il me rentrera cinq litres de blé en sus des cent litres que je
viens de prêter. Si donc je continuais à travailler à la journée,
et à épargner sur mon salaire, comme j'ai fait, dans quelque temps,
je pourrais prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, et
lorsque j'en aurais placé un assez grand nombre pour pouvoir vivre
sur la somme de ces rétributions de cinq litres, afférentes à chacun
d'eux, il me serait permis de prendre, sur mes vieux jours, un
peu de repos. Mais quoi! en ce cas, ne vivrais-je pas aux dépens
d'autrui? Non certes, puisqu'il vient d'être reconnu qu'en prêtant
je rends _service_, je perfectionne le travail de mes emprunteurs,
et ne prélève qu'une faible partie de cet _excédant_ de production
dû à mon prêt et à mes épargnes. C'est une chose merveilleuse que
l'homme puisse ainsi réaliser un _loisir_ qui ne nuit à personne et
ne saurait être jalousé sans injustice.
La maison.
Mondor avait une maison. Pour la construire, il n'avait rien extorqué
à qui que ce soit. Il la devait à son travail personnel, ou, ce qui
est identique, à du travail équitablement rétribué. Son premier
soin fut de passer un marché avec un architecte, en vertu duquel,
moyennant cent écus par an, celui-ci s'obligea à entretenir la
maison toujours en bon état. Mondor se félicitait déjà des jours
heureux qu'il allait couler dans cet asile, déclaré sacré par
notre Constitution. Mais Valère prétendit en faire sa demeure. Y
pensez-vous? dit Mondor, c'est moi qui l'ai construite, elle m'a
coûté dix ans de pénibles travaux, et c'est vous qui en jouiriez!
On convint de s'en rapporter à des juges. On ne fut pas chercher
de profonds économistes, il n'y en avait pas dans le pays. Mais on
choisit des hommes justes et de bon sens; cela revient au même:
économie, politique, justice, bon sens, c'est tout un. Or voici ce
que les juges décidèrent. Si Valère veut occuper pendant un an la
maison de Mondor, il sera tenu de se soumettre à trois conditions. La
première, de déguerpir au bout de l'an et de rendre la maison en bon
état, sauf les dégradations inévitables qui résultent de la seule
durée. La seconde, de rembourser à Mondor les 300 francs que celui-ci
paie annuellement à l'architecte pour réparer les outrages du temps;
car ces outrages survenant pendant que la maison est au service de
Valère, il est de toute justice qu'il en supporte les conséquences.
La troisième, c'est de rendre à Mondor un service équivalent à celui
qu'il en reçoit. Quant à cette équivalence de services, elle devra
être librement débattue entre Mondor et Valère.
Le rabot.
Il y a bien longtemps, bien longtemps vivait, dans un pauvre village,
un menuisier philosophe, car mes personnages le sont tous quelque
peu. Jacques travaillait matin et soir de ses deux bras robustes,
mais son intelligence n'était pas pour cela oisive. Il aimait à se
rendre compte de ses actions, de leurs causes et de leurs suites. Il
se disait quelquefois: Avec ma hache, ma scie et mon marteau, je ne
puis faire que des meubles grossiers, et on me les paie comme tels.
Si j'avais un _rabot_, je contenterais mieux ma clientèle, et elle me
contenterait mieux aussi. C'est trop juste; je n'en puis attendre que
des services proportionnés à ceux que je lui rends moi-même. Oui, ma
résolution est prise, et je me fabriquerai un _Rabot_.
Cependant, au moment de mettre la main à l'oeuvre, Jacques fit encore
cette réflexion: Je travaille pour ma clientèle 300 jours dans
l'année. Si j'en mets 10 à faire mon rabot, à supposer qu'il me dure
un an, il ne me restera plus que 290 jours, pour confectionner des
meubles. Il faut donc, pour que je ne sois pas dupe en tout ceci,
qu'aidé du rabot, je gagne désormais autant en 290 jours que je
fais maintenant en 300 jours. Il faut même que je gagne davantage,
car sans cela il ne vaudrait pas la peine que je me lançasse dans
les innovations. Jacques se mit donc à calculer. Il s'assura qu'il
vendrait ses meubles perfectionnés à un prix qui le récompenserait
amplement des dix jours consacrés à faire le Rabot. Et quand il eut
toute certitude à cet égard, il se mit à l'ouvrage.
