Le campement a été pris à neuf heures quarante. Ce n’est qu’à onze

heures qu’arrive la caravane d’Hadj-Ali.

Départ à une heure quarante ; à notre gauche, direction sensiblement

Nord-Nord-Est, Sud-Sud-Ouest, se développent les monts Lakhafa, que nous

ne gravissons qu’à grand’peine, quoique la terrasse ne domine pas le

terrain de plus de 30 mètres ; mais des amoncellements de sables meubles

rendent l’ascension fort dure.

Nous campons à sept heures cinquante en arrière du mont Touramantouma,

qui sert de direction.

15 octobre. — On repart à deux heures trente du matin ; direction comme

la veille, Nord 10 degrés est. La direction est sur le Gari-Maram,

massif isolé qui marque la direction du cirque dans lequel se trouve le

Bir-Meschrou. Nous y arrivons à grand’peine, car il faut franchir de

chaque côté de la barrière d’enceinte des sables meubles que les

chameaux surmenés et marchant sans fourrage depuis le 11, à dix heures,

ne traversent que fort difficilement.

Profondeur : 8 mètres ; revêtu en pierres sèches sur toute sa hauteur ;

eau très abondante.

La célébrité du Bir, à cause des nombreux ossements qui s’y trouvaient,

n’existe plus ; quelques rares squelettes seulement ; mais aujourd’hui

la traite est bien réduite et les captifs sont bien nourris, ont de

l’eau et ne portent rien.

Deux de mes chameaux resteront probablement en route aujourd’hui.

Départ à une heure trente ; direction Nord vrai. A quatre heures

quarante, nous entrons dans une grande plaine orientée Est-Ouest où sont

quelques roches verticales comme des alignements de Karnak ; on

l’appelle Ghaladima-Denden (denden, imitatif du bruit du tam-tam). La

raison de cette dénomination que l’on m’a donnée est qu’un jour des

milliers de cavaliers, conduits par le Ghaladima du Bornou et faisant

escorte au Cheik se rendant à la Mecque, y périrent tous, bêtes et gens,

à la suite d’une fantasia d’une journée après laquelle ils ne purent

regagner le puits. De là le nom de Ghaladima-Denden (tam-tam du

Ghaladima), faisant allusion aux tam-tams qui avaient excité les

guerriers au point de leur faire oublier la route qu’il leur restait à

faire pour regagner le puits. Je suis obligé, à la sortie, d’abandonner

un de mes chameaux. Restent cinq. Harassés, nous prenons campement à

sept heures trente.

16 octobre. — Départ à douze heures quarante de la nuit. Au jour, alors

que nous allons être en vue de l’oasis dépendant de Tedcherri, je suis

contraint d’abandonner un deuxième chameau. Restent quatre.

A huit heures, nous abordons des dunes qui forment la bordure de

l’oasis ; c’est du dernier pénible, et je dois décharger encore un de

mes chameaux. Enfin, bêtes et gens sur les dents par suite des fatigues

de cette horrible route de 250 kilomètres en cinq jours, nous campons à

dix heures quarante dans une oasis de dattiers qui ne présente que peu

de fourrage pour les chameaux et point pour les chevaux. L’eau s’obtient

en creusant les sables à 1m,50 de profondeur.

La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali a fort souffert ; deux captifs sont

arrivés mourant de soif.

17 octobre. — Départ à cinq heures cinquante-cinq, au travers de

l’oasis ; sur sa lisière nord-ouest nous gagnons Tedcherri à huit

heures. B = 570 mètres.

Dérangé, je ne puis prendre de méridienne.

Je fais un courrier pour le Montasarrif de Mourzouk, auquel j’annonce

mon arrivée. J’y joins une lettre pour le consul de France à Tripoli, un

télégramme pour les Colonies, un pour mon père et un de Badaire. Ce

courrier sera porté par les Toubbous qui se rendent directement à

Mourzouk, sans passer par Gatroun où ils ont crainte de rencontrer les

Oulad-Sliman.

L’attitude de la population est bonne ; je suis gavé de dattes par les

Toubbous. Maï est décidément incorrigible dans sa sordide avarice.

18 octobre. — Départ à midi quarante. Les hommes ne sont pas reposés ;

l’un d’eux se met à la traîne, et nous perdons une demi-heure à

l’attendre. A sept heures, nous passons les ruines de Kosraoua, à

hauteur desquelles commence une oasis dans laquelle nous prenons

campement à dix heures dix.

