Sahara, elle fut traîtreusement assassinée par ses guides. Elle avait,
avant de s’engager vers l’Ouest, écrit à Icknoukou, Aménokal des
Azgueurs, qui lui avait donné son neveu pour la conduire à Khat.
Longtemps on a accusé de ce meurtre indigne les Touaregs. Mon ami le
Yousbachi m’a donné des détails très précis qui permettent de rétablir
la vérité historique. Voici ce qu’il m’a conté à ce sujet : Le véritable
assassin de la Bent-el-Re serait un Arabe Oulad bou-Sef (tribu habitant
sur la route de Tripoli à Mourzouk par Gourian et le val Shiati) du nom
d’Ethmann-bonn-Badia. Il était parfaitement connu à Tripoli où il venait
fréquemment, sans être inquiété le moindrement par les autorités
turques. Le Yousbachi l’avait lui-même vu dans cette ville. S’il n’était
pas inquiété, il n’en avait pas moins encouru la réprobation générale
pour le crime qu’il avait commis, et il ne réussissait à demeurer au
milieu des siens que par la terreur qu’il inspirait. Il ne sortait
jamais qu’armé d’un fusil-revolver à seize coups.
Il mourut, vers 1890, de mort tragique, dans des circonstances où les
Arabes se sont plu à voir le doigt de Dieu. Un jour, dans un pacage
voisin de sa tente, vint s’établir un jeune Arabe avec sa vieille mère
et deux chameaux ; il laissa paître ces derniers sur place après les
avoir entravés[47]. Ethmann, mécontent, vint lui chercher querelle et
lui intima l’ordre de partir ; le jeune homme, un enfant, prétexta que
les animaux étaient fatigués et demanda de rester deux jours. Le
troisième jour au matin, Ethmann revint ; le jeune homme étant absent,
il s’en prit à la vieille femme et employa vis-à-vis d’elle la violence
pour la faire lever, après avoir abattu la tente. L’enfant survint sur
ces entrefaites et reprocha à Ethmann sa mauvaise action ; celui-ci
s’emporta jusqu’à menacer l’enfant qui, furieux, le coucha en joue et
l’abattit.
[Illustration : Beni-Oulid (le fort turc).]
« Ainsi périt, ajouta en manière de conclusion le bon Yousbachi, de la
main d’un enfant armé d’un mauvais fusil, celui qui s’était souillé du
meurtre d’une femme et ne sortait qu’avec un fusil à seize coups. Allah
Amdellillahi[48] ! »
En parlant des Touaregs, le Yousbachi me donna le récit de l’attaque de
la mission Flatters, tel qu’il le tenait d’un Hoggar qui y avait joué
son rôle. J’ai raconté au long, d’après sa narration, ce guet-apens dans
mon étude « Tombouctou et les Touaregs[49] ». Quand le colonel, séparé
par ruse de ses guides et de la plus grande partie de ses compagnons,
eut campé, les Chambas conduisirent le bill aux pâturages. Les Hoggar
embusqués massacrèrent les bergers et poussèrent les chameaux vers le
camp. Tout d’abord le malheureux Flatters crut que ses ordres avaient
été mal compris et ordonna de reconduire les animaux, puisqu’on devait
faire séjour pour attendre les autres fractions du convoi. Or il est de
règle que le bill reste aux pâturages pendant la durée du séjour au
puits. Ce ne fut qu’en voyant que les chameaux continuaient à avancer
qu’il sauta sur ses armes et ouvrit le feu contre ce rempart vivant.
Poussés par les Touaregs à coups de lance, les chameaux peu à peu
enserrèrent le camp, renversant les tentes, pendant que Flatters et ses
malheureux compagnons épuisaient en vain leurs munitions contre leurs
propres animaux, sans causer le moindre dommage à leurs adversaires. On
en vint aux mains, mais les Français avaient perdu l’avantage de leur
armement ; entourés de toutes parts, ils se défendirent vaillamment,
mais furent tués à coups de lance et de sabre.