Je prie le lecteur de remarquer que cette puissance, qui est dans
l'outil, d'augmenter la productivité du travail, est la base de la
solution qui va suivre.
Au bout de dix jours, Jacques eut en sa possession un admirable
Rabot, d'autant plus précieux qu'il l'avait fait lui-même. Il en
sauta de joie, car, comme la bonne Perrette, il supputait tout le
profit qu'il allait tirer de l'ingénieux instrument; mais plus
heureux qu'elle, il ne se vit pas réduit à dire: «Adieu veau, vache,
cochon, couvée!»
Il en était à édifier ses beaux châteaux en Espagne, quand il fut
interrompu par son confrère Guillaume, menuisier au village voisin.
Guillaume, ayant admiré le Rabot, fut frappé des avantages qu'on en
pouvait retirer. Il dit à Jacques:
--Il faut que tu me rendes un _service_.
--Lequel?
--Prête-moi ce rabot pour un an.
Comme on pense bien, à cette proposition, Jacques ne manqua pas de se
récrier:
--Y penses-tu, Guillaume? Et si je te rends ce _service_, quel
service me rendras-tu de ton côté?
--Aucun. Ne sais-tu pas que le prêt doit être gratuit? ne sais-tu pas
que le capital est naturellement improductif? ne sais-tu pas que l'on
a proclamé la Fraternité? Si tu ne me rendais un _service_ que pour
en recevoir un de moi, quel serait ton mérite?
--Guillaume mon ami, la Fraternité ne veut pas dire que tous les
sacrifices seront d'un côté, sans cela, je ne vois pas pourquoi ils
ne seraient pas du tien. Je ne sais si le prêt doit être gratuit;
mais je sais que si je te prêtais gratuitement mon rabot pour un an,
ce serait te le donner. À te dire vrai, je ne l'ai pas fait pour cela.
--Et bien! passons un peu par-dessus les modernes axiomes
fraternitaires découverts par messieurs les socialistes. Je réclame
de toi un service; quel service me demandes-tu en échange?
--D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut il ne
sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre
exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le
faire réparer, ou que tu me remplaces les dix journées que je devrai
consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le Rabot
me revienne en bon état comme je te le livre.
--C'est trop juste, je me soumets à cette condition. Je m'engage à te
rendre ou un rabot semblable ou la _valeur_. Je pense que te voilà
satisfait et que tu n'as plus rien à me demander.
--Je pense le contraire. J'ai fait ce rabot pour moi et non pour
toi. J'en attendais un avantage, un travail plus achevé et mieux
rétribué, une amélioration dans mon sort. Je ne puis te céder tout
cela gratuitement. Quelle raison y a-t-il pour que ce soit moi qui
aie fait le Rabot et que ce soit toi qui en tires le profit? Autant
vaudrait que je te demandasse ta scie et ta hache. Quelle confusion!
et n'est-il pas plus naturel que chacun garde ce qu'il a fait de
ses propres mains, comme il garde ses mains elles-mêmes? Se servir,
sans rétribution, des mains d'autrui, cela s'appelle _esclavage_; se
servir, sans rétribution, du rabot d'autrui, cela peut-il s'appeler
fraternité?
--Mais puisqu'il est convenu que je te le rendrai au bout de l'an,
aussi poli et aussi affilé qu'il l'est maintenant.
--Il ne s'agit plus de l'année prochaine; il s'agit de cette
année-ci. J'ai fait ce Rabot pour améliorer mon travail et mon sort;
si tu te bornes à me le rendre dans un an, c'est toi qui en auras
le profit pendant toute une année; je ne suis pas tenu de te rendre
un tel _service_ sans en recevoir aucun de toi: si donc tu veux mon
Rabot, indépendamment de la restitution intégrale déjà stipulée, il
faut que tu me rendes un _service_ que nous allons débattre; il faut
que tu m'accordes une rétribution.
Et cela fut fait ainsi; Guillaume accorda une rétribution calculée de
telle sorte, que Jacques eut à la fin de l'année un rabot tout neuf
et, de plus, une compensation, consistant en une planche, pour les
avantages dont il s'était privé et qu'il avait cédés à son confrère.