Route Nord 20 degrés Est.

Le puits auprès duquel nous nous établissons, dans une plantation de

dattiers complètement anéantie, a nom Tabara-Toulousma. Nous sommes à

mi-chemin de Gatroun.

19 octobre. — A douze heures trente de la nuit, le camp est levé ;

Arabes et gens du Fezzan affectent de m’abandonner, pour ne pas arriver

en ma compagnie à Gatroun, par crainte des Oulad-Sliman qui s’y

trouvaient en ce moment. Hadj-el-Ali est parti de la veille, Marabat il

y a quelques heures déjà. Les Arabes partent, eux aussi, sans nous

attendre, et, seuls avec Maï et les Toubbous qui portent mes charges,

nous nous mettons en route. Nous marchons d’abord sur les traces des

Arabes ; bientôt un de mes chameaux se décharge ; je reste derrière pour

le recharger. Lorsque je veux rejoindre, je m’aperçois qu’on a laissé la

trace des Arabes pour marcher plus à l’Est. J’appelle ; la route que

fait Maï vient à l’Est de plus en plus ; lorsque je rejoins, on est à

l’Est 20 degrés Sud. Je me porte en tête et dis à Maï que ce ne semble

pas être la direction de Gatroun. Il le prend de haut ; mais je ne cède

point et déclare que je vais camper. Sur cette injonction, on vient à

l’Est 10 degrés Nord. Au bout de peu de temps, voyant que la route ne se

redresse pas, je fais à Maï de nouvelles observations ; il proteste que

lui connaît la route et non pas moi. J’affirme que là n’est pas la route

et les Toubbous m’appuient. Maï et surtout Abd-el-Kader, de Tedcherri,

venu de Kawar avec Maï, persistent ; je fais décharger, déclarant qu’au

jour je reprendrai la route des Arabes. Il est deux heures quinze ; on

fait du feu, je place une sentinelle et me couche pour attendre l’aube.

Maï, se sentant pris, vient me trouver, déclare qu’il est prêt à

reprendre la route qui est sur la polaire, que c’est le guide qui s’est

trompé.

[Illustration : Gatroun, le camp des Oulad-Sliman.]

Je ne fais aucune observation ; on charge à trois heures vingt-cinq ; on

se met en route droit au Nord. J’ai mis un homme en tête pour relever

les traces au petit jour. Maï, je le savais, voulait éviter Gatroun pour

ne pas se trouver en contact avec les Oulad-Sliman.

Nous sommes à Medrussa à sept heures vingt, à Bachi à neuf heures

trente. A onze heures trente, j’atteins la limite sud de l’oasis de

Gatroun, où je campe malgré Maï qui proteste que le village est peu

distant. J’ai peu à le regretter, car je suis fort aimablement reçu par

les propriétaires des jardins et de la plantation de dattiers où je me

trouve.

A trois heures, on repart ; la route est Nord 30 degrés Est. Nous

campons à Gatroun à trois heures trente-cinq. Gatroun est une ruine au

milieu d’une jolie plantation de dattiers où il y a de l’eau en

abondance.

Là sont de nombreux Oulad-Sliman de la Grande-Syrte, venus pour la

cueillette des dattes. Vient bientôt me voir Hadj-Abdallah-ben-Aloua,

ami intime de Nachtigal, avec lequel je cause longuement ; il est en

tournée de perception, accompagné d’un asker (soldat turc).

Ce fut dans ma situation une heureuse rencontre que celle de cet homme

honnête et droit. Il avait gardé un culte d’affection pour l’éminent

voyageur qui fut pendant de longs mois à Mourzouk l’hôte de sa famille

et son ami. En souvenir de Nachtigal, Hadj-Abdallah m’accueillit comme

un membre de sa propre famille ; il me combla de prévenances et de

soins, n’admettant pas que je pusse rien refuser de lui et encore moins

que je lui en témoignasse de reconnaissance.

Mais le service le plus signalé qu’il me rendit fut de m’affranchir des

ennuis multiples que pouvait me susciter à Gatroun la présence des

Oulad-Sliman dont la réputation en tant que malandrins de la pire espèce

n’est plus à établir.

Les Oulad-Sliman, dont l’histoire a été écrite par Nachtigal, dans son

ouvrage _Sahara et Soudan_, formaient une tribu très puissante et très

guerrière de la Tripolitaine, qui, pendant plus d’un demi-siècle, opposa

une résistance acharnée au rétablissement de l’autorité ottomane.

