La route du Bornou à Mourzouk est incontestablement la plus dure de

toutes celles du Sahara. Non pas que les points d’eau soient très

distants, mais à cause des dangers qu’elle présente et du peu de

fourrages qu’on y rencontre. Les Touaregs et les Oulad-Sliman du Kanem

tombent fréquemment sur les caravanes, et les Toubbous, pour les éviter,

ne prennent aucun repos. La marche de nuit ne serait pas possible dans

toute la région entre le Tchad et Kawar si la route n’était exactement

dans la direction du nord du monde. Il n’y a en effet aucune trace de

sentier ; seulement quelques repères fixes de distance en distance, mais

la polaire est la meilleure des directrices. Quand, au lieu d’aller dans

le Nord, les caravanes se rendent dans le Sud, alors fréquemment elles

s’égarent.

La marche dans cette dernière direction est aussi beaucoup plus pénible

pour les animaux, parce que le chameau n’est pas construit pour pouvoir

s’élever sur une pente un peu raide. Or, je l’ai dit, les dunes sont à

pic du côté du Nord ; les chameaux doivent donc faire l’ascension des

pentes raides en allant dans le Sud, tandis qu’ils les descendent en se

dirigeant vers le Nord. Pour ces causes, on compte cinq à six jours de

route en plus pour aller de Kawar à Kouka que pour faire la route

inverse.

Il faut, je l’ai dit, toujours arriver aux puits avec de l’eau. L’eau se

transporte dans des peaux de bouc tannées entières avec leur poil. Le

cou sert à fermer l’outre au moyen d’une corde fortement serrée ; il

sert aussi à la remplir au moyen d’un entonnoir de fort calibre. Aux

pattes sont amarrées de fortes cordes assez longues pour passer

pardessus le bât, de manière que deux peaux soient suspendues en

s’équilibrant contre chaque flanc de l’animal.

En marche, quand on veut donner à boire aux hommes, on arrête un chameau

porteur d’outres. On délie la corde qui ferme la gueule et on laisse

couler l’eau dans un récipient.

Pour bien tenir l’eau, les peaux de bouc doivent être graissées avec

soin au départ, et, chaque fois qu’une outre est vide, on doit la plier

quand elle n’est pas tout à fait sèche encore.

On ne doit jamais laisser monter les hommes sur les chameaux quand ceux-

ci ont une charge.

Le chameau est un animal quinteux, hargneux, difficile à nourrir, mais

résistant et docile. On ne doit jamais le frapper sur la tête. Chez le

chameau fatigué, la tête se congestionne très vite ; on s’en aperçoit au

battement précipité des paupières ; le remède est de lui projeter du jus

de tabac dans les yeux ; c’est généralement suffisant. Si le mal ne cède

pas, il faut saigner l’animal. Pour cela, on le fait lever et on lui

incline la tête le plus bas possible en passant en même temps fortement

la main sur l’encolure ; la veine du chanfrein se gonfle ; on prend

alors un couteau ; on pose le tranchant de la lame sur la veine, et soit

avec la main, soit avec un petit bâton, on donne un coup sec sur le dos

de la lame. Le sang gigle immédiatement. Il est noir ; on le laisse

couler jusqu’à ce qu’il soit redevenu vermeil ; il suffit alors de

laisser l’animal relever la tête pour que la saignée se ferme d’elle-

même.

Un accident très fréquent chez les chameaux auxquels on donne des dattes

est l’indigestion, dont le signe est la constipation. Sans perdre de

temps, il faut saigner l’animal à la veine jugulaire, à une longueur de

main de la naissance de l’oreille, puis lui faire absorber toute l’eau

qu’il veut boire. Ne pas le charger de deux ou trois jours.

Une maladie très fréquente chez le chameau, très contagieuse et aussi

très tenace, est la gale. Les caravaniers emploient, pour la guérir, un

remède souverain : c’est une sorte de brai fait avec des noyaux de

dattes pelés et, je crois, de l’huile. Avec cette substance on enduit

les parties attaquées, et, avec un bouchon très rude de paille ou de

feuilles, on frotte jusqu’à enlever la peau, de manière à faire pénétrer

le médicament. Une caravane doit toujours posséder ce médicament, car la

gale fatigue beaucoup les animaux.