Et il fut impossible à quiconque eut connaissance de cette
transaction d'y découvrir la moindre trace d'oppression et
d'injustice.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que, au bout de l'an, le Rabot
rentra en la possession de Jacques qui le prêta derechef, le recouvra
et le prêta une troisième et une quatrième fois. Il a passé dans les
mains de son fils, qui le loue encore. Pauvre Rabot! combien de fois
n'a-t-il pas vu changer tantôt sa lame, tantôt son manche! Ce n'est
plus le même Rabot, mais c'est toujours la même _Valeur_, du moins
pour la postérité de Jacques.
Ouvriers, dissertons maintenant sur ces historiettes.
J'affirme d'abord que le _Sac de blé_ et le _Rabot_ sont ici le type,
le modèle, la représentation fidèle, le symbole de tout Capital,
comme les cinq litres de blé et la planche sont le type, le modèle,
la représentation, le symbole de tout Intérêt. Cela posé, voici,
ce me semble, une série de conséquences dont il est impossible de
contester la justesse:
1º Si l'abandon d'une planche par l'emprunteur au prêteur est une
rétribution naturelle, équitable, légitime, juste prix d'un service
réel, nous pouvons en conclure, en généralisant, qu'il est dans la
nature du Capital de produire un Intérêt. Quand ce capital, comme
dans les exemples précédents, revêt la forme d'un _Instrument de
travail_, il est bien clair qu'il doit procurer un avantage à son
possesseur, à celui qui l'a fait, qui y a consacré son temps, son
intelligence et ses forces; sans cela, pourquoi l'eût-il fait? on
ne satisfait immédiatement aucun besoin avec des instruments de
travail; on ne mange pas des rabots, on ne boit pas des scies, si
ce n'est chez Fagotin. Pour qu'un homme se soit décidé à détourner
son temps vers de telles productions, il faut bien qu'il y ait été
déterminé par la considération de la puissance que ces instruments
ajoutent à sa puissance, du temps qu'ils lui épargnent, de la
perfection et de la rapidité qu'ils donnent à son travail, en un
mot, des avantages qu'ils procurent. Or, ces avantages qu'on s'était
préparés par le labeur, par le sacrifice d'un temps qu'on eût pu
utiliser d'une manière plus immédiate, alors qu'on est enfin à même
de les recueillir, est-on tenu de les conférer gratuitement à autrui?
Serait-ce un progrès, dans l'ordre social, que la Loi en décidât
ainsi, et que les citoyens payassent des fonctionnaires pour faire
exécuter par la force une telle Loi? J'ose dire qu'il n'y en a pas
un seul parmi vous qui le soutienne. Ce serait légaliser, organiser,
systématiser l'injustice elle-même, car ce serait proclamer qu'il y a
des hommes nés pour rendre et d'autres nés pour recevoir des services
gratuits. Posons donc en fait que l'intérêt est juste, naturel et
légitime.
2º Une seconde conséquence, non moins remarquable que la première,
et, s'il se peut, plus satisfaisante encore, sur laquelle j'appelle
votre attention, c'est celle-ci: _L'intérêt ne nuit pas à
l'emprunteur_; je veux dire: L'obligation où se trouve l'emprunteur
de payer une rétribution pour avoir la jouissance d'un capital ne
peut empirer sa condition[20].
[Note 20: Voy. la 8e lettre du pamphlet _Gratuité du crédit_, au
présent volume.
(_Note de l'éditeur._)]
Remarquez, en effet, que Jacques et Guillaume sont parfaitement
libres relativement à la transaction à laquelle le _Rabot_ peut
donner lieu. Cette transaction ne peut s'accomplir qu'autant qu'elle
convienne à l'un comme à l'autre. Le pis qui puisse arriver,
c'est que Jacques soit trop exigeant, et, en ce cas, Guillaume,
refusant le prêt, restera comme il était avant. Par cela même
qu'il souscrit à l'emprunt, il constate qu'il le considère comme
avantageux; il constate que, tout calcul fait, et en tenant compte
de la rétribution, quelle qu'elle soit, mise à sa charge, il trouve
encore plus profitable d'emprunter que de n'emprunter pas. Il ne se
détermine que parce qu'il a comparé les inconvénients aux avantages.
Il a calculé que le jour où il restituera le Rabot, accompagné de la
rétribution convenue, il aura encore fait plus d'ouvrage à travail
égal, grâce à cet outil. Il lui restera un profit; sans quoi, il
n'emprunterait pas.