Définitivement écrasée aux environs de Beni-Oulid, la tribu se scinda en

deux tronçons, l’un qui regagna les rivages de la Grande-Syrte, l’autre

qui, sous la conduite de Cheik Ab-Djelil, émigra au Kanem et s’y fixa.

Les deux fractions sont restées redoutables. Celle de Kanem est la

terreur des caravanes qui viennent du Bornou à Kawar ; l’oasis même a

été autrefois razzié par eux, et plusieurs enfants de Maïna Adam, des

frères et sœurs, par conséquent, de Maï, mon guide, sont captifs entre

leurs mains. Celle de la Grande-Syrte rançonne en toute occasion les

tribus du Fezzan et pousse des incursions jusqu’au Tibesti pour y

razzier des chameaux. De là la haine qui divise Oulad-Sliman et

Toubbous-Reschad.

Chaque année les Oulad-Sliman partent vers la fin de juillet de leurs

territoires de la Grande-Syrte pour descendre vers le Fezzan y acheter

des dattes. Les dattes du Fezzan, celles de Gatroun en particulier, sont

renommées à cause de la délicatesse de leur chair et aussi de leur

facilité de conservation. La datte est, par excellence, la nourriture du

nomade qui peut, pour plusieurs jours, emporter sous un faible volume

une nourriture qui ne s’avarie pas.

Pour acheter les dattes, les Oulad-Sliman apportent au Fezzan des

céréales (blé et orge) et de l’huile d’olive. Leur séjour dans le Fezzan

n’est pas de nature à y assurer la sécurité. Les populations de la

contrée sont douces et pacifiques ; ils sont au contraire querelleurs et

guerriers redoutables.

Épandus partout dans les oasis et aux abords des bourgades, comme une

nuée de sauterelles, les Oulad-Sliman étaient cette année-là en

particulier plus nombreux que de coutume. Par suite d’une invasion de

criquets, la récolte de dattes avait totalement manqué au Fezzan l’année

précédente ; le résultat avait été une famine épouvantable au cours de

laquelle un tiers de la population avait disparu ; car, non seulement

les dattes avaient fait défaut, mais les Oulad-Sliman n’étaient pas

venus apporter leurs céréales. Les nomades, à leur tour, étaient venus

en plus grand nombre au moment de la cueillette qui avait lieu

précisément à cette époque. Hadj-Abdallah, grâce à son autorité

personnelle, grâce aussi à sa qualité d’envoyé du Montasarrif de

Mourzouk, sut me mettre à l’abri de leurs maléfices.

Le lendemain, par ses soins, j’expédiai à Mourzouk une nouvelle lettre

au Montasarrif, et une autre à son frère Mohammed-ben-Aloua qui habitait

la ville et auquel je demandais de me recevoir.

J’avais besoin de chameaux pour prendre mes charges, Hadj-Abdallah me

présenta un Arabe qui consentit à m’en louer trois. Quand je demandai le

nom de cet homme, Abdallah me dit qu’il s’appelait Chérif Mohammed

Senoussi. Je ne pus m’empêcher de faire un retrait de corps comme si

j’avais mis le pied sur un serpent. Je voyais déjà un tas d’intrigues se

nouer autour de moi, dont les fils étaient tenus à Djerboub.

J’avais questionné nombre de fois en route Zaggar, qui m’avait dit que

les Senoussi étaient une tribu nombreuse, comme pouvaient l’être les

Oulad-Sliman, les Oulad-bou-Sef, les Oulad-Chergui, mais qu’à la

différence des premiers, ils étaient marabouts et ne faisaient pas la

guerre. Mais le Mahdi de Djerboub ? Le Mahdi de Djerboub, disait Zaggar,

est un grand marabout qui donne des prières et vend des amulettes.

Jamais je n’avais pu en tirer autre chose. J’avais entrepris Maï avant

l’arrivée à Kawar, où je savais par le récit de Nachtigal qu’était une

zouaïa senoussi ; il m’avait dit la même chose que Zaggar. J’ai rapporté

ce qu’il m’avait de nouveau dit à Bilma de l’influence nulle du marabout

de Chimendrou.

