je dois l’abandonner. A sept heures quarante-cinq, nous campons ; même
aspect général du terrain.
A deux heures vingt-cinq, on repart ; je sais que l’intention de Maï est
de gagner Agadem demain. Les Toubbous, dont les charges sont très
lourdes, ne peuvent emporter d’eau.
A neuf heures et quart, on s’arrête ; je fais demander à Maï si son
intention est de continuer d’une traite ; il a répondu affirmativement.
Je me mets en violente colère ; on ne m’a pas prévenu, je n’ai pas de
repas pour les hommes, et en outre c’est le moyen de jeter bas tous les
chameaux, ce qui est, je crois, le but du guide, pour me forcer à en
acheter ou à en louer à Dirkou. C’est d’ailleurs son sujet habituel de
conversation depuis plusieurs jours déjà.
A neuf heures cinquante, on repart. L’aridité de la vaste plaine ondulée
va s’accentuant et, par places, affleurent des bancs de roches
plutoniques ferrugineuses et des crêtes de même nature, sans relief au-
dessus du sol environnant ; on les appelle barkadama-dama.
On va, on va toute la nuit, avec coups de tabala à l’avant et à
l’arrière pour qu’on ne s’égare pas : c’est que là toute trace s’efface
vite, et dans l’océan des sables la caravane mouchette à peine de
quelques points noirs la zone qu’elle traverse.
3 septembre. — On veut sortir de nuit, parce que la polaire est le guide
le plus sûr ; de jour on s’égare trop facilement, il y a des diables,
disent les Toubbous, qui se jouent de l’homme dans ces solitudes et
l’éloignent de la bonne voie.
Quand, à quatre heures quarante-cinq, l’aube se lève, nous pouvons
discerner devant nous les noirs rochers de la chaîne d’Agadem qui
courent Nord-Ouest-Sud-Est. A huit heures et demie, nous campons à
l’oasis ; nous avons marché vingt heures. Je suis très fatigué, car je
n’ai pu reposer que deux heures depuis quarante-huit heures.
Cette traversée de la Tintoumma est restée dans mon souvenir comme une
des plus poignantes émotions de ma vie de voyageur. J’ai eu dans cette
nuit terrible la perception angoissante de cet infiniment petit qui est
l’homme, perdu dans cet infiniment grand qui est l’espace. Dans la nuit,
à la clarté crue de la lune, l’immense plaine sans ondulation, sans vie,
semble se confondre avec le ciel sans que le moindre trait d’horizon en
souligne la démarcation ; la caravane se déplace en silence, dans un
recueillement sépulcral ; tout prête à l’illusion du néant ; le sens ne
connaît plus la distance, la lumière se diffuse sans préciser les
contours de l’objet.
« On voit des diables dans la Tintoumma, » disent les Arabes. Ces
diables, je les ai vus.
J’ai dit les heures de marche du 2 et du 3 septembre. Lorsque ce jour,
Maï donna l’ordre de faire accroupir les chameaux sans les décharger,
j’ai dit que j’avais marqué mon étonnement de n’avoir pas été prévenu,
si bien que je n’avais de repas préparé ni pour mes hommes, ni pour
Badaire et moi. Lorsqu’on repartit à neuf heures cinquante, à la fatigue
de la marche et de l’insomnie devait s’ajouter bientôt celle plus
pénible de l’épuisement.
Il n’est pas onze heures que mes hommes prennent tous les prétextes pour
rester en arrière et s’asseoir. Quand je constate leur absence, je
retourne les chercher ; car, s’ils s’endorment, c’est la mort certaine.
De gré, de force, je leur fais rejoindre la caravane ; mais bientôt moi-
même je suis à bout, mon cheval aussi. Malgré toute mon énergie, un
sommeil de plomb envahit mes paupières, je ne puis réagir ; de même mon
cheval, de temps en temps, s’arrête et s’endort, l’espace de quelque
secondes, c’est vrai, mais assez pour que moi-même je me réveille.
