._)]

En cela, le genre de _services_ dont nous nous occupons ne diffère

d'aucun autre. Grâce au progrès industriel, une paire de bas qui

_valait_ 6 fr., n'a plus _valu_ successivement que 4 fr., 3 fr.,

2 fr. Nul ne peut dire jusqu'à quel point cette valeur descendra,

mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'elle ne descendra jamais à

zéro, à moins que les bas ne finissent par se produire spontanément.

Pourquoi? Parce que le principe de la rémunération est dans le

travail; parce que celui qui travaille pour autrui rend un service

et doit recevoir un service: si l'on ne payait plus les bas, on

cesserait d'en faire et, avec la rareté, le prix ne manquerait pas de

reparaître.

Le sophisme que je combats ici a sa racine dans la divisibilité à

l'infini, qui s'applique à la _valeur_ comme à la matière.

Il paraît d'abord paradoxal, mais il est bien su de tous les

mathématiciens qu'on peut de minute en minute, pendant l'éternité

entière, ôter des fractions à un poids, sans jamais parvenir à

anéantir le poids lui-même. Il suffit que chaque fraction successive

soit moindre que la précédente, dans une proportion déterminée et

régulière.

Il est des pays où l'on s'attache à accroître la taille des chevaux

ou à diminuer, dans la race ovine, le volume de la tête. Il est

impossible de préciser jusqu'où on arrivera dans cette voie. Nul ne

peut dire qu'il a vu le plus grand cheval ou la plus petite tête de

mouton qui paraîtra jamais dans le monde. Mais l'on peut dire que

la taille des chevaux n'atteindra jamais l'Infini, non plus que les

têtes de moutons le Néant.

De même, nul ne peut dire jusqu'où descendra le prix des bas ou

l'intérêt des capitaux, mais on peut affirmer, quand on connaît la

nature des choses, que ni l'un ni l'autre n'arriveront jamais à

zéro, car le travail et le capital ne peuvent pas plus vivre sans

récompense que le mouton sans tête.

L'argumentation de M. Proudhon se réduit donc à ceci: Puisque les

plus habiles agriculteurs sont ceux qui ont le plus réduit la tête

des moutons, nous serons arrivés à la perfection agricole quand

les moutons seront acéphales. Donc, pour réaliser nous-mêmes cette

perfection, coupons-leur le cou.

Me voici au terme de cette ennuyeuse dissertation. Pourquoi

faut-il que le vent des mauvaises doctrines ait rendu nécessaire

de pénétrer ainsi jusque dans la nature intime de la rente? Je ne

terminerai pas sans faire remarquer une belle _moralité_ que l'on

peut tirer de cette loi: «La baisse de l'intérêt est proportionnelle

à l'abondance des capitaux.» Cette loi étant donnée, s'il y a une

classe d'hommes plus particulièrement intéressée que toute autre à ce

que les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent

et surabondent, c'est certainement la classe qui les emprunte,

directement ou indirectement; ce sont les hommes qui mettent en

oeuvre des _matériaux_, qui se font aider par des _instruments_, qui

vivent sur des _provisions_, produits et économisés par d'autres

hommes.