Les jours passaient ainsi à deviser agréablement, quand je n’étais pas
absorbé par les soins de ma correspondance et l’organisation du départ.
Pendant ce temps, peu à peu mes hommes se rétablissaient. Les cinq
premiers jours, je n’avais pu obtenir d’aucun un seul mouvement ; jour
et nuit ils dormaient, ne se réveillant que pour se mettre sur leur
séant à l’heure des repas, et pour retomber aussitôt après dans un lourd
sommeil.
J’allais omettre de dire qu’à Mourzouk se trouvaient des prisonniers, ou
mieux peut-être des condamnés à la déportation.
Pour la plupart, c’étaient des chrétiens crétois, arméniens, albanais,
serbes. Ils se faisaient reconnaître de moi en esquissant un signe de
croix en passant devant ma maison. Je pus leur faire remettre quelque
argent ; ils me firent tenir plusieurs suppliques que je remis, arrivé à
Tripoli, au consul de Grèce, par l’intermédiaire du consul de France.
Un instant j’avais arrêté de partir avec mon ami Zaggar par la route de
l’Ouest, par le val Shiaté et Gourian ; j’avais même écrit au consul
général de Tripoli dans ce sens ; je sus plus tard qu’il avait envoyé
au-devant de moi par cette route ; mais la difficulté de trouver des
chameaux me fit choisir la route de Sokna, pour laquelle une bonne
occasion se présentait.
Après avoir fait un nouvel appel de 300 medjidiés à la caisse du
Montasarrif, je louai sept chameaux pour le voyage. Malgré les instances
du Gouverneur, je refusai de prendre une escorte de soldats turcs, de
crainte de voir ma marche retardée ; j’acceptai seulement, comme guide
et intermédiaire auprès des fonctionnaires turcs, le chaouch Ali, qui me
servait de planton.
Le 5 novembre, après avoir pris de tous un cordial congé, nous entamions
la dernière grande étape, bien munis de lettres du Montasarrif pour les
fonctionnaires du Fezzan, et de mon ami le Yousbachi pour les Zaptiés,
ses subordonnés.
Ma caravane se compose des deux chameaux qui restent de ma caravane et
de sept autres que j’ai pris à loyer à un homme de Sokna.
Nous campons, le premier jour, à la limite nord-est de l’oasis de
Mourzouk, à Delim. Onze heures de marche en deux étapes nous conduisent,
le 7, à Rhodona, pauvre bourgade ruineuse, où nous trouvons de nombreux
campements d’Oulad-Sliman qui reviennent de leur voyage de dattes au sud
du Fezzan. Ainsi, jusqu’à Sokna, nous allons presque chaque jour
rencontrer les échelons des hordes que nous avons vues déjà à Gatroun et
qui remontent vers le Nord, à leur territoire de la Cyrénaïque.
La marche du 8 se fait dans une immense plaine dénudée ; c’est, en
petit, l’apparence de la Tintoumma. Après huit heures de marche, nous
campons auprès de quelques arbres, et le lendemain, après neuf heures de
route, nous arrivons à l’oasis dans laquelle est la petite ville de
Sebbah. Nous avons passé le puits d’El-Biban, situé au débouché d’un
cirque montagneux, à la troisième heure de route.
[Illustration : Départ de Mourzouk. — La dernière étape.]
Je dois donner un peu de repos. Le Moudir me donne l’hospitalité dans la
maison de Beylick.
Nous repartons le 11 novembre, à cinq heures vingt du matin, pour être à
la petite oasis de Temenhint à midi et demi ; le temps de manger,
d’acheter quelques dattes et de la paille, et nous repartons à quatre
heures, pour recamper à six heures et demie dans un pâturage de hâd. Le
lendemain, par une marche de six heures, nous atteignons Zirrhen. Plus
nous marchons, plus toutes choses renchérissent.