Les deux services dont il est ici question s'échangent selon la
Loi qui gouverne tous les Échanges: la loi de l'offre et de la
demande. Les prétentions de Jacques ont une limite naturelle et
infranchissable. C'est le point où la rétribution par lui demandée
absorberait tout l'avantage que Guillaume peut trouver à se servir
d'un Rabot. En ce cas, l'emprunt ne se réaliserait pas. Guillaume
serait tenu ou de se fabriquer lui-même un Rabot ou de s'en passer,
ce qui le laisserait dans sa situation primitive. Il emprunte, donc
il gagne à emprunter.
Je sais bien ce qu'on me dira. On me dira: Guillaume peut se tromper,
ou bien il peut être maîtrisé par la nécessité et subir une dure loi.
J'en conviens; mais je réponds: Quant aux erreurs de calcul, elles
tiennent à l'infirmité de notre nature, et en arguer contre la
transaction dont s'agit, c'est opposer une fin de non-recevoir à
toutes les transactions imaginables, à toutes les actions humaines.
L'erreur est un fait accidentel que l'expérience redresse sans cesse.
En définitive, c'est à chacun d'y veiller.--En ce qui concerne les
dures nécessités qui réduisent à des emprunts onéreux, il est clair
que ces nécessités existent antérieurement à l'emprunt. Si Guillaume
est dans une situation telle qu'il ne peut absolument pas se passer
d'un Rabot, et qu'il soit forcé d'en emprunter un à tout prix, cette
situation provient-elle de ce que Jacques s'est donné la peine de
fabriquer cet outil? n'existe-t-elle pas indépendamment de cette
circonstance? quelque dur, quelque âpre que soit Jacques, jamais il
ne parviendra à empirer la position supposée de Guillaume. Certes,
moralement, le prêteur pourra être blâmable; mais au point de vue
économique, jamais le prêt lui-même ne saurait être considéré comme
responsable de nécessités antérieures, qu'il n'a pas créées et qu'il
adoucit toujours dans une mesure quelconque.
Mais ceci prouve une chose sur laquelle je reviendrai, c'est que
l'intérêt évident de Guillaume, personnifiant ici les emprunteurs,
est qu'il y ait beaucoup de Jacques et de Rabots, autrement dit, de
prêteurs et de capitaux. Il est bien clair que si Guillaume peut dire
à Jacques: «Vos prétentions sont exorbitantes, je vais m'adresser à
d'autres, il ne manque pas de Rabots dans le monde;»--il sera dans
une situation meilleure que si le Rabot de Jacques est le seul qui
se puisse prêter. Assurément, il n'y a pas d'aphorisme plus vrai que
celui-ci: _service pour service_. Mais n'oublions jamais qu'aucun
service n'a, comparativement aux autres, une valeur fixe et absolue.
Les parties contractantes sont libres. Chacune d'elles porte ses
exigences au point le plus élevé possible, et la circonstance la plus
favorable à ces exigences, c'est l'absence de rivalité. Il suit de
là que s'il y a une classe d'hommes plus intéressée que toute autre
à la formation, à la multiplication, à l'abondance des capitaux,
c'est surtout la classe emprunteuse. Or, puisque les capitaux ne se
forment et s'accumulent que sous le stimulant et par la perspective
d'une juste rémunération, qu'elle comprenne donc le dommage qu'elle
s'inflige à elle-même, quand elle nie la légitimité de l'intérêt,
quand elle proclame la gratuité du crédit, quand elle déclame contre
la prétendue tyrannie du capital, quand elle décourage l'épargne, et
pousse ainsi à la rareté des capitaux et, par suite, à l'élévation de
la rente.
3º L'anecdote que je vous ai racontée vous met aussi sur la voie
d'expliquer ce phénomène, en apparence bizarre, qu'on appelle la
pérennité ou la perpétuité de l'intérêt. Puisque, en prêtant son
rabot, Jacques a pu très-légitimement stipuler cette condition qu'il
lui serait rendu au bout de l'an dans l'état même où il l'a cédé;
n'est-il pas bien clair qu'il peut, à partir de cette échéance,
soit l'employer à son usage, soit le prêter de nouveau, sous la
même condition? S'il prend ce dernier parti, le rabot lui reviendra
au bout de chaque année et cela indéfiniment. Jacques sera donc en
mesure de le prêter aussi indéfiniment, c'est-à-dire d'en tirer une
_rente perpétuelle_. On dira que le rabot s'use. Cela est vrai,
mais il s'use par la main et au profit de l'emprunteur. Celui-ci a
fait entrer cette déperdition graduelle en ligne de compte et en a
assumé sur lui, comme il le devait, les conséquences. Il a calculé
qu'il tirerait de cet outil un avantage suffisant pour consentir
à le rendre dans son état intégral, après avoir réalisé encore un
bénéfice. Aussi longtemps que Jacques n'usera pas ce capital par
lui-même et pour son propre avantage, aussi longtemps qu'il renoncera
à ces avantages, qui permettent de le rétablir dans son intégrité, il
aura un droit incontestable à la restitution, et cela, indépendamment
de l'intérêt.