Plus tard, j’avais fait caravane avec les Toubbous-Reschad qui suivent

le rite senoussi. Leur attitude, au départ d’Anay, à mon égard, avait

été des plus désagréables ; je devais constater d’ailleurs qu’elle

n’était pas différente avec les Toubbous de Kawar, avec Maï lui-même et

avec les Arabes. J’avais d’abord tenté d’attribuer leur conduite à leur

fanatisme ; mais je dus bien reconnaître que je m’étais trompé, car, peu

de temps après, leur manière d’être se métamorphosa complètement, et

j’étais de beaucoup celui des chefs de caravane qui avait le plus

d’influence sur eux. Je leur louai leurs chameaux, et ils eurent de mes

charges un soin qui me surprit.

Ma défiance, entretenue par les légendes qui avaient cours sur la

puissance des Senoussi et sur les menées ténébreuses de leurs Khouans,

était loin d’être dissipée cependant. Je m’en ouvris à Hadj-Abdallah. Il

parut d’abord surpris, puis me tint sur leur compte les mêmes propos que

Zaggar et Maï.

Je n’étais pas encore convaincu et je me résolus à faire l’expérience

des services de ce Chérif, me disant que, si c’était un ennemi, mieux

valait le tenir sous ma main que de le laisser s’attacher à mes pas sans

pouvoir le surveiller.

Le lendemain 21 octobre, nous partons avec le Chérif comme convoyeur.

Nous arrivons le deuxième jour à Bir-Mestouta en suivant une direction

sensiblement Nord 20 degrés Est.

Au puits nous trouvons des nuées d’Oulad-Sliman qui témoignent d’une

attitude hostile vis-à-vis de moi et s’en prennent à Zaggar et à

Tarouni, que nous avons rejoints au campement, de voyager de concert

avec un kéfir. Mes deux Arabes qui savent très bien que leur sécurité au

milieu de leurs congénères ne serait rien moins que précaire si je

n’étais présent avec mes fusils, tâchent de calmer ces derniers et

m’invitent à lever le camp. Nous partons à une heure et demie, suivis

derrière et sur les flancs par des bandes assez nombreuses, qui n’osent

attaquer de jour, mais attendent la nuit. Quelques-uns d’entre eux

essayent de pénétrer dans le camp au moment où nous nous arrêtons, vers

sept heures et demie. On les expulse sans autre forme, on augmente un

peu la surveillance, et, à deux heures et demie du matin, on lève le

camp pour gagner Mafeu, où nous sommes le 23, à neuf heures du matin.

Dans la soirée, péniblement, je puis arriver à Legleb. Les deux chameaux

qui me restent sont fourbus à tel point que je suis obligé d’en

abandonner un qu’on me ramènera à Mourzouk dans cinq jours ; l’autre ne

vaut guère mieux. Mes hommes se traînent péniblement ; le sable qui

pénètre dans les crevasses qui se sont ouvertes dans leurs pieds, par

suite du froid et de la marche sur les roches, les oblige à s’arrêter

tous les cent pas. C’est la retraite des éclopés. Seul, je suis en

état ; Badaire, avec une rare énergie, se maintient malgré les

souffrances que l’œdème dont j’ai parlé lui fait éprouver. Un de mes

hommes, le meilleur, est mourant ; il a pris à Gatroun une bronchite

très grave dont j’ai crainte qu’il ne puisse réchapper ; deux hommes

sont obligés, en arrivant à l’étape, de le descendre du chameau qui le

porte.

[Illustration : La maison de Mlle Tinné, à Mourzouk.]

Le 24 octobre, à quatre heures du matin, nous partons. Zaggar et

Tarouni, dans un excellent esprit, m’ont pris, malgré ma résistance, les

charges que je ne puis porter. On va cahin-caha. Tout à coup, vers les

six heures et demie, je vois venir à cheval un soldat turc en uniforme.

Je suis loin de la caravane, occupé à faire rallier mes traînards ; le

cavalier cause avec Zaggar, puis continue dans ma direction. Arrivé à

quelques pas, il me fait le salut militaire et me remet une lettre dont

la suscription, en _français_, est ainsi conçue : « Son Excellence

capitaine Monteil. » J’ouvre, croyant simplement trouver un mot du

Montasarrif en réponse à mes lettres de Tedcherri et de Mourzouk. Mon

étonnement est grand ; je lis que depuis deux mois le Montasarrif

surveille par ordre du Pacha les routes du Sahara, attendant ma venue,

que j’aie à me presser d’arriver, que tout est préparé pour me recevoir.