Nous étions arrivés à Bilma le 12 septembre au matin. Bilma est la

localité la plus sud de l’oasis de Kawar ou de Bilma.

L’oasis de Kawar est constituée par une immense barrière rocheuse qui

s’étend du Nord au Sud sensiblement, sur une longueur d’environ 80

kilomètres.

A l’abri de ce rocher qui la protège de l’envahissement des sables, sous

l’influence des vents de nord-est, s’étend une contrée qui n’a guère

plus de 3 à 4 kilomètres de large dans la partie la plus étendue.

Grâce à la présence de l’eau qui s’y trouve partout à très faible

profondeur, une végétation abondante de dattiers s’est développée dans

les sables. Les fruits sont d’ailleurs de qualité très médiocre. Hors de

ces dattiers, les productions de Kawar sont nulles, car il ne faut pas

faire entrer en ligne de compte pour la nourriture de la population les

quelques hectares de mil et de maïs et les jardins qui ne donnent

quelques produits qu’à la condition d’être irrigués artificiellement.

La richesse de l’oasis réside dans l’exploitation des salines de Bilma.

A l’inverse de ce que dit Barth, il n’est pas nécessaire d’inonder les

terrains salifères pour obtenir le sel. Celui-ci se forme naturellement

à la surface du sol par évaporation. J’ai vu que partout l’eau sourdait

à la surface du sol, ou se trouvait à très faible profondeur. Les terres

salifères sont en général aux pieds des dunes. Elles sont imprégnées par

l’eau que celles-ci emmagasinent. Ces eaux traversant les couches

salifères se chargent de sel ; pompées ensuite par les rayons solaires

vers la surface du sol, elles l’entraînent avec elles, et celui-ci se

dépose quand elles se sont évaporées.

[Illustration : Arrivée à Bilma.]

La fabrication du sel à Bilma consiste donc à le ramasser. Mais, pour le

transformer en pains plus portatifs, on est obligé de saturer des eaux

avec les sels recueillis et d’évaporer celles-ci à chaud dans des

moules.

Le sel est l’unique ressource de l’oasis ; sa vente permet aux habitants

de se procurer les céréales, les vêtements qui leur manquent. Nous avons

vu que l’aïri qui vient chaque année d’Asben leur apporte céréales et

vêtements.

En dehors du commerce avec les Touaregs d’Asben, les habitants de Kawar

font directement le transport de leur sel et de leurs dattes à Kouka.

Les habitants de Kawar appartiennent à la race tibbou ou toubbou. On les

désigne sous le nom de Toubbous-Dirkou. Je crois que cette race est le

résultat du croisement des populations du Fezzan avec les Kanori du

Bornou. Ils sont noirs sans exception, de taille moyenne, souples,

nerveux, endurants à toutes les fatigues et privations inhérentes à la

vie du Sahara, mais à un degré moindre que les Toubbous-Reschad ou

Toubbous des Rochers, habitants du Tibesti. Ils sont en général de mœurs

douces, de tempérament peu guerrier, à cause probablement de leurs

habitudes de commerce, sans lequel ils ne pourraient vivre. Au

contraire, les Toubbous-Reschad sont arrogants, querelleurs, sans cesse

par les routes, en quête d’un pillage. Il faut dire que le Tibesti ne

produit que quelques dattes et des chameaux renommés, mais qu’il est

éloigné de toute route commerciale un peu fréquentée.

Le chef, chez les Toubbous, porte le nom de Maï, les notables celui de

Maïna. Le Maï est élu par l’assemblée des Maïnas.

La capitale de l’île est Dirkou, méchante bourgade immonde au bord d’un

petit lac salé. Un castel en ruine et quelques cases infectes ne valent

pas les honneurs d’une description. D’ailleurs le Maï n’y habite pas ;

sa résidence est à Aschenouna, dans la montagne.