Imaginez, dans une vaste et fertile contrée, une peuplade de

mille habitants, dénués de tout Capital ainsi défini. Elle périra

infailliblement dans les tortures de la faim.--Passons à une

hypothèse à peine moins cruelle. Supposons que dix de ces sauvages

soient pourvus d'Instruments et de Provisions en quantité suffisante

pour travailler et vivre eux-mêmes jusqu'à la récolte, ainsi que

pour rémunérer les services de quatre-vingt-dix travailleurs. Le

résultat forcé sera la mort de neuf cents êtres humains. Il est clair

encore que puisque 990 hommes, poussés par le besoin, se presseront

sur des subsistances qui n'en peuvent maintenir que cent, les dix

capitalistes seront maîtres du marché. Ils obtiendront le travail

aux conditions les plus dures, car ils le mettront aux enchères. Et

remarquez ceci: Si ces capitalistes portent au coeur des sentiments

dévoués, qui les induisent à s'imposer des privations personnelles

afin de diminuer les souffrances de quelques-uns de leurs frères,

cette générosité, qui se rattache à la morale, sera aussi noble

dans son principe qu'utile dans ses effets. Mais si, dupes de cette

fausse philanthropie qu'on veut si inconsidérément mêler aux lois

économiques, ils ont la prétention de rémunérer largement le travail,

loin de faire du bien, ils feront du mal. Ils donneront double

salaire, soit. Mais alors quarante-cinq hommes seront mieux pourvus,

tandis que quarante-cinq autres viendront augmenter le nombre de

ceux que la tombe va dévorer. L'hypothèse étant donnée, ce n'est pas

l'abaissement du salaire qui est le vrai fléau, mais la rareté du

capital. L'abaissement du salaire n'est pas la cause, mais l'effet du

mal. J'ajoute qu'il en est, dans une certaine mesure, le remède. Il

agit dans ce sens qu'il distribue le fardeau de la souffrance autant

qu'il peut l'être et sauve autant de vies qu'une quantité déterminée

de subsistances permet d'en sauver.

Supposez maintenant qu'au lieu de dix capitalistes, il y en ait cent,

deux cents, cinq cents, n'est-il pas évident que la condition de

toute la peuplade, et surtout celle des prolétaires, sera de plus

en plus améliorée? N'est-il pas évident que, toute considération de

générosité à part, ils obtiendront plus de travail et un meilleur

prix de leur travail? qu'eux-mêmes seront plus en mesure de former

des capitaux, sans qu'on puisse assigner de limite à cette facilité

toujours croissante de réaliser l'égalité et le bien-être? Combien ne

seraient-ils donc pas insensés, s'ils admettaient des doctrines et

se livraient à des actes de nature à tarir la source des salaires, à

paralyser le mobile et le stimulant de l'épargne! Qu'ils apprennent

donc cette leçon: sans doute les capitaux sont bons pour ceux qui

les ont, qui le nie? mais ils sont utiles aussi à ceux qui n'ont pu

encore en former, et il importe à ceux qui n'en ont pas que d'autres

en aient.

Oui, si les prolétaires connaissaient leurs vrais intérêts,

ils rechercheraient avec le plus grand soin quelles sont les

circonstances favorables ou défavorables à l'épargne, afin de

favoriser les premières et de décourager les secondes. Ils

accueilleraient avec sympathie toute mesure qui tend à la prompte

formation des capitaux. Ils s'enthousiasmeraient pour la paix, la

liberté, l'ordre, la sécurité, l'union des classes et des peuples,

l'économie, la modération des dépenses publiques, et la simplicité

du mécanisme gouvernemental; car c'est sous l'empire de toutes ces

circonstances que l'épargne fait son oeuvre, met l'abondance à la

portée des masses, appelle à former des capitaux ceux même qui,

autrefois, étaient réduits à les empruntera à de dures conditions.

Ils repousseraient avec énergie l'esprit guerrier qui détourne de

sa véritable fin une si grande part du travail humain, l'esprit de

monopole qui dérange l'équitable distribution des richesses telle

que la liberté seule peut la réaliser, la multiplicité des services

publics qui n'entreprennent sur notre bourse que pour gêner notre

liberté, et enfin ces doctrines subversives, haineuses, irréfléchies,

qui effrayent le capital, l'empêchent de se former, le forcent à

fuir, et en définitive le _renchérissent_, au détriment surtout des

travailleurs qui le mettent en oeuvre.

Eh quoi! à cet égard, la Révolution de Février n'est-elle pas une

dure leçon? n'est-il pas évident que l'_insécurité_ qu'elle a jetée

dans le monde des affaires d'une part, et, de l'autre, l'avénement

des théories funestes auxquelles je fais allusion et qui, des clubs,

ont failli pénétrer dans les régions législatives, ont élevé partout

le taux de l'intérêt? N'est-il pas évident que dès lors il a été

plus difficile aux prolétaires de se procurer ces _matériaux_,

_instruments_ et _provisions_ sans lesquels le travail est

impossible? n'est-ce pas là ce qui amène le chômage, et le chômage

n'amène-t-il pas à son tour la baisse des salaires? Ainsi le travail

manque aux prolétaires précisément par la même cause qui grève d'un

surcroît de prix, en raison de la hausse de l'intérêt, les objets

qu'ils consomment. Hausse d'intérêts, baisse des salaires, cela veut

dire, en d'autres termes, que le même objet conserve son prix, mais

que la part du capitaliste a envahi, sans profit pour lui, celle de

l'ouvrier.