Le 13 novembre, nous attaquons la région déserte qui sépare Zirrhen de
Sokna.
Cinq heures de marche nous conduisent, ce jour-là, à Om-el-Abid, puits
où il nous faut faire de l’eau pour cinq jours. Nous trouvons campée une
bande d’Arabes Oulad-Chergui, qui tentent, pendant la nuit, de nous
voler les chameaux ; mais on veille ; ils en sont pour leurs frais.
Le 14 commence la marche terrible de quatre jours qui doit nous conduire
à Bir-Godefa, seul point d’eau avant Sokna.
Le premier jour, partis à six heures et demie, nous campons à midi, pour
repartir à deux heures et camper à six heures quinze du soir, après
avoir passé, vers cinq heures et demie, le « Petit-Sable », région de
hautes dunes où je laisse un de mes chameaux.
Le Petit-Sable donne accès à une immense sérir caillouteuse à peu près
dépourvue de végétation.
A quatre heures vingt, le 15, on lève le camp. A midi, nous sommes au
« Grand-Sable », où nous trouvons quelque nourriture pour les chameaux ;
nous en repartons à deux heures pour camper, à neuf heures et demie du
soir, dans un lit d’oued desséché, appelé El-Gaf, où les plantes de séné
sont très abondantes.
Mon cheval est fourbu ; il a les jambes arquées ; il ne peut plus poser
les pieds sur le sol, tant la fourchette est devenue sensible, par suite
de la marche sur la sérir caillouteuse. Je prends Guéladjio, qui ne vaut
guère mieux, tandis que Badaire monte sur un chameau. En réalité, c’est
à pied que je vais achever la route jusqu’à Tripoli.
La sérir que nous venons de traverser s’appelle la Maïtaba rouge. Nous
en sortons le lendemain 16, pour entrer dans la Maïtaba noire, à
l’extrémité de laquelle nous campons à onze heures, après cinq heures de
marche.
A deux heures du soir, nous abordons les montagnes Noires (Djebel-Soda),
écheveau très confus de massifs caillouteux entrecoupés par des
cuvettes, lits d’oueds passagers dont les directions générales sont très
difficiles à définir. A trois heures cinquante, nous sommes à Fiker,
cuvette dans les roches, où les Turcs ont tenté, il y a quelques années,
de creuser un puits, qui est resté inachevé. Les Arabes et le chaouch
Ali prétendent qu’à Constantinople on croit que ce puits, qui serait si
utile aux caravanes, existe, alors que jamais, au cours des travaux, on
n’a atteint la nappe d’eau. Nous campons, à sept heures et demie, dans
le val de M’zer-el-Had, riche en plantes fourragères pour les chameaux.
Le 17 novembre, après une heure de marche, nous sortons du val pour
aborder les grands chaînons du Djebel-Soda. Marche épouvantable, non
plus dans les cailloux, mais dans les roches, qui se termine par une
descente extrêmement pénible pour les animaux dans l’entonnoir où est
sis le Bir-Godefa. Nous avons fait en quatre jours une route qui en
demande cinq habituellement ; mais l’escapade d’un chameau nous avait
fait perdre en chemin quatre outres d’eau, ce qui nous obligea à forcer
les étapes.
Le 18 novembre est un vendredi ; mon convoyeur ne veut pas entrer ce
jour-là dans sa ville natale, il me faut faire charger malgré lui les
animaux. Partis à six heures et demie, nous entrons à Sokna à trois
heures.
L’oasis de Sokna est fort grande et belle, ses dattes sont renommées.
Sokna est la dernière ville du Fezzan ; elle possède une certaine
importance commerciale, elle est à la bifurcation des routes de Tripoli
et de Djerboul, oasis célèbre parce qu’elle contient la zouaïa fameuse
du Mahdi Es Senoussi.
Je reçus à Sokna l’hospitalité dans la maison de Beylick et j’étais à
peine arrivé que s’empressait d’accourir auprès de moi Boun-Ali, père de
mon hôte de Mourzouk.