La ville principale est Bilma, située à la pointe sud de l’île, dans un

très beau bois de dattiers ; puis vient Anay, à la pointe nord, protégée

par un castel construit dans les roches, auquel on ne peut accéder

qu’avec des échelles. Presque tous les villages de Kawar, s’ils ne sont

pas sis dans la montagne, y ont au moins un refuge auquel des échelles

qu’on peut retirer en cas de danger donnent accès. L’oasis est

quelquefois en butte aux razzias des Touaregs, mais surtout à celles des

Oulad-Sliman du Kanem.

Le personnage le plus important de l’île est Maïna Adam, le frère de

Maï, qui réside habituellement au Bornou ; il est fort riche et possède

à Kawar plusieurs villages, un troupeau de bœufs, de nombreux dattiers,

et on dit aussi un très fort sac d’écus.

A Chimendrou, village situé à peu près au milieu de l’oasis, se trouve

une zouaïa senoussi. Lorsque je questionnai Zaggar et Maï à ce sujet,

ils me dirent que le marabout qui s’y trouvait donnait des prières, mais

ne possédait aucune influence dans le pays. C’est bien ce que je fus

amené à constater, car Maï ne me conseilla pas de me déranger pour aller

lui faire visite ; il s’en abstint lui-même.

Maï, représentant de son père qui l’aime beaucoup, est en réalité le

maître souverain de Kawar ; il y jouit d’une influence bien plus grande

que le vrai Maï.

Le 14 septembre, nous quittons Bilma pour aller à Arigny, village de Maï

situé dans la partie nord de l’oasis et dans la montagne.

Le séjour y fut de dix jours, qu’on employa à restaurer les animaux en

leur donnant à discrétion des dattes et du coïnder. Je fis là

connaissance avec les principaux Maïnas, qui se montrèrent très

hospitaliers.

Le 24, nous quittions Arigny pour Anay, village à la pointe nord de

l’oasis, où déjà Zaggar, Tarouni et Marabat étaient réunis pour essayer

de louer des chameaux aux Toubbous-Reschad. Les pourparlers furent

longs, à cause des exigences des nomades, et ils ne voulurent louer que

jusqu’à Tedcherri, première localité du Fezzan, à cause de la présence

dans le reste de la province des Oulad-Sliman de la Cyrénaïque, leurs

ennemis.

Chaque jour, entre ces querelleurs avaient lieu des disputes et des

luttes sanglantes qu’il était souvent difficile d’apaiser.

Pendant notre séjour à Kawar, nous eûmes à différentes reprises des

ondées. On nous dit aussi qu’il avait plu abondamment cette année dans

le Sahara, chose qui n’était pas arrivée depuis quatre ans.

La caravane fit à Kawar des achats considérables de dattes pour la

nourriture des chameaux et aussi des chevaux. La datte est un excellent

aliment qui soutient les animaux bien plus que n’importe quel autre

fourrage et peut s’emporter sous un plus petit volume. Nous verrons

qu’entre Bir-Lahamar et Bir-Meschrou il n’y a aucun fourrage pour les

animaux. Zaggar caractérisait la nature des pâturages qu’on pouvait

rencontrer entre Kawar et le Fezzan par ces mots : « Sey kadjié, Sey

reschad », des pierres, rien que des pierres.

Après dix-sept jours de repos, l’heure du départ allait enfin sonner.

Tous les hommes étaient en bonne santé ; Badaire de même ; mon malaise

avait disparu. Quant aux animaux, il leur eût fallu un mois de plus

d’abondance de dattes et de fourrages. On avait ferré les chevaux à

l’arrière-train, à cause de la nature des terrains qu’on devait

parcourir. La dernière grande étape allait commencer, qui devait nous

conduire aux confins du monde civilisé.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XIV

=De Kawar à Mourzouk=

Départ d’Anay. — Youggueba. — Zigguedin. — Yat. — On fait du fourrage. —

Bir-Mafaras. — Bir-Lahamar. — Alerte ! — C’est une caravane qui vient du

Nord. — El-War. — Bir-Meschrou. — Entrée dans le Fezzan à Tedcherri. —

J’envoie un courrier au Montasarrif de Mourzouk. — Le départ pour

Gatroun. — Hadj-Abdallah-ben-Aloua. — Les Oulad-Sliman. — Les Senoussi.