Un de mes amis, chargé de faire une enquête sur l'industrie

parisienne, m'a assuré que les fabricants lui ont révélé un fait bien

saisissant et qui prouve mieux que tous les raisonnements combien

l'insécurité et l'incertitude nuisent à la formation des capitaux.

On avait remarqué que, pendant la période la plus fâcheuse, les

dépenses populaires de pure fantaisie n'avaient pas diminué. Les

petits théâtres, les barrières, les cabarets, les débits de tabac

étaient aussi fréquentés qu'aux jours de prospérité. Dans l'enquête,

les travailleurs eux-mêmes ont ainsi expliqué ce phénomène. «À quoi

bon épargner? qui sait le sort qui nous attend? qui sait si l'intérêt

ne va pas être aboli? qui sait si l'État, devenu prêteur universel

à titre gratuit, ne voudra pas faire avorter tous les fruits, que

nous pourrions attendre de nos économies?» Eh bien! je dis que si de

telles idées pouvaient prévaloir pendant deux années seulement, c'en

serait assez pour faire de notre belle France une Turquie. La misère

y deviendrait générale et endémique; et, à coup sûr, les premiers

frappés seraient les plus pauvres.

Ouvriers, on vous parle beaucoup d'organisation _artificielle_

du travail; savez-vous pourquoi? Parce qu'on ignore les lois de

son organisation _naturelle_; c'est-à-dire de cette organisation

merveilleuse qui résulte de la liberté. On vous dit que la liberté

fait saillir ce qu'on nomme l'antagonisme radical des classes;

qu'elle crée et met aux prises deux intérêts opposés, l'intérêt des

capitalistes et ceux des prolétaires. Mais il faudrait commencer

par prouver que cet antagonisme existe par le voeu de la nature;

et ensuite, il resterait à démontrer comment les arrangements de

la _contrainte_ valent mieux que ceux de la _liberté_, car entre

Liberté et Contrainte je ne vois pas de milieu. Il resterait à

démontrer encore que la contrainte s'exercera toujours à votre

avantage et au préjudice des riches.--Mais non, cet antagonisme

radical, cette opposition naturelle d'intérêts n'existent pas. Ce

n'est qu'un mauvais rêve d'imaginations perverties et en délire.

Non, un plan si défectueux n'est pas sorti de la Pensée Divine. Pour

l'affirmer, il faut commencer par nier Dieu. Et voyez comme, en

vertu des lois sociales et par cela seul que les hommes échangent

librement entre eux leurs travaux et leurs produits, voyez quel

lien harmonique rattache les classes les unes aux autres! Voilà

des propriétaires de terre: quel est leur intérêt? que le sol soit

fécond et le soleil bienfaisant; mais qu'en résulte-t-il? que le blé

abonde, qu'il _baisse de prix_, et l'avantage tourne au profit de

ceux qui n'ont pas eu de patrimoine. Voilà des fabricants: quelle est

leur constante pensée? de perfectionner leur travail, d'augmenter

la puissance de leurs machines, de se procurer, aux meilleures

conditions, les matières premières. Et à quoi tout cela aboutit-il?

à l'abondance et au _bas prix_ des produits, c'est-à-dire que tous

les efforts des fabricants, et sans qu'ils s'en doutent, se résolvent

en un profit pour le public consommateur, dont vous faites partie.

Cela est ainsi pour toutes les professions. Eh bien! les capitalistes

n'échappent pas à cette loi. Les voilà fort occupés de faire valoir,

d'économiser, de tirer bon parti de leurs avances. C'est fort bien,

mais mieux ils réussissent, plus ils favorisent l'abondance des

capitaux, et, par une suite nécessaire, la baisse de l'intérêt. Or,

à qui profite la baisse de l'intérêt? n'est-ce pas à l'emprunteur

d'abord, et, en définitive, aux consommateurs des choses que les

capitaux concourent à produire[24]?

[Note 24: Voy. les pages 30 à 45 du tome IV.--Voy. aussi le chap.

VIII du tome VI.

(_Note de l'éditeur._)]

Il est donc certain que le résultat final des efforts de chaque

classe, c'est le bien commun de toutes.

On vous dit que le capital tyrannise le travail. Je ne disconviens

pas que chacun ne cherche à tirer le meilleur parti possible de sa

situation, mais, dans ce sens, on ne réalise que ce qui est possible.