Un grand mariage avait lieu et, suivant la coutume, le cortège faisait
le tour des remparts. Il vint s’arrêter sous mes fenêtres. L’épousée
était montée sur un très beau chameau blanc tout couvert de pompons et
de panaches. Elle était cachée aux regards par une sorte de dais
recouvert de tapis, sous lequel elle était couchée ou assise sur un lit
de repos placé sur l’animal dans le sens perpendiculaire à l’échine.
Le chameau et son précieux fardeau formaient le centre du cortège
flanqué à droite et à gauche de musiciens et de danseuses. Les premiers
soufflaient dans des binious et des cornemuses, ou frénétiquement
battaient du tambour, pendant que les secondes esquissaient des pas de
hanches et des danses de bras accompagnées de jeux de foulards, car, on
le sait, la danseuse arabe ne danse pas, tout au plus esquisse-t-elle
quelques pas traînants.
Les invités, jeunes gens pour la plupart, excités par ces harmonies,
faisaient parler la poudre ; la plupart étaient à pied. Ils se livraient
à de véritables exercices de jongleurs avec leurs armes chargées, puis,
se rapprochant du centre du cercle par des mouvements plus ou moins
gracieux, mais qui toujours indiquaient beaucoup de souplesse, venaient
un genou à terre décharger leur coup de fusil, dans la pose la plus
fantaisiste, sous le nez de l’impassible animal.
Les quelques cavaliers se livraient à des exercices équestres, surtout
des charges ou des courses au galop par deux, enlacés, qui témoignaient
de leur habileté d’écuyer.
Lorsque le cortège reprit sa marche, généreusement j’octroyai aux
musiciens le prix d’un fauteuil d’orchestre à l’Opéra.
Je dus attendre trois jours, d’avoir loué de nouveaux chameaux, pour
continuer ma route ; ma demeure ne désemplit point pendant ce temps de
toutes les notabilités de Sokna, et cependant la ville est entièrement
sous l’influence des Senoussis qui y possèdent un très bel institut.
Le 22 novembre, accompagnés du Moudir et du fils de Boun-Ali, nous
quittons Sokna pour aller à deux heures de là camper auprès d’une source
où nous devons faire de l’eau pour la route et qu’on appelle El-Hamman.
Là sont des vestiges d’anciens thermes romains dont on ne peut juger
l’importance, des sables ayant tout envahi.
Nous partons le soir ; le lendemain, nous trouvons un puits dont l’eau
est salée ; mais, le 25, nous campons à onze heures et demie aux bords
d’un très joli lac, El-Gra-Cheik-Ator, dont l’eau est d’une fraîcheur et
d’une saveur délicieuses.
Nous faisons, le 26, une pénible marche, dans les sables d’abord, dans
une sérir accidentée et caillouteuse ensuite. Nous y rencontrons le
chatma (courrier) ; il ne m’apporte rien et cependant j’avais calculé
que par lui j’aurais pu avoir mon premier courrier.
Le lendemain 27, nous sommes à Bonn-Djeim. Quelques pauvres maisons, un
kasr en ruines construit par ordre du Sultan Abdul-Medjid, les restes
ensablés d’un château romain, quelques maigres dattiers, de rares
figuiers, telle est la petite ville perdue entre Beni-Oulid et Sokna. Le
sel de Bonn-Djeim est renommé.
Le 28 novembre, on se remet en route, le cœur allègre, quoique la vue du
paysage n’inspire guère d’autre sentiment que la mélancolie ; mais
désormais cinq jours nous séparent de l’Europe, puisque le télégraphe
vient jusqu’à Beni-Oulid, le premier et dernier lieu que nous devions
rencontrer jusqu’à Tripoli.
Dure route cependant ; il fait froid et la roche est dure aux pieds de
ceux qui depuis vingt-six mois bientôt sont attachés à ma fortune.