— Bir-Mestouta. — Legleb. — Le courrier du Montasarrif. — Nous sommes

attendus ! — Hadjajel. — Entrée à Mourzouk.

28 septembre. — Enfin le départ est arrêté. A une heure trente, nous

quittons Anay, le dernier village de l’hospitalière oasis dont je n’ai

que de bons souvenirs à garder. Nous avons eu de tout en abondance, même

du lait et des poulets. Mais aussi quelle débauche de tourkédis ! Le

Cheik m’en avait fort heureusement largement approvisionné. Il nous faut

une heure trois quarts pour atteindre la passe dans les roches qui

forment la ceinture de l’oasis. De ce point nous relevons à 45 degrés

Sud-Ouest le Bir-Itiouma, le point extrême de l’oasis vers le Nord. La

marche se poursuit dans de bonnes conditions jusqu’à huit heures trente,

heure à laquelle nous campons.

Le terrain parcouru, semé de roches, est constitué lui-même par

d’énormes bancs de grès blancs très unis, recouverts d’une couche plus

ou moins épaisse de gravier, mais la roche affleure en nombre de points.

29 septembre. — A une heure trente, le camp est levé de nouveau ; au

petit jour, nous sommes en vue de Youggueba que signale du Sud une roche

conique qui sert de direction.

Toute la route a été au nord du monde. Nous prenons campement au nord de

l’oasis à six heures quarante. Celle-ci, très analogue à celle

d’Aguadem, n’en a pas les dimensions ; elle s’étend du Sud-Est au Nord-

Ouest sur une longueur de 4 kilomètres environ, une largeur moyenne de 1

kilomètre.

La marche totale depuis Anay a été de 51 à 52 kilomètres Nord vrai.

Anay aussi bien que Youggueba sont mal portés. La distance qu’on me

donne d’ici à Belad-el-M’ra est bien plus faible que celle d’Anay

jusqu’ici.

Le temps, malheureusement, est tout à fait couvert et l’observation

méridienne solaire que je pourrais peut-être obtenir sera impossible.

Nous devons partir à deux heures.

Comme déjà à Anay le camp est troublé par les querelles des Toubbous-

Reschad qui sont de bien désagréables compagnons.

Il n’y a point ici de fontaines, mais bien de l’eau dans les sables

comme à Agadem, à Dibbéla, à Kawar, etc. C’est ce que les Arabes

appellent _ridia_.

Départ à une heure cinquante-cinq. On marche à l’Est pour prendre la

passe, puis on vient au Nord. A ce moment la marche s’accélère. Sables,

graviers semés de roches. A quatre heures, B = 600 mètres.

A sept heures quinze, on campe en vue du massif de Zigguedin (toubbou),

Belad-el-M’ra (arabe).

30 septembre. — Départ à trois heures cinquante-cinq. Plaine immense où

les roches affleurent en nombre de points. La route est au Nord vrai

droit sur un piton que je désigne sous le nom de Signal de Zigguedin.

Nous campons à la pointe sud-est de l’oasis, à huit heures trente, non

loin des cases en terre presque ruinées de Saô.

[Illustration : DE ST. LOUIS À TRIPOLI par le LAC TCHAD (Voyage du

Commandt. Monteil)

Monteil

Gravé et Imprimé par Erhard Fres, 35bis, Rue Denfert-Rochereau, Paris.

Félix Alcan. Éditeur à Paris.]

Les chevaux n’ont pas bu hier, par la double faute de Badaire et de

Yéra.

[Illustration : De Bir-Meschrou à Tripoli.]

Marche totale depuis Youggueba : 40 à 42 kilomètres Nord vrai.

1er octobre. — Séjour à Zigguedin.