Ce que je sens bien, c’est que, si je pouvais dormir quelques minutes
seulement, deux ou trois, pas davantage, cet impérieux besoin
disparaîtrait. Un de mes hommes avait trouvé le moyen de sacrifier au
sommeil : sachant que je le réveillerais en temps utile, il partait
comme un fou jusqu’au chameau en tête de la caravane et arrivé là, comme
une masse, il se laissait aller sur le sol ; instantanément il
s’endormait ; lorsqu’il arrivait à ma hauteur, quoique son
assoupissement n’eût pas duré plus de deux minutes, car la caravane
marchant très serré n’avait pas une centaine de mètres de longueur,
j’avais grand’peine à le tirer de sa léthargie. Ne pouvant plus
résister, j’entrepris de tenter la même expérience. Arrivé à la tête de
la caravane, je me laisse tomber à terre et je m’endors, la bride de mon
cheval dans la main. Toutefois je gardais le sentiment de la perception
des bruits ; j’eus parfaitement conscience que la caravane s’écoulait,
puis que la queue me dépassait. Un moment encore je l’entendis
s’éloigner, puis plus rien. Je me lève en sursaut, je saute sur mon
cheval. J’étais bien éveillé. Je cherche des yeux la caravane, je ne
vois rien ; je prête l’oreille, je n’entends rien ; la peur m’envahit,
je veux chercher la polaire, je ne puis la trouver ; la réflexion me
vient que même en marchant sur elle je puis passer près de la caravane
sans la voir. Cette idée m’affole ; j’ai la tête perdue, une angoisse
terrible me saisit à la gorge. J’appelle, on ne me répond pas.
Il me faut une force surhumaine pour reprendre un peu de sang-froid ;
les astres dansent devant mes yeux fatigués, la plaine de sable me
semble une muraille d’une hauteur vertigineuse.
Enfin, je me ressaisis, je retrouve l’étoile à sa place dans le ciel, et
je me mets en route, stimulant mon cheval. Je n’avais pas fait 300
mètres que je joignais la queue de la caravane. Je fis
consciencieusement, on peut le croire, mon métier de chien de berger
jusqu’au matin ; mais les Arabes ont raison, « il y a des diables dans
la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le voyageur ».
Quelques rares bouquets de sivak font tache de verdure dans le milieu de
la cuvette de 2 kilomètres de long sur 3 de large, qui s’étend à l’ouest
de la crête rocheuse. Agadem est une cuvette que les pluies, quand elles
sont abondantes, transforment passagèrement en un petit lac sans
profondeur. Les eaux ont disparu de la surface ; mais, comme sur la
couche rocheuse imperméable s’étend une grande épaisseur de sables,
l’eau des dunes et des rochers s’amasse au milieu de ceux-ci, et il
suffit de creuser à une profondeur de 50 à 70 centimètres pour
l’obtenir. C’est improprement que l’on parle des sources d’Agadem, il
n’y en a point, sauf dans la montagne peut-être ; mais, comme sur la
côte du Sénégal, au pied des dunes ou dans les lits sablonneux de
rivières desséchées, on trouve l’eau sur nombre de points de la cuvette
à très faible profondeur.
Vers quatre heures et demie du soir, nous avons eu une alerte et
aussitôt tous les hommes de la caravane de donner essor à leurs
instincts guerriers, pendant que les guides allaient dans le Sud à la
découverte de ceux que nous croyions avoir à redouter et qu’on disait
être des Toubbous-Daza. On sut bientôt que c’étaient quelques hommes de
Kawar filant sur Kouka avec des dattes. Ils donnèrent à Maï de bonnes
nouvelles de Kawar.
[Illustration : La caravane dans la Tintoumma.]
Mon personnel se fait mal à ces fatigues qui demandent une énergie
soutenue ; j’ai trop gâté mes hommes, et à tout instant je suis obligé
de recourir à des moyens de rigueur.
4 septembre. — Séjour à Agadem. Quatre Toubbous, avec quatre chameaux
chargés de venaison sèche et des chiens, sont arrivés hier à la nuit.
J’achète un sac de lahm[42]. Maï me dit que pour l’emporter plus
facilement je pourrai le faire piler à Kawar.
Zaggar est, je crois, un brave homme, assez droit, généreux en tout cas.
Il m’a donné un vase de beurre, un autre contenant de la viande
conservée dans le beurre, deux calebasses en bois, le tout remboursable
à Mourzouk. D’un vase de beurre, Maï qui est décidément un personnage
très âpre, m’a demandé 11 talaris.