Or, jamais il n'est possible aux capitaux de tyranniser le travail

que lorsqu'ils sont rares, car alors ils font la loi, ils mettent la

main-d'oeuvre aux enchères. Jamais cette tyrannie ne leur est plus

impossible que lorsqu'ils sont abondants, car, en ce cas, c'est le

travail qui commande.

Arrière donc les jalousies de classes, les malveillances, les haines

sans fondement, les défiances injustes. Ces passions dépravées

nuisent à ceux qui les nourrissent dans leur coeur. Ce n'est pas

là de la morale déclamatoire; c'est un enchaînement de causes

et d'effets susceptible d'être rigoureusement, mathématiquement

démontré; et il n'en est pas moins sublime parce qu'il satisfait

autant l'intelligence que le sentiment.

Je résume toute cette dissertation par ces mots: Ouvriers,

travailleurs, prolétaires, classes dénuées et souffrantes,

voulez-vous améliorer votre sort? Vous n'y réussirez pas par la

lutte, l'insurrection, la haine et l'erreur. Mais il y a trois choses

qui ne peuvent perfectionner la communauté tout entière sans étendre

sur vous leurs bienfaits, ces trois choses sont: PAIX, LIBERTÉ et

SÉCURITÉ.

MAUDIT ARGENT[25].

[Note 25: Publié dans le numéro d'avril 1849 du _Journal des

économistes_.

(_Note de l'éditeur._)]

--Maudit argent! maudit argent! s'écriait d'un air désolé F*

l'économiste, au sortir du Comité des finances où l'on venait de

discuter un projet de papier-monnaie.

--Qu'avez-vous? lui dis-je. D'où vient ce dégoût subit pour la plus

encensée des divinités de ce monde?

--Maudit argent! maudit argent!

--Vous m'alarmez. Il n'est rien qu'une fois ou autre je n'aie entendu

blasphémer, la paix, la liberté, la vie, et Brutus a été jusqu'à

dire: Vertu! tu n'es qu'un nom! Mais si quelque chose a échappé

jusqu'ici...

--Maudit argent! maudit argent!

--Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arrivé? Crésus

vient-il de vous éclabousser? Mondor vous a-t-il ravi l'amour de

votre mie? ou bien Zoïle a-t-il acheté contre vous une diatribe au

gazetier?

--Je n'envie pas le char de Crésus; ma renommée, par son néant,

échappe à la langue de Zoïle; et quant à ma mie, jamais, jamais

l'ombre même de la tache la plus légère...

--Ah! j'y suis. Où avais-je la tête? Vous êtes, vous aussi, inventeur

d'une réorganisation sociale, _système_ F*. Votre société, vous la

voulez plus parfaite que celle de Sparte, et pour cela toute monnaie

doit en être sévèrement bannie. Ce qui vous embarrasse, c'est de

décider vos adeptes à vider leur escarcelle. Que voulez-vous? c'est

l'écueil de tous les réorganisateurs. Il n'en est pas un qui ne fît

merveille s'il parvenait à vaincre toutes les résistances, et si

l'humanité tout entière consentait à devenir entre ses doigts cire

molle; mais elle s'entête à n'être pas cire molle. Elle écoute,

applaudit ou dédaigne, et..... va comme devant.

--Grâce au Ciel, je résiste encore à cette manie du jour. Au lieu

d'inventer des lois sociales, j'étudie celles qu'il a plu à Dieu

d'inventer, ayant d'ailleurs le bonheur de les trouver admirables

dans leur développement progressif. Et c'est pour cela que je répète:

Maudit argent! maudit argent!

--Vous êtes donc proudhonien ou proudhoniste? Eh, morbleu! vous avez

un moyen simple de vous satisfaire. Jetez votre bourse dans la Seine,

ne vous réservant que cent sous pour prendre une action de la Banque

d'échange.

--Puisque je maudis l'argent, jugez si j'en dois maudire le signe

trompeur!

--Alors, il ne me reste plus qu'une hypothèse. Vous êtes un nouveau

Diogène, et vous allez m'affadir d'une tirade à la Sénèque, sur le

mépris des richesses.