2 octobre. — Nous faisons séjour ce matin pour acheter des dattes qui

sont ici très bonnes ; encore la vraie raison est que Maï est fourbu de

marcher à pied ; il a laissé son cheval à Kawar.

L’attitude des Reschad est mauvaise ; celles de Maï et surtout d’Hadj-

Aly se modèlent sur la leur.

On lève le camp à une heure dix. On est à deux heures quinze au sommet

de la passe, puis on prend la route à environ Est 20 degrés Nord. A cinq

heures quarante-cinq, on vient à Est 35 degrés Nord. On campe à huit

heures trente-cinq, pour repartir à onze heures quarante-cinq. Peu à peu

la route endure le Nord. A trois heures trente, nous recoupons et

prenons la route directe de Youggueba venant de Kawar, sans passer par

Zigguedin. A partir de cinq heures nous traversons une série de crêtes

rocheuses ; enfin, à huit heures quarante-cinq, nous campons à

l’extrémité nord-ouest de l’oasis de Yat (Zihayia)[45]. Eau excellente,

sables contenant du sel, massifs de grès, végétation de sobat, alpha,

hyphèmes et quelques acacias.

Marche totale : 63 kilomètres.

Ce n’est que dans l’après-midi que trois Toubbous qui ont su à Djaddo la

caravane en marche et sont venus l’attendre ici offrent leurs chameaux à

louer.

Il faut faire ici du fourrage pour dix jours ; il n’y a rien entre Bir-

Lahamar et Tedcherri.

3 octobre. — Zaggar perd un chameau. Nous avons de la viande. On coupe

force paille ; il n’y en a qu’ici en abondance. De Bir-Lahamar à

Tedcherri il n’y a que des pierres.

4 octobre. — Séjour la matinée ; on doit partir à deux heures.

Départ à une heure quarante, route Nord 30 degrés Est. A deux heures

cinquante, nous passons à 6 kilomètres environ du Bir-Tibaschi, sur la

route de Yat au Tibesti. On campe à neuf heures vingt-cinq. Terrain

rocheux et caillouteux, peu de sable.

5 octobre. — Départ à quatre heures quinze, route Nord 10 degrés Est ; à

sept heures, nous venons au Nord vrai. A six heures, nous coupons une

route fréquentée, route directe, je pense, de Djaddo au Tibesti. Je

perds un des chameaux du Roi (quatre).

[Illustration : Type toubbou.]

J’estime la marche totale, pour hier et ce matin, à 52 ou 54 kilomètres.

6 octobre. — Départ à deux heures vingt ; nous sommes au Bir-Mafaras à

six heures cinquante.

Mafaras a une étendue considérable ; l’eau s’y trouve à 3 mètres

environ ; il y a plusieurs puits ; la végétation hâd et sœbot s’y

développe sur nombre de points de peu de superficie. Les chameaux sont

partis dans un pâturage de hâd à plus de deux heures d’ici.

J’ai fait la construction de mes levés depuis Agadem ; en supposant la

longitude de Mafaras exacte, j’arrive à trouver que la position de

l’oasis de Kawar doit être reculée de 10 minutes environ vers l’Ouest et

cette constatation corrobore bien l’observation que, de Dibbéla à

Zigguedin, le chemin est exactement Sud-Nord. La direction passe bien

ainsi par le point de Zau-Kébir de Vogel, lequel, ainsi que je l’ai

expliqué, est le même que celui de Zau-Kora (kébir en arabe, kora en

bornouan, veulent dire grand).

Kawar a également une longueur sensiblement moindre dans le sens Sud-

Nord que ne la donne la carte.

Au soir, on doit creuser le puits qui est ensablé. Mes pelles facilitent

bien la besogne, au désespoir de Tarouni et même de Zaggar.

7 octobre. — Il a plu beaucoup au désert, à ce que me dit Zaggar, car

tous ces pacages autour de Mafaras et depuis Yat, auxquels on a fait

l’imprudence de ne pas s’arrêter, malgré mes protestations, n’existent

pas en temps ordinaire.