Marabat, que je soigne et dont j’ai conquis les bonnes grâces de ce
fait, m’a fait la gracieuseté hier, au lever du jour, alors que tout le
monde était harassé par une nuit de marche, de m’envoyer un demi-litre
de lait de chamelle ; j’ai été très sensible à cette délicatesse,
d’autant plus que nous avons dû marcher quatre heures encore.
On a fait ce matin du fourrage pour quatre jours pour les chevaux,
jusqu’à Zau ; il n’y a en effet, au long de la route, que de la pâture
pour les chameaux.
L’après-midi est torride, aussi bien que la matinée de huit à onze ;
mais à sept heures il se lève une brise forte, peu régulière comme
direction, qui rend la chaleur de midi supportable, mais soulève les
sables.
La salubrité de l’air et du sol est absolue ; sans ce fait on ne
pourrait, je crois, résister aux fatigues excessives que l’on est obligé
d’endurer.
Les environs du campement sont dénués de toute végétation et c’est très
loin qu’on a dû chercher la paille. La plaine riche en herbages, marquée
sur la carte, est pure fiction.
5 septembre. — Séjour le matin, départ à midi quinze ; c’est à une heure
quarante-cinq seulement que nous arrivons à la lisière de l’oasis. La
pente de celle-ci est Nord-Sud, inclinant vers l’Ouest. Elle occupe le
fond d’un cirque bordé au Nord-Est et à l’Est par des montagnes de 100
mètres environ de hauteur ; de l’autre, ce sont des dunes qui forment le
circuit. Ces montagnes rocheuses sont constituées par des grès
ferrugineux, comme aussi la sole de l’oasis ; mais en nombre de points
se montrent des affleurements de gypse, soit par bancs, soit par
intumescences.
Les dunes sont dénudées et sont souvent modifiées par les tourmentes ;
la pente abrupte est du côté du Nord.
Péniblement nous nous élevons jusqu’au col où passe la direction de la
route ; nous n’atteignons ce point qu’à deux heures trente-cinq.
La partie septentrionale de l’oasis est beaucoup plus riche en
végétation que la partie sud. Les essences y sont plus nombreuses et
atteignent un plus grand développement. Il y a plusieurs bouquets de
palmiers d’Égypte, tandis qu’un seul sujet existe au Sud.
La marche se continue ainsi au milieu de dunes dont l’ascension mais
surtout la descente sont très pénibles. Aucune trace de végétation, ou
seulement des racines de plantes desséchées. Le vent a fait son œuvre et
enseveli sous les sables mouvants la plaine riche en herbages et les
antilopes de la carte.
La marche se poursuit très lente ; il fait très chaud, avec une bonne
brise, heureusement.
A trois heures cinq apparaissent quelques maigres touffes d’herbe, et
c’est toujours la mer de sable aux larges ondulations privées de vie, la
solitude sans horizon, sans autre repère que le ciel.
Ce n’est qu’à six heures cinq qu’on trouve quelques menues plantes
fourragères pour les chameaux. On campe à sept heures cinq.
6 septembre. — Départ à une heure vingt du matin ; même aspect désolé ;
à sept heures nous campons parce qu’on a trouvé quelques rares herbes.
A deux heures quinze après midi, la marche reprend ; à quatre heures,
grâce au mirage, nous apercevons les rochers Tiguerin et les roches de
Dibbéla ; à sept heures quarante, nous campons en plein sable, à hauteur
des rochers Tiguerin.
La marche, Nord jusqu’à quatre heures, endure fortement l’Ouest à partir
de ce moment.
7 septembre. — A une heure du matin, on repart ; la marche, très
régulière, se poursuit jusqu’à six heures cinq, heure à laquelle nous
arrivons à l’oasis de Dibbéla.
De dimensions restreintes, entourée, surtout à l’Est, de montagnes à
demi ensablées, l’oasis présente quelques bouquets de palmiers et plus
au Nord quelques arbres épineux. Elle est dominée de toute part par des
dunes mobiles de 80 à 100 mètres de hauteur. L’eau s’y trouve à peu de
profondeur comme à Agadem, mais elle a un goût détestable.
Un de mes chameaux a dû rester à la traîne, mais a pu rejoindre ; je
crains d’être obligé de l’abandonner.