Le 29, dans l’Oued-Semsem, le 30, dans l’Oued-Belem, nous trouvons
quelques maigres cultures d’orge. Le 1er décembre, nous pénétrons dans
l’Oued-Néfet. Là se trouve un puits magnifique, très ancien, creusé dans
une roche calcaire tendre, dans laquelle les grosses cordes de fibres de
palmiers ont creusé de multiples sillons et poli les surfaces à les
rendre brillantes comme du vieil ivoire.
Le 3 décembre, nous entrons dans des plateaux rocailleux, entrecoupés de
ravins où végètent de maigres cultures d’orge et de blé. Les hauteurs
sont couronnées d’anciens châteaux forts romains et arabes, de
retranchements en pierres, derniers vestiges des luttes des Oulad-Sliman
contre la domination turque. Péniblement enfin, à cinq heures, nous
arrivons au bord d’une immense ravine qui est la vallée de Beni-Oulid.
Le vert des champs d’orge qui s’étendent sous les oliviers fait
contraste avec la désolation du plateau et des flancs rocailleux du
vallon. Le kasr turc, sur la rive droite, domine la vallée dans laquelle
d’ailleurs il n’y a pas trace de ruisseau.
Nous faisons notre entrée dans le fort au milieu des soldats turcs qui
se précipitent pour faire entrer les animaux et les charges : le
commandant du fort, capitaine Ghalib-Effendi, vient à ma rencontre et me
souhaite la bienvenue.
Le Kaïmakam[50] est absent ; on me donne sa chambre et son lit !!! Qu’il
est loin le dernier ! C’était celui de mon ami Delor à Saint-Louis, il y
a vingt-six mois.
[Illustration : A Beni-Oulid. — Chargez ! C’est la dernière fois.]
Un désenchantement m’attendait ; pas de courrier ! Je télégraphie dès le
lendemain au consul et, ne recevant point de réponse, je me résigne à
attendre. Attente faite d’impatience, c’est vrai, mais bien adoucie par
les mille soins dont nous entourent les officiers de la garnison.
Il y a à Beni-Oulid une garnison de deux compagnies d’Albanais, soldats
petits, mais robustes, dans le genre de nos montagnards des Alpes. Ils
manœuvrent parfaitement à l’allemande. Chaque jour, à trois heures, a
lieu une cérémonie intéressante, c’est le Salut au Sultan. Les hommes en
armes sont formés en ligne sur la place d’exercice ; au commandement du
capitaine, ils présentent les armes, puis à un second commandement font
de la main droite le salut militaire en portant cette main ouverte au
fez, continuant de la main gauche à maintenir l’arme vis-à-vis du milieu
du corps. Puis le capitaine levant son sabre crie trois fois : « Vive le
Sultan Abdul-Hamid ! » cri que tous les hommes répètent, puis ils
replacent la main droite à la poignée de l’arme. Généralement un
maniement d’armes de quelques mouvements suit, qui s’exécute avec une
précision digne de nos meilleures troupes.
Enfin, le 6, au matin, arrivent deux cavaliers, l’un, kavas du consul
général de France, l’autre, artilleur à cheval envoyé par le Pacha de
Tripoli.
Mohammed, le kavas, entre dans ma chambre, ouvre avec son couteau la
poche de sa veste de zouave qu’on a eu la précaution de coudre et en
tire une lettre de M. Destrées qu’il me remet. « Quoi ! c’est là tout !
dis-je. Rien autre ? » Mohammed ne répond pas.
J’ouvre la lettre, un peu dépité, je l’avoue. Quoi ! après deux ans de
privation de toutes nouvelles, alors que nous avons écrit et expédié de
Tedcherri et de Mourzouk à Tripoli des dépêches pour la France, rien des
nôtres ? Badaire, qui me suit des yeux et entend mes réflexions, est
aussi navré que moi.