Départ à midi quarante-cinq. Route au Nord 15 degrés Est ; jusqu’à une

heure trente nous restons dans la zone de pacage (tamaris et hâd) ; à

partir de ce moment, sables dénudés jusqu’à six heures quarante-cinq,

heure à laquelle on trouve un pacage d’herbe à panache. Les animaux sont

gavés.

8 octobre. — On repart à une heure dix. Bientôt ma chamelle de Kano,

qui, hier au soir déjà, a donné quelques signes de fatigue, se couche.

On fait trois tentatives, puis on doit la décharger ; mais, pour en

répartir la charge, je dois sacrifier lits, tables et fauteuils, sans

regret d’ailleurs ; ils sont tous hors de service et je ne m’en sers que

bien peu.

Nous voyons de loin les Arabes camper, à dix heures quinze ; nous

n’arrivons qu’à onze heures dix. Nous avons, dit Maï, passé le mi-chemin

à huit heures quarante. La marche est donc en avance de deux heures et

demie. La montagne du puits était en vue dès avant le lever du jour,

pendant que sur la droite on aperçoit le Bir-Fezzan sur la route du

Tibesti.

A deux heures cinquante, on repart ; mais Zaggar me fait l’amabilité de

me prendre une charge jusqu’au puits ; à sept heures trente-cinq, on

campe. Mon grand chameau du Roi a donné, lui aussi, des signes de

faiblesse.

9 octobre. — A quatre heures du matin, on est en route, mais mon grand

chameau traîne. Zaggar m’en envoie un pour prendre sa charge, deux

énormes bottes de paille. Enfin, à huit heures, cahin-caha, les

derniers, nous sommes au puits Bir-Lahamar, situé au pied est d’une

montagne assez élevée et isolée (300 mètres environ), appelée Madama.

Je fais abattre mon grand chameau. Zaggar et Maï me donnent l’assurance

que des Reschad qui sont ici, ou que ceux de Zaggar, par parcelles,

prendront les charges que j’ai en trop.

Aidé de Zaggar et de Maï, je loue un chameau aux Toubbous-Reschad, 15

pièces jusqu’à Tedcherri.

Je répartis mes autres charges entre divers Toubbous qui portent déjà

des charges de Zaggar.

Je vends ma chamelle de Kano 4 pièces.

Alerte vers le soir, de nombreux chameaux sont en vue au Nord. Le cri

« Kirdy ! kirdy ! » retentit ; le tabala est battu ; rapidement on fait

rallier les chameaux, tout le monde prend les armes. Avec mes hommes je

vais garnir la crête d’une dune à 200 mètres du camp. Zaggar et Maï à

cheval vont en reconnaissance. De loin nous les voyons s’avancer vers un

cavalier qui vient au-devant d’eux. On se reconnaît : c’est une paisible

caravane d’Arabes qui se rendent au Bornou. En tout une centaine de

chameaux, une dizaine d’Arabes.

10 octobre. — Le départ est retardé d’un jour. Pas de nouvelles

importantes. Il y a eu la guerre, dit-on, entre la Turquie et la Russie.

Version arabe : les Russes ont pris six villages à l’Émir El-Mounémin ;

celui-ci leur en a repris dix. En France, à Tunis, « Sey afia », rien

que la paix.

Je fais visite aux Arabes ; on me donne un peu de tabac et du papier à

cigarettes.

Il arrive encore quelques Reschad dans la matinée, pour louer leurs

chameaux.

[Illustration : Alerte ! alerte ! C’est une caravane qui vient du Nord.]

Je n’ai plus que des vivres et du fourrage à porter, et il me reste six

chameaux passables ; espérons que je pourrai gagner avec eux Gatroun et

Mourzouk.

Les Arabes me disent qu’il y a beaucoup de prisonniers chrétiens à

Mourzouk, que ce sont des sujets de l’Émir El-Mounémin ; ils les

appellent Mumphi. Je pense que ce sont des Crétois.

Il existe un autre puits du même nom, dit Bir-Lahamar-el-Gharbi, sur la

route du Tibesti à Djaddo.