Remarquez, en outre, que si, comme je crois l'avoir démontré,
Jacques, bien loin de faire tort à Guillaume, lui a rendu _service_
en lui prêtant son rabot pour un an, par la même raison, il ne fera
pas tort, mais, au contraire, il rendra _service_ à un second, à un
troisième, à un quatrième emprunteur dans les périodes subséquentes.
Par où vous pouvez comprendre que l'intérêt d'un capital est aussi
naturel, aussi légitime, aussi utile la millième année que la
première.
Allons plus loin encore. Il se peut que Jacques ne prête pas qu'un
seul rabot. Il est possible qu'à force de travail, d'épargnes, de
privations, d'ordre, d'activité, il parvienne à prêter une multitude
de rabots et de scies, c'est-à-dire à rendre une multitude de
_services_. J'insiste sur ce point que si le premier prêt a été un
bien social, il en sera de même de tous les autres, car ils sont tous
homogènes et fondés sur le même principe. Il pourra donc arriver
que la somme de toutes les rétributions reçues par notre honnête
artisan, en échange des services par lui rendus, suffise pour le
faire subsister. En ce cas, il y aura un homme, dans le monde, qui
aura le droit de vivre sans travailler. Je ne dis pas qu'il fera bien
de se livrer au repos; je dis qu'il en aura le droit, et s'il en use,
ce ne sera aux dépens de qui que ce soit, bien au contraire. Que si
la société comprend un peu la nature des choses, elle reconnaîtra que
cet homme subsiste sur des services qu'il reçoit sans doute (ainsi
faisons-nous tous), mais qu'il reçoit très-légitimement en échange
d'autres services qu'il a lui-même rendus, qu'il continue à rendre
et qui sont très-réels, puisqu'ils sont librement et volontairement
acceptés.
Et ici on peut entrevoir une des plus belles harmonies du
monde social. Je veux parler du _Loisir_, non de ce loisir que
s'arrangent les castes guerrières et dominatrices par la spoliation
des travailleurs, mais du loisir, fruit légitime et innocent de
l'activité passée et de l'épargne. En m'exprimant ainsi, je sais
que je choque bien des idées reçues. Mais voyez! le loisir n'est-il
pas un ressort essentiel dans la mécanique sociale? sans lui, il
n'y aurait jamais eu dans le monde ni de Newton, ni de Pascal, ni
de Fénelon; l'humanité ne connaîtrait ni les arts, ni les sciences,
ni ces merveilleuses inventions préparées, à l'origine, par des
investigations de pure curiosité; la pensée serait inerte, l'homme
ne serait pas perfectible. D'un autre côté, si le loisir ne se
pouvait expliquer que par la spoliation et l'oppression, s'il était
un bien dont on ne peut jouir qu'injustement et aux dépens d'autrui,
il n'y aurait pas de milieu entre ces deux maux: ou l'humanité
serait réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire,
dans l'ignorance éternelle, par l'absence d'un des rouages de
son mécanisme; ou bien, elle devrait conquérir ce rouage au prix
d'une inévitable injustice et offrir de toute nécessité le triste
spectacle, sous une forme ou une autre, de l'antique classification
des êtres humains en Maîtres et en Esclaves. Je défie qu'on me
signale, dans cette hypothèse, une autre alternative. Nous serions
réduits à contempler le plan providentiel qui gouverne la société
avec le regret de penser qu'il présente une déplorable lacune. Le
mobile du progrès y serait oublié, ou, ce qui est pis, ce mobile
ne serait autre que l'injustice elle-même.--Mais non, Dieu n'a pas
laissé une telle lacune dans son oeuvre de prédilection. Gardons-nous
de méconnaître sa sagesse et sa puissance; que ceux dont les
méditations incomplètes ne peuvent expliquer la légitimité du loisir,
imitent du moins cet astronome qui disait: À tel point du ciel, il
doit exister une planète qu'on finira par découvrir, car sans elle le
monde céleste n'est pas harmonie, mais discordance.