Nous nous réconfortons un peu à la lecture de la lettre de notre aimable
consul qui nous donne en paquet une série de bonnes nouvelles. Je suis
chef de bataillon ; cela, je le savais ; ce n’était ni une surprise, ni
un avancement ; officier de la Légion d’honneur, c’était une récompense
insigne. Badaire était décoré de la médaille militaire ; aussitôt, sans
aller plus loin, je lui donne l’accolade. Puis il y a de bonnes
nouvelles de tous les nôtres et enfin est jointe une dépêche de
félicitations du Gouvernement.
La lecture terminée, je replie la lettre. Il n’y a pas abondance de
courrier, mais nous sommes heureux, surtout tranquillisés ; c’est bien
ce que pense Mohammed qui me regarde d’un air narquois. Il soulève alors
l’autre face de sa veste, d’un geste lent, et me montre une deuxième
poche cousue également, mais qui semble bondée ; il me dit que c’est à
moi de l’ouvrir.
[Illustration : Ahmet-Rassim-Pacha.]
C’était la surprise : lettres et dépêches en sortent comme les
serpentins de papier du chapeau d’un prestidigitateur. Il y a plus de
cinquante dépêches et lettres de tous les amis d’hier et du jour,
beaucoup d’écritures nous sont inconnues.
Aux dépêches d’abord. La première que j’ouvre, c’est une dépêche de mes
camarades de promotion (de son nom « la Grande Promotion »). Des
félicitations chaleureuses comme de raison, mais elles étaient pour moi
tellement inattendues que les larmes jaillirent de mes yeux. Dieu ! la
belle récompense que celle que vous décernent spontanément ceux qui ont
débuté dans la vie avec vous ! Puis, fiévreusement, je passe à celle des
parents, des amis, des admirateurs inconnus ; il y a dépêches et lettres
de toutes les Sociétés de géographie, du Comité de l’Afrique française,
de la Société de Géographie de Paris, de la Société de Géographie
commerciale, etc., etc.
Tout à l’heure, ce n’était pas assez, maintenant c’est presque trop.
Il est une d’elles qui me fait un plaisir particulier : c’est celle de
M. Étienne. Il a eu confiance, et il est heureux de mon succès qui est
un peu son œuvre.
Quelle débauche en quelques heures ! Il n’y a pas un nuage à notre
bonheur, car nous retrouvons l’un et l’autre nos parents, notre famille
au complet, et nous avons la satisfaction de savoir que la France
entière est fière du résultat de nos travaux, qu’elle a applaudi à notre
réussite.
Le 7 décembre, à huit heures du soir, les officiers du fort, Ghalib-
Effendi en tête, nous font la conduite ; de l’autre côté du ravin, nous
nous séparons de nos amis turcs qui nous ont généreusement offert ce
qu’ils appelaient eux-mêmes l’hospitalité du soldat.
[Illustration : M. Destrées.]
La dernière étape couronna dignement la traversée de l’Afrique ; le 10
décembre, à six heures du matin, nous campions à l’oasis d’Aïn-Zara, aux
portes de Tripoli, ayant fait à pied, nos chevaux n’en pouvant plus, 165
kilomètres en soixante-dix heures. Sur l’avis de Mohammed, nous nous
arrêtons pendant que le cavalier turc va prévenir à Tripoli le consul et
le Pacha.
Des dunes en avant du camp masquent la vue de la ville. Je monte à leur
sommet, et de là enfin, en proie à une émotion que je ne saurais
exprimer, je contemple la mer qui, comme un large ruban bleu, borde
l’horizon par-dessus les panaches des dattiers de la côte. C’est en ce
moment que j’ai seulement la perception bien nette que la tâche est
terminée ; le désert est d’un côté de la dune ; devant c’est la France,
la patrie retrouvée ! Et de mes lèvres inconsciemment s’élève vers le
ciel une ardente et muette prière d’actions de grâces à la Providence
qui nous a protégés, qui m’a permis de ramener au port, sans en perdre
un seul, les compagnons qui ont partagé les périls de cette longue
campagne.