11 octobre. — Départ à cinq heures vingt-cinq ; on campe à neuf heures

quinze, ayant fait 16 kilomètres environ, dans un ouadi (Belaga-Toudo)

qui se prolonge au Sud-Est.

Le Bir-Lahamar-Saghaïr (le petit), à hauteur duquel nous passons à 4

kilomètres environ, à huit heures, est situé dans son lit. Acacias. J’ai

perdu, en quittant le campement, mon trousseau de clefs. C’est

irréparable et fort ennuyeux, surtout pour ma boîte à sextant.

Départ à midi trente. Nous suivons une longue chaîne tabulaire qui se

prolonge dans le Sud-Ouest. La direction de la marche est sur une roche

double appelée Madama-Saghaïr par les Toubbous. Ce n’est qu’à huit

heures dix que nous prenons campement après l’avoir dépassée.

12 octobre. — Départ à une heure dix du matin ; la direction est sur une

roche remarquable, à l’entrée des gorges des monts Toumimo, et nommée

par les Toubbous Karaka-Pagaï ; c’est en arrière d’elle que,

péniblement, nous venons chercher le campement à dix heures quinze du

matin. La source El-War (la difficile) est au milieu des roches, dans la

partie orientale du massif. Il faut que tous les chameaux aillent s’y

abreuver et en rapportent l’eau nécessaire aux besoins du camp et à ceux

de la route de deux jours pleins qui nous sépare de Bir-Meschrou.

En somme, la route au Nord 25 degrés environ, marquée partout, est, en

outre, parfaitement jalonnée par ces trois roches, Madama, Madama-

Saghaïr et Karaka-Pagaï, que l’on aperçoit à sept et huit heures de

marche.

La distance estimée de Madama à Madama-Saghaïr est de 48 kilomètres

environ ; celle de Madama-Saghaïr à El-War, de 32 à 35 kilomètres.

Pendant les 29 derniers kilomètres, le parcours, sur un terrain de gros

graviers et rocailles, est très fatigant pour les hommes et les chevaux

et aussi les chameaux surchargés et mal nourris. D’ondulation sérieuse,

point ; pas de montée dure.

Un Toubbou est arrivé vers midi de Mourzouk. Beaucoup d’Oulad-Sliman à

Gatroun ; point à Tedcherri. Oulad-Sliman et Toubbous-Reschad sont fort

mal ; c’est pourquoi ces derniers n’ont point voulu consentir à louer

leurs bêtes au delà de Tedcherri.

Badaire a un œdème des jambes qui m’inquiète ; une jambe a d’abord été

prise, les deux le sont aujourd’hui ; je ne vois aucun remède à y

apporter.

J’ai deux chameaux, trois peut-être, qui, je le crains, n’atteindront

pas Tedcherri.

13 octobre. — Départ à une heure quarante-cinq ; nous gravissons la

pente rude et rocailleuse qui donne accès sur le plateau. Nous sommes à

deux heures au sommet ; B = 800 mètres ; puis au travers d’un dédale de

collines basses couvertes de gros galets, où la marche est des plus

pénibles, nous atteignons à six heures vingt le col qui nous donne accès

dans la plaine de Labrak qui tire son nom d’un massif que nous

apercevons très au loin, direction Nord 20 degrés Est. A dix heures

vingt-cinq, nous campons. La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali, dans

laquelle sont beaucoup de captifs enfants éreintés par les dernières

marches, n’a pas quitté El-War avec nous.

A deux heures quinze, on repart, pour camper, sans autre incident, à

sept heures dix, en arrière du massif de Labrak.

Très pénible, cette journée, au travers des roches et des galets,

pendant toute la matinée ; bêtes et gens s’en ressentent.

14 octobre. — Départ à trois heures quarante du matin, Nord 20 degrés

Est ; on se dirige sur un piton élevé qui se détache du massif des

Toumimo, qui se prolongent au loin dans le Sud-Ouest.

On doit soigner une de mes chamelles qui a mangé trop de dattes.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 28 / 32 段