La bonne nouvelle a bien galvanisé mes hommes, mais ils n’en peuvent

plus ; force est de m’arrêter à Hadjajel à onze heures, et d’expédier le

cavalier au Montasarrif pour lui annoncer que j’entrerai le lendemain à

Mourzouk. Zaggar, dont j’ai conquis définitivement l’amitié, campe avec

moi, malgré sa hâte d’arriver.

Au soir, nouvelle angoisse ; il y a des Senoussi plein mon camp et celui

de Zaggar, mais je commence à maîtriser l’émotion que ce nom me produit.

Ce sont les fils et les serviteurs de Chérif Senoussi Al-Amri, grand

négociant de Mourzouk et de Tripoli, qui a de multiples traitants au

Soudan. Ils viennent aux nouvelles ; nous absorbons force tasses de thé

en devisant agréablement et fumant d’excellent tabac.

Le 25 octobre, une marche de trois heures nous met à la porte de

Mourzouk. Par faveur spéciale, mon escorte est autorisée à entrer en

armes, tandis que les Toubbous et les Arabes sont obligés de déposer les

leurs.

A une centaine de mètres de la porte, dans la Grand’Rue, le Yousbachi

Mohammed-Effendi (capitaine de gendarmerie), qui est venu me recevoir,

fait arrêter ma caravane devant une maison de fort belle apparence

préparée pour me recevoir. C’est celle qu’a occupée pendant son séjour

la vaillante et infortunée voyageuse Mlle Tinné.

Je ne fais que mettre pied à terre, et, laissant à Badaire le soin de

l’installation, accompagné de Maï, du Yousbachi et de Zaggar, je me

rends au kasr (citadelle) pour faire visite au Montasarrif Hadj-Kobbar-

Effendi. Je trouve un homme aimable et intelligent qui me reçoit avec

une cordialité parfaite et me donne communication des ordres venus de

Tripoli à mon sujet.

En le quittant, j’ai la joie de me dire que nos tribulations ont pris

fin.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XV

=De Mourzouk à Tripoli=

La maison de Mlle Tinné et notre installation. — Je fais un emprunt au

Gouvernement turc. — Mes amis de Mourzouk. — Le meurtrier de Mlle Tinné.

— Le massacre de la mission Flatters. — Nouvel emprunt. — Le départ. —

De Mourzouk à Sokna. — Un mariage. — Bonn-Djeim. — Beni-Oulid. — Accueil

hospitalier des officiers turcs. — Le kavas du consul de France arrive

avec le courrier. — Départ de Beni-Oulid pour Aïn-Zara. — Je revois la

mer du haut des dunes. — L’arrivée du consul et l’entrée à Tripoli. —

Visite à Son Excellence le Waly. — Départ pour Tunis. — Les fêtes. —

Arrivée à Marseille. — Mort d’un de mes hommes et départ des autres pour

le Sénégal.

J’ai dit que le logement qui m’avait été préparé par les soins du

Montasarrif était celui-là même qu’avait occupé, en 1870, Mlle Tinné

pendant son séjour à Mourzouk. C’était une maison de belle apparence,

située dans la grande rue qui conduit de la porte de l’Est à la

Citadelle ; elle avait été construite par un grand négociant de Tripoli,

nommé Gagliufi. A la mort de celui-ci, elle fut achetée par Ben-Ali,

fils d’un grand commerçant de Sokna.

Au premier étage était installé un appartement composé de deux pièces,

dont une très grande, avec un divan tout autour, que je pris pour moi.

Badaire occupait la chambre voisine, plus petite. Des nattes à terre,

des tentures d’Andrinople sur les divans et aux fenêtres, quelques

chaises et tables constituaient une installation sinon somptueuse, du

moins confortable. L’instant où je pris possession de cette maison

marque parmi les impressions les plus agréables que j’aie jamais

ressenties. C’était la transition entre la barbarie et la civilisation.

A ce moment je me sentis enfin arrivé au terme de ma longue

pérégrination.