Je ne sortis de ma rêverie, qui avait duré plusieurs heures, que pour me
porter au-devant des voitures qui arrivaient. Le consul général, M.
Destrées, descend, accompagné du premier drogman, M. Piat. Avec une
émotion que je n’ai pas besoin de dire, je me précipite dans leurs bras.
Puis ce sont les poignées de main échangées avec les Européens qui ont
tenu à les suivre pour me souhaiter la bienvenue. Sont là présents aussi
deux aimables reporters, MM. d’Attanoux et Paul Combes, l’un pour le
_Temps_, l’autre pour la _Politique coloniale_ et les _Débats_. Si je
les ai cités, c’est à cause des aimables relations que j’ai eues avec
eux, mais aussi et surtout parce qu’il me semble que cette heure
solennelle ait décidé à tous deux de leur vocation.
D’Attanoux, qui entrevoyait le désert aux sables d’Aïn-Zara, a voulu le
connaître mieux et l’on sait la pointe hardie qu’il a poussée cette
année au cœur du pays des Touaregs-Azgueurs ; Paul Combes est devenu
l’un des plus ardents et des plus écoutés propagandistes de l’expansion
coloniale.
Pendant qu’on échange ces saluts et présentations, nous remontons vers
le camp où Badaire reçoit à son tour accolades et félicitations ; il est
en un instant, avec son chapeau bornouan, le point de mire d’une série
d’objectifs de photographes amateurs. Point n’est besoin de dire que,
dans ce rôle, les Anglais tiennent le premier rang.
« Chargez ! — C’est la dernière fois ! » ne puis-je m’empêcher d’ajouter
à mon commandement habituel. La joie la plus vive se lit sur les visages
de tous nos hommes qui, péniblement, car ils sont bien à bout cette
fois, entassent un peu n’importe comment les quelques bagages sur les
animaux.
Avec le consul, nous montons en voiture ; Kouka et Guéladjio suivent en
main ; le repos aussi approche pour eux. Ils l’ont bien gagné !
Ici, je devrais écrire le mot _fin_, si je n’avais à cœur de remercier
M. Destrées, notre aimable consul général, et Mme Destrées, sa digne
compagne, de leur cordiale hospitalité. Dès le jour même, la sympathie
de leur accueil nous donna l’illusion que nous avions regagné déjà notre
foyer depuis si longtemps déserté. Je crois que Mme Destrées doit garder
le souvenir de ce premier jour où son salon fut transformé pendant
plusieurs heures en un bazar où étaient amoncelés vêtements, linge,
objets de toilette. Il était temps de nous mettre en costume
présentable.
Lorsqu’il en fut ainsi, deux jours après, je pus faire visite à Son
Excellence Ahmet-Rassim-Pacha, Waly de la Tripolitaine. La présentation
fut faite par M. Destrées. Je remerciai vivement Son Excellence de
l’accueil que j’avais rencontré partout, suivant ses ordres, de la part
des autorités ottomanes. Puis nous causâmes et je fus charmé par la
conversation de ce vieillard aimable et fin qui maniait la langue
française comme sa langue mère.
[Illustration : La mission à l’arrivée à Marseille.]
Le 13, au matin, à bord du _Saint-Augustin_ de la Compagnie
transatlantique, capitaine de Casteljau, la mission quittait Tripoli.
J’avais le regret de n’avoir pu dire adieu à mon ami Zaggar qui, parti
après moi de Mourzouk, avait cependant affirmé qu’il me précéderait à
Tripoli. J’eus le plaisir, quelques mois après, de le voir débarquer à
Paris où, confiant dans mes conseils, il venait vendre ses plumes
d’autruche.
A bord du _Saint-Augustin_, nous trouvâmes M. et Mme Napoléon Ney, qui,
fixés à Tunis depuis quelque temps, avaient eu l’aimable pensée de venir
au-devant de moi. Nous fîmes de compagnie un charmant voyage jusqu’à
Tunis, en passant par Malte.