Tout le plaisir de l’arrivée est gâté par Maï, qui déclare qu’on partira
le soir à deux heures. Les Arabes n’en ont cure, pas plus qu’Hadj-Ali ou
Marabat. Les animaux sont sur les dents. L’oasis est pauvre en fourrage,
c’est vrai ; mais il faut aussi compter avec les hommes, et ils sont
éreintés. Je suis souffrant d’un violent point de côté qui m’empêche de
respirer. J’envoie dire à Maï que, souffrant et ayant des animaux
fatigués, je désire qu’on ne parte pas ce soir. Il répond que ce sera
pour le lendemain.
Maï est d’une âpreté et d’un orgueil dont on peut difficilement se faire
idée ; avec cela, actif, intelligent et non dépourvu d’habileté. Ce
qu’il cherche en ce moment, c’est à claquer la caravane pour faire à
Kawar les affaires de ses compatriotes et les siennes propres.
La longitude à laquelle Dibbéla est portée sur la carte, par rapport à
Agadem, n’est certainement pas exacte. Dibbéla est dans l’ouest
d’Agadem.
En résumé, dans cette partie du Sahara, l’eau se trouve partout à peu de
profondeur dans les sables, aussitôt que la roche affleure.
Le sous-sol est constitué par des bancs de roches qui retiennent les
eaux dans les endroits protégés des mouvements des sables par des roches
encore émergentes. Celles-ci se trouvent à peu de profondeur, mais sur
la majorité des points.
Ces amoncellements de sables atteignent des hauteurs variant de 50 à 100
mètres. Les roches de Dibbéla sont celles d’Agadem ; il s’y trouve un
peu de gypse aussi et des fragments de quartz.
La sole de l’oasis de Dibbéla est à une cote moins élevée que celle
d’Agadem. B = 480 mètres.
A onze heures dix du soir, on lève le camp et l’on se met en route.
Dunes de sables mouvants sans végétation.
8 septembre. — On s’arrête à huit heures dix ; route Nord vrai. Au cours
de cette route, j’ai dû abandonner un de mes chameaux. Total : deux
depuis Kouka. Trouvé des sortes de vitrifications creuses et aussi des
sortes de charbons de cornue qui auraient été délités par l’action des
sables.
Nous repartons à deux heures cinquante-cinq. A cinq heures trente, nous
sommes à hauteur de la montagne (Emi) Etioukoy-Imma no 1. Nous campons à
sept heures ; dure marche par le soleil, au milieu de dunes croulantes.
La pente des dunes est, caractère général, abrupte du côté du Nord.
Avant de quitter le campement de midi, je me suis mis au côté gauche et
aussi en arrière, sur la rate et le rein, deux carrés de toile
vésicante. Je souffre horriblement d’un point de côté qui me tient tout
le côté gauche de la poitrine. C’est, je pense, un engorgement de la
rate. L’effet est considérable ; j’arrive au campement avec deux grandes
poches d’eau. Je mets un cataplasme, puis, au moment du départ, je
recouvre la plaie de bismuth et d’un linge fin. Ce point de côté, dont
j’eus grand’peine à me guérir, qui en tout cas m’obligea à faire
plusieurs jours de marche avec des vésicatoires, avait pour origine un
coup de pied que j’avais reçu d’un de mes chameaux, dans la région
gauche de la poitrine, pendant que je le marquais au fer rouge, la
veille de mon départ de Kouka.
A onze heures quarante-cinq, on lève le camp de nouveau. Impossible de
se rendre compte des directions et des distances, car on fait des lacets
continus pour franchir les dunes. Les animaux fatiguent énormément,
d’autant qu’il est impossible de trouver pour eux un atome de
nourriture.
9 septembre. — A huit heures cinquante du matin, nous campons ; au jour
nous avons relevé à 20 degrés au Sud-Est (Emi) Etioukoy-Imma no 2. Nous
avons aperçu depuis six heures les montagnes de Zau. J’ai bien souffert
au cours de cette route, parce que le frottement du linge m’occasionne
de l’irritation et que le résultat que j’ai cherché n’est
qu’imparfaitement obtenu : le point de côté n’a pas disparu ; toutefois
il y a une légère amélioration.
Quelques plantes permettent de restaurer les chameaux, mais les
malheureuses bêtes n’en sont pas moins sur les dents.