Eh bien! je dis que, bien comprise, l'histoire de mon humble
Rabot, quoique bien modeste, suffit pour nous élever jusqu'à la
contemplation d'une des harmonies sociales les plus consolantes et
les plus méconnues.
Il n'est pas vrai qu'il faille opter entre la négation ou
l'illégitimité du loisir; grâce à la rente et à sa naturelle
pérennité, le loisir peut surgir du travail et de l'épargne. C'est
une douce perspective que chacun peut avoir en vue; c'est une noble
récompense à laquelle chacun peut aspirer. Il fait son apparition
dans le monde, il s'y étend, il s'y distribue proportionnellement
à l'exercice de certaines vertus; il ouvre toutes les voies de
l'intelligence, il ennoblit, il moralise, il spiritualise l'âme
de l'humanité, non-seulement sans peser d'un poids quelconque sur
ceux de nos frères que les conditions de la vie vouent encore à de
rudes labeurs, mais de plus en les soulageant progressivement de ce
que ce labeur a de plus lourd et de plus répugnant. Il suffit que
les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, se prêtent
à des conditions de moins en moins onéreuses, qu'ils descendent,
qu'ils pénètrent dans toutes les couches sociales et que, par une
progression admirable, après avoir affranchi les prêteurs, ils hâtent
l'affranchissement des emprunteurs eux-mêmes. Pour cela, il faut que
les lois et les moeurs soient toutes favorables à l'épargne, source
du capital. C'est assez dire que la première de toutes les conditions
c'est de ne pas effrayer, attaquer, combattre, nier ce qui est le
stimulant de l'épargne et sa raison d'être: la rente.
Tant que nous ne voyons passer de main en main, à titre de prêt,
que des _provisions_, des _matériaux_ et des _instruments_, choses
indispensables à la productivité du travail lui-même, les idées
exposées jusqu'ici ne trouveront pas beaucoup de contradicteurs. Qui
sait même si l'on ne me reprochera pas d'avoir fait un grand effort
pour enfoncer, comme on dit, une porte ouverte. Mais sitôt que c'est
le _numéraire_ qui se montre, comme matière de la transaction (et
c'est lui qui se montre presque toujours), aussitôt les objections
renaissent en foule. L'argent, dira-t-on, ne se reproduit pas de
lui-même ainsi que votre _sac de blé_; il n'aide pas le travail
comme votre _rabot_; il ne donne pas directement une satisfaction
comme votre _maison_. Il est donc impuissant, par sa nature, à
produire un intérêt, à se multiplier, et la rémunération qu'il exige
est une véritable extorsion.
Qui ne voit où est le sophisme? Qui ne voit que le numéraire n'est
qu'une forme transitoire que les hommes donnent un moment à d'autres
_valeurs_, à des utilités réelles, dans le seul but de faciliter
leurs arrangements? Au milieu des complications sociales, l'homme
qui est en mesure de prêter n'a presque jamais la chose même, dont
l'emprunteur a besoin. Jacques a bien un rabot; mais peut-être que
Guillaume désire une scie. Ils ne pourraient pas s'entendre; la
transaction favorable à tous les deux ne pourrait avoir lieu, et
alors qu'arrive-t-il? Il arrive que Jacques échange d'abord son rabot
contre de l'argent; il prêté l'argent à Guillaume, et Guillaume
échange l'argent contre une scie. La transaction s'est compliquée,
elle s'est décomposée en deux facteurs, ainsi que je l'ai exposé plus
haut en parlant de l'échange. Mais elle n'a pas pour cela changé de
nature. Elle ne contient pas moins tous les éléments du prêt direct.
Jacques ne s'en est pas moins défait d'un outil qui lui était utile;
Guillaume n'en a pas moins reçu un instrument qui perfectionne son
travail et augmente ses profits; il n'y a pas moins service rendu
de la part du prêteur, lui donnant droit à recevoir un service
équivalent de la part de l'emprunteur; cette juste équivalence
ne s'établit pas moins par le débat libre et contradictoire;
l'obligation bien naturelle de restituer à l'échéance la _valeur_
intégrale n'en constitue pas moins le principe de la pérennité de
l'intérêt.