--Le Ciel m'en préserve! Car la richesse, voyez-vous, ce n'est pas un

peu plus ou un peu moins d'argent. C'est du pain pour ceux qui ont

faim, des vêtements pour ceux qui sont nus, du bois qui réchauffe,

de l'huile qui allonge le jour, une carrière, ouverte à votre fils,

une dot assurée à votre fille, un jour de repos pour la fatigue,

un cordial pour la défaillance, un secours glissé dans la main du

pauvre honteux, un toit contre l'orage, des ailes aux amis qui se

rapprochent, une diversion pour la tête que la pensée fait plier,

l'incomparable joie de rendre heureux ceux qui nous sont chers.

La richesse, c'est l'instruction, l'indépendance, la dignité, la

confiance, la charité, tout ce que le développement de nos facultés

peut livrer aux besoins du corps et de l'esprit; c'est le progrès,

c'est la civilisation. La richesse, c'est l'admirable résultat

civilisateur de deux admirables agents, plus civilisateurs encore

qu'elle-même: le travail et l'échange[26].

[Note 26: Voy. le chap. VI du tome VI.

(_Note de l'éditeur._)]

--Bon! n'allez-vous pas maintenant entonner un dithyrambe à la

richesse, quand, il n'y a qu'un instant, vous accabliez l'or de vos

imprécations?

--Eh! ne comprenez-vous pas que c'était tout simplement une boutade

d'économiste! Je maudis l'argent précisément parce qu'on le confond,

comme vous venez de faire, avec la richesse, et que de cette

confusion sortent des erreurs et des calamités sans nombre. Je le

maudis, parce que sa fonction dans la société est mal comprise et

très-difficile à faire comprendre. Je le maudis, parce qu'il brouille

toutes les idées, fait prendre le moyen pour le but, l'obstacle pour

la cause, alpha pour oméga; parce que sa présence dans le monde,

bienfaisante par elle-même, y a cependant introduit une notion

funeste, une pétition de principes, une théorie à rebours, qui,

dans ses formes multiples, a appauvri les hommes et ensanglanté la

terre. Je le maudis, parce que je me sens incapable de lutter contre

l'erreur à laquelle il a donné naissance autrement que par une longue

et fastidieuse dissertation que personne n'écoutera. Ah! si je tenais

au moins sous ma main un auditeur patient et bénévole!

--Morbleu! il ne sera pas dit que faute d'une victime vous resterez

dans l'état d'irritation où je vous vois. J'écoute; parlez,

dissertez, ne vous gênez en aucune façon.

--Vous me promettez de prendre intérêt...

--Je vous promets de prendre patience.

--C'est bien peu.

--C'est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et expliquez-moi

d'abord comment une méprise sur le numéraire, si méprise il y a, se

trouve au fond de toutes les erreurs économiques.

--Là, franchement, la main sur la conscience, ne vous est-il jamais

arrivé de confondre la richesse avec l'argent?

--Je ne sais; je ne me suis jamais morfondu sur l'économie politique.

Mais, après tout, qu'en résulterait-il?

--Pas grand'chose. Une erreur dans votre cervelle sans influence

sur vos actes; car, voyez-vous, en matière de travail et d'échange,

quoiqu'il y ait autant d'opinions que de têtes, nous agissons tous de

la même manière.

--À peu près comme nous marchons d'après les mêmes principes; encore

que nous ne soyons pas d'accord sur la théorie de l'équilibre et de

la gravitation.

--Justement. Quelqu'un qui serait conduit par ses inductions à croire

que, pendant la nuit, nous avons la tête en bas et les pieds en haut,

pourrait faire là-dessus de beaux livres, mais il se tiendrait comme

tout le monde.

--Je le crois bien. Si non, il serait vite puni d'être trop bon

logicien.

--De même, cet homme mourrait bientôt de faim qui, s'étant persuadé

que l'argent est la richesse réelle, serait conséquent jusqu'au

bout. Voilà pourquoi cette théorie est fausse, car il n'y a de

théorie vraie que celle qui résulte des faits mêmes, tels qu'ils se

manifestent en tous temps ou en tous lieux.

--Je comprends que, dans la pratique et sous l'influence de l'intérêt

personnel, la conséquence funeste de l'acte erroné tend incessamment

à redresser l'erreur. Mais si celle dont vous parlez a si peu

d'influence, pourquoi vous donne-t-elle tant d'humeur?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 4 / 42 段