A deux heures quarante, on repart. Même aspect ; toutefois on peut mieux
tenir la route ; les dunes s’espacent. Cela va bien jusqu’au coucher du
soleil, mais alors un de mes chameaux se couche. Le convoi a de
l’avance ; il faut renvoyer en arrière et surcharger les animaux en
pleine nuit. Je finis par conduire le gros du convoi au campement à huit
heures vingt, mais les hommes et les derniers animaux n’arrivent qu’à
onze heures.
[Illustration : Dans les dunes après Dibbéla.]
C’est une marche terrible ; avec des animaux pesamment chargés, je ne
l’eusse pas faite ; cela, joint à mon état de santé, me laisse
l’impression d’une des grandes fatigues du voyage, d’autant qu’il faut
ajouter les nuits sans sommeil, qui sont quatre depuis le départ
d’Agadem.
Zau-Kébir est un énorme rocher environné, à distance, d’autres moins
importants qui, en arrêtant la marche des sables, maintiennent l’eau à
faible profondeur et entretiennent une végétation qui repose de la
monotonie et de l’écœurement de ces fastidieuses dunes. La végétation
arborescente a de très beaux sujets assez nombreux ; la provende pour
les animaux est excellente. L’eau est bonne et abondante.
10 septembre. — Je me couche harassé, à midi vingt. La journée se passe
à restaurer les animaux qui en ont un terrible besoin. Mais mes hommes
sont d’une mollesse, d’une négligence impossibles à dépeindre. Au soir,
deux chameaux sont égarés, j’ai eu cependant la précaution de mettre
deux hommes ensemble et de les faire remplacer.
Je suis outré au dernier point de l’indigne conduite de tous mes
hommes ; leur mollesse peut amener de graves mécomptes, en faisant
croire qu’ils sont sans résistance ; or, avec les Toubbous et les
Arabes, il est vite fait d’avoir mauvaise affaire. Je suis obligé de
déployer une énergie, de montrer une rigueur sans pareilles, alors que
mon état de santé demanderait que je pusse profiter d’un peu de repos.
Je souffre horriblement de ce point de côté ; l’abondante suppuration
des deux premiers vésicatoires ne me procure presque aucun soulagement.
J’ai lieu de penser que Zau-Kébir et Zau-Kora sont un seul et même
point[43].
11 septembre. — Nous partons à deux heures du matin de Zau-Kébir, la
route est au Nord ; quelques dunes, mais elles s’espacent de plus en
plus ; les roches se multiplient, les lignes de dunes prolongent très
directement les rochers vers l’Ouest, ce qui indique qu’elles
s’établissent sous l’influence de vents du nord-est, puisque la pente
abrupte est en outre au Nord.
Nous entrons dans le Zau-Saghaïr ou « Val pierreux » ; des roches
isolées de toutes formes et aussi des chaînons en constituent le
circuit, qui est plus allongé dans le sens Nord-Sud que dans celui Est-
Ouest ; ce sont des roches ignées ferrugineuses, des grès anciens et des
gypses mous ; point de fossiles. Le pic le plus nord, que nous relevons
à sept heures, en entrant dans les dunes, a une forme de soubassement de
colonne surmonté par un cône très caractéristique ; ce piton sert de
direction, de fort loin, en venant du Sud.
A neuf heures quarante-cinq, nous campons ; la grande roche qui signale
l’emplacement de Bir-Mousketoun est au loin devant nous. Tout l’horizon
est parsemé de roches plus ou moins bizarres de formes.
Vers quatre heures du matin, nous avons eu une alerte : Kirdy ! kirdy
(mauvais hommes) ! Ce sont des Touaregs, affirme-t-on ; on a vu deux
hommes au sommet d’une dune. Après un moment d’effervescence et des
batteries de tabala[44], on se remet en route.
Un peu plus tard, vers sept heures, on charge sur deux hommes qui
conduisent un chameau et quatre bourriquots. Ils donnent quelques dattes
et l’on passe. Ce sont de paisibles gens de Kawar.
J’ai bien souffert de mon point de côté ; à peine puis-je me tenir à
cheval.
A deux heures dix minutes, on reprend la route, les dunes s’espacent,
nous sommes à Mousketoun à sept heures et demie ; les animaux ont besoin
d’arriver, ils n’ont rien mangé de la journée. Fourrage et eau abondante
dans un puits sans profondeur, au milieu des roches.