C’était avec une émotion bien profonde, partagée par Badaire, que je

constatai que cette réception n’avait pas été improvisée. Le Montasarrif

ne m’avait-il pas dit que, depuis trois mois, il avait reçu l’ordre de

surveiller les routes du Sahara et de mettre à ma disposition, dès mon

arrivée, toutes les sommes d’argent, toutes les troupes que je voudrais

demander pour continuer ma route ? Cet ordre était venu de

Constantinople par l’intermédiaire du Pacha de Tripoli. Mais alors nous

n’étions donc pas complètement oubliés ? Quelqu’un s’était trouvé pour

penser que la mission pourrait faire retour par le Sahara ! Je laisse à

penser la joie dont nous étions pénétrés, la gratitude que nous

éprouvions pour la sollicitude dont le Gouvernement de notre cher pays

nous donnait ainsi des marques si éloquentes.

Cette reconnaissance, dont l’expression nous montait aux lèvres, n’était

pas de nature purement sentimentale. Les secours qui nous venaient de

manière si inespérée arrivaient à leur heure. Sans être à bout de

ressources, j’étais peu riche ; mon capital était de 90 gros d’or

environ ; mais leur vente, qui eût pu me produire un millier de francs à

Tripoli, ne m’aurait pas procuré plus de 600 francs à Mourzouk, et

j’eusse été réduit à un emprunt onéreux auprès des négociants arabes.

Or mon personnel était à bout ; Badaire avec un œdème énorme aux deux

jambes ne pouvait continuer ; mes indigènes avaient eu les pieds tournés

et, de plus, ils avaient d’énormes crevasses produites par la marche sur

les roches glacées pendant les heures de nuit. L’un d’entre eux, je l’ai

dit, était arrivé mourant des suites d’une bronchite grave. Tous étaient

sans vêtements, et la température, pour les Soudanais et pour nous-

mêmes, était très rigoureuse. Il était grand temps pour tous de

substituer le mouton gras au poisson sec, les légumes rafraîchissants et

le bon pain au couscous sablonneux, le bourkou de laine (burnous commun)

au boubou de coton effiloché par un long-service.

Le lendemain de mon installation, je fis une deuxième visite au

Montasarrif, intéressée celle-là, pour lui emprunter une somme de 300

medjidiés. Le même jour, je fis une visite aux officiers turcs de la

garnison. Celle-ci est commandée par un Bimbachi (chef de bataillon) ;

elle se compose de cinq cents hommes environ, presque tous du Fezzan,

d’allure peu militaire en général.

La garnison habite dans un grand kasr ou citadelle, construit en briques

crues, imposant comme masse et qui était, au moment de mon passage, en

assez bon état d’entretien.

Je fus aussi rendre visite à Mohammed-ben-Aloua, dont Nachtigal fait si

grand éloge dans son ouvrage, et dont j’ai eu l’occasion de parler déjà

en narrant mon heureuse rencontre à Gatroun avec Hadj-Abdallah, frère de

Karami.

Ce dernier est un petit homme aimable, habile en affaires, doux et

tranquille, en même temps qu’intelligent et bon. Il est fortement

teinté. Sa mère était une femme du Bornou. Il parle également bien

arabe, bornouan et haoussa, comme, d’ailleurs, presque tous les gens du

Fezzan.

Son installation est la plus luxueuse que j’aie vue à Mourzouk. Il a

entre autres quelques belles choses : des grandes lampes, des

candélabres d’argent, de belles glaces qui lui ont été données par son

ami Nachtigal lorsque, revenu de son mémorable voyage, il était à

Tripoli comme consul général d’Allemagne.

Quand je n’étais pas moi-même dehors, ma maison ne désemplissait guère ;

on servait le café « à la turque[46] » toute la journée, car j’avais une

domesticité nombreuse et un chaouch de planton. Un de mes visiteurs

assidus, qui venait chaque jour et que je voyais toujours avec plaisir,

était Mohammed-Effendi-el-Gourian, capitaine de gendarmerie, de son

titre Yousbachi-Asker Zaptié-y-Wali-y-Fezzan.

C’était un homme aimable et intelligent, attentif à me rendre tous les

services qui étaient en son pouvoir. Natif du nord de la province de

Gourian, il connaissait admirablement le pays et se trouvait à Mourzouk

depuis plusieurs années déjà.

Il me parla souvent de Mlle Tinné qui avait laissé à Mourzouk une

réputation de richesse et de bienfaisance. Chaque jour elle faisait

distribuer cinquante pains aux pauvres et souvent leur donnait des

vêtements et de l’argent. La Bent-el-Re (fille de roi), comme l’avaient

surnommée les Arabes, à cause de sa richesse, avait véritablement

conquis toutes les sympathies.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 29 / 32 段