Quant à moi, je suis à bout ; je me mets un nouveau vésicatoire et me
couche.
12 septembre. — Départ à trois heures et demie du matin. Au jour, nous
distinguons très près les roches de Kawar, dont la plus méridionale
s’appelle Kilivi. A sept heures, après avoir tiré de nombreux coups de
fusil, nous campons dans le bois de dattiers de Bilma. Attitude bonne de
la population, pas trop d’indiscrétion, mais demande immédiate de
médicaments. Je renvoie à l’après-midi.
On trouve ici un fourrage spécial pour les chameaux, appelé coïnder
(safsaf par les Arabes). Zaggar, qui en a fait faire provision, m’en
cède cinquante bottes, valeur de 1 thaler, remboursable à Dirkou. On
m’envoie des dattes, même des dattes de Mourzouk.
Bêtes et gens ont besoin de repos.
Maï me parle déjà de vendre ou de changer mes chameaux.
Mon vésicatoire suppure abondamment, et, si la douleur n’a pas disparu,
elle a notablement diminué.
Nous devons partir demain, mais Maï ne sait encore si nous irons à
Dirkou dans la journée.
Les Arabes resteront ici demain. Ils ont du fourrage, des provisions ;
ils veulent faire manger leurs animaux, disent-ils.
J’arrête ici momentanément la copie de mon journal, pour traiter
quelques questions générales. J’ai dit pourquoi j’ai tenu, pour la
traversée du Sahara, à conserver la sécheresse du journal : c’est
uniquement pour que les renseignements soient plus apparents et plus
faciles à utiliser et à contrôler.
Je voudrais dire en deux mots comment marche une caravane au désert.
Un principe rigoureux, c’est qu’une fois la caravane formée, aucun des
éléments ne doit se séparer ; la division serait la perte.
Au signal donné par le guide ou le chef de la caravane, on doit abattre
les tentes et charger. On se met en route aussitôt que tous les chameaux
sont chargés.
En tête de la caravane le guide met un chameau conduit en main qui ait
le pas bien égal. Les Arabes ont coutume de laisser leurs animaux
marcher en kafla, c’est-à-dire en troupeau ; ils peuvent ainsi manger en
marchant, et leurs conducteurs se bornent à stimuler les retardataires
en se dirigeant vers eux.
Les Toubbous conduisent toujours leurs chameaux en main ou amarrés l’un
derrière l’autre. Les charges ne sont que posées sur le bât, en
équilibre ; le bât lui-même est seulement posé sur le dos de l’animal,
sans poitrail ni sous-ventrière. Si une charge tourne, le conducteur qui
surveille de derrière se porte vers le chameau en faisant entendre un
claquement de langue ou un sifflement particulier. Instantanément
l’animal s’accroupit ; en un tour de main la charge est replacée, et
sans autre indication l’animal se relève et rejoint les autres. Les
Arabes, et particulièrement les hommes du Fezzan employés par les
caravaniers, sont d’une habileté surprenante pour l’arrimage des charges
et la conduite des chameaux ; deux ou trois hommes suffisent pour
charger une trentaine de chameaux et les conduire.
J’avais douze hommes et autant d’animaux, et jamais je n’ai pu avoir un
seul animal convenablement chargé. J’ai fait, tout le long de la route,
aidé de Badaire, le métier de chamelier.
Arrivé à l’endroit où l’on veut camper, le chef de la caravane indique
l’emplacement de chaque groupe. On décharge, et immédiatement on conduit
les animaux aux pâturages. Si l’on est à un puits, on fait boire les
animaux le jour même, et, si l’on doit séjourner, ils partent pour ne
revenir que de manière à être abreuvés de nouveau avant le départ.
Tous les Arabes sont munis pour toute la route de tentes coniques sous
lesquelles ils couchent et où ils placent leurs marchandises précieuses.
Au camp, on se repose, on se visite, on s’invite ; de temps en temps on
envoie d’une tente à l’autre une friandise ; presque chaque jour on
prend le thé. Les Arabes en caravanes sont grands amateurs de thé,
qu’ils prennent très fort. Avant d’entreprendre une marche pénible, ils
en prennent trois ou quatre tasses, afin de lutter contre le